Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)

Part 19

Chapter 193,652 wordsPublic domain

L’impression fut d’abord celle de la nature; on parla fort de l’ambassadrice, une mère qui périt en cherchant ses enfants.

Puis, vinrent divers jugements en sens contraire. Mon oncle maternel, employé à la trésorerie, n’y voyait rien qu’un malheur fortuit. Mais beaucoup en auguraient la fin du bonheur de Bonaparte, la chute prochaine de l’empire. C’était la pensée de mon père, persécuté comme imprimeur, celle de mon oncle paternel, ouvrier chez mon père.

Espérance sans joie, car on devinait bien que la chute désirée du colosse ne s’accomplirait pas sans entraîner de grands malheurs.

Nous étions misérables, l’Europe, écrasée en notre nom, croyait que nous nagions dans l’or. Mais tout passait à la fortune de quelques généraux, au gaspillage des armées.

Bonaparte imaginatif s’exagérait certaines choses. La découverte du sucre de raisin allait nous dispenser d’avoir besoin des denrées coloniales. Richard Lenoir et Oberkampf, avec leur filature, leurs toiles de Jouy, allaient remplacer Londres. Cependant, que pouvaient ces hommes actifs, ingénieux? La matière première, le coton, faisait défaut, à moins que l’empereur, violant son propre système, n’accordât des _licences_ d’importation (à tel privilégié, qui sous-vendait ce droit honteusement). Cela faisait crier l’Europe. Les faibles en gémissaient, mais les forts, la Russie, ne pouvaient manquer, à la longue, de perdre patience.

Cette oppression douanière n’était guère moins pesante que l’oppression militaire, qui forçait les Allemands, envoyés en Espagne avec les nôtres, d’être massacreurs ou massacrés.

Pour résister à tant de barbarie, les Portugais, sous leurs libérateurs anglais, étaient condamnés à un remède atroce: dévaster leur pays, en faire un désert, comme les Russes firent de leur Russie en 1812.

Rien encore jusqu’ici ne donne l’idée du sanglant capharnaüm de la guerre d’Espagne en 1810, de ce mélange d’opinions les plus opposées, et de races contraires, qu’on eût crues inconciliables. Une assez bonne narration, peu consultée, celle de lord Londonderry, peint parfaitement la confiance des Portugais, la défiance des Espagnols pour l’Angleterre. Il avoue les excès horribles des Anglo-Irlandais aux prises des villes ou dans les batailles gagnées, le découragement général. Les officiers anglais cherchaient déjà des places en Angleterre.

L’armée française resta près de six mois en Portugal sans avoir de nouvelles de France. Toutes les places fortes d’Espagne étaient au pouvoir de Napoléon. Mais dans toute la campagne, dans les montagnes et défilés, la guerre continuait avec une extrême barbarie. La junte centrale avait condamné notre armée tout entière à mort. On tuait tout Français. Ney et Lannes s’étaient montrés impitoyables. Et, par contre, les Espagnols noyèrent en une fois huit cents Français inoffensifs. Le maréchal Victor conte que les soldats de Cuesta, à leur défaite, se jugèrent morts, criaient: _Pas de quartier!_ Douze mille hommes, dit-il, se firent massacrer. Horrible exécution où les Français furent énergiquement aidés par leurs alliés allemands. Il nomme et remercie le corps allemand qui prit part à cette boucherie[110].

[110] Voyez le rapport de Victor dans _le Spectateur militaire_, février-mars 1875, article du capitaine Costa de Sarda; _Opérations allemandes en Espagne_.

Nos Allemands, nos Suisses, souvent poursuivaient et tuaient les Suisses et Allemands de l’ennemi. Les représailles atroces et les ordres cruels changeaient tout homme en bête féroce. Tous tuaient, et, forcés de tuer, ils maudissaient d’autant plus le tyran.

Quoique rien ne bougeât encore, des choses tellement contre nature n’avaient guère chance de durer. Plusieurs jugeaient l’échéance à court terme. Bernadotte, beau-frère de Joseph, machinait déjà de deux façons pour surnager dans la débâcle de l’Empire. Avant Wagram, enfermé un moment dans l’île Lobau, il faisait sa cour à l’armée, aux officiers, qui me l’ont redit. Puis, ayant les Saxons à commander, il osa lancer un bulletin où il leur donnait une part exagérée dans la victoire, à quoi répondit Bonaparte par un soufflet donné à tour de bras, je veux dire par un démenti violent, injurieux, qui dut envenimer la haine de Bernadotte, et le rendre attentif à saisir l’occasion de fuir et de s’affranchir, s’il pouvait.

