Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)

Part 6

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A côté de Chénier et au-dessus par l’invention et la facilité, se place un homme dont je compte parler plus tard, le poète Lemercier, digne de durer non seulement par son audace littéraire, et les essais qui furent l’aube du romantisme, mais aussi pour avoir honoré les lettres par sa ferme attitude devant Bonaparte.

Lemercier, dont l’angélique figure avait charmé jadis et madame de Lamballe et Joséphine, n’en fut pas moins un homme très ferme. Bonaparte qui l’avait connu jeune, n’en tira pas la moindre complaisance, et le persécuta, tantôt en faisant refuser ses pièces, tantôt les faisant échouer. Cela n’était que trop facile alors. Lemercier ignorait tous les arts du succès, ces industries des poètes riches d’aujourd’hui. Il vivait avec seize sous par jour. De là aussi sa grande indépendance, sa fierté, ses prédictions, disons mieux, ses prophéties contre Napoléon. Elles se sont accomplies à la lettre. Il lui dit en 1804: «Vous voilà empereur, et vous avez fait le lit des Bourbons. Vous n’y coucherez pas dix ans (jusqu’en 1814).» En 1811, l’empereur partant pour Moscou, le voyant dans une réunion de l’Institut, dit lâchement à cet homme dont il étouffait la voix: «Eh bien, vous ne donnez plus rien au théâtre?» Lemercier répondit: «J’attends!»

* * * * *

L’année 1802 est le moment du triomphe d’un homme qui prépara mieux ses succès, en se mettant à la suite d’un parti, tout en simulant l’indépendance. Chateaubriand, nageur habile, sut toujours suivre le flot qui montait, et se fit porter par la marée, la vague ascendante (tantôt par l’Église, tantôt par le royalisme et la restauration).

Il n’est pas superflu d’examiner comment ce jeune émigré qui rentra vers brumaire et fut bien accueilli dans le salon de Joséphine, arrangea ses succès et fort habilement s’en prépara la voie.

Il avait commencé dans l’émigration, non comme de Maistre, tragiquement et à grands coups de foudre, mais d’une manière modérée, éclectique (_Essai sur les révolutions_), ce qui n’avait frappé personne. A Paris, il comprit qu’il fallait avant tout des effets de surprise; et pendant qu’il barbotait assez tristement dans les journaux (_Débats_, _Quotidienne_), pour mieux avertir le public, il risqua un coup d’éclat imprévu, il fit _Atala_ (1801).

Petit roman où l’auteur, qui d’abord avait pensé au livre charmant de _Paul et Virginie_, pour mieux attirer l’attention, se créa une langue à part (ni française et ni bas-bretonne)[31].

[31] Tous ceux qui ont lu cette première édition, tant corrigée depuis, ont reculé. A-t-il vu l’Amérique du Nord? On pourrait en douter. Il ne peint que le paysage des tropiques. Le pays dont il parle, avec ses prairies tremblantes, ses cyprès chauves et sa mousse (la barbe espagnole) est absolument différent. Ces vaines descriptions n’ont de but que l’effort d’imiter gauchement Bernardin de Saint-Pierre, et de nous inonder d’un grossier déluge néologique. La pauvre langue française a subi deux fois en ce siècle ces mélanges barbares, qu’on pourrait comparer à l’opération dangereuse de la transfusion du sang pratiquée par des chirurgiens maladroits.

