Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 5
Avant la mort de Paul, au premier bruit de l’invasion du Hanovre, on décida que par un coup violent on effrayerait la ligue des neutres, et que les flottes anglaises agiraient, non sur la Prusse, qui n’a pas de port, non pas sur Pétersbourg, si bien armé, défendu par Cronstadt, mais sur le faible et innocent Danemark, qui n’avait rien fait aux Anglais que de fermer les fleuves à leur commerce.
La flotte anglaise partit, dès le 1er mars, sous l’amiral Parker et sous son lieutenant le bouillant Nelson, qui sans doute n’écouterait rien et se porterait aux dernières violences s’il pouvait entrer dans la Baltique, attaquer Copenhague. Cette belle capitale, était toute exposée en mer, et presque livrée d’avance; à moins que Paul, averti, ne lançât la flotte russe et ne prît Nelson dans le dos.
La conspiration dont tant de gens parlaient, à Londres, à Pétersbourg, avait pour elle bien des vœux. Or ce qu’on désire tant ne manque pas d’arriver. La Baltique, une mer si étroite, permit à Nelson (quoi qu’on ait dit) de savoir à temps l’heureuse nouvelle, de pouvoir à loisir bombarder Copenhague. Parker voulait qu’on s’arrêtât dans cette barbare opération sur une capitale, qui, faite de près, n’était qu’un massacre à coup sûr. Mais Nelson s’acharna, disant ironiquement qu’étant borgne, il ne voyait pas les signaux de Parker. Il ne perdit que huit cents hommes, de ces hommes que la _press_ ramasse dans la populace de Londres, et il tua six mille Danois, tous bien autrement précieux, étudiants de l’Université, professeurs, médecins et autres hommes des hautes professions, enfin la fleur du Nord. Cependant la ville ne se rendait pas. Il y fallut la menace barbare de Nelson, qui avait pris quelques vaisseaux danois et qui dit qu’il les brûlerait avec les hommes qui étaient dedans. Les malheureux habitants, pour ne pas voir leurs parents, leurs amis, leurs enfants, brûlés vifs, se soumirent, et il ne fut plus question de la ligue des neutres et de la liberté des mers.
La Russie se désistant, la France restait seule contre l’Angleterre. On avisa si l’on pourrait renouveler sur un de nos ports l’affaire de Copenhague. Tout était en défense. Par deux fois, en juillet et août, Nelson se présenta devant le petit port de Boulogne, et la dernière fois avec une grande armée navale, conduite sous lui par cinq amiraux. On lança force bombes sans résultat, et comme nos vaisseaux, avancés à cinq cents toises, étaient sur une ligne enchaînés les uns aux autres, les tentatives d’abordage furent sans résultat, et couvrirent la mer de cadavres anglais.
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La vraie défaite pour la France, la vraie victoire pour l’Angleterre avait été la mort de Paul, l’avénement du jeune Alexandre, de douceur singulière, qui ménagea tout le monde, épargna et même employa les assassins de son père, lesquels n’avaient agi, disaient-ils, que pour garantir la vie de sa mère et la sienne peut-être, contre les caprices du czar. Tous les ports se rouvrirent. Les grands seigneurs charmés purent faire avec l’Angleterre leur commerce lucratif, et sans inquiétude garder leurs confiscations de Pologne. Alexandre se crut quitte envers celle-ci en l’amusant de vagues espérances et gardant près de lui les Czartoryski, qui flattaient ce pays du songe d’une future royauté (à l’anglaise).
D’autre part, les vertus domestiques d’Alexandre contribuaient à rendre sa politique très molle. Il avait un respect excessif pour sa mère, qui aurait pu succéder au trône (d’après l’exemple de Catherine), et qui magnanimement l’avait laissé à son fils. Naturellement Alexandre souhaitait que, dans les nouveaux arrangements de l’Allemagne, la famille de sa mère trouvât son compte, aussi bien que la famille de sa femme, autre Allemande. Pour lui, il conservait ce religieux souvenir que la maison d’Oldenbourg était la souche antique de sa propre maison, et il était disposé à la favoriser en tout.
