Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)

Part 7

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Ce mariage, acte innocent en soi, légitime, honorable, l’était-il, lorsqu’on l’imposait au nom de la nécessité? Le vœu du célibat, ce vœu impie, contre nature, maudit cent fois par Grainville, comme la tyrannie du vieux monde, il lui redevint respectable lorsqu’il fut contraint de le violer par la tyrannie du nouveau. C’était au plus intime de l’homme qu’on s’attaquait ici, à ce qui lui restait seul (dans l’affaiblissement de ses croyances), je veux dire à la volonté. Il n’y consentit pas. Il réserva sa volonté entière, n’accorda à la force qu’une obéissance extérieure, épousa une parente d’âge mûr, et crut pouvoir continuer le célibat dans le mariage; il espéra qu’un tel hymen, semblable à ceux que les chrétiens contractaient dans les temps de l’Église primitive ne serait autre chose qu’un lien fraternel.

État bizarre! plein de souffrances, de combats, de luttes secrètes. Plus de paix au foyer, le lieu même où tout homme cherche le repos et l’oubli est le centre de l’agitation et le champ de la guerre.

Beaucoup d’hommes qui vivent encore peuvent, en recueillant les souvenirs de leur jeunesse, se rappeler sans peine la tristesse infinie de ce temps. L’immensité des ruines, la perte de tant d’illusions, le deuil de tant de victimes, le deuil des principes même immolés et trahis, l’immense Saint-Barthélemy législative des meilleures institutions de la Révolution, la République elle-même jetée par les fenêtres de Saint-Cloud; tout cela mettait dans les âmes qui conservaient quelque valeur un abîme de tristesse... Qu’était-elle devenue, cette lumière de 89, devant laquelle le monde tomba un moment à genoux? Où était-il l’autel de la Fraternité, où nos Fédérations amenèrent en un jour tant de milliers d’hommes, l’autel où tout un peuple mit son cœur, et qu’il trempa de larmes... Tout cela, disparu!... Un éclair dans le ciel!... Et le ciel s’était refermé!...

La gloire ne manquait pas, la gloire infatigable, meurtrière et terrible. Le temps des grandes destructions d’hommes avait commencé; l’on ne devinait pas comment il finirait. De victoire en victoire, de carnage en carnage, le monde s’acheminait sur la pente du néant. Plus d’un y avait goût, érigeait la mort en doctrine. De Maistre nous enseignait que l’extermination est le procédé favori de Dieu. Senancour écrivait sur la pierre d’une tombe son livre désolant de l’_Amour_.

C’est le moment où Grainville prit la plume. Son livre fut pour lui un ajournement du suicide. La première pensée de sa jeunesse, pensée amère et sombre, lui revint cette fois. Ici, ce n’était plus la mer et ses destructions qui lui dictaient la fin du monde; c’était cette mer d’hommes, écoulée sous ses yeux. Et combien les générations passaient-elles devant lui plus orageuses et plus rapides que les vagues aux falaises du Havre!

Lui-même, flot vivant, écoulé tout à l’heure, que pouvait-il contre la destruction? une seule chose, mais grande, qui est la vengeance de l’homme et sa victoire sur elle: La dominer et la décrire; lui dire: «Tu m’emportes, c’est bien... Quoique tu puisses faire, tu es si peu victorieuse que c’est de toi-même que je tirerai l’inspiration, l’âme nouvelle, et la vie d’avenir...»

Si l’on en croyait l’ingénieux éditeur du poème, Nodier, qui n’en a nullement senti l’immense portée morale, mais qui a su très bien, et de la première source, les détails de la vie de l’auteur, ce poème, conçu de bonne heure, mais négligé longtemps, aurait à la fin jailli tout entier dans une des dernières heures de désespoir. Sa femme, dit-il, m’a souvent raconté la soirée où le dernier élève de Grainville s’éloigna de sa maison. Les deux vieillards étaient assis au coin du foyer, et de temps en temps arrêtaient l’un sur l’autre un regard abattu. Les yeux de la femme roulèrent enfin quelques larmes qu’elle ne pouvait plus dissimuler. Grainville s’empara de sa main, et frappant son front comme pour fixer une illumination soudaine: «Rassure-toi, lui dit-il. Donne-moi ce papier inutile, cette encre, dont ils ne se serviront plus... Je te réponds de l’avenir!» Son poème était dès lors dans son esprit; il écrivit d’un trait, et sans rature. (Voyez à la fin de ce troisième volume.)

