Histoire littéraire d'Italie (1/9)
Chapter 26
Je ne crois pas qu'il soit ici question d'un assassin vulgaire, salarié pour une vengeance privée, mais de ses sujets fanatiques du Vieux de la Montagne, qui allaient partout exécuter avec dévouement ses ordres sanguinaires. On les nommait en Orient, _haschischin_, dont on a fait _heissessini_, _assessini_, _assassini_, assassins, comme l'a démontré M. Sylvestre de Sacy, dans un mémoire dont j'ai donné l'extrait dans mon Rapport imprimé sur les travaux de notre classe; juillet 1809. On parlait beaucoup alors, depuis les croisades, de ses sectaires et de leur chef.
Le notaire _Jacopo_ ou _Giacomo da Lentino_ est le meilleur de ces poëtes, et celui dont il s'est conservé le plus de vers: il n'écrivit qu'au milieu du siècle, lorsque dans l'Italie entière on commençait à cultiver la poésie, et que surtout _Guittone d'Arrezo_, comme nous le verrons bientôt, polissait le langage et rendait les formes poétiques plus régulières. _Jacopo da Lentino_ connut ces progrès, et y prit part; on s'en apperçoit à son style, et surtout à la forme de ses sonnets. Ce recueil en contient quinze, et quatorze de ses chansons. La plus remarquable est celle où il se compare à un peintre qui a fait un portrait, et qui le regarde en l'absence du modèle. En voici à peu près le sens: «La merveilleuse puissance de l'amour m'enchaîne; et souvent, à toute heure, comme un homme qui fixe sa pensée ailleurs que sur ce qui l'environne, et qui peint un portrait ressemblant, je ne pense qu'à vous, madame, et c'est dans mon cœur que je porte votre figure[636]..... Poussé par un vif désir, j'ai peint un objet qui vous ressemble; quand je ne vous vois pas, je regarde ce portrait, etc.[637]». La dernière strophe, adressée à la chanson même, est naïve, et se termine en quelque sorte par la signature de l'auteur. «Ma jolie chanson, lui dit-il, chante une chose nouvelle: va le matin trouver la plus belle fleur de tout le jardin d'amour, et dis-lui: Vous qui êtes plus blonde que l'or fin; votre amour, qui est d'un si haut prix, donnez-le au notaire natif de Lentino[638]».
[636]
_Maravigliosamente Un amor mi distringe_[C], _E soven, ad ogn' hora Com' omo che ten mente In altra parte, e pigne La simile pintura, Cosi, bella, faccio eo; Dentro a lo core meo Porto la tua figura_.
[C] Il faudrait ici _distrigne_, à cause de la rime du troisième vers suivant, ou bien à ce troisième vers, il faudrait _pinge_, et non pas _pigne_.
[637]
_Havendo gran disio Dipinsi una figura, Bella, voi somigliante; E quando voi non vio, Guardo quella pintura_, etc.
[638]
_Mia canzonetta fina, Tu canta nova cosa: Muoviti la mattina Davanti alla più fina Fiore d'ogni amoranza. Bionda più che auro fino, Lo vostro amor da caro Donate lo al notaro Ch'è nato da Lentino_.