Je me suis toujours tenu très loin de cette école, sachant que les nouveautés nécessaires à la langue si riche de Rabelais, Molière, Voltaire et Diderot, ne peuvent être introduites qu’avec précaution et en fort petit nombre, à mesure que des idées nouvelles commandent de nouvelles locutions. Dans mon éducation classique, j’avais eu le bonheur d’être averti là-dessus par mon professeur M. Villemain, à qui on a rendu une justice bien avare et vraiment parcimonieuse. Il avait été d’abord secrétaire de M. de Narbonne, l’homme le plus spirituel d’alors, bien plus que Talleyrand, dont on a tant parlé. M. de Narbonne, qu’on croyait fils de Louis XV et de madame Adélaïde, fut longtemps l’ami préféré de madame de Staël, et Bonaparte l’envoya en Russie avant la fatale expédition pour essayer sur Alexandre les séductions de l’esprit français. Cet esprit, celui du dix-huitième siècle, brillait, avec de Narbonne, dans le salon de la mère de M. Villemain, qui était fort bonne pour moi. Celui-ci avait dû (à son protecteur peut-être) une brillante occasion qui fut un malheur pour sa vie, M. de Humboldt ayant mené Alexandre et les souverains du Nord à l’Institut, ce corps, non averti de cet honneur et fort embarrassé, eut l’idée gracieuse de les faire haranguer par un enfant (M. Villemain) qui déjà venait d’y remporter un prix. Il s’en tira si bien (avec une adresse fort digne) qu’on ne le lui a jamais pardonné. Destitué par M. de Villèle et par les ultra-royalistes, il fut longtemps sans fonction publique autre que l’enseignement de la Sorbonne. Il y donna pendant trente ans le spectacle si rare d’une improvisation réelle (les autres étaient si préparées!). Lui, on lui voyait faire, lancer de véritables étincelles qui surprenaient tous et lui-même. Mais en même temps, ce grand improvisateur était le plus patient écrivain. On l’a vu par son _Grégoire VII_, œuvre laborieuse, d’un travail fin, et fort libéral (pour ce temps). Une main pieuse vient enfin de publier cet important ouvrage. Plus d’une fois il me fit l’honneur de m’en lire des morceaux, des additions, qui venaient tout à coup, de sorte que j’admirais en lui deux choses qui semblent contraires: la soudaineté et la patience.

Les dévots d’une part, et les critiques de l’autre contribuèrent à faire connaître cette merveille... d’éloquence ou de ridicule. Atala est _une conversion_; la jeune amante sauvage meurt chrétienne. Ce qui devait réussir auprès d’un certain public, au moment où Bonaparte croyait utile de rendre au culte tout son éclat.--Pendant que l’on corrigeait Atala par une foule d’éditions, mon père m’a raconté que les libraires catholiques avisés, comprenant tout le parti qu’on pourrait tirer du goût de l’époque, démontrèrent au jeune auteur qu’il gagnerait peu avec de si minces brochures.

Ils lui mirent sous les yeux les livres épais, feuillus de madame de Genlis, faits pour l’éducation et qui se vendaient comme du pain (_Beautés de l’histoire_ et autres compilations). De là nous vint (en quatre volumes) le livre des _Beautés de la religion_, titre profane qu’un vrai croyant n’eût jamais employé. On y ajouta ce qui ne vaut guère mieux: _Génie du christianisme_.

Ce livre qui parut l’année du concordat (1801), se vendit si bien qu’on trouva profit à le gonfler de proche en proche. Aux sacrements, au cérémonial, aux fêtes, aux cloches, on ajouta l’Église, moines, missionnaires, ordres mendiants, jésuites, etc.

Cette encyclopédie d’une chose morte, parée de souvenirs, mais désormais stérile, ne fut pas sans attraits pour tant d’hommes en qui elle se liait aux impressions de l’enfance. Mais elle n’eut pas grande action. Pour en avoir elle dut attendre que la royauté revenue lui donnât l’influence de l’État, du budget, et de la charité publique, surtout la traîtreuse machine amphibie de Saint-Vincent de Paul. Elle eut un succès littéraire, et ce fut tout. Ceux qui ont vu avec moi comment le pape fut accueilli au Carrousel par les rires bruyants de l’armée ont senti dès ce temps que la France est voltairienne et que le XVIIIe siècle, quoi qu’on fasse, survivra à tout.

Les églises, rouvertes avant Bonaparte, furent de nouveau sous lui visitées, honorées, mais on y alla en bâillant.

Les fidèles obstinés, et la société de l’ancien régime qui auraient demandé à cette fausse renaissance de les consoler de l’État, de la tyrannie militaire, n’y trouvaient pas consolation, mais plutôt fadeur et dégoût. Un phénomène tout nouveau commença, la neutralité du public entre le prêtre et le soldat, son impartiale antipathie pour les deux grandes mécaniques. Mais où aller? et où puiser la vie?

