Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)

Part 21

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Les petits succès partiels empiraient cruellement notre situation et ne servaient à rien. Qu’importaient 10 000 hommes, qu’il tua à Brienne, et les 5 000 de Champaubert? A grossir ses prétentions, rendre la paix d’autant plus impossible. Il est vrai qu’Alexandre demanda une trêve, laissa reculer les Autrichiens, et attendit, pour reprendre la guerre, qu’il eût reçu les 100 000 hommes du Nord qu’envoyait Bernadotte.

Ces délais trompèrent Bonaparte jusqu’à lui inspirer le projet insensé de passer derrière l’ennemi pour le ramener vers le Rhin. L’ennemi, si nombreux, n’y prit garde, s’avança toujours vers Paris, selon le très sage conseil de Pozzo et des meilleurs ministres d’Alexandre.

Bonaparte avait perdu près de quinze jours à faire cette pointe folle et à revenir à Fontainebleau, Il n’y gagna rien que d’avoir resserré la grande alliance de l’Europe, à qui les Anglais promirent la solde de 500 000 hommes.

Au moment même où il était perdu, l’insensé avait dit: «Je suis plus près de Munich qu’ils ne sont de Paris.»

Il avait dit et répété que, s’il s’éloignait, il suffisait que Paris pût se défendre quelques jours. Mais il n’avait pris nulle précaution pour protéger, nourrir une si grande population.

Lui-même doutait si bien de pouvoir sauvegarder Paris qu’il avait écrit à Joseph de _mettre (avant tout) en sûreté son fils_ avec l’impératrice.

Mais tous l’abandonnèrent. Joseph dit: «Je reste!» et partit.

Paris, à ce moment, était plus que Paris. Il était encombré d’une foule immense de réfugiés, qui affluaient de toutes les parties de l’empire, de toutes les Frances lointaines, et venaient ici se cacher aux plus petits trous.

Pour les alliés, il suffisait de s’avancer en grandes masses, en laissant toutefois à la France le temps de se reconnaître, d’abandonner, d’abjurer l’auteur de tous ses maux. Le danger, dans cette longanimité, était qu’Alexandre était suivi par un demi-traître, l’Autriche; elle aidait le mouvement avec l’idée de le lâcher, si la France aux expédients avait idée d’invoquer le beau-père et sa fille.

Aussi on n’agit avec fermeté et certitude que lorsque, Bernadotte ayant amené à Alexandre les 100 000 hommes du contingent du Nord, les Autrichiens se trouvèrent en minorité et subordonnés.

Rien n’est plus étrange que de voir Rovigo et, en général, les séides de l’empereur, se donner tant de peine à expliquer l’_intrigue_ par laquelle on écarta la jeune impératrice et le petit roi de Rome. «Deux innocents, ce semble, dont on n’eût pas dû se défier.»

L’empereur, en offrant d’abdiquer au profit de son fils avait bien averti que c’était lui-même encore, que, sous ce masque pacifique, c’était la guerre éternelle.

Les fanatiques qui tenaient obstinément à Bonaparte étaient donc bien aveugles pour ne pas voir l’obstacle énorme, gigantesque, qui lui fermait la voie, l’excluait à jamais lui et les siens.

Quel obstacle? La haine du monde.

Haine solide et universelle. Et si elle était quelque part plus franche et plus injurieuse, je puis dire que ce fut en France, où on était en deuil de tant d’enfants, en deuil pour Moscou, pour Leipsick, pour cette dernière campagne; il était maudit, et par une grande France qui n’était d’aucun parti, mais simplement vouée à d’éternels regrets.

Je me rappelle très bien le jour où on nous nomma les Bourbons, que personne ne connaissait.

L’empereur Alexandre arrivait, il est vrai, entouré d’émigrés de l’ancienne France, et avec une disposition mystique, favorable au total à cette antique race.

Talleyrand, qui avait bien quelques sujets de craindre le retour de l’ancien régime, dut se joindre à l’intrigue royaliste et la diriger, s’il pouvait.

Que dut-on dire à Alexandre: «que _cette famille_ était celle qui inquiéterait le moins l’Europe, étant fatalement pacifique, prédestinée à une paix forcée.»

Descendue par les femmes de la maison de Saxe, elle en avait l’obésité.