Les sonnets ont, comme je l'ai dit, la forme à peu près aussi régulière que ce genre de poésie l'eut dans le siècle suivant. Seulement, entre les imperfections du style, l'idée n'y est pas aussi bien conduite, et les tercets tombent presque toujours languissamment et gauchement. Déjà aussi, l'on y remarque une certaine recherche de pensées, un goût pour des similitudes peu naturelles et pour des comparaisons tirées de loin, qui naquit pour ainsi dire avec ce genre, d'où il se répandit dans tous les autres. «Celui qui n'aurait jamais vu de feu, dit le notaire poëte dans son premier sonnet, ne croirait pas qu'il pût brûler; son éclat, lorsqu'il l'apercevrait, lui paraîtrait au contraire un objet d'amusement et un jeu; mais, s'il le touche en quelque endroit, il verra bien qu'il brûle cruellement. Le feu d'amour m'a un peu touché; maintenant il me brûle, etc.[639]. En regardant, dit-il, dans le second, le basilic venimeux qui fait périr l'homme par son regard, et l'aspic, cet envieux serpent, qui, par ruse, donne la mort, et le dragon qui est si rempli d'orgueil qu'il ne laisse jamais échapper ceux qu'il a pu saisir, je leur compare l'amour, qui est une source de douleur, qui tourmente et fait languir[640]». Dans le troisième, une dame et l'amour passent, en courant, par ses yeux, et pénètrent dans son âme avec tant de force que l'âme sent la dame aller se reposer dans son cœur; et cette âme charge un soupir douloureux d'aller annoncer au dehors ce qu'elle a souffert, lui qui en a été témoin[641]. Dans plusieurs autres sonnets, il s'exprime d'une manière aussi métaphysiquement alambiquée que quelques Troubadours, comme nous l'avons vu, l'avaient fait avant lui, et que le firent malheureusement, depuis, les meilleurs lyriques italiens, sans en excepter le plus grand de tous.
[639]
_Chi non havesse mai veduto foco Non crederia che cocer potesse; Anzi li sembreria solazzo e gioco Lo suo splendor, quando lo vedesse: Ma se lo toccasse in alcun loco Ben gli sembreria che forte cocesse. Quello d'amore m'a toccato un poco, Molto mi coce_, etc.
[640]
_Guardando il basilisco velenoso Col suo guardare face l'huom perire, E l'aspide, serpente invidioso Che per ingegno altrui mette a morire, E lo dracone che è si orgoglioso, Cui elli prende non lassa partire, Alloro assembro l'amor che è doglioso Che altrui tormentando fa languire_.
[641]
_Per gli occhi mei una donna ed amore Passar correndo e giunser nella mente Per si gran forza che l'anima sente_ _Andar la donna riposar nel core_. _Pero si move a dir: sospir dolente Vacci fuor tu ch'udisti quel dolore_, etc.
Nous avons vu aussi des Troubadours mêler le sacré avec le profane, préférer la présence de leur dame aux joies du paradis, et renoncer à ce lieu de délices, s'il faut qu'ils ne l'y voient pas. Un sonnet du même poëte dit absolument la même chose: il y déclare que, sans sa dame, le paradis ne lui ferait aucun plaisir. «J'ai résolu dans mon cœur, dit-il, de servir Dieu, afin de pouvoir aller en paradis, dans ce saint lieu où j'ai entendu dire qu'existent pour toujours le plaisir, les jeux et les ris. Je n'y voudrais pourtant pas aller sans ma dame, sans celle qui a la tête blonde et un si beau teint, car je ne pourrais jouir de rien si j'étais séparé d'elle. Je ne dis pas que je voulusse y faire d'autre péché que de voir son noble maintien, son beau visage et son tendre regard; mais j'éprouverais un grand bonheur à la voir elle-même comblée de joie[642].
[642] Je mettrai ici le sonnet entier, tant à cause de sa singularité, que parce que, si le style en a vieilli, la forme en est meilleure, et la conduite mieux soutenue que celle des autres.
_Io m'agio posto in core a Dio servire Com'io potesse gire in Paradiso, Al santo loco c'agio audito dire Ove si mantiene sollazzo, gioco e riso_.
_Senza la mia donna non vi vorria gire Quella c'a la blonda testa el claro viso, Che senza lei non porzeria gaudire Estando da la mia donna diviso.
Ma non lo dico a tale intendimento Perche peccato ci volesse fare Se non vedere lo suo bello portamento.
E lo bello viso el morbido sguardare; Che lo mi tiria in gran consolamento Vegendo la mia donna in gioia stare_.