L’ouvrage de Grainville, tel que nous l’avons, n’est qu’un plan étendu, un simple canevas du grand poème, qu’il rêvait. Le résumé que j’ai donné est, pour ainsi parler, l’ébauche d’une ébauche. Nous craignons bien qu’on n’y trouve plus rien de la grandeur de l’original.

Ceux, pourtant, qui ont un cœur, nous en sommes convaincu, sauront, sous la faiblesse de ce résumé, reconnaître et retrouver des idées fortes et grandes, des situations d’un pathétique sublime, telles conceptions éloquentes par elles-mêmes, de quelques mots qu’on les exprime.

La force du cœur est tout dans cette œuvre. Elle ne doit rien aux machines toutes faites du merveilleux convenu. Grainville n’emprunte rien au paganisme classique, rien au merveilleux chrétien. Le premier homme, le jugement, n’appartiennent pas au christianisme; ce sont des idées communes à une foule de religions.

Nous ne voulons point comparer cette ébauche aux grands poèmes achevés de Dante et de Milton. Nous devons cependant remarquer, pour être justes, que l’un et l’autre, dans leur conception générale, sont dominés par la tradition. Milton l’a suivie pas à pas. Dante, qui la renouvelait de son puissant génie, emprunta cependant beaucoup, on le sent aisément, aux légendes perdues, beaucoup aux _Divines comédies_ populaires qui, depuis tant de siècles, se jouaient aux portes des églises.

Grainville n’a rien dû qu’à lui-même, à son temps, aux douleurs trop réelles de l’époque où il vécut. De tous les livres d’alors, le sien est le plus historique, en ce sens qu’il donne avec une vérité profonde, l’_âme même du temps_, sa souffrance, sa sombre pensée.

Cette pensée, il faut le dire, sortie de la douleur physique aussi bien que morale, n’en a pas moins en elle une âpre et sauvage poésie. Elle n’est autre que la faim et la famine, la terreur que produisit vers la fin du dix-huitième siècle l’apparent épuisement de la terre. Cette terreur, plus forte que celle des échafauds de 93, se retrouve à chaque ligne de l’histoire de ces temps. Nous avons dit ailleurs les causes qui depuis Louis XIV avaient insensiblement stérilisé le sol, jusqu’à ce que la Révolution rompit l’enchantement fatal, délivra la nature en même temps que l’homme, et recommença la fécondité. La terre se remit à produire sous la rosée de la justice. Malheureusement ce bienfaisant effet de la Révolution ne se fit sentir qu’à la longue; elle ne porta ce beau fruit que lorsqu’elle-même allait disparaître, et les bénédictions de la fécondité due à ses lois furent pour le gouvernement qui ne les avait pas faites. Tout le souvenir qu’elle laissa, fut, au contraire, celui des maux accidentels que l’on avait soufferts. La disette et le _maximum_, les sanglantes émeutes des grains, de longues nuits d’attente passées à la porte des boulangers, voilà ce qui est resté dans l’imagination populaire.

Cette terrible préoccupation de la famine n’est pas, au reste, particulière à la France de ce temps. L’année même où Grainville semble avoir commencé d’écrire son poème (1798), un autre poème non moins de fiction, sous forme abstraite et sérieuse, paraît en Angleterre, un livre qu’on pourrait appeler l’_Économie du désespoir_. Je parle du livre de Malthus.

Cent voix répondirent à Malthus. Une littérature tout entière est sortie de ces voix gémissantes, qui furent le cri de la nature. C’est ce qu’on peut appeler les _poètes de la faim_.