Il pouvait trouver l’occasion de satisfaire son cœur dans l’arbitrage que la paix de Lunéville[22] reconnaissait à la Russie pour les affaires de l’Allemagne. Mais Bonaparte, profitant de la terreur de son nom et de la mollesse d’Alexandre, se fit réellement arbitre de cet ordre nouveau, qui, aux dépens des princes ecclésiastiques, allait enrichir les princes séculiers. Les hommes de Bonaparte, Talleyrand et Dalberg, furent à Paris les dispensateurs de ces riches dépouilles, et n’oublièrent pas les familles qui intéressaient si fort l’empereur Alexandre; ses parents allemands furent mieux traités qu’il ne l’eût fait lui-même. Cela rendait la cour de Russie très faible pour Bonaparte, qui fit ce qu’il voulait en Allemagne et en Italie.
[22] La paix de Lunéville fut conclue en février 1801, après la bataille d’Hohenlinden contre l’Autriche, bataille gagnée par Moreau et Ney qui poussèrent l’ennemi jusqu’aux portes de Vienne. Bonaparte avait conquis le droit d’imposer les conditions de la paix.
D’autre part, l’Angleterre, reprenant la souveraineté des mers par l’abandon du droit des neutres, devint tout à coup si pacifique, qu’elle vit, sans trop s’en irriter, les préparatifs que l’on faisait dans nos ports en face d’elle pour aller reconquérir Saint-Domingue (1802).
Bonaparte avait pris une détermination sévère, celle d’éloigner sa sœur préférée Pauline, en la faisant reine du monde noir; il l’avait mariée à un homme médiocre qu’il aimait peu, le général Leclerc, chargé de l’expédition. L’armée de trente mille hommes qu’il mettait sur la flotte émut peu l’Angleterre.
Écrasée par sa dette de 12 milliards, elle désirait une trêve qui lui permît pour quelque temps d’abolir ou suspendre les impôts de guerre les plus durs.
La paix fut bâclée à Amiens par l’ami du roi, lord Cornwallis, le pacificateur de l’Inde.
Pour arriver bien vite à ce but désiré, on parla peu de la plupart des points en litige. La France, qui en ce moment évacuait l’Égypte[23], garda toutes ses autres conquêtes. Pour Malte, qui lui tenait infiniment au cœur, comme point central de la Méditerranée, elle offrait tout plutôt que de la livrer aux Anglais. Malte fut la pierre d’achoppement où les négociations vinrent échouer, où il resta impossible de s’entendre. (Cette paix ne fut, en réalité, qu’une trêve.)
[23] Nous avions été contraints après la mort de Kléber de céder aux Anglais le Caire et Alexandrie.
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Ce repos d’un moment donnait à Bonaparte le temps et le courage de faire ce qu’il appelait sa grande politique intérieure, c’est-à-dire d’énormes sottises, où il se déclarait hardiment rétrograde, contre-révolutionnaire. Il arrêta la vente des biens nationaux, ce qui fit des émigrés autant de courtisans, flatteurs et suppliants pour recouvrer leurs biens.
Bonaparte songeait en même temps à faire ce qu’il considérait comme sa grande conquête intérieure, s’assurer du clergé, faire des prêtres, des fonctionnaires, des employés qui, payés par lui, pourraient être ses instruments. Il se représentait tout le parti qu’il pourrait tirer de ce corps qui, à Rome et ailleurs, met la confession au service de la police.
Son agent en ceci fut le fameux Bernier, le curé vendéen, collègue de Stoflet; Bernier, à qui les Vendéens eux-mêmes reprochaient la férocité. Bonaparte le fit curé de Saint-Eustache. J’avais cinq ou six ans quand mon père me conta une scène qui venait d’avoir lieu, scène saisissante d’horreur, qui me fit frissonner et qui s’est empreinte dans mon souvenir. Bernier, dans ses habits pontificaux, étant à l’autel même, un de ces mutilés y monta avec lui, lui rappela sa barbarie, le lieu, le temps où il l’avait mutilé, et d’une voix tonnante le somma de descendre.
