Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 20
Les grandes villes centrales appartiennent-elles uniquement au pays dont on les dit les capitales? Non, et moins encore en Orient, à Kasan, à Damas, entrepôts pour les caravanes et tout le commerce d’Asie. Ce sont les grands asiles communs des nations. L’immense et riche Moscou avait ce caractère. Les Persans, les Tartares se croyaient là chez eux. Sa forteresse, le solide Kremlin, et ses murailles colossales donnaient aux commerçants nomades beaucoup de confiance, une idée rassurante de solidité.
On disait proverbialement: «Se sentir sûr comme au Kremlin.»
Moscou était une ville double ou triple. Outre ce Kremlin immobile, plein d’églises, d’édifices publics, il y avait une Moscou de cent mille âmes (les seigneurs et leurs serfs) qui s’en allait l’été; puis, la Moscou marchande (de deux, trois cent mille âmes), qui restait toujours pour recevoir les caravanes, les acheteurs. Cela était ainsi depuis des siècles, depuis que les invasions tartares avaient cessé.
La Moscou fixe, orientale, des gros marchands, et la petite plèbe des jardiniers qui cultivaient dans l’enceinte même à l’abri des remparts et qui n’en bougeaient pas, c’était, on peut le dire, _la ville_. Les seigneurs et leurs domestiques ne faisaient qu’y paraître, se voir l’hiver, et faire leur sourde opposition à Pétersbourg; ils retournaient l’été à leur véritable demeure, leurs splendides châteaux.
M. de Maistre, dans sa Correspondance, examine cette question bizarre: «_Que ferait-on si le czar ordonnait de brûler la capitale?_» comme les Anglo-Portugais viennent de brûler chez eux tant de bourgades, pour arrêter l’armée de Masséna. Il ne répond pas à la question.
Un Hollandais, nommé Schmidt, vint proposer un ballon incendiaire pour foudroyer et brûler les Français. Après la bataille de la Moskowa, Rostopchine, nommé récemment gouverneur de Moscou, accueillit Schmidt, et pour lui faciliter ses opérations, l’établit au château de Repnine, ennemi violent des Français, et leur prisonnier d’Austerlitz.
A la Moscou marchande, fort effrayée, et si encombrée, qu’elle ne pouvait pas fuir, mais mourir là, on faisait croire qu’on livrerait encore une bataille pour la sauver.
D’ailleurs la ville entière avait foi au czar. Tout récemment, il y était venu, et il avait reçu de ce bon peuple des preuves d’amour inconcevables. C’étaient de vrais enfants, et ils avaient le cœur tendre et naïf de l’enfant pour un père chéri. Non seulement ils donnèrent pour la guerre tout ce qu’ils purent, et même au delà, mais ils voulurent toucher, embrasser les pieds de leur czar. Il avait été reçu dans un vaste jardin. Ils ébranlaient les grilles pour approcher. Il fallut les jeter par terre. On se précipita. Le souverain, le peuple, se confondirent comme dans un immense embrassement.
LIVRE VI
RUSSIE.--ALLEMAGNE.--FRANCE (1812-1815)
CHAPITRE PREMIER
DÉSASTRE DE MOSCOU.--DÉROUTE DE L’ARMÉE FRANÇAISE
Notre meilleure autorité sur ces événements est l’empereur Alexandre lui-même.
En parlant des furieuses résistances espagnoles, que, du reste, il admirait peu, il dit «que les Russes, dominés par le génie local, étaient peu propres à ces dévouements pour une grande patrie».
Il a dit à Wilna: «J’ai fait brûler Moscou, et j’aurais brûlé Pétersbourg, si j’avais vu Bonaparte approcher».
Il s’est vanté probablement en revendiquant cet acte exécrable, inutile. Car les Français restant à Moscou (si on l’eût épargnée) auraient péri faute de vivres.
L’empereur, n’ayant plus de cavalerie, et n’ayant pas avisé à se procurer des chevaux (chose si facile en Pologne, en Ukraine), devait mourir, et rester là comme un paralytique avec son invincible infanterie, qu’entouraient les Cosaques.
En brûlant Moscou, au contraire, on risquait de le délivrer, de lui faire prendre avant l’hiver la seule résolution raisonnable, celle de faire une prompte retraite.