Le gros Louis XVIII, déjà âgé, eunuque, ne pouvait se bouger.

Le mâle de la famille, le comte d’Artois, usé et dégradé par les plaisirs, était fort avili, depuis la campagne qui suivit Quiberon, par le mépris des Vendéens eux-mêmes, les risées de Charette. Le terrible petit livre de Vauban commençait à circuler partout.

C’est peut-être ce qui servit cette famille en montrant qu’on n’en trouverait jamais une plus incapable. Le fils aîné du comte d’Artois, le duc d’Angoulême, marié à une princesse stérile (la fille de Louis XVI), était un honnête homme, mais, ce semble, grêlé, vieilli d’avance par les débauches de son père, et au total impropre à tout.

Le second fils, le duc de Berry, fort livré au plaisir, n’en était pas moins un brutal, propre à décourager la France de la vie militaire.

Bref, les Bourbons offraient à un degré tout à fait rassurant les conditions d’incapacité qui promettaient de paralyser un pays si guerrier, qu’on croyait (bien à tort) toujours avide d’aventures.

Dans le conseil où l’empereur Alexandre siégeait avec le roi de Prusse et le général autrichien Schwarzenberg, personne n’osa parler pour la régence de l’impératrice. Et l’Autrichien se tut.

La question parut tranchée par un mot violent du général Dessolles: «Appelez la régence... et le tigre revient!»

Marmont, après avoir vaillamment livré un dernier combat pour défendre Paris, avait été forcé par le conseil municipal de signer la capitulation de cette ville, abandonnée par les frères, la femme, les ministres de l’empereur, on peut dire par lui-même, qui était à deux pas.

Les alliés entrèrent en grand ordre, et la garde nationale conserva ses armes pour veiller à la paix publique. Alexandre dit un mot beau et vrai: «Je viens réconcilier la France avec l’Europe.»

Cependant Bonaparte, à Fontainebleau, méditait un projet insensé et terrible, qui eût égalé, dépassé le désastre de Moscou. C’était, avec ce qui lui restait d’hommes, de rentrer dans Paris et d’y livrer bataille, d’essayer d’en chasser l’armée de l’Europe. Acte désespéré, où Paris certes ne l’eût pas secondé, mais qui eût pu amener sa destruction. Après avoir mis sa famille en sûreté, et sans prendre aucune précaution de défense, il appelait cette ville désarmée à un combat contre l’Europe.

Plusieurs choses eussent rendu horrible cet événement. D’abord Paris était encombré d’une masse immense de réfugiés, de toutes les parties de l’empire.

Puis, les manufactures et fabriques nouvelles, qu’on y avait établies sans précaution (celles surtout de produits chimiques) le rendaient extrêmement combustible en cas de bombardement. J’en ai gardé un souvenir cruel. Nous étions près d’une de ces fabriques, et, quand quelques bombes tombèrent au faubourg du Temple, j’étais près de ma mère mourante (et qu’on ne pouvait transporter). Une seule étincelle, tombée là, nous eût brûlés vifs.

Voilà donc dans quelle horrible extrémité il nous jetait. Heureusement, ses généraux se refusèrent à ce grand crime. Oudinot, Lefebvre, déclarèrent qu’ils n’obéiraient pas. Et Ney, l’homme le plus populaire dans l’armée depuis la retraite de Moscou, le somma d’abdiquer. On lui apprit que le Sénat avait voté sa déchéance.

Il essaya encore d’abdiquer pour son fils. Mais personne ne fut pris à cette ruse. On s’en tint à la capitulation, qui disait qu’il serait mis dans une enceinte que choisiraient les alliés.

Humainement, mais très imprudemment, ils choisirent l’île d’Elbe, si voisine de la France et de l’Italie.

En relisant les historiens, et même les non bonapartistes, je suis frappé de les voir pour le tyran, contre ses généraux qui nous sauvèrent. Ces hommes, dit-on, lui devaient leur fortune. Mais lui, que ne devait-il pas à ceux qui, en Russie et ailleurs le protégèrent, lui couvrirent si souvent le dos! N’importe, les narrateurs ne s’intéressent qu’au grand coupable. C’est comme dans l’épigramme: «Ils pleurent sur le pauvre Holopherne, si méchamment mis à mort par Judith.»