En voilà plus qu'il n'en fallait peut-être pour donner une idée de ces anciens poëtes siciliens, que les Italiens reconnaissent pour les fils aînés de la Muse italienne. Mais on doit ajouter à leurs noms peu célèbres le nom plus doux et plus aimable d'une certaine Nina[643], que son amour pour la poésie rendit amoureuse d'un poëte qu'elle n'avait jamais vu. Il était de Majano en Toscane, et s'appelait _Dante_, quoiqu'il n'eût rien de commun avec le grand poëte de ce nom. Ses poésies avaient alors beaucoup de réputation: elles touchèrent le cœur de Nina, qui composa pour lui des vers fort tendres, et qui était si fière de son amant, qu'elle se faisait appeler _la Nina di Dante_[644].
[643] C'était, dit Crescimbeni, la plus belle personne de son pays et de son temps. On la regarde comme la première femme qui ait fait des vers italiens. _Stor. della volg. poesia_, t. III, p. 84.
[644] Il s'est conservé fort peu de ses poésies. Crescimbeni, _ubi suprà_, en cite un seul sonnet. C'est une réponse que Nina fait au poëte qui lui avait adressé le premier, sans se nommer, une déclaration d'amour en vers. On y voit en effet, à travers les expressions surannées, beaucoup de douceur et de tendresse.
_Qual sete voi, si cara proferenza Che fate a me senza voi mostrare? Molto m'agenzeria vostra parvenza Perche meo cor podesse dichiarare_, etc.
Le signal donné par la Sicile avait été bientôt suivi sur le continent. Des poëtes italiens s'étaient fait entendre à Bologne, à Pérouse, à Florence, à Padoue et dans plusieurs villes de Lombardie. Parmi les poëtes de Bologne, on distingue surtout _Guido Guinizzelli_, qui, selon la croyance commune, partage avec _Brunetto Latini_ l'honneur d'avoir été le maître du véritable Dante. On ne sait rien de la vie de ce poëte, qui florissait avant la moitié du treizième siècle, sinon qu'il était homme de guerre et d'une famille noble de Bologne, qui en fut chassée pour son attachement au parti de l'empereur[645]. Il fut le premier à donner au style poétique plus de force et de noblesse. Quoiqu'il ne traitât guère, selon le goût du temps, que des sujets d'amour, il répandit dans ses poésies des sentiments élevés et des maximes de philosophie platonique[646] adaptées à cette passion; c'est sans doute ce qui lui fit donner le titre de très-grand (_Massimo_) par son élève[647], qui devait bientôt mériter ce titre mieux que lui.
[645] _Benvenuto da Imola_, cité par Tirab., t. IV, l. III, c. 3.
[646] Crescimbeni, t. I. _Comment._ l. I, c. 12.
[647] Dante, _de Vulg. Eloq._ En appelant ici le Dante élève de Guido, je parle selon l'opinion commune; je dois dire cependant que Crescimbeni, loin de l'adopter, prouve qu'elle est fausse, par le passage même du Dante, dont on se sert pour la soutenir. Le poëte trouve Guido dans le purgatoire, cant. 26. Dès qu'il l'a entendu se nommer, il l'appelle son père, et celui des autres poëtes qui ont composé des vers d'amour pleins de douceur et de grâce:
_Quando i' udi nomar se stesso il padre Mio e d'altri miei miglior, che mai Rime d'amore usar dolci e leggiadre_.
Guido lui demande quelle est la cause qui le fait lui parler et le regarder avec tant de tendresse: «Ce sont, lui répond le Dante, vos doux écrits, qu'on ne cessera d'aimer tant que durera le style moderne:
_Dimmi che è cagion perchè dimostri Nel dire e nel guardar d'avermi caro? Ed io a lui: li dolci detti vostri, Che quanto durerà l'uso moderno, Faranno cari ancora i loro inchiostri_.
On s'est arrêté au premier de ces deux traits, et l'on n'a pas vu que le dernier prouve évidemment que le Dante, non seulement n'avait pas eu Guido pour maître, mais qu'il ne l'avait jamais vu, et qu'il n'avait appris de lui à rimer, qu'en lisant ses vers.