Alexandre, un pur Allemand avec une éducation française, ne comprit pas, aima peu la Russie. L’admirable richesse de cœur de cette race, de ce génie tout spontané, si vaillant à la Moskowa, si touchant dans l’accueil que Moscou venait de lui faire à lui-même, le trouva peu sensible.
Il partagea la panique insensée des grands seigneurs qui (d’après de Maistre et les fous de l’émigration) croyaient que Bonaparte était la Révolution et qu’il l’apportait dans ses malles, qu’enfin les Russes étaient tout prêts à le comprendre, à commencer une immense jacquerie. Comme si l’opposition religieuse ne faisait pas une séparation, un fossé, entre eux et l’armée mécréante.
On fit croire sans doute à Alexandre que le fléau n’atteindrait guère, dans cette saison, que les marchands, la plupart étrangers, et que les quartiers pauvres, qu’enfin la ville proprement russe, qui n’est qu’en bois, serait bientôt refaite. C’était très vrai pour les maisons: un Russe, avec une hache, les construit si vite! Mais les hommes, cent, deux cent mille pauvres, qu’allaient-ils devenir à l’entrée du terrible hiver? Avant la destruction de deux cent mille Français, on allait tuer deux cent mille Russes!
Grand crime accompli pour faire croire aux bons Russes: «Que l’armée franco-polonaise avait brûlé Moscou.» C’est-à-dire pour créer des haines éternelles.
Kutuzow, nous voyant enfermés là à peu près sans cavalerie, put, à son aise, promener son armée tout autour, lui montrer le gouffre de flammes, dire: «Voilà l’ouvrage des Français!» (16-20 sept. 1812).
C’était tout le contraire. L’empereur voulait sauver Moscou, et, d’abord, y avait défendu le pillage. Il n’osa persister; en cela il servit son ennemi et se perdit lui-même. Car Moscou contenait encore des ressources qu’on aurait pu sauver de l’incendie. De plus, le paysan, qui, malgré les Cosaques, attiré par le gain, apportait ses denrées, ne vint plus dès qu’il vit cet immense désordre, où l’aveugle soldat le dépouillait lui-même, lui son salut, son nourricier.
L’empereur permit tout. Pourquoi? Il savait que ces braves gens qui revenaient d’Espagne,--tout au moins les plus vieux,--n’étaient nullement contents de se voir traînés au bout du monde dans une expédition que chacun jugeait insensée. Cela le troublait fort, et il restait là, attendant toujours que l’empereur Alexandre, acceptant ses propositions, vînt le justifier. On l’amusait, en attendant l’hiver, par des pourparlers, des flatteries habiles. Quand on a un lion maladroit au fond d’une fosse, on le regarde, avec plaisir, mais on ne s’avise pas de l’en tirer.
S’il n’eût péri, retiré en Pologne, il eût bientôt recommencé. Wilson et les Anglais qui étaient dans l’armée russe ont rudement reproché à Kutuzow de n’avoir pas étranglé la bête féroce. Mais il faut songer que le Russe, qui avait perdu le meilleur de l’armée à la Moskowa, et se refaisait avec des recrues, la plupart à cheval, qui allaient et venaient, qui disparaissaient par moments, n’était pas sûr de ses soldats et presque toujours nous suivait de loin. Il avouait lui-même que, dans notre retraite, la seule vue des bonnets à poil horripilait les siens: Et, d’autre part, les nôtres, épuisés, affamés, sans force, s’effrayaient souvent beaucoup trop de la tempête, des hourrahs des Cosaques, qui ne les attendaient guère, s’ils s’arrêtaient. Ainsi, outre les dangers réels, la faim, le froid, la neige, il y avait, des deux côtés, une part terrible pour l’imagination.
Kutuzow, par deux fois, s’écarta au midi, pour défendre, disait-il, les plus riches provinces de l’empire, en réalité pour laisser à la faim et au froid le temps de faire leur œuvre, pour donner à la grande armée le temps de mourir.
Ségur, tant critiqué par les bonapartistes, a eu cependant pour eux de singuliers ménagements, par exemple, celui de supprimer le grand fait capital que ses prédécesseurs nous avaient conservé, la longue hésitation de Bonaparte après Miéro-Slavetz, et sa résolution de prendre la plus mauvaise route; celle qu’on avait déjà dévastée, et où l’on était sûr de mourir de faim.
«Il s’enferma avec Murat, Berthier, qui ont tout raconté. Pendant une heure, il réfléchit, silencieux, la tête dans les mains. Puis il se décida pour cette route fatale.» (Chambray.)