En soi? dans l’égoïsme? la morale de l’individu? Mais on ne retrouva pas le _chez soi_ et l’on retomba sur le vide.

Une seule originalité était réservée aux temps de Bonaparte, un genre nouveau: _la littérature de l’Ennui_.

Cela étonna Napoléon. Il lisait parfois les livres nouveaux, et ne trouvait rien. Il consultait Fiévée, qu’il avait dans ses entresols. Il ordonna une fois à un ministre de faire faire une Histoire de France. Il n’obtint rien. Le vide, le néant, ce nouveau roi du monde, le néant seul lui répondit.

Les salons bruyants et causeurs du Directoire, maintenant surveillés, devant les écouteurs qu’y envoyait Fouché, sans oser se fermer, s’étaient peu à peu dépeuplés et devenaient déserts. De là partit le signal du bâillement universel. A la fermeture du Tribunat, son très brillant parleur, le jeune Benjamin Constant, écrivit son roman d’_Adolphe_ (1802), où l’on voit que l’amour, seule ressource du temps, ne préserve pas de l’ennui. Madame de Staël, de son côté, fit le roman si diffus de _Delphine_ (1802), puis dans _Corinne_ le fade personnage d’Oswald, l’indécision qui tourne au spleen.

Enfin, un très grand écrivain, _Senancour_[32], n’essaye pas de s’ennuyer à deux. Dans son _Obermann_, il demande la vie à la solitude, à la nature (non une nature fardée, de fantaisie, comme la fausse nature d’Atala), mais à la nature vraie, grandiose, sublime des Alpes[33].

[32] Les esprits éminents d’alors, plus délicats que ceux d’aujourd’hui, qui si souvent s’étalent, mettaient un soin souvent étrange à se cacher. Senancour, très longtemps, a été un mystère. On ne connaissait trop sa vie, sa personnalité. Enfin, sa famille s’est décidée (cette année même) à livrer ses papiers à notre fin critique, Jules Levallois, le plus digne certainement d’en écarter les ombres.

[33] Ces tableaux admirables, et pourtant impuissants pour rendre certaines choses me faisaient faire une réflexion. Le paysage, la grande gloire de l’art au XIXe siècle, a fini par donner ce que le style rend à peine, et ce que les grands paysagistes du XVIIe eux-mêmes n’ont pas atteint. Ce que ceux de Hollande ont bien rarement rendu (sauf quelques tableaux de Paul Potter), les nôtres l’ont fait: _ils peignent l’air_; et l’on sait, en voyant chez eux l’atmosphère, non seulement qu’on est dans telle saison, et dans tel mois, mais que l’air est à tel degré. J’ai sous les yeux un paysage de Paul Huet, le rénovateur de ce grand art, paysage recueilli, humide, derrière une colline qui cache le soleil qu’on ne voit pas et qui se couche, et ce tableau charmant, si doux, dit: _Quatorze degrés, en septembre_.--Et à côté je vois un paysage de Lortet. L’éminent peintre de Lyon, le _Wetterhorn_. Scène immense, les hauts sommets du mont, encore dans le soleil, mais par un vent très frais, marquent deux degrés tout au plus, tandis que leurs basses assises, dans les sapins, quoique fort garanties, sous la brume des froids torrents, semblent encore plus près de la glace. Du plus bas au plus haut, sur l’échelle de six mille pieds, ce tableau admirable me donne tous les froids de l’air suisse, si fort, si vert, à différents degrés.

Là même, en son asile du Valais, l’ennui lui est fidèle et il le retrouve partout. Il a pris possession de tout son être.

L’ennui est tellement le maître de l’époque, que Chateaubriand, qui tout à l’heure se chargeait de nous consoler par l’attrait des vieux souvenirs, avoue lui-même que sa religion, évoquée dans le _Génie du christianisme_, ne l’a point calmé ni consolé. De là _René_, cet aveu de mélancolie désespérée.--Singulier épisode qu’on est étonné de trouver au milieu de cette encyclopédie chrétienne[34].