D’autre part, Bonaparte avait gagné le fameux cardinal Maury, l’ambassadeur de Louis XVIII à Rome. Cet intrigant, dépensier et fort libertin, voulant revenir à Paris et en être archevêque, avait joué les deux partis à la mort de Pie VI; il avait employé son crédit de royaliste et d’agent de Louis XVIII à faire le pape que voulait Bonaparte. Pie VII, homme fin et doux, qui, d’après sa célèbre homélie, semblait la tolérance même, attrapa tout le monde, et une fois pape, montra qu’un vieux prêtre reste toujours prêtre.
Il envoya timidement à Paris un homme de grande expérience, Consalvi, premier ministre de son prédécesseur[24]. Ce ministre, prudent et tout tremblant devant l’opinion, si contraire, de Paris, n’osa d’abord se montrer, se cacha, employa l’audacieux Bernier.
[24] Voy. _Mémoires de Consalvi_.
Mais sur un point, on ne pouvait s’entendre. Pie VII, très obstiné, voulait que la religion catholique fût déclarée _la religion dominante_. Bonaparte n’osa, et, au mot _dominante_ substitua: de la majorité des Français.
Sur tout le reste on se mit d’accord. Et le prêtre dupa le consul parfaitement, lui laissant la _nomination_ des évêques, mais réservant au pape l’_investiture canonique_, le caractère sacré, sans lequel la nomination n’était rien aux yeux des fidèles.
Le clergé national, qui demandait l’élection comme aux jours primitifs du christianisme, fut sacrifié. Le consul et le pape s’octroyèrent l’un à l’autre la dépouille de l’Église.
Les évêques furent rois des curés et les nommèrent.
Une nouvelle circonscription des diocèses élimina soixante évêques en une fois.
Tous les prêtres reçurent un traitement du gouvernement (outre le casuel), et lui prêtèrent obéissance.
Les archevêques eurent par an cinquante mille francs, les évêques quinze. Libre aux fidèles de faire des fondations pieuses; article grave qui fit passer au clergé le bien des femmes surtout. Le droit de succession, que la révolution leur avait reconnu, tourna surtout au profit du clergé.
Ce traité impliquait une chose tacite: l’expulsion des prêtres patriotes qui avaient prêté serment à la république, et qui ne savaient plus que devenir. J’en ai connu un porteur d’eau.
Dix mille d’entre eux étaient mariés[25], comme ceux de la primitive Église, comme l’évêque Synésius au IIIe siècle. Ceux-là furent poursuivis à mort et tombèrent dans le désespoir. Un d’eux, d’admirable génie, Grainville, se jeta dans la Somme.
[25] La question du mariage des prêtres, que la primitive Église jugea indifférente et que l’Église protestante a jugée selon la nature, cette question n’a pu faire doute qu’un moment, lorsqu’au XIIe siècle, l’évêque se trouva seigneur en même temps, et, comme tel, avide et rapace pour une famille qui souvent donnait l’exemple de tous les vices féodaux. C’est à ce moment que Grégoire VII osa faire son étrange réforme, essaya de supprimer l’abus en supprimant l’usage, interdisant aux prêtres le mariage et supposant que, dès lors désintéressés, ils se tourneraient entièrement vers les choses spirituelles. C’est ce moment singulier que M. Villemain a très bien raconté dans un fort beau livre posthume qui a paru enfin cette année même (1872).
Ce qui restait à raconter et ce qui était hors du cadre de l’histoire de Grégoire VII, c’est que le célibat ecclésiastique ne remplit pas l’espoir que Grégoire VII avait conçu. Les prêtres, délivrés des soins de la famille, ne furent pas pour cela plus féconds spirituellement. Leurs églises gothiques, si justement admirées, n’ont pas été construites par le clergé célibataire, comme on le croyait encore et comme je le croyais moi-même, en 1830, mais par des architectes laïques et mariés, dont on a découvert les noms. Quant à la scolastique, j’ai dit combien elle fut peu féconde. D’Abailard à Occam, du XIIe au XIVe siècle, elle ne peut faire un pas, revient alors à son point de départ. Voyez sur ces grands sujets, sur la stérilité de l’Église au moyen âge, et sur la première Renaissance de 1200, violemment et stérilement étouffée: la préface de ma _Renaissance_, au VIIe volume de mon _Histoire de France_;--N. Peyrat, _Histoire des Albigeois_;--Amari, _Histoire des musulmans des Deux-Siciles_, etc.