En reprenant la même route, avec quelques combats qu’il eût appelés victoires, il pouvait amuser l’opinion, dire qu’il s’était retiré librement pour revenir bientôt. C’était bien sa pensée, et il poussa si loin cette feinte, que, même en sa plus grande détresse, déjà presque détruit, il fit rester Ney, l’arrière-garde, pour faire sauter les murailles de Smolensk, qu’il allait, disait-il, assiéger au retour.
Cela lui réussit. Il garda son prestige devant la France, et put encore, après Moscou, après l’immense désastre de Leipsick, se donner pour notre défenseur en 1814, et, en 1815, nous abîmer par Waterloo[114].
[114] Beaucoup de gens, mystiques ou raisonneurs, voyaient en lui un fatal enchanteur, comme Simon le Magicien, à qui Dieu permettait de se tenir en l’air à une grande hauteur, pour que plus sûrement il tombât, et se cassât le cou.
Mais comment dans ce siècle raisonneur, parvint-il à ce rôle de Thaumaturge? D’abord, en affichant un grand respect pour la raison, en n’entrant à l’Institut que comme membre de la section de mécanique et se montrant très positif dans sa campagne d’Italie. La grande tromperie commença par l’Égypte, la fausse destruction de Saint-Jean d’Acre.
Après Austerlitz, Iéna, Friedland, il crut alors tenir l’Europe sous clef.
Là, sa tête éclata par ses romans d’Espagne et de Portugal, le sot mariage d’Autriche.
Dans sa terrible ascension, sa tête tourne, il crache sur les Alpes, la mer du Nord, et dit: «La nature doit changer.»
Rien ne change, ni Nature, ni Raison.
Tout le monde voit ce qui va arriver, même l’étourdi Murat. Lui, non.
Plutôt que d’obéir à la raison, le thaumaturge ira de crime en crime, pour tromper le monde encore une fois.
L’hiver arrive épouvantable. Lui, par orgueil, il retarde d’abord, voit tout mourir, ne s’en émeut.
Ney le garde en arrière, mais pendant quelques jours disparaît. A-t-il fondu dans la tempête? Napoléon ne continue pas moins.
Il faut lire, non dans l’emphatique Ségur, mais dans Fézensac même, un compagnon de Ney, le simple récit du héros qui, aux bords du Borysthène, jure que le fleuve va geler et qu’on pourra passer, puis dort tranquillement au milieu des coups de fusil.
Aux cas les plus désespérés, chaque fois que Ney apparaît, l’ennemi s’étonne, s’arrête, et la France a vaincu encore.
La grande armée, réduite à rien, s’était écoulée. On n’en voit plus la trace qu’aux monticules de neige qui couvrent les corps morts.
Le gros homme pâle continue. Ney est derrière, abandonné; n’importe, Bonaparte suit son étoile, qui est de perdre encore la France.
Il se sauve, non par les airs, le magicien, mais à pied et appuyé sur un bâton.
S’il revient seul, tant mieux. Personne ne le contredira. Il pourra accuser les morts, l’hiver, la trahison, que sais-je? S’il est le premier des fuyards, il pourra mentir d’autant plus, prétendre nous sauver encore, et fonder la tradition qui nous perd cinquante ans après.
CHAPITRE II
MALET (OCTOBRE 1812).--DISPOSITIONS DE L’ARMÉE AU RETOUR
Au mois d’octobre 1812, je venais d’entrer à contre-cœur au collège Charlemagne. Comme externe, je me promenais en attendant huit heures, l’ouverture de la classe. Je vis des gendarmes rue Saint-Antoine, à la porte de la Force, la prison qui était en face. Et l’on nous dit qu’il y avait eu du bruit cette nuit, qu’un certain général Malet, assurant que l’empereur était mort à Moscou, avait pris le commandement de Paris. Tout cela étonnait, mais ne paraissait nullement désagréable aux auditeurs.
Quelques mois après, un élève un peu âgé et de figure rébarbative, que nous appelions Régulus, nous apporta une pièce satirique contre l’empereur, pièce qu’on attribua plus tard à un certain mauvais sujet, nommé Nodier, employé de l’administration dans l’Illyrie.