On nous a conservé de _Guido Guinizzelli_ quelques sonnets et quatre _Canzoni_[648]. (Je demande la permission d'employer désormais ce mot, que celui de Chanson, en français, ne rend pas). Dans presque tous ses sonnets, l'idée principale est une comparaison; ce sont même souvent plusieurs comparaisons de suite, dont on voit que l'une a fait naître dans son esprit l'idée de l'autre, sans qu'il y ait pourtant de grands rapports entre les deux. Dans l'un, c'est le trait de l'amour qui, pour aller à son cœur, passe par ses yeux, comme le tonnerre qui entre par la fenêtre d'une tour, et qui fend et met en pièces tout ce qu'il trouve au dedans. «Je reste, dit le poëte, comme une statue de bronze où il n'y a ni âme ni vie, si ce n'est qu'elle imite une figure d'homme[649]». Dans l'autre, après avoir comparé sa maîtresse à l'astre de Diane, qui a pris la forme d'une face humaine, l'éclat de son teint lui donne l'idée d'un visage de neige coloré de grenade[650]. Dans un troisième, il est abattu et renversé par la rencontre de l'amour, comme le tonnerre frappe un mur (on voit que cette idée du tonnerre le poursuit), ou comme le vent abat les arbres par ses coups redoublés. Le même quatrain, dont les deux premiers vers contiennent ces deux comparaisons, offre dans les deux derniers une querelle entre les yeux et le cœur. «Le cœur dit aux yeux: C'est par vous que je meurs; les yeux disent au cœur: C'est toi qui nous as perdus[651]». Assurément le défaut de cette poésie n'est ni le vide ni la prolixité.
[648] Une _Canzone_ dans le Recueil de Giunti, l. IX; une dans celui de l'Allacci, deux _canzoni_ et cinq sonnets à la fin de la _Bella Mano_.
[649]
_Per gli occhi passa, come fa lo trono, Che fer per la finestra della torre, E ciò che dentro trova spezza e fende.
Rimango come statua d'ottono, Ove vita nè spirto non ricorre, Se non che la figura d'uomo rende_.
[650]
_Viso di neve colorato in grana_.
[651]
_Come lo trono che fere lo muro, E il vento gli albor per li forti tratti: Dice lo core agli occhi, per voi moro: Gli occhi dicono al cor, tu n'hai disfatti_.
Ce poëte conserve dans ses _canzoni_ le même goût pour les comparaisons. Il y en a une qui commence ainsi: «Dans ces régions placées sous l'étoile du nord se trouvent les montagnes d'aimant qui donnent à l'air la propriété d'attirer le fer; mais parce que cet aimant est éloigné, il a besoin du secours d'une pierre de même nature pour le faire agir et diriger l'aiguille vers l'étoile polaire. Vous, madame, vous possédez les sources fécondes de toutes les qualités qui peuvent inspirer l'amour, et l'éloignement n'en détruit pas la force; car elles agissent de loin et sans secours[652]». Ce n'est là ni de la saine physique ni de la poésie naturelle; mais cela ne laisse pas d'être ingénieux, et l'on est surtout frappé, en lisant le texte italien, du progrès qu'avait déjà fait cette langue, née depuis moins d'un siècle, et à qui il fallait moins de temps encore pour se perfectionner et se fixer.
[652]
_In quelle parti sotto tramontana Sono li monti della calamita_, _Che dan virtute all' aere[D] Di trarre il ferro; ma perchè lontana, Vole di simil pietra aver aita, A far la adoperare, E dirizzar lo ago in ver la stella. Ma voi pur sete quella Che possedete i monti del valore[E] Onde si spande amore: E già per lontananza non è vano, Che senza aita adopera lontano_.
[D] On prononçait _âre_.
[E] Mot à mot: _C'est vous qui possédez les montagnes du mérite_. Cela serait ridicule en français; mais cela marque mieux le rapport bizarre exprimé par cette comparaison.
Mais ce qui nous est resté de meilleur de Guinizelli est une autre de ses _canzoni_, dont je ne puis me dispenser de citer les quatre premières strophes[653]. «C'est toujours dans un noble cœur que se réfugie l'amour, comme dans une forêt un oiseau, se réfugie sous la verdure[654]. La nature ne créa point l'amour avant un cœur noble, ni de cœur noble avant l'amour, c'est ainsi qu'aussitôt que le soleil exista, aussitôt resplendit la lumière, et qu'elle ne fut point avant le soleil; l'amour prend naissance dans la noblesse du cœur, précisément comme la chaleur dans la clarté du feu.