Bernier, en récompense, fut évêque d’Orléans. Maury, archevêque de Paris, put continuer sa vie licencieuse, la chasse aux femmes mariées.
Le jour même où furent échangés les préliminaires de la paix d’Amiens, il y eut le premier _Te Deum_ officiel à Notre-Dame. Le parti rétrograde annonça par Fontanes, au _Moniteur_, un livre dont le succès intéressait tout le parti et qu’on fit monter jusqu’au ciel: _Beautés de la religion_, qu’on appela aussi le _Génie du christianisme_.
Tout cela très contraire à l’opinion. Le Corps législatif, tel quel, montra pourtant quelque courage, en nommant président l’auteur le moins dévot, celui de _l’Origine des cultes_, le célèbre Dupuis.
Le consul alla en grande pompe à Notre-Dame, et il put voir que tout le monde mangeait pendant le service. Pour lui, il était sombre. Il affectait certain changement, se faisait lire Bossuet. Joséphine et son parti l’avaient emporté sur les sœurs, et Bonaparte venait de confier à l’Océan la future reine de Saint-Domingue, la bien-aimée Pauline, pour y rétablir l’esclavage des noirs pendant que son frère fondait celui des blancs.
Lannes et autres braves montrèrent un grand caractère. Ils ne voulurent pas entrer dans l’église autrement que par ordre et consigne.
Le soir, aux Tuileries, Bonaparte passant la revue des généraux, vit Delmas fort sombre, et lui demanda ce qu’il avait pensé du _Te Deum_. Ce vaillant homme, qui plus d’une fois alla, de sa main, prendre des drapeaux autrichiens au fond des carrés ennemis, ne recula pas devant cette insistance impérieuse et dit cette forte parole: «Oui, certes c’était une belle capucinade; il n’y manquait qu’un million d’hommes qui se sont fait tuer pour que ça ne revînt jamais[26].»
[26] Delmas donna sa démission et ne reprit du service qu’en 1813. Il se fit tuer en défendant la France.
CHAPITRE IX
LE TRIOMPHE DE L’ENNUI.--RETOUR IMPUISSANT DU PASSÉ.--CHATEAUBRIAND (1801-1806)
De Marengo à Austerlitz la France s’ennuya prodigieusement, qu’on le sache bien[27]. Aujourd’hui on se figure, d’après les historiens de Bonaparte, que ses prétendues créations, sa friperie de vieux costumes, exhumés de l’empire romain, produisaient beaucoup d’effet. Erreur! à tous ces changements d’habits, de titres (consulat de dix ans, à vie, empire), on disait toujours: «Connu! connu!» On savait où il marchait depuis brumaire. On lisait peu ses lois et ses constitutions.
[27] Madame de Rémusat qui a vécu cette époque comme M. Michelet, dit souvent dans ses Mémoires que rien n’était monotone comme la vie d’alors. Même les intéressés de la cour bâillaient d’ennui. A. M.
La grande force, inéluctable, d’unanimité qu’on lui supposait (à tort) dans l’armée, donnait à ce gouvernement l’aspect imposant du destin. Il avançait comme infaillible, sans qu’on lui contestât rien, pas plus qu’à une masse de fer ou de plomb qui suit sa loi de gravité. Plusieurs jugeaient, comme Sieyès[28], que son progrès le mènerait à l’abîme. Ce fut aussi l’opinion des Rothschild, qui, vingt-cinq ans durant, jouèrent sur une carte: Waterloo.
[28] Dans une lettre admirable.
Mais cette finale était loin encore; elle dépendait des coups de dés qu’il hasarda, de 1806 à 1812, d’Austerlitz à Moscou.
Ici je ne parle que de 1800 à 1806, des six années insipides où il ne fit rien, absolument rien,--que des décrets qui, enfouis au _Moniteur_, changeaient peu la face des choses.
Il eût été moins ennuyeux, s’il ne s’était pas intitulé en brumaire _l’homme de Mars et de la Fortune_. Mais, après avoir affiché si haut la prétention de l’action, n’agir point, sauf de vaines cérémonies qui souvent n’amusaient pas même les acteurs, c’était prodigieusement fastidieux et assommant.
