Histoire littéraire d'Italie (1/9)

Chapter 29

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_Guido Novello_ le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien Villani, en habit de poëte, quelque fût alors cet habit. Les citoyens les plus distingués de Ravenne portèrent le corps jusqu'au couvent des Frères Mineurs, où sa sépulture était préparée. Elle était simple et sans inscriptions. _Guido_, après la cérémonie, prononça lui-même, dans son palais, l'éloge du grand poëte qu'il avait accueilli, honoré et chéri dans son infortune. Il comptait lui faire élever un magnifique mausolée, mais les disgrâces où il se trouva bientôt enveloppé ne lui permirent pas d'exécuter ce dessein. Bernard Bembo, père du célèbre cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans après[716], lorsqu'il eut été nommé préteur de Ravenne pour la république de Venise. Le tombeau qu'il fit élever à la même place est orné d'inscriptions, parmi lesquelles on distingue l'épitaphe en six vers latins rimés, composés, selon Paul Jove, par Dante lui-même, dans sa dernière maladie[717]. Avant la fin du siècle où il mourut, la république de Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut l'idée de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de suite. Dans le quinzième et dans le seizième siècles, les Florentins firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un trésor dont ils avaient appris enfin à sentir la valeur; mais ceux de Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, résistèrent à toutes les instances; ainsi sont toujours restées hors de sa patrie les cendres d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le méritait pendant sa vie, et qu'elle désira en vain de posséder après sa mort.

[716] En 1483.

[717] Paul Jove, _Elog. Doctor. vir._, c. 4. Voici les six vers:

_Jura monarchiœ, superos, phlegelonta, lacusque Lustrando cecini voluerunt fata quousque: Sed quia pars cessit melioribus hospita castris, Auctoremque suum petiit felicior astris, Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris, Quem genuit parvi Florentia mater amoris_.

Sa femme, _Gemma Donati_, qu'il ne voulut point emmener dans son exil, ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille qu'il nomma _Beatrix_, en mémoire de son premier amour. Trois de ses fils moururent jeunes, et même en bas âge: _Pietro_, son fils aîné, devint un jurisconsulte célèbre. Il cultiva la poésie, et fut le premier commentateur du poëme de son père: son commentaire, écrit en latin, n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques. Son second fils, _Jacopo_, commenta aussi la première partie de ce poëme, et en fit de plus un abrégé en vers, de la même mesure que l'ouvrage. Malgré le mérite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait à lui-même, ce vers de son père, le grand Racine:

Et moi fils inconnu d'un si glorieux père.

L'histoire et les beaux-arts nous ont conservé les traits du Dante: tout doit intéresser dans l'extérieur même d'un homme de ce génie et de ce caractère. Il était d'une taille moyenne; dans ses dernières années, il marchait un peu courbé, mais toujours d'un pas grave et plein de dignité. Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et crépus; habituellement l'air pensif et mélancolique. Plusieurs médailles frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se trouvent à Florence, sont très ressemblants entre eux, et annoncent tous le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies: la hauteur et le ton dédaigneux qu'on lui reproche[718] ne lui étaient point naturels, et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée.

[718] Gio. Villani, _Istor._, l. IX, c. 124.

Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude, loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire, appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui vint à passer dans la rue.

Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de pareilles circonstances, savent si rarement se garantir.

Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle. L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres.

Le Recueil des poésies du Dante ou de ses _rimes_[719] est composé, selon l'usage, de sonnets et de _Canzoni_. Les sonnets n'ont en général rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes[720]; il paraît désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer son âme hors de lui[721]; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même quand l'expression ne l'est pas.

[719] Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil des _Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani_. Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic., Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc.

[720]

_O dolci rime che parlando andate Della donna gentil que l'altre onora_, etc.

[721]

_Io maladico il dì ch'io vidi imprima La luce de' vostri occhi traditori_.

J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je n'ai pu ni voulu faire des deux suivants:

_E'l punto che veniste sulla cima Del core, a trarne l'anima di fori_.

Le mérite particulier des _canzoni_ du Dante, c'est une force, une élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie, que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa _Divina Commedia_, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est dans une _canzone_ de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers, qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est toute entière sur les cheveux[722], la seconde sur la bouche, le front, le regard, les dents, le nez, les cils des yeux[723]; son penser se fixe surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un _oui_[724]. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles, que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres, qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se trouvent dans ce que tu ne peux voir[725]». Dans la quatrième strophe ce sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale[726]». La taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau paon, et encore moins qu'il la peignît droite _comme une grue_[727]; mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des temps.

[722]

_Io miro i crespi e gli biondi capegli, De' quali ha fato per me rete amore_, etc.

Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept.

[723]

_Poi guardo l'amorosa e bella bocca, La spaziosa fronte, e il vago piglio, Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio Polito e brun, tal che dipinto pare_.