Remarquable contraste. Le fond du livre de Malthus, son corollaire impie, c’est que l’amour est de trop en ce monde; que, pour lui continuer à ce monde sa froide et misérable vie, _il ne faut plus qu’on aime_. Tout au contraire, le sens du poème de Grainville, ce qui en fait un livre aimable et bon, d’une lecture sacrée, c’est l’idée sublime et tendre (aussi spiritualiste que l’autre est matérielle et basse) que l’_amour est la vie même du monde_, toute sa raison d’être, _que le monde ne peut mourir tant que l’homme aime encore_; tellement, que, pour obtenir que le monde se repose et meure, Dieu est obligé d’obtenir de l’homme _qu’il permette cette mort en cessant d’aimer_.

Combien Grainville aurait-il eu le droit de dire de son poème le mot qu’on a prodigué à des livres moins originaux: _prolem sine matre creatam_ (fils engendré sans mère)!

Cette mère, s’il fallait la chercher, ce serait la douleur. Sous cette noble poésie qui relève tout et ne descend jamais à pleurer pour elle-même.

Grainville, pour se faire imprimer, s’était adressé à Bernardin de Saint-Pierre, qui avait épousé sa sœur, et il lui avait envoyé son livre. L’auteur de _Paul et Virginie_ le lut probablement, car il se mit en quête, il recommanda le livre. Il trouva un libraire, mais non pas un public. A peine quatre ou cinq exemplaires sortirent du magasin.

Pour saisir l’attention du public, l’arracher un moment à ses préoccupations, il eût fallu, du moins, un livre ridicule, comme avait été celui d’_Atala_, dans la première édition qu’a supprimée l’auteur. Grainville échappa entièrement à l’attention de la critique. Personne ne blâma, ne loua. Tous négligèrent également le seul livre du temps dont la composition fût originale.

Cet oubli, ce silence, furent, pour l’auteur le coup de grâce. Il se tint condamné sans appel par le sort. Son poème, son espoir et sa consolation dans ses sombres et dernières années, ce fidèle compagnon, ce noble ami, qui l’avait souvent relevé, dont la flamme le réchauffait encore à son foyer glacé, son poème, dis-je, l’avait quitté; il était parti, hélas! pour faire naufrage!... Il faut avoir produit soi-même pour savoir la tristesse de l’écrivain qui, son livre achevé, s’en sépare pour toujours et reste solitaire, privé du fils de sa pensée.

Toutes les réalités odieuses de sa situation le ressaisirent alors. Il recommença à sentir la faim, le froid. Il se retrouva vieux, dénué, misérable, seul. Que dis-je? non, pas seul. La chétive habitation que la pension, l’école avait remplie, n’était plus occupée par le seul Grainville. Elle était divisée, comme la plupart des maisons du bas Amiens, entre plusieurs ménages d’une population indigente, bruyante, sale, presque toujours ivre. Grainville, relégué dans un rez-de-chaussée humide et sombre, à travers les faibles cloisons, avait tous les bruits, les échos, les contre-coups de cet enfer, cris des enfants, querelles des parents, commérages des femmes. Si différent de ses voisins, il devenait un objet de risée. On se moquait du vieux. On le singeait, on l’épiait. Il le croyait du moins. Il supposait que ses voisins rapportaient à ses ennemis tout ce qu’il pouvait dire ou faire, en amusaient la ville. Au coin même de son foyer, il ne se croyait pas en sûreté; il disait à sa femme: «Parle bas, on écoute.»

Dans cette vie intolérable, qu’il eût quittée cent fois, sa femme le retenait encore. Peu à peu, cependant, autant qu’on peut conjecturer, il se dit qu’après tout, seule, peut-être, elle serait moins malheureuse, qu’elle échapperait mieux à la dure malédiction qui avait pesé sur lui. Prévision très juste. Madame de Grainville, aimable et cultivée, trouva, après la mort de son mari, de faciles moyens d’existence.

Grainville, depuis longtemps, avait la fièvre et ne dormait plus: «Le 1er février 1805, à deux heures du matin, pendant une froide nuit, sous un vent glacé de tempête, il se leva pour rafraîchir sa tête ardente aux intempéries de la saison. Il traversa le misérable jardinet abandonné, ouvrit doucement la porte: la referma doucement et en mit la clé dans la poche de son seul vêtement. Des jeunes gens attardés qui passaient de l’autre côté, revenant d’une des folles soirées du carnaval, virent alors un spectre assez étrange qui se glissait sur le revers opposé, et, un instant après, ils entendirent un bruit pareil à celui d’un corps qui tombe. Le lendemain, quand les bateliers arrivèrent à leurs travaux, ils remarquèrent quelque chose qui flottait entre les glaces brisées, et ils le ramenèrent du harpon qui arme leurs longs pieux. C’était Grainville.»