CHAPITRE V

DU CARACTÈRE, DU CŒUR DE BONAPARTE

C’est en 1814 que je place ces considérations. Car, en 1815, il baissa tellement qu’on put douter que ce fût le même Bonaparte. Plus tard, à Sainte-Hélène, c’est un Bonaparte soigneusement refait, arrangé.

Toute notre génération a usé des années, des parties longues, précieuses, de la vie humaine, à lire des documents plus ou moins falsifiés sur celui qui, même après sa chute, trôna dans la mémoire des foules comme dieu de la victoire. Il a l’honneur affreux d’avoir confirmé et grandi un mal trop naturel à l’homme, l’adoration de la force brutale et l’idolâtrie du succès.

Pour moi, tout éloigné que je fusse de copier les contes ridicules de Sainte-Hélène sur le bon cœur, la sensibilité de Bonaparte, je n’en ai pas moins repoussé les satires atroces, étourdies, que les royalistes lancèrent contre lui au jour de sa chute. Elles sont tellement dégoûtantes que je les crois plutôt propres à faire des bonapartistes. L’_Ogre de Corse_, et même le fameux pamphlet de Chateaubriand, ces publications violentes, accueillies alors avidement de la France en deuil, manquent tout à fait leur but par l’excès de la violence même.

Il n’en est pas ainsi du petit livre de M. de Pradt _l’Ambassade à Varsovie_. Livre d’un homme d’esprit, léger sans doute, mais qui ici a, selon moi, autant de solidité que d’éclat. Le premier, il a exposé, fait comprendre les contradictions incroyables, les contrastes heurtés de ce caractère. Ce que plus tard Vigny, Mario Proth, ont exprimé par le mot qui a tant réussi: _Comediante, tragediante_, de Pradt l’a exprimé d’un mot risqué, mais vrai: _Jupiter Scapin_.

Ces passages subits d’une grandeur théâtrale à une bassesse triviale et bouffonne l’assimilaient sans doute aux acteurs médiocres de l’Italie qui ne savent pas l’art des passages habilement ménagés.

Cependant, j’ai exposé dans mon premier volume les raisons qui le mettent en contraste avec l’Italie, surtout l’indifférence au beau et le prosaïsme parfait d’un caractère nullement sympathique aux beaux-arts.

J’ai dit qu’un spirituel Anglais, M. D’Israëli, voudrait le faire croire Juif d’origine. Et comme la Corse fut autrefois peuplée par les Sémites d’Afrique, Arabes, Carthaginois ou Maures, _Maranes_, disent les Espagnols, il semble appartenir à ceux-ci plus qu’aux Italiens.

L’amour aussi de thésauriser, tant de millions entassés aux caves des Tuileries, cela sent aussi le _Marane_.

De Pradt dit à merveille ce caractère: «l’empereur est tout ruse, ruse doublée de force. Mais il attache plus de prix à sa ruse. Pour lui, triompher n’est rien; c’est _attraper_ qui est tout: «Je suis fin», m’a-t-il dit cent fois[118]».

[118] Madame de Rémusat s’exprime à peu près dans les mêmes termes sur ses habitudes de mensonge, t. I., p. 105. A. M.

Voyons où aboutit cet homme fin, lorsqu’il revint seul à Vilna. La scène est si naïve, si évidemment vraie dans les moindres détails, qu’on jurerait avec certitude que le narrateur n’a pu, ni voulu ajouter.

«Mes portes s’ouvrent et donnent passage à un grand homme, qui marchait appuyé sur un de mes secrétaires. Un taffetas noir enveloppait sa tête, son visage était comme perdu dans l’épaisseur de sa fourrure. C’était une espèce de scène de revenant; je le reconnais, lui dis: «Ah! c’est vous, Caulaincourt? Où est l’empereur?--Ici; il vous attend à l’hôtel d’Angleterre.--Où allez-vous?--A Paris.--Et l’armée?--il n’y en a plus, dit-il, en levant les yeux au ciel.»

«Je me précipite. J’arrive à cet hôtel, et je vois dans la cour une petite caisse de voiture, montée sur un traîneau fait de quatre morceaux de bois de sapin à moitié fracassé. Le Mameluck m’introduit dans une salle basse, les volets à demi fermés pour protéger son incognito.