[653] C'est celle qui se trouve dans le neuvième livre du Recueil de Giunti.
[654]
_Al cor gentil ripara sempre amore Si come augello in selva a la verdura: Non fe amore anzi che gentil core Ne gentil core anzi ch' amor, natura. Ch' adesso com' fu'l sole Si tosto lo splendore fue lucente; Nè fue davanti al' sole: E prende amore in gentillezza luoco, Cosi propiamente Com' il calore in clarità del foco.
Fuoco d'amore in gentil cor s'apprende Come vertute in pietra preziosa; Che da la stella valor non discende Anzi che'l sol la faccia gentil cosa_, etc.
«Le feu d'amour naît dans un noble cœur, comme la vertu cachée dans une pierre précieuse; cette vertu ne descend point des étoiles avant que le soleil ait ennobli la pierre qui doit la recevoir. Après qu'il en a tiré par la force de ses rayons ce qui était vil, les étoiles lui communiquent leur vertu; ainsi quand la nature a rendu un cœur délicat, noble et pur, la femme, comme une étoile, lui communique l'amour.
«L'amour est placé dans un cœur noble comme la flamme au sommet d'un flambleau[655]; il brille pour ce qu'il aime d'un feu clair et délicat; il ne pourrait se placer autrement, tant il a de fierté. Une nature rebelle ne peut rien contre l'amour, pas plus que l'eau contre le feu, que le froid rend plus ardent. L'amour fait son séjour dans un cœur noble, parce que ce lieu est de même nature que lui, comme le diamant dans une mine».
[655]
_Amor per tal ragion sta in cor gentile Per qual lo fuoco in cima del doppiero: Splende a lo suo diletto, clar, sottile, Non li staria altra guisa, tanto è fiero_, etc.
Dans la quatrième strophe le poëte perd de vue l'amour, et s'élève par d'autres comparaisons à des sujets moraux d'un autre ordre. «Le soleil frappe la fange pendant tout le jour[656]; elle reste vile, et le soleil ne perd rien de sa chaleur. L'homme plein d'orgueil dit: Je deviens noble de race; il ressemble à la fange, et la noble valeur au soleil. On ne doit pas croire qu'il y ait de la noblesse sans courage, même dans la dignité d'un roi, si la vertu ne lui donne pas un noble cœur. Il ressemble à l'eau qui réfléchit des rayons; mais le ciel retient ses étoiles et sa splendeur».
[656]
_Fere lo sol lo fango tutto il giorno, Vile riman; ne'l sol perde colore. Dice huomo alter: nobil per schiatta torno; Lui sembra'l fango, e'l sol gentil valore. Che non dè dare huom fè Che grandezza sia fuor di coraggio In degnità di Rè, Se da vertute non ha gentil core. Com' aigua porta raggio, E'l ciel ritien le stelle e lo splendore_.
Voilà sans doute un entassement de figures et de comparaisons fatigant et de mauvais goût; mais voilà aussi des pensées nobles, des images vives, une élévation et une force qui dans aucun siècle ne sont communes, et qui, rendues comme elles le sont dans l'original, en strophes de dix vers assez harmonieux et dans un style qui a déjà beaucoup perdu de sa rudesse, doivent paraître fort surprenantes dans un poëte du treizième siècle.