Le mort fut, sans cérémonie, mené au cimetière.

On en parla le jour. Le soir, dans les salons, les dames s’accordèrent à dire que l’événement était triste, mais qu’enfin c’était à une juste punition de Dieu. Ce fut toute l’oraison funèbre.

Peu après, un étranger, un antiquaire anglais, chercheur infatigable des curiosités littéraires, le chevalier Krofft, vint résider à Amiens. Il connaissait le _Dernier homme_. Il demanda avidement à voir l’original et puissant créateur du poème qu’il considérait comme la seule épopée moderne. Hélas! il n’était plus!... Krofft pleura amèrement: «Ah! dit-il, je l’aurais sauvé!»

Sort cruel! on quitte la vie la veille du jour peut-être qui l’aurait rendue chère!

Krofft n’eut pas de bonheur. Il arrivait toujours trop tard, et seulement pour enterrer les morts. Déjà en Angleterre, il avait découvert, admiré les poésies de Chatterton, lorsque ce jeune poète venait de s’ôter la vie.

Aujourd’hui bien inconnu, Krofft, vivra par cette larme que seul il versa sur Grainville, lorsque personne en France ne s’était intéressé encore à l’homme ni au poème. Dans ses notes sur Horace, l’Anglais enthousiaste, s’élevant au-dessus de tout amour-propre national, a dit ce mot sur le poème français: «Il ira jusqu’au dernier homme, jusqu’à la fin du monde, plus sûrement que celui de Milton.»

LIVRE II

ANGLETERRE. FRANCE (1798-1805)

CHAPITRE PREMIER

MALTHUS (1798)

L’année 1798, l’année où je naquis, restera par un signe lugubre, comme celle où les deux plus grandes nations poussèrent le cri de la désolation, le cri des extrêmes misères, _un appel à la mort_, l’anathème à la vie, à la fécondité, un appel à la fin prochaine.

Cette année où Grainville, d’une voix défaillante, commença son poème funèbre, est celle où un homme grave, un _fellow_ de Cambridge, le professeur Malthus, dans une grande aisance personnelle, du fond de son repos, fait un précepte de l’appel à la mort, au célibat, à la stérilité.

Cela se comprend mieux pour la France, après tant de déchirements intérieurs.

Mais l’Angleterre, la maîtresse des Indes et la reine des mers, qui, partout, a supplanté la France, comment expliquer son cri de désespoir? Je sais bien que l’Inde, épuisée par les établissements de Cornwallis, ne rapportait que par les places données à une certaine bourgeoisie, cliente de la couronne; je sais qu’en 97 la grande révolte de la flotte avait imposé des réformes coûteuses, qu’enfin le complot royaliste en fructidor avait exigé de l’Angleterre une horrible saignée d’argent. Elle se trouvait dans la position de ces grands propriétaires qui, ayant d’énormes fortunes et des dettes immenses, semblent toujours aux abois. M. Pitt, avec un rire diabolique, disait à ce peuple si riche et affamé: «Réjouissez-vous! les Français, en prenant la Hollande, vous donnent un monde, une seconde Inde, les colonies hollandaises, Java, riche trésor, l’ombilic de la terre, d’où les richesses vous viendront par torrents.»

A cet hymne de joie qu’on eût cru ironique, l’Irlande répondait en montrant ses champs dévastés, ses pommes de terre que l’on plantait alors, et l’Écosse son pain d’avoine. Déjà on ne pouvait plus vivre dans les hautes terres; les highlands descendaient et augmentaient la pénurie d’en bas. Les hommes, s’ils ne faisaient un peu de pêche, s’engageaient pour aller mourir aux Indes. Sauf Glascow, Édimbourg, le désert se faisait. Les femmes, surtout, sèches et sobres, peu à peu rétrécissaient leurs estomacs, ou pieusement mouraient sans se plaindre. Ces pauvres désolées, sur une terre qui n’avait plus d’hommes, refaisaient des couvents industriels, où leur patiente adresse et leur égalité admirable dans le tissage, créa le _fil d’Écosse_, recherché dans toute l’Europe.