«L’Empereur se promenait dans la chambre, enveloppé d’une superbe pelisse, recouverte d’une étoffe verte, avec de magnifiques brandebourgs en or. Sa tête était couverte d’une espèce de capuchon fourré et ses bottes étaient enveloppées de fourrures. «Ah! monsieur l’ambassadeur!» me dit-il en riant. Je m’approchai avec vivacité, lui dis: «Vous nous avez donné bien de l’inquiétude. Mais enfin, vous voilà!» Tout cela d’un ton qui devait lui montrer ce qui se passait en moi. Le malheureux ne s’en aperçut pas.

«Je lui parlai de l’armée polonaise. «Comment! dit-il, je n’ai vu personne pendant la campagne.» Je lui expliquai comment, en dispersant les forces polonaises, il avait rendu invisible une armée de 80 000 hommes.

«Au dîner, où il eut deux ministres[119], il disait en riant: «Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas.»

[119] Notez que c’étaient eux en partie qui l’avaient sauvé à la Bérésina.

«Et comme ils exprimaient leur satisfaction de le voir sauf après tant de dangers: «Dangers? dit-il, pas le moindre. Je vis dans l’agitation; plus je tracasse, mieux je vaux. Il n’y a que les rois fainéants qui engraissent dans les palais. Moi, c’est à cheval et dans les camps. Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas.»

«L’armée est superbe. J’ai toujours battu les Russes. Je vais chercher 300 000 hommes. Tout ce qui arrive, n’est rien, c’est l’effet du climat, j’ai battu les Russes partout. (Tout cela d’un grand air de gaieté.) Je ne puis pas empêcher qu’il gèle. On vient me dire tous les matins que j’ai perdu 10 000 chevaux dans la nuit. Eh bien, bon voyage!»

«Cela revint cinq ou six fois. «Ah! c’est une grande scène. Qui ne hasarde rien, n’a rien. Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas.»

«La conversation se prolongea ainsi près de trois heures. Le feu s’était éteint. Le froid nous avait tous gagnés. L’Empereur ne s’en était pas aperçu, se réchauffant à force de parler, et répétant deux ou trois fois: «Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas.»

«Comme il allait partir et que chacun lui adressait ses vœux: «Je ne me suis jamais mieux porté, dit-il. Quand j’aurais le diable, je ne m’en porterais que mieux.»

«Cette conversation me frappa trop pour n’être pas bien sûr de l’avoir rendue avec la plus grande exactitude.»

Elle frappera tout le monde en effet, comme un exemple unique de la plus dure insensibilité.

Hélas! ce grand naufrage de 300 000 hommes perdus, ensevelis sous la neige, c’était bien autre chose qu’une seule armée; c’était un monde, les restes de la réquisition, de la conscription de vingt années; autrement dit la France héroïque, victorieuse du monde, qui conduite par sa foi aveugle, était venue mourir, s’enterrer là. Tout ce qui restait de nos armées républicaines, de celles d’Italie, d’Égypte, d’Allemagne, réunies toutes ensemble pour cette catastrophe commune! Et sur ce cataclysme, ce naufrage d’un monde, pas une larme et pas un regret! Ajoutez-y la France entière qui pleura tant d’années l’armée de Moscou. Dirai-je une chose étrange, mais certaine; c’est que, trente ans plus tard, aux hôpitaux vivaient encore de vieilles mères qui attendaient leur fils et disaient: «Il va revenir!»

Les Russes mêmes furent touchés de ces scènes funèbres, de ce désastre immense. Ils se souvinrent qu’ils étaient hommes et ils se trouvèrent trop vengés.

Il y eut un homme, (un homme seul dans l’humanité) d’un orgueil si féroce, qu’on le vit, pour échapper aux sifflets tant mérités par sa sottise, se retrancher dans un rire, une ironie abominable.

Homme d’airain sans doute? comme l’ont dit les bonapartistes. Point du tout. Infiniment sensible en tout ce qui touchait sa propre sûreté, son salut personnel.

Le récit qui suit est si triste, et dégradant pour la nature humaine, que d’abord j’eus envie de le supprimer.

Comment un homme, endurci par tant de batailles, descendit-il si bas aux extrémités des peurs les plus honteuses? Cela paraît invraisemblable.