Ces attaques émouvaient peu, non pas qu’on ne haït Napoléon; mais tout ce qu’on disait de ses revers paraissait incroyable, fabuleux. Tant la longue souffrance nous avait endurcis, habitués à l’empire de ce dieu du Mal. L’habitude fait tout. Aux autels du Mexique, ceux qui passaient par les mâchoires du dieu Viziputzli trouvaient cela tout naturel.
Pour revenir à Malet, héros analogue aux républicains militaires que Nodier a peints dans son colonel Oudet, il était difficile de découvrir son entreprise[115]; il n’avait nuls complices, et sa conspiration était toute dans sa tête. Comment deviner cela?
[115] Comme l’a très bien dit Rovigo (Savary), ministre de la police.
Malet, prisonnier depuis longtemps, ne savait pas où la France en était.
Il croyait qu’elle se souvenait beaucoup plus d’elle-même. Il s’imaginait être encore en 1800.
De plus, en une chose il hésita, ou fut humain. Il ne donna pas l’ordre de tuer Savary, ministre de la police. Dès lors tout devait avorter.
Il ne se décida à tirer qu’au dernier moment, blessa Hullin, gouverneur de Paris. Puis il se laissa arrêter.
Ne l’eût-il pas été, son projet de rétablir la république, sans l’autorité du Sénat, aurait-il convenu aux généraux qui revenaient et qui regardaient l’empereur comme le garant de leur fortune?
Même ce qu’on eût peu deviné, et ce dont Malet ne se doutait guère, c’est que les derniers survivants de cette armée détruite par l’imprudence de son chef ne lui étaient pas ennemis. Ils avaient bien un peu murmuré en allant, mais au retour, ils mouraient sans rien dire, craignant de faire trop de peine à l’empereur.
Ce peuple est, par moments, d’une étonnante chevalerie.
Bonaparte dans un moment où les Cosaques le serraient et où il était presque pris, distribua le trésor qu’il avait avec lui à ses grenadiers de la garde. Quelle que fût la tentation des besoins pressants, dès qu’on fut en sûreté, ils rendirent tout, sans qu’il manquât une pièce d’or.
Des Polonais m’ont conté que, sur la neige, ces vieux grenadiers, qui n’en pouvaient plus, s’asseyaient pour mourir, et, voyant passer l’empereur dans son traîneau rapide, lui demandaient du pain, mais non pas en français, de peur de lui briser le cœur. Ils lui disaient en russe: «_Papa Kléba!_» (Papa, du pain!) Il secouait la tête, disant tristement: «_Niema Kléba!_» (Il n’y a pas de pain); puis, volait de toute la vitesse du traîneau.
Ces Polonais qui me contaient cela aidèrent eux-mêmes puissamment au passage de la Bérésina, qui sauva l’empereur.
Et ils aidèrent encore à Leipsick, où leur Poniatowski fut noyé. Eh bien, après Hanau, l’empereur ramassa autour de lui ceux qui restaient et leur dit froidement: «Messieurs, ma fortune est mauvaise. Vous êtes libres de ne pas me suivre... Mais, après tout, où iriez-vous?»
Voilà tout ce qu’il trouva dans son cœur pour ces hommes héroïques.
CHAPITRE III
BATAILLE DE LEIPSICK (1813)
Napoléon avait l’esprit tellement faussé par la tyrannie, qu’il croyait, après sa grande débâcle, que tous ceux qu’il avait insultés, durement traités, lui resteraient fidèles.
Il s’étonna de tout; il croyait que son mariage autrichien, regardé par l’Autriche comme le dernier abus de la victoire, et qu’il accomplit, on l’a vu, si brutalement, lui répondait de son beau-père. Il eut une surprise étrange et bien naïve, il faut le dire, à voir ce beau-père, d’abord neutre, bientôt ennemi. C’était pourtant afin de ménager cette amitié douteuse que, par deux fois (en 1807, 1812), il rejeta la main des Polonais et profita à peine de leur enthousiasme. En vain, partant, en 1814, pour la nouvelle guerre contre l’Allemagne soulevée et la Russie, il crut ramener l’Autriche par la vaine cérémonie de déclarer régente la jeune impératrice.
Tout lui échappait à la fois. En Espagne, il allait être réduit à rappeler son prisonnier, Ferdinand VII.
En Italie, il fut fort indigné de voir Murat qui, sans souvenir de ses griefs l’avait si bien servi, lui échapper et tâcher de se sauver seul. Le pis, c’est que son fils même, Eugène, qui dans la retraite de Russie, s’était très bien montré, fit la sourde oreille aux très pressants appels de Napoléon dans ses dernières détresses.