La première forme de ces odes ou _canzoni_ était comme on l'a vu, empruntée des Provençaux; à leur exemple, les poëtes italiens avaient, dès l'origine, donné aux strophes des entrelacements harmonieux de rimes et de mesures de vers; elles étaient dès lors telles à peu près qu'elles sont restées depuis. Il n'en était pas ainsi du sonnet, né sicilien, et qui, au commencement de ce siècle, était encore dans une sorte d'enfance. Les plus anciens poëtes siciliens et italiens avaient d'abord donné ce titre à une espèce particulière de poésie qui varia selon leur caprice. Les uns y employaient deux quatrains suivis de deux tercets; les autres, sous le nom de sonnets doubles, _doppii_ ou _rinterzati_, mettaient deux strophes de six vers, ou une seule de douze, et ensuite deux autres de six, de cinq ou de quatre vers[657]. Il paraît constant que ce fut _Guittone d'Arezzo_ qui leur donna des formes plus fixes, et qui enchaîna par des lois plus sévères la liberté dont les poëtes avaient joui jusqu'alors. C'est à lui et non pas aux _rimeurs français_, qu'Apollon dicta ces _rigoureuses lois_, que Boileau, en se trompant sur ce point de fait, a exprimées en si beaux vers[658].
[657] Voy. sur ces formes irrégulières du sonnet, à son origine, Fr. Redi, _Annotazioni al Ditirambo_, édit. de Florence, 1685, in-4. p. 99--109.
[658]
On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon) Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, Inventa du sonnet les rigoureuses lois; Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille, La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille, Et qu'ensuite six vers, artistement rangés, Fussent en deux tercets par le sens partagés.
Le Menzini, dans son _Art poétique_, postérieur de peu d'années à celui de Boileau, a aussi attribué à Apollon l'invention du sonnet, non pour _pousser à bout_, mais pour soumettre à la plus forte épreuve les poëtes du plus grand génie.
_Questo breve poema altrui propone_ _Apollo stesso, come lidia pietra Da porre i grandi ingegni al paragone_, l. IV.
_Guittone d'Arezzo_, qui florissait dans le même temps que _Guido Guinizzelli_, et peut-être même plutôt, est un des poëtes dont la Toscane, s'honora le plus dans ce siècle. On l'appelle ordinairement _Fra Guittone_, parce qu'il était d'un ordre religieux et militaire qui s'est éteint[659]. Il nous reste de lui environ trente sonnets, où l'on peut en effet remarquer plus de régularité dans la forme, et du progrès dans le style. L'amour est, comme à l'ordinaire, le sujet de presque tous; la dévotion, de quelques-uns, et, dans quelques uns aussi, la dévotion et l'amour se trouvent ensemble; par exemple, s'il est arrivé à l'auteur de nier son amour pour sa dame, il espère obtenir le pardon de cette déloyauté, parce que saint Pierre avait renié Dieu tout puissant, et que cependant il a obtenu le Paradis; parce que Paul devint un saint, même après qu'il eut tué saint Etienne[660]. On reconnaît dans plusieurs de ses sonnets un goût d'harmonie, une coupe de vers, et aussi un certain tour sentimental qui n'étaient point connus avant lui, et qui sembleraient avoir servi de modèle au style de Pétrarque. Ne dirait-on pas que celui-ci serait un des sonnets de l'amant de Laure[661]?
[659] C'était l'ordre des _Cavalieri Gaudenti_. Son origine est funeste. Il fut institué en Langudoc, en 1208, pendant la croisade barbare contre les Albigeois. Mais quand Guitton y fut admis, la croisade était finie, et l'hérésie éteinte, c'est-à-dire, les hérétiques exterminés. L'ordre des _Gaudenti_, des Jouissants, fut sans doute ainsi nommé, parce qu'on y jouissait en effet de la vie, et qu'il n'imposait aucune privation. Il n'avait de sévérité que pour les preuves de noblesse. C'est le premier ordre où les dames furent admises, sous les titres de _Militisse_ et de _Cavalleresse_. Giamb. Corniani, _i Secoli della letter. ital._ etc. t. I, p. 154.
[660]
_Se di voi, donna, mi negai servente, Pero'l mio cor da voi non fù diviso: Che san Pietro nego'l padre potente, E poi il fece haver del Paradiso; E santo fece Paulo similmente Da poi santo Stefano have' occiso_, etc.
_Racolta de' Giunti_, 1527. Tout le huitième livre de ce Recueil est de _Fra Guittone d'Arezzo_.
[661]
_Già mille volte quando amor m'ha stretto, Eo son corso per darmi ultima morte_, etc.