Ses intrigues en Allemagne, ses arrangements d’Italie avaient pour nous peu d’intérêt. Tout ce que nous voyions de lui, c’était son effort malheureux pour se faire une marine, poussant au hasard dans nos ports des hommes de terre qui avaient horreur de la mer. Il faisait en ce moment construire en face de l’Angleterre, à Boulogne, une flottille de bateaux plats, en sorte que de l’autre côté du détroit, on pouvait toujours craindre une descente. Son frère Jérôme était chargé de surveiller ces préparatifs. Pour lui, il faisait constamment des voyages à la côte, regardait la mer, revenait, avec sa précipitation habituelle qui fatiguait à regarder.
Le peu de mouvement qu’avait laissé la constitution paralytique de l’an VIII dans la nation cessa; le Tribunat se tut. A huis clos, le Conseil d’État, avec Bonaparte, discutait le code civil, et devait inspecter les départements. Mais ces fonctions d’inspection passèrent aux sénateurs, corps immobile, toujours assis et qui s’ennuyait tellement que, pour lui faire prendre patience, on créa dans chaque département des sénatoreries de quarante mille francs de rente ajoutés à leur traitement.
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Tels étaient nos plaisirs, le sujet de nos entretiens, avec les feuilletons classiques que faisait l’abbé Geoffroy dans les _Débats_.
Ajoutez les expositions de tableaux où la même figure héroïque, constamment reproduite, fatiguait presque autant que les fades harangues qu’il essuyait partout dans ses petits voyages et dont on ne nous faisait pas grâce.
Les expositions de l’industrie furent essayées. Et on y ajoutait des objets soi-disant de goût, les meubles hideux de l’époque, grecs ou égyptiens. Le passage du Caire est là pour témoigner combien étaient mesquines ces tristes contrefaçons de l’Orient.
Quant aux arts industriels proprement dits, ils étaient en faveur. On honora Chaptal et on le fit ministre. Il n’était bruit que du blanchissage au chlore de Berthollet. Le sucre de betterave, peu après, fut fort célébré, lorsque, ayant manqué Saint-Domingue, nous fûmes emprisonnés par la mer, et sans rapport avec nos colonies.
Quelques machines à coton, fort grossières, nous faisaient défier ridiculement l’Angleterre. La machine à vapeur, imitée gauchement, était de peu d’usage. Enfant, on me mena voir à Chaillot la _pompe à feu_ des frères Périer, lourde et de peu d’effet, vacillante, de bruit horrible, et remuant tout le bâtiment, où l’on n’avançait qu’en tremblant.
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Dans les sciences, Bonaparte parlait toujours des mathématiques, dont il savait à peine les éléments[29]. Et, en réalité, dans l’Institut, il donna tout pouvoir à un chef, à un pape, l’astronome Laplace[30]. Ces mouvements réguliers des astres, qui semblent obéir à des lois inflexibles, lui plaisaient;--au contraire, il haïssait Lamarck, qui, sous la république, avait inauguré au Muséum la doctrine du mouvement et de la circulation des êtres.
[29] V. Libri, _Revue des Deux Mondes_.
[30] Madame de Rémusat dit que Laplace «savait très bien le flatter.»
Bonaparte et Laplace tuèrent Lamarck autant qu’il fut en eux, et ce n’est qu’à la longue que Geoffroy et son école ont relevé le drapeau de la vie.
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Vers 1800, un jeune homme, Cuvier, s’introduisit au Muséum, et peu à peu s’en rendit maître. Cet ingénieux Cuvier, dessinateur habile autant qu’élégant écrivain, interdit par son exemple toute spéculation sur la _transformation_ des espèces, le mouvement spontané de la vie, réduisant l’histoire naturelle à l’étude _de la corrélation des formes_, qui explique, révèle les fonctions, même les mœurs dans les animaux disparus.
Ces travaux, tout ingénieux qu’ils fussent, supposaient que la vie attendait tout de l’ouvrier unique, et ressemblaient un peu à la constitution de l’an VIII où tout se faisait par l’action d’un seul.
Ainsi le fleuve vivant qu’avait montré Lamarck, opérant sur lui-même et transmutant ses eaux, s’arrêta quelque temps, pendant le règne du grand descripteur et dessinateur, qui semble avoir dit à la nature: «Arrête, je te prie. Point de changement pendant que je dessine, que je fais ton portrait.»