La Hollande l’abandonna et s’affranchit. Donc, il se trouva seul, réduit aux ressources de la France. Avec une prodigieuse activité, elle constitua une armée de trois cent mille hommes, mais nullement semblable à celle qui périt en Russie. Celle-ci, se composait de jeunes soldats, mal exercés, avec une nombreuse artillerie, peu, très peu de cavalerie. Donc, si l’on avait des succès, nul moyen de les suivre. Ajoutez qu’une grande partie des ressources en tout genre de matériel était restée dans les places éloignées, où l’empereur gardait d’énormes garnisons, dans l’idée folle de revenir demain.
* * * * *
Jomini, qui était Suisse, et qui, maltraité, usa de son droit d’étranger, se rangea près d’Alexandre, parle toujours de Napoléon dans ses livres, avec respect, admiration. Mais je trouve dans l’excellente biographie que le colonel Lecomte a publiée de Jomini, et qui donne ses entretiens, ses paroles confidentielles, une explication naturelle de ces dernières campagnes tant admirées.
L’empereur Alexandre avait remis à l’empereur d’Autriche la conduite de la guerre contre son gendre, et François l’avait remise à Schwarzenberg, bonhomme et grand seigneur, mais incapable général.
Chacun voulait l’aider, le conseiller.
Jomini, le moins satirique des hommes, nous donne sérieusement l’amusante peinture de cette tour de Babel. Tous les états-majors de toute l’Europe étaient là, proposaient leurs plans et souvent faisaient rejeter les avis les plus raisonnables[116]. Bonaparte, qui avait tout son conseil dans sa tête et ne comptait avec personne, avait mille avantages. Ce qu’il risquait souvent, c’était d’être trop obéi. Les plus hardis, dociles à la lettre et démentant leur caractère, ne prenaient rien sur eux. Exemple: Ney à Bautzen n’osa s’écarter des heures fixées et par cela entrava le succès.
[116] Voyez le colonel Lecomte, _Biographie de Jomini_.
Bonaparte, malgré son infériorité de nombre, s’en tirait bien, lorsque Blücher, avec sa valeur étourdie rompit la ligne que l’empereur croyait garder, et se joignit à la dernière armée que les alliés attendaient, cent mille hommes menés par deux transfuges, Moreau, Bernadotte. Alors de tous côtés, Bonaparte ne vit qu’ennemis.
Moreau certainement ne s’en faisait aucun scrupule, croyant défendre la liberté du monde. Et Bernadotte avait à venger mille injures[117]. Leipsick fut ce qu’on peut appeler l’insurrection du genre humain. Il n’y avait jamais eu une pareille unanimité.
[117] Comme en 1809, lorsqu’il lui joua ce tour de l’appeler trop tard à la bataille pour le faire passer pour un lâche.
M. Lecomte me paraît avoir expliqué lumineusement cette immense bataille où Schwarzenberg voulait _morceler l’armée_ alliée en cinq fractions presque impossibles à réunir. Disposition tellement absurde, qu’on aurait pu la croire dictée par Napoléon même.
L’empereur Alexandre crut, d’après Jomini, qu’il fallait grouper tout, en s’unissant à Blücher et à Bernadotte. Mais le czar ne put vaincre l’obstination de l’Autrichien qu’en le menaçant de se passer de lui, d’opérer seul avec ses Russes.
Le 18 octobre, les alliés, fortifiés par Bernadotte et Benigsen, accablèrent Napoléon. Si on eût cru Jomini, on eût occupé la seule route de retraite qui lui restait, et on l’eût pris lui-même.
Grand bonheur pour l’Europe et la France même, qui se fût épargné la double invasion et Waterloo.
Leipsick eut presque les effets d’une nouvelle retraite de Moscou. La jeune armée y fut désorganisée, brisée, détruite dans la poursuite ardente de l’innombrable cavalerie ennemie.
Cinquante mille Français couvrirent le sol ennemi de leurs cadavres.
CHAPITRE IV
CAMPAGNE DE 1814.--ABDICATION DE NAPOLÉON.--SA FÉROCITÉ POUR PARIS
Quelle assurance étrange avait-il donc, pour arriver à la frontière et dire: «Par deux fois j’ai perdu la France, à Moscou, à Leipsick. Un million d’hommes est mort. N’importe, me voici!»