Il avait demandé lui-même comme garantie de sûreté que des commissaires des cinq grandes puissances le conduisissent à l’île d’Elbe, de sorte que ce qu’on va lire fut vu par cinq témoins. Si le témoin le plus hostile, le Prussien, s’empressa de noter telles circonstances déshonorantes, elles furent de même certifiées par le Russe, par l’Autrichien qui voyait en Napoléon le gendre de son maître. Ils furent même si humains et si bienveillants, que, pour le rassurer, ils s’exposèrent, consentant à des travestissements, des échanges d’habits qui, avec une populace ivre de fureur, pouvaient leur tourner mal et les faire massacrer eux-mêmes.

Près de Valence, il rencontra Augereau, et, pour la première fois, vit combien il était déchu. Augereau ne le salua pas, mais en l’embrassant il le tutoya grossièrement et lui fit reproche de son ambition qui l’avait conduit là. Napoléon prit bien la chose et l’embrassa encore. Augereau s’en alla, sans saluer.

A Avignon, mille invectives s’élevèrent de la foule. A Orgon, on fut effrayé du spectacle sinistre d’une potence d’où pendait un mannequin sanglant.

Le commissaire russe, qui venait derrière, tâchait de calmer la foule, au nom de la pitié qu’on devait à un malheureux prisonnier.

Bonaparte, fort pâle, au fond de sa voiture, essaya d’abord de se cacher derrière son compagnon, le général Bertrand. Puis il n’y tint pas; la peur lui fit prendre la cocarde blanche, un habit de courrier, et il se mit à courir en avant.

Les voitures n’allaient pas si vite, ce qui faillit faire une tragédie. A Saint-Canat, le peuple voulait ouvrir la voiture pour massacrer Bertrand qui y occupait la place de l’empereur.

Lui-même, ayant en vain essayé de se faire passer pour Anglais, proposa de rebrousser chemin jusqu’à Lyon afin de prendre une autre route. Il pleurait et, comme un enfant, regardait si l’on pouvait s’enfuir par la fenêtre; mais elle était grillée, et peut-être gardée par une foule hostile.

L’hôtesse qui survint, assurait que sans doute on allait massacrer, noyer Bonaparte. Pour mieux dissimuler, lui-même applaudissait.

Il imaginait par moments que les commissaires l’empoisonneraient peut-être, et ne voulait pas toucher à leur repas. Enfin ce qui était le signe d’un cerveau bien flottant à force de peur, c’est que, par moments, au milieu de ses pleurs, il parlait beaucoup, faisait l’aimable et le gentil, tout ce qu’un Gilles aurait rougi de faire.

On repartit à minuit, et un Russe, aide de camp du commissaire Schouvalow, voulut bien, pour le rassurer, endosser l’habit sous lequel il avait joué le rôle de courrier. Bonaparte alors se fit général autrichien en mettant l’habit blanc du commissaire Kohler, et par-dessus, le manteau du Russe Schouvalow; Kohler l’avait dans sa voiture, et, pour éloigner toute idée d’étiquette, à sa prière sifflait, et faisait fumer son cocher.

Enfin, on rencontra deux escadrons de hussards autrichiens, qui l’escortèrent et finirent ses terreurs.

J’ai donné ce triste récit en faveur de ceux qui, comme Montaigne, se plaisent à noter les variations de la nature humaine. Elles sont fortes, mais nullement capricieuses. Et s’expliquent très bien physiquement[120].

[120] Chateaubriand, ici, est ridicule. Il en conclut que Bonaparte comme l’ange du mal, avait le double don de tromper en deux sens, d’être par moments petit, puis de s’étendre indéfiniment.--D’autres feront l’histoire plus médicale que passionnée de ses galanteries, assez tardives, mais sèches et terriblement égoïstes. La campagne, si active, de 1814, le laissa épuisé. De là la défaillance de Fontainebleau, la tentative d’empoisonnement (?). Et enfin, en Provence, cette peur ignoble de la mort.--Refait et raffermi à l’île d’Elbe, il y reprit un retour d’énergie pour la belle scène de Grenoble. Son bavardage immense de Paris semble l’avoir énervé de nouveau. Il fut fort indécis dans cette campagne si courte de 1815, et Bernard, son aide de camp, a affirmé que de bonne heure à Waterloo il quitta le champ de bataille et ne s’arrêta qu’à dix lieues.