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Un seul homme peut-être aurait passé outre, s’il eût vécu et fouillé au fond de la vie. Au moment où Cuvier commençait son règne, nous perdîmes le jeune Bichat, le grand anatomiste, qui eût mieux compris que personne la fluidité des formes vivantes. Déjà il avait vu une chose féconde: que la vie, saine ou malade, n’est pas prisonnière dans les limites étroites des _organes_, mais qu’elle s’étend aux _membranes_ qui embrassent plusieurs organes. Bichat meurt à trente ans, ayant par le travail comme épuisé une longue vie. Il resta très fécond, et dans les grands massacres de l’empire, la race héroïque, ingénieuse de nos chirurgiens, médecins, les Broussais, les Savart, dans leurs diverses théories, furent souvent inspirés de son puissant esprit.
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A l’intérieur pourtant une singulière sécheresse avait gagné. Non seulement la vie fut suspendue, mais niée, tournée en dérision. Cuvier, homme d’esprit, homme du monde, arrêta Geoffroy Saint-Hilaire pour vingt années. Il fit la police de la science, et défendit aux théories hardies de se produire, écrasant les faits même de son autorité. Non seulement la parenté des espèces humaines et animales, enseignée par Geoffroy, trouva en lui un adversaire, mais tous les mouvements de l’écorce du globe furent condamnés (et les soulèvements de Léopold de Buch, et les enfoncements de Constant Prévost).
Le monde fut déclaré très jeune pour faire plaisir au parti biblique. Et les fossiles humains furent défendus, chassés par l’Institut, exclus de nos collections.
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Tel fut dans les sciences l’heureux effet de l’autorité d’un monarque. Dans l’histoire humaine, la critique expira. Contre l’esprit de notre expédition d’Égypte, on décréta que l’Égypte était jeune. Cuvier lui défendit de s’écarter de la chronologie biblique.
Appuyé du clergé (à Oxford, à Berlin aussi bien qu’à Paris), il prolongea sa tyrannie longtemps, même après celle de Napoléon et jusqu’en 1832.
Pendant ce règne, le parti piétiste et monarchique triompha partout à son aise. Concurremment avec ceux qui donnaient à Louis XIV la gloire et la fécondité du XVIIe siècle, les Roscoë, dans leurs faibles livres, traduits partout, nous apprirent que la fade époque des Médicis était celle de la grandeur italienne plus que celle de Dante.
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Une chose ne peut tromper, c’est l’art. Pendant que la science s’émonde et se châtre, pendant que la littérature dévie et grimace, l’art, dans une époque laide moralement, l’art se trouve décidément laid.
Sauf Prudhon, né dans une meilleure époque, et Gros, grand coloriste un peu grossier, qui vers la fin, n’est qu’un décorateur,--l’art napoléonien fait frémir, à force de sécheresse et de laideur. Le chef d’école, David, grand, savant professeur, fut-il vraiment un peintre? Sans les très beaux portraits qui lui sont échappés, on pourrait en douter. Ses disciples furent des martyrs, faisant de vains efforts, sentant toujours que toutes leurs tortures n’atteignaient pas le but. Le sec Guérin, le faible et fade Gérard, furent des êtres profondément tristes. Girodet, toujours dans l’effort, et le sentiment de son impuissance (héros malheureux, en-dessous), eut l’aspect furieux du petit démoniaque de _la Transfiguration_, ce misérable enfant qui serre les poings en regardant le ciel.
Girodet, dans son martyre d’art, rappelle en quelque chose le violent et variable Chénier, vrai patriote qui, sous Robespierre même, osa écrire _Timoléon_ et célébrer le meurtre d’un tyran. Il fut dupe lui-même du tyran en brumaire, puis fit ses plus beaux vers contre la tyrannie. Sa _Promenade à Saint-Cloud_, la pièce _Contre la calomnie_, resteront ainsi que ses jugements sur la littérature du siècle et sur Chateaubriand. Il a une sèche, mais vive, chaleureuse éloquence, qui semble l’accent de la raison elle-même contre le faux et fade byzantinisme de l’époque.