[34] Je parlerai plus tard des _Martyrs_, et là je ferai remarquer une grande injustice de ce temps-ci, l’accord singulier que la presse a montré pour étouffer un très beau livre, plein de vues neuves et originales: _Histoire des idées littéraires_, par Alfred Michiels. Voy. ce qu’il dit du _merveilleux chrétien_ (1873).

Enfin, après tant de parlage, tant de soupirs, et de faux appels à la mort, la mort vient, et dit: Me voici!

Grainville écrit, se tue. Voilà qui est net, franc,--qui doit faire taire tous les parleurs.

_Le Dernier homme_, fort supérieur pour la conception à toute œuvre moderne, mais pâle d’exécution, en cela même encore, porte un grand trait de vérité, étant visiblement conçu du désespoir (1798-1804).

CHAPITRE X

GRAINVILLE.--LE DERNIER HOMME

On n’a de ce livre qu’une ébauche en prose; l’auteur mourut lorsqu’il avait à peine commencé à le versifier. Cette esquisse fut publiée d’abord par le libraire Déterville, à qui Bernardin de Saint-Pierre l’avait recommandée. Elle a été plus tard réimprimée par Nodier.

Cependant, comme ces deux éditions sont fort rares, j’en fis moi-même un extrait en 1850, que j’insérai dans mes _Légendes de la démocratie_.

L’originalité de l’ouvrage n’est pas seulement sa sombre grandeur. C’est sa conception, l’idée qui en fait le nœud même, idée de sublime théologie que les plus grands génies n’avaient pas éclaircie.

Homère a dit que le monde, les dieux, les hommes, étaient suspendus à une chaîne que porte la main de Dieu (Jupiter). Mais quelle est cette chaîne? Personne ne l’avait expliqué.

Dante ne le put, avec sa théologie subtile et ses belles colères. Shakespeare non plus, avec sa fantaisie flottante entre les brumes d’Hamlet et l’iris nuancé de ses féeries.

Grainville a percé davantage. Et, dans un cœur profond, et creusé par le désespoir, il a le premier vu la chaîne par laquelle le monde est soutenu à la main de Dieu.

* * * * *

Dans l’hiver de 1804, le dur hiver du sacre, on pouvait voir à Amiens une maison misérable dont personne n’approchait. Elle était interdite en quelque sorte, frappée de réprobation et sous l’excommunication publique.--On la montrait de loin.--L’herbe poussait librement dans l’humide ruelle où elle se trouvait, et devant la porte presque toujours close. Sans le clapotement des eaux sales du canal qui passe derrière et qui apporte les légumes des jardiniers des environs, nul bruit n’eût averti que cette solitude maudite se trouvait au milieu d’une grande et populeuse ville.

Les hôtes de cette maison de malheur étaient un homme, une femme, du même âge, d’à peu près soixante ans. L’un ou l’autre sortait le matin, et l’on pouvait les voir: ils allaient chercher près de là du pain; un peu de tourbe, triste chauffage du pauvre; puis rentraient vite, comme des ombres qui craignent le jour et le soleil.

Rien pourtant, à les voir, n’expliquait l’anathème sous lequel ils passaient leur vie. La figure douce de la femme inspirait plutôt l’intérêt; celle de l’homme, singulièrement noble, dans son extrême misère, étonnait par un caractère habituel de distraction et de rêverie.

Quelle malédiction pesait donc sur cet homme? Pourquoi le fuyait-on? Avait-il les mains souillées de crimes? Était-il marqué du signe du meurtre? Ou bien encore était-ce un de ces violents patriotes qui firent à la liberté de sanglantes hécatombes, et que la réaction poursuivit si cruellement à son tour? Non, c’était au contraire une victime de la Terreur.

Prêtre avant la révolution, Grainville (c’était son nom) avait cherché sa sûreté dans le mariage. Il épousa une parente pauvre, mais d’un esprit cultivé, d’un caractère résigné et doux; union austère, formée sous les auspices de la nécessité, et qui n’eut pas de fruit.