LIVRE VI

RESTAURATION.--LES BOURBONS

CHAPITRE PREMIER

LA CHARTE.--LOUIS XVIII (1814)

Si les Bourbons, inférieurs à Bonaparte en tant de choses, avaient montré qu’ils ressemblaient tant soit peu à leur Henri IV par le cœur, on les eût tenus quittes du reste.

Leur rôle était plus facile qu’on ne l’a cru. La France, après ce règne terrible, avait faim et soif de bonté, était crédule aux moindres signes qui auraient pu l’indiquer. Des occasions solennelles se présentèrent, et froidement, maladroitement, les Bourbons les manquèrent toutes. La condamnation à mort de Ney, les fureurs royalistes du Midi, donnèrent ces occasions dont on ne profita pas. Mais surtout l’occasion si naturelle d’intervenir, de faire ménager le sang dans les affaires italiennes, espagnoles, où ces peuples nous tendaient les bras, espéraient dans l’intervention compatissante de nos rois.

Les Bourbons ne firent rien pour eux.

La branche cadette, qui avait tant de vertus personnelles, ne montra pas plus de bonté. En Italie, en Pologne, quel essai d’intervention? La répression sanglante de Saint-Merri et son durable succès indiquèrent longtemps d’avance comment une autre dynastie gagnerait, le 4 décembre 1852, sa victoire, non moins durable, et qui n’a fini que par les infamies de Metz et de Sedan.

Ainsi pendant soixante ans, sous trois royautés différentes, ce siècle fit lentement une grande œuvre qui restera: «L’effacement de la légende qui, si longtemps, fit croire _au cœur royal_, à la prétendue bonté que recèle, disait-on, le cœur des rois.»

Ce que la logique ne faisait pas, l’expérience le fit. Et ce siècle marcha définitivement, non pour la France seulement, mais pour l’Europe et le monde, «_vers la République, vers le self-government_, le gouvernement où l’homme, devenu majeur, fera désormais ses affaires lui-même».

C’est l’histoire du siècle en deux mots. Il sera nommé le siècle où commença pour le monde, la majorité de l’homme.

* * * * *

Les historiens royalistes de la Restauration, dans leurs récits prolixes, abrègent et obscurcissent, tant qu’ils peuvent, le fait principal. Louis XVIII fit-il la Charte de son propre mouvement, comme le disent Capefigue et autres? Ou bien, comme le dit Lamartine avec plus de vraisemblance, la fit-il malgré lui, pour obéir au plus puissant des alliés qui, sans cette concession, ne croyait pas que ce pays si agité pût accepter tout à coup le repos? L’empereur Alexandre disait que, sans cela, il n’oserait évacuer la France, ou que, du moins il laisserait trente mille hommes à Paris.

Louis XVIII qui venait d’Angleterre, avait remercié le prince régent comme l’auteur unique de sa restauration. Les Anglais sont sujets à croire que le gouvernement représentatif, fruit naturel du sol anglais, est trop au-dessus de la France.

D’autre part, les émigrés, leur prince, le comte d’Artois, ne rêvaient rien que le rétablissement de l’ancienne monarchie. Ils se figuraient que la France était heureuse de venir à eux, de se livrer sans conditions.

Je me rappelle encore ce 18 avril 1814, un jour de printemps admirable, où le comte d’Artois entra à Paris. Sa figure aimable, béate, usée et niaise, était parfaitement inconnue à cette foule. Mais on ouvrait fort les oreilles aux mots qu’il prononçait avec ses royalistes: «Plus de conscription! Plus de droits réunis!»

Le roi podagre qui le jalousait fort, l’avait envoyé en avant, dans l’espoir bien fondé qu’il ferait tout d’abord quelque sottise, des promesses impossibles à réaliser. De plus, qu’il aurait l’odieux de certaines mesures auxquelles nous condamnait notre situation, par exemple, la remise de tant de places fortes, de garnisons que nous avions encore dans toute l’Europe, avec un immense matériel. C’est ce qu’il fit, en effet, sans même réclamer ce qui provenait de l’ancienne France, des dépôts de la Fère, Valence, etc.