L’Angleterre ne sait pas jeûner, comme l’Écosse. Chez elle se forma un être qui n’est tel nulle part ailleurs: le _pauvre_, dont l’industrie est de lever des contributions par paroisses, sur les gens aisés ou laborieux. Cela constitue un état que nous voyons déjà réglé par les lois d’Élisabeth. Fort au-dessus du pauvre, se trouvent bien des hommes de vie analogue, mais de noms différents, les _sinécuristes_ de divers genres. Ce nom ne pourrait, sans injure, s’étendre aux _fellows_ des universités, anciens élèves qui, ayant pris leurs grades, avaient le privilège fort lucratif de prendre chez eux, pour les nourrir, les conseiller et les veiller un peu, quelques élèves riches et grands seigneurs. Métier commode qui n’imposait qu’une gêne, celle de _ne pas se marier_. Prescription difficile; car cette vie aisée et douce semblait d’elle-même appeler le mariage.

Au moment où Godwin et autres (à l’instar de nos révolutionnaires) recommandaient le mariage et la fécondité; à ce moment même, 98, Malthus, alors âgé de 38 ans, fit son livre pour prêcher la stérilité.

Livre remarquable, mais menaçant, funèbre, où il croit prouver par les chiffres que le travail de l’homme est incapable de multiplier les subsistances autant que s’augmente la population. Celle-ci par un fâcheux accroissement allant toujours bien au delà de nos facultés de créer et augmenter la nourriture, l’humanité en s’engendrant inconsidérément n’enfante que la famine, la misère et tous ses fléaux.

Qu’arrivera-t-il? Que les hommes, repoussant les tribus humaines moins fortes, auront pour quelque temps des terres plus étendues à cultiver. Cela donnera un répit. N’importe! Un peu plus tard la difficulté devra revenir la même.

Il est vrai que la guerre, les maladies, la petite vérole, qui règne en reine au XVIIIe siècle, sont des préservatifs assez bons contre la famine. Mais voilà la médecine, surtout la vaccine, qui veulent conserver l’homme, maintenir, augmenter, les embarras du monde.

Puisque la mort n’agit pas assez contre l’encombrement, demandons secours à la médecine préventive. Tâchons de ne pas naître.

Ce livre, farci de chiffres souvent très incertains que l’auteur prend même dans les pamphlets payés de M. Pitt, n’en est pas moins, malgré cet étalage, analogue aux rêveries des millénaires sur la fin du monde, qui, disaient-ils, doit s’affamer peu à peu et mourir de langueur et d’amaigrissement. Dès l’ère chrétienne où une religion de la mort fut annoncée et la fin prochaine du monde, on a vu par moments reparaître ces rêveries. Malthus, en les reproduisant, fait un roman plus désespérant que celui de Grainville où l’idée sublime que l’amour conserve ce monde, que la vie du globe en dépend, jette une lueur consolante. Le dernier homme lui-même la suit parmi les ruines.

Dans Malthus, au contraire, ce n’est que ténèbres, et malgré le secours que la mort peut tirer des pestes, de la variole et de ses autres alliés, on n’entrevoit que trop pour les malheureux survivants les honteuses souillures qui remplaceront l’amour dans un monde où l’on s’interdit la fécondité.

Les riches seuls auront des enfants. Le pauvre est né seul, et seul il doit mourir ainsi qu’il est venu.

L’auteur a sous les yeux mille explications sociales de la misère et de ses causes, mais il se garde bien de les voir.

Moi je n’entreprends point de les énumérer. Voici pourtant ce que je dis:

Dans les temps de pauvreté, on peut agir de deux manières: ou en se resserrant et se refusant tout, ou au contraire en cherchant les moyens d’augmenter la production, en se créant d’autres moyens de vivre, des arts, des industries nouvelles.