Grainville avait eu quinze cents livres de rente et les avait perdues. Il ouvrit une petite pension qui, dans la destruction de tous les anciens établissements, réussit d’abord à le faire vivre. Bientôt, revinrent tous les ennemis de la révolution, amnistiés par elle, implacables pour elle. Les prêtres reprirent leur ascendant. Un nouveau terrorisme en sens inverse, s’exerça sur tous ceux qu’on croyait révolutionnaires.--On ne guillotinait pas, on affamait. Les femmes furent en ceci les violents auxiliaires des prêtres, les instruments impitoyables de la persécution. La grande dame dit qu’elle n’enverrait plus aux boutiques des gens sans religion. La bourgeoisie suivit; elle n’eût pas fait mettre une planche, une vitre, un clou, par des ouvriers mal pensants. Qu’on juge de la guerre qu’on fit au prêtre marié! Son école devint un désert; les élèves partirent un à un, le maître resta seul.

Seul, littéralement seul, et sans voir un visage humain. Amis et connaissances, mal notés à cause de lui et participant au même interdit, s’éloignèrent peu à peu; à regret, mais ils ne pouvaient se faire absoudre et rentrer dans le monde qu’en fuyant l’homme condamné. Sa solitude fut profonde, celle du captif au cachot. Supplice étrange d’un homme libre en apparence, et en réalité tenu au secret, à qui la société dit: «Tu peux aller, venir, d’accord; toujours tu seras seul, tu ne trouveras personne qui échange un mot avec toi... Tu ne parleras plus et tu n’entendras plus.» Grainville, dans ses douloureux écrits, a célébré comme la première des félicités _le bonheur de voir des hommes et l’entendre la parole humaine_.

Celui qui avait au cœur un si tendre sentiment de l’humanité, on l’a fait mourir solitaire et comme une bête sauvage!

Quand on sait ce qu’étaient alors les villes de province (et la plupart n’ont pas beaucoup changé), on comprend sans peine les effets d’une telle conspiration. Pour Amiens, quelques changements extérieurs qu’ait pu y faire le mouvement industriel, il est resté le même. C’est toujours l’antique Amiens, pesamment assis sur la Somme, avec sa forte cathédrale qui plane et domine tout. Maisons, jardinages et tourbières, tout le reste est au-dessous, dans les eaux et le brouillard. Peu, très peu de mouvement. Ce qu’il y a de librairie est ecclésiastique. Dans une courte promenade, j’y trouvai trois imprimeurs, le premier celui de l’évêque, le second celui de la _Gazette du clergé_, la boutique du troisième n’étalait que des Sacrés-Cœurs.

Il n’y a guère de populations plus misérables au monde que celles du bas Amiens. Les femmes qui cousent les sacs travaillent seize heures pour dix sols et encore elles fournissent le fil et la lumière. Tout cela est entassé dans des ruelles misérables, d’étroites habitations, dont chacune est divisée entre plusieurs ménages. Des canaux dormant le long des ruelles s’élève une brume éternelle, qui, dans la mauvaise saison, doit moisir, transir ces tristes demeures, monotones autant que malsaines. Ces brumes semblent l’ennui même palpable et visible. Je me disais en passant: «Si le dégoût de la vie doit venir aisément à l’homme, c’est ici...» Qui soutient ces populations? L’eau-de-vie, tout en les abrutissant. Elle leur donne des moments d’oubli, et cette mort passagère leur fait attendre en patience le bienfait désiré d’une mort définitive.

Grainville résista longtemps à cette attraction de la mort. Il lutta par le travail, s’obstina à l’espérance, se dit, se redit qu’une âme où couvait une grande pensée ne pouvait mourir. Il lutta par la tendresse et le cœur, se reprochant de laisser sans ressource cette femme, cette sœur, cette personne innocente et résignée, qui ne se plaignit jamais, n’accusa jamais, ne versa jamais que des larmes muettes. La situation d’un homme forcé de vivre uniquement parce qu’il aime, rivé par le cœur à la vie devenue intolérable, est précisément ce qui influa sur le génie de Grainville; s’il n’en tira pas la force de résister au suicide, il lui dut l’inspiration du poème qui l’immortalisa.