[724]

_Cosi di quella bocca il pensier mio Mi sprona perchè io Non ho nel mondo cosa che non desse A tal ch'un si con buon voler dicesse_.

[725]

_Apri lo'ngegno: Se le parti di fuor son così belle, L'altre che den parer che s'asconde e copre? Che sol per le belle opre Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle Dentro in lui si crede il Paradiso, Così se guardi fiso, Pensar ben dei ch'ogni terren piacere Si trova dove tu non puoi vedere_.

[726] On peut difficilement méconnaître dans tous ces discours du _penser_ sur les beautés cachées, la source où le Tasse a pris l'idée de cet _amoroso pensier_ qui pénètre dans tous les secrets des beautés d'Armide, qui s'y étend, qui les contemple, et vient ensuite les décrire et les raconter au désir. _Gérusal. liber._, c. IV, st. 31 et 32.

[727]

_Soave a guisa va di un bel pavone, Diritta sopra se, come una grua_.

Dans une _canzone_, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Béatrix, il s'adresse à la Mort pour tâcher de la fléchir: chacune des cinq grandes strophes, dont cette pièce remplie de très-beaux vers est composée, commence par une invocation à la Mort, et contient toutes les raisons que son esprit peut trouver pour arrêter le coup fatal. «Hâte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois déjà le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec eux l'âme sainte[728]». La Mort fut inflexible, et le poëte déplora cette perte cruelle par une _canzone_, dont plusieurs vers dans chaque strophe commencent par l'exclamation plaintive _Oimè_, hélas!--Hélas! ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'éclat! Hélas! cette belle figure et ces yeux au doux regard! hélas! cet aimable sourire[729]! etc. Figure de style vive et expressive, si elle était moins répétée, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle paraît avoir été imitée par Pétrarque, après la mort de Laure[730].

[728]

_Morte, deh! non tardar mercè, se l'hai; Che mi par già veder lo cielo aprire, E gli angeli di Dio quaggiù venire Per volerne portar l'anima santa_.

[729]

_Oimè lasso, quelle trecce bionde Dalle quali rilucieno D'aureo color gli poggi d'ogni intorno_; _Oimè, la bella cera, e le dolci onde Che nel cor mi sidieno Di quei begli occhi al ben segnato giorno; Oimè, il fresco ed adormo E rilucente viso; Oimè lo dolce riso_, etc.

[730]

_Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo, Oimè il leggiadro portamento altero, Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo; Ed oimè il dolce riso_, etc.

C'est le premier sonnet de la seconde partie.

Une ode ou _canzone_ que Dante composa dans son exil contient une fiction singulière, où l'on voit l'état de son âme, fière dans le malheur, et qui le préfère au vice et à la honte. C'est un très-beau morceau de poésie morale. L'amour habite dans son cœur, dont il est toujours maître: trois femmes se présentent pour y chercher asyle[731]; leurs habits sont déchirés; la douleur est peinte sur leur visage et dans toute leur personne: on voit que tout leur manque à-la-fois; que la noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps où elles furent honorées; mais, à les entendre, tout le monde aujourd'hui les méprise; elles viennent se réfugier chez un ami[732]. L'amour les interroge; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses sœurs: c'est la Droiture; et les deux autres sont la Générosité et la Tempérance, bannies et persécutées par les hommes, et réduites à une vie pauvre, errante et malheureuse. L'amour les écoute, les accueille: «Et moi, dit le poëte, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler de si nobles exilées, je tiens pour honorable l'exil où je suis condamné..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de bien[733]». Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de la vie, doit être celle de tout homme d'honneur et de courage!

[731]

_Tre donne intorno al cuor mi son venute, E seggionsi di fuore Che dentro siede amore Lo quale è in signoria della mia vita_, etc.

[732]

_Tempo fù già nel quale Secondo il lor parlar furon dilette; Or sono a tutti in ira ed in non cale. Queste così solette Venute son, come a casa d'amico_, etc.

[733]

_Ed io ch'ascolto nel parlar divino Consolarsi e dolersi così alti dispersi, L'esilio che m'è dato onor mi tegno_. ........................................... _Cader tra' buoni è pur di lode degno_.

On trouve parmi ses _canzoni_ une sixtine avec toute la régularité du retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient créée les poëtes provençaux[734]. Il paraît que c'est la première qui ait été faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune dans ce qui nous est resté des poëtes antérieurs au Dante, ni même de ceux de son temps. Il était grand admirateur et imitateur des Troubadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit dans plusieurs endroits de son poëme. On le voit aussi dans une de ses _canzoni_, dont l'idée est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque strophe sont alternativement provençaux, latins et italiens[735]; en la finissant il s'adresse, selon l'usage, à sa chanson même; elle peut, dit-il, aller partout le monde; il a parlé en trois langues pour que tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-être celle qui le tourmente en aura-t-elle pitié[736]. On ne voit pas trop ce que sa dame pouvait trouver là de touchant; cela ne paraîtrait aujourd'hui et ne parut peut-être même alors qu'une bigarrure de mauvais goût.