Et cela d’un ton accusateur et menaçant, disant: «On peut doubler l’impôt!»
Et, au lieu de rappeler en hâte l’armée d’Espagne et ses garnisons lointaines, il demande encore à la France tarie et épuisée, trois cent mille hommes!
Beaucoup de gens croyaient qu’il était fou. Talleyrand, dit-on, osa lui proposer l’idée bizarre et romanesque de s’entendre avec les frères Wellesley-Wellington et de les faire rois d’Angleterre!
Mais ce terrible fou était gendre de l’empereur d’Autriche. Les souverains, pour garder l’armée autrichienne, devaient mettre en avant quelques propositions de paix, par exemple, offrir à Napoléon de lui laisser l’ancienne France.
Bonaparte qui ne voulait rien que guerre, conquête et rétablir l’empire du monde refusa et nous perdit. On a vu qu’à Smolensk, il avait dit: «Je m’en vais revenir.»
Pour avoir ce dernier enjeu, 300 000 hommes, il lui fallait enfin compter avec la France. Il appela, fort tard, le Corps législatif. Celui-ci, d’abord assez docile, s’aperçut qu’on ne se fiait pas à lui, qu’on lui cachait les propositions des alliés. La nation s’éveilla à la fin, s’avisa de son propre sort.
Le vice-président de l’Assemblée était un avocat de Bordeaux, un homme des Landes, M. Lainé, austère et probe, que l’on croyait républicain et qui appartenait à une nuance mixte qui ne voulait rien que sauver la France, n’importe comment.
Mandé à la police par Rovigo, Lainé y fut très beau, il fit pâlir le meurtrier du duc d’Enghien, lui dit: «Ma conscience parle plus haut que vous.»
Bonaparte, qui avait perdu en parlages deux mois et demi, injuria le Corps législatif qui osait être ferme, lui reprocher les calamités de sa guerre éternelle; il le chassa, c’est-à-dire se passa de la France.
Les alliés au contraire, par d’adroites proclamations, s’adressaient à elle et prétendaient ne rien faire que pour elle.
Toute cette campagne de 1814 a été mal comprise et défigurée, non seulement par les bonapartistes, mais par les rhéteurs qui croyaient faire un chant de _l’Iliade_. Napoléon ne s’est pas contenté de mentir de son vivant; il a pris à Sainte-Hélène ses mesures pour faire mentir ceux qui viendraient.
Pour se créer des avocats chez un peuple rhétoricien, il lui a suffi de les corrompre par ce mot: «Ceux qui seront avec moi, me défendront: ceux-là seuls seront beaux.» Et tous ont voulu être beaux. Voilà l’homme de lettres, et on voit là, combien le _littérateur_ diffère de _l’historien_. Le premier cherche surtout une grande unité d’intérêt, et l’on n’obtient cela qu’en fixant la lumière sur un point brillant, un héros, et mettant le reste dans l’ombre aux dépens de la vérité. L’essentiel pour eux, c’était de montrer le héros de 1814, le lion seul qui, poursuivi d’une armée de chasseurs, les faisait reculer. Cela permet de faire un Géricault, un Delacroix, pour faire crier: «C’est beau!»
Ce que ces rhéteurs disent à sa louange, c’est sa condamnation. Il n’eut jamais en tout que quarante ou quarante-cinq mille hommes. La France l’avait abandonné et condamné.
Les parties montagneuses étaient pleines de réfractaires. Aux marches surprenantes qu’il fit quelquefois de vingt lieues par jour, on voit bien qu’il n’était guère suivi que des jarrets d’acier de nos jeunes paysans.
Dans cette terre de soldats qui, depuis 92, en produisait toujours, ils avaient hâte, tout petits et encore enfants, de chercher la guerre et la mort. Ceux dont les aînés avaient déjà péri, d’autant plus vite s’empressaient de courir à l’armée. «On meurt beaucoup! Tant mieux, j’avancerai plus vite!» Les mots qu’on cite de l’empereur montrent qu’il n’avait guère affaire qu’à cette population rurale. De certaines provinces il disait: «Ils sont braves et courent vite, dès qu’ils ont cassé leurs sabots.»
Cet entrain ne durait guère. Les maladies, les jeûnes rebutaient ces jeunes paysans. Ils retournaient chez eux. D’autres venaient. Mais on n’en avait jamais que 40 à 45 000.