Le sujet de son poème, c’est _le Dernier homme_, ou si l’on veut, la mort du monde; c’est le récit de la lutte suprême du génie de la Terre, parvenu à la fin des temps, épuisé, condamné, qui, contre sa sentence, s’obstine à vivre, et s’efforce pour vivre, de continuer l’amour entre les hommes, de faire qu’on aime encore; car, dit le sublime poète, tant qu’il reste un couple ici-bas pour aimer, la terre ne peut finir.

Grainville avait couvé toute sa vie ce poème de la mort.

Né au Havre, comme Bernardin de Saint-Pierre, (qui avait épousé sa sœur), il eut de bonne heure l’Océan sous les yeux; son action destructrice sur les côtes, la démolition, la décomposition successive qu’il fait de nos falaises. Tristes ruines où l’on croit voir les os de la terre arrachés et tirés au jour par l’éternelle morsure de l’élément sauvage. Il n’avait pas seize ans que déjà, frappé de cette fin future, infaillible, du monde, il dit à la terre: «Tu mourras.»

Né noble, Grainville appartenait à l’ancienne société, qui allait périr; il était de la classe qui en représentait la triste caducité. La noblesse de France (c’est M. de Maistre qui en fait la remarque) était une classe physiquement dégénérée, dégradée, amoindrie.

Noble, mais pauvre, Grainville fut fait d’Église, affublé d’une robe, condamné à l’hypocrisie. Jeune homme ardent, passionné, il avait trop visiblement une tout autre vocation. Pour briser la nature, la faire taire et la démentir, il eût fallu la foi, une foi fixe et forte. Grainville ne trouva dans l’Église qu’une école d’incrédulité. Son camarade au séminaire de Saint-Sulpice était le moins croyant des hommes, un calculateur politique, le muet, le sournois Sieyès. Ce personnage étrange, qui devait formuler la révolution comme victoire du nombre, vit dans les hommes des chiffres ou des atomes, voulant toujours de ces atomes édifier géométriquement les froids sépulcres qu’il appelait des constitutions. Vrai politique de la mort.

Voilà Grainville prêtre, prédicateur, déclamant à grand bruit ce qu’il tâche de croire, parlant haut, criant fort, pour se persuader lui-même. Le voilà, comme les autres, aboyant contre les philosophes, et niant la raison. Il répond en ce sens à une question posée par une académie; il imite tristement Rousseau.

Un matin, cette vie fausse et ce rôle convenu lui deviennent insupportables. Sa franchise naturelle l’emporte. Il se lasse d’être une robe, au lieu d’être un homme. Il déchire cette robe, laisse la chaire, ses petits succès, les coteries de corps et de pays, abandonne Amiens, court à Paris et fait un drame. C’était à la veille de 89.

Étrange destinée de cet homme! A peine il frappe aux portes de cette société, à peine il y entre, elle s’écroule; ce n’est plus que poussière.

Et le jeune géant qui sort de ses ruines, la Révolution, dans son inexpérience enfantine, croit qu’en brisant le trône on pourra conserver l’autel. Elle rétablit les élections des premiers siècles de l’Église, elle abaisse le prélat et relève le prêtre; les meilleurs prêtres, elle les appelle, leur fait prêcher l’égalité en Dieu. Grainville retourne à l’Église purifiée, il entre dans la chaire, il y parle... La chaire fuit sous lui; l’Église lui tombe sur la tête... La Révolution elle-même la brise, la démolit, elle la met en poudre. Il lui faudra tout autre chose, quelque chose de fort, de profond, une réforme intime, non dans la discipline, mais dans l’esprit et dans la foi.

Tout cela pour l’avenir. Et 93 éclate, sur la tête de Grainville. La Terreur le retrouve prêtre et elle met sur lui sa main pesante.

Il y avait à Amiens un proconsul violent, mais habile; cruel d’aspect, terrible, implacable en paroles; il usait de cette terreur pour se dispenser de verser le sang. Il fait venir Grainville: «J’ai promis, lui dit-il, la tête de soixante-quatre prêtres; tu en es, et tout des premiers. Tu as des talents que j’honore; mais si j’épargne ta tête, je payerai de la mienne. Sauve-nous, marie-toi: sois patriote et citoyen.»