[734] Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301.

[735] Elle commence ainsi:

Ahi faulx ris perqe trai haves _Oculos meos, et quid tibi feci Che fatto m'hui cosi spietata fraude_?

[736]

Canzos, vos pogues ir per tot le mon; _Namque locutus sum in linguâ trinâ Ut gravis mea spina Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta. Forse pietà n'havrà chi mi tormenta_.

Toutes ses poésies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa première jeunesse sont insérées dans une espèce de roman qu'il composa peu de temps après la mort de Béatrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, _Vita nuova_: c'est celui où il raconte toutes les circonstances de leurs amours. Il met chacun à leur place, les sonnets et les autres pièces de vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en combien de parties ces pièces sont divisées, et ce qu'il a voulu dire dans la première, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit en un mot qu'il n'a fait ce récit en prose que pour y encadrer ses vers, et comme une espèce de monument élevé à la mémoire de celle qu'il avait aimée; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce, en finissant, que s'il peut vivre quelques années, il dira d'elle des choses qui n'ont jamais été dites d'une femme[737]. On sait qu'il remplit cet engagement dans sa _Divina Commedia_; et s'il est vrai que la _Vita nuova_ fut écrite en 1295[738], on voit par-là qu'il avait, dès l'âge de trente ans, formé le dessein et peut-être même commencé l'exécution de ce grand ouvrage.

[737] _Sicchè, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna_.

[738] Voyez Pelli, _Memorie per la vita di Dante_, § XVII.

Parmi des tableaux quelquefois intéressants par leur naïveté, quelquefois aussi couverts d'une teinte de mélancolie qui était l'état habituel de son âme, on trouve dans la _Vita nuova_ un songe tel qu'il arrive à tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments où le cœur, rempli d'une passion profonde, imprime à l'imagination des couleurs sombres ou riantes, au gré de tous ses mouvements. Peut-être, cependant, aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les faiblesses.

«Dante était tourmenté d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins que de Béatrix. _S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si j'étais réduit à la perdre_! Il s'endormit au milieu de ces idées, et ses rêves furent tels que ceux d'un homme attaqué de phrénésie. «Je voyais, dit-il, des femmes échevelées marcher autour de mon lit; l'une me disait: _Tu mourras_; l'autre: _Tu es mort_; au même instant le soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me dit: _Béatrix n'est plus_. À ces mots je pleurai. Mon malheur n'était qu'un songe; mes larmes étaient réelles, et coulaient en abondance. Je jetai un cri; on vint à moi, je m'éveillai et racontai mon rêve; mais je tus le nom de Béatrix[739]». Il fit de cette espèce de vision ou de songe le sujet d'une _canzone_, l'une des meilleures de celles qu'il a encadrées dans cet ouvrage[740]. Une autre encore qu'il écrivit peu de temps après la mort de Béatrix[741] et quelques sonnets de la même époque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mélancolie et de tristesse qu'il paraît avoir su donner, mieux que tout autre poëte avant Pétrarque, à la poésie italienne. On ne reconnaît pas sans quelque surprise que certaines figures de style, certains tours passionnés, qui paraissent crées par Pétrarque, avaient été dictés long-temps avant lui au Dante par une douleur peut-être plus profonde que la sienne, et par un aussi véritable amour.

[739] Je ne donne ici qu'une esquisse très-abrégée de ce morceau, qui se trouve vers la moitié de la _Vita nuova_.

[740] _Donna pietosa e di novella etate_, etc.

[741] _Gli occhi dolenti per pietà del core_, etc.

Dans un âge plus avancé, pendant son exil, et même, à ce qu'il paraît, dans les dernières années de sa vie, Dante commença un autre ouvrage en prose, auquel il donna le titre de Banquet, _Convivio_ ou _Convito_. C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un commentaire sur quatorze de ses _canzoni_; mais il n'exécuta ce dessein que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y étaler comme à plaisir l'étendue de ses connaissances en philosophie platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est fatigante; mais on le lit avec un intérêt de curiosité philosophique. On aime à reconnaître l'effet des méthodes adoptées, dans le tour qu'elles donnent aux esprits les plus distingués: or, cet ouvrage prouve très évidemment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances au-dessus de son siècle, et que les méthodes suivies alors dans les études étaient détestables. Voici un abrégé de la manière dont il annonce le dessein de son ouvrage[742].

[742] Le _Convito_ remplit le premier volume entier de l'édition des œuvres du Dante, donnée par Pasquali, Venise, 1741, in-8°., à la suite de la _Divina Commedia_. Il est aussi dans la première partie du quatrième volume de l'édition de Zalta; Venise, 1758, in-4°., etc.