En ce pays de France, misérable en comparaison, après les banqueroutes de Louis XIV et du premier Régent, sous M. le Duc, on crut mourir. L’autorité follement défendit à Paris de s’étendre et l’entoura de murs. Que fit l’ouvrier de Paris? Il ne chercha pas des ressources aux champs qu’il n’eût pas su cultiver. Il créa un art sans sortir de Paris. Et il s’imposa à l’Europe charmée. Aux meubles de Louis XIV si chers, d’un si grand luxe, il en substitua de moins coûteux, plus élégants, dont les formes légèrement contournées, infléchies avec art, profitaient du hasard des racines et autres accidents de nature. On put avoir des meubles, à bon marché. De 1730 à 1760 et au delà, Paris fabriqua pour l’Europe, se bâtit un nouveau Paris, le faubourg Saint-Antoine, et l’ouvrier se maria, eut une famille. Contrairement aux idées de Malthus, l’amour et la famille rendirent l’homme plus productif, plus travailleur, plus ingénieux.

Au même moment, un miracle pareil et plus grand, s’accomplissait en Angleterre.

Par les inventions de Watt la nature fut doublée, décuplée, centuplée pour les forces motrices qu’on eut partout à bon marché. Jusque-là, les torrents, les chutes d’eau en fournissaient, mais par moments, trop ou trop peu, et avec grande irrégularité. Ce furent des torrents tout nouveaux, et transportables, que l’on put installer partout, et faire fonctionner sans limite de temps ni de forces.

CHAPITRE II

WATT ET LA MACHINE.--INCROYABLE ENRICHISSEMENT DE L’ANGLETERRE

La machine de Papin, l’idée simple de la force de l’eau bouillante qui soulève par moment un couvercle, et par là crée un mouvement, était déjà connue. Watt partit de cette invention première et peu à peu la perfectionna[35].

[35] Voy. l’_Éloge de Watt_, par Arago.

Ce qui m’attire le plus en tout ceci, c’est moins la machine que l’homme, sa grande originalité.

Il n’était pas plus machiniste que propre à tout art, toute science.

Nous avons heureusement la connaissance de ses parents pendant un siècle. On voit avec étonnement que cet enfant maladif et précoce, de très bonne heure semblait savoir toute chose et d’avance résumait, en quelque sorte, la vie, les aptitudes de tous ses aïeux[36].

[36] Cette singulière faculté n’a encore été ni notée, ni observée sérieusement.

Watt naquit dans le comté d’Aberdeen, peu pittoresque, agricole, et, quoique si près de la mer, étranger à la marine. Il n’eut nulle envie de voyager, resta tout entier à la réflexion.

_Son bisaïeul_, un cultivateur, en combattant pour les Stuarts, sous Montrose, fut tué et ses biens confisqués. L’enfant semblait être de ces temps-là; il savait toutes ces batailles, toutes ces aventures, et les racontait avec un charme si grand, qu’on passait les nuits à l’écouter. S’il n’eût été Watt, il aurait été Walter Scott. Le célèbre romancier dit lui-même combien il fut impressionné de ses récits.

Son _grand-père_, recueilli par des parents éloignés, fut mathématicien, enseigna les mathématiques pour la navigation. Notre Watt tint de lui, et, dès six ans, cherchait ses amusements dans la géométrie.

Les _fils de ce grand-père_ suivirent sa profession. L’un d’eux fabriquait des instruments pour la marine. C’est ce qu’essaya de bonne heure son fils, James Watt, le grand inventeur, qui, sans cesse, montait, démontait ses jouets; l’un n’était pas moins qu’une petite machine électrique qu’il avait construite.

Ainsi, la vie, les aptitudes de tous ses parents antérieurs revenaient dans cet enfant singulier, et il avait pour tout des germes, des commencements, comme une espèce de seconde vue qui le dispensait presque d’apprendre.

Comme malade, il aimait, dévorait les livres de médecine, et même en cachette fit de l’anatomie. Sur les rives du lac Lomond, il devint minéralogiste. Puis il analysa les minéraux, se fit chimiste, il fut frappé de voir à quel point l’air chaud et élastique, s’étendant, devient une force puissante: il était sur la voie de sa découverte.