Autres n’étaient les pensées de Murat, qui, humilié par l’empereur, se demandait avec audace: «S’il meurt, qui lui succédera?» Ses amis, à Paris, discutaient cette chance.

Joseph, tyrannisé en Espagne, par les généraux de son frère, était devenu Espagnol de cœur, et le bon accueil qu’il avait eu en Andalousie lui donnait de grandes espérances, lorsque Bonaparte lui apprend qu’_il veut tout le nord de l’Espagne_ jusqu’à l’Èbre. Puis il prend le Midi en outre, en constituant Soult comme une sorte de vice-roi de l’Andalousie.

Ceci pouvait s’appeler un envahissement général, une conquête sur Joseph même, et il avait encore moins d’égards pour l’infortuné roi de Hollande. Louis, sans doute, méritait peu d’égards. Dans un pays très obéré, il singeait l’état dispendieux de la France, faisait des maréchaux, etc. Cependant, la rudesse tyrannique de Napoléon rendait Louis un objet de pitié. Bonaparte, ayant fait le fils d’Hortense grand-duc de Berg, ne daigna pas même en prévenir son frère, confirmant ainsi ce qu’avaient dit les journaux anglais de la naissance de l’enfant et des infortunes conjugales du roi de Hollande. La mélancolie de celui-ci, son mysticisme, était un sujet de plaisanteries barbares pour Napoléon. Il lui reprochait d’être malade, «d’avoir une lymphe viciée». Pourquoi cette persécution et ces basses injures? il devait dire nettement qu’il voulait ses dépouilles. La Hollande était nécessaire à son système; il l’enveloppait déjà de douanes françaises, disant qu’elle n’était qu’une alluvion des fleuves de France, du Rhin et de la Meuse. Il prit d’abord ses provinces vitales de Zélande et Brabant. Mais la conquête lui eût paru sans charme s’il l’avait faite ouvertement, sans perfidie. Il somma Louis de venir, d’assister à son mariage, et pendant ce temps il lui prit tout. Louis était si furieux qu’il eût voulu que la Hollande essayât du moyen qui réussit si bien contre Louis XIV, l’inondation générale du pays. A grand’peine, du moins, il sauva sa personne et se réfugia en Autriche sans vouloir jamais revenir.

A ce moment de mariage et de fêtes, Napoléon instituait dix prisons d’État, «pour des gens, disait-il, qui méritaient la mort, mais qu’on ne pouvait mettre en jugement». Ils devaient rester là, sans information ni procès, dans une captivité illimitée. Et pour qu’on n’y prît pas d’intérêt, il ajoutait que «plusieurs étaient des voleurs de diligences ou des gens qui avaient été employés pour la police en pays étranger». Ainsi, un vaste filet était tendu, d’autant plus redoutable, qu’on ne spécifiait pas avec précision ceux qu’il devait atteindre et garder indéfiniment.

Des prisons? et pourquoi? L’Europe entière, dit madame de Staël, devenait une prison. On avait pu croire que la réunion de la Hollande avait un but particulier, comme celui d’acquérir sa flotte, de confisquer les marchandises anglaises qu’elle abritait. Mais point. On apprit, vers la fin de 1810, que cette réunion n’était qu’un cas d’un grand système d’empiètement général qui embrassait le Nord, les villes hanséatiques, c’est-à-dire l’embouchure des fleuves allemands qui donnent accès dans la Baltique.

Et ce grand événement ne fut annoncé que par deux lignes du duc de Cadore: «La réunion de la Hollande a entraîné celle des villes hanséatiques.»

Concision sublime, mais prodigieusement insolente, menaçante même. Pour mieux l’accentuer, Napoléon lève cent vingt mille soldats, quarante mille matelots. Et il annonçait sans détour que chaque année il appellerait la conscription (sauf à renvoyer autant d’anciens soldats).

Son ambassadeur devait faire, sans détour, cette notification à l’empereur de Russie. Le mariage d’Autriche et la conquête des places d’Espagne lui donnaient tant de confiance, qu’il ne craignit pas, dans une affaire personnelle, de mécontenter le czar, jusque-là si sagement ménagé. Dans cette réunion générale du Nord, faite par un décret, il ne daigna s’apercevoir qu’il avait englobé le duc d’Oldenbourg, beau-frère de l’empereur Alexandre (Oldenbourg, le berceau de la dynastie de Russie). Acte fort impolitique que ses petites nécessités douanières n’excusaient nullement.

Ce manque d’égards et ces grandes réunions d’États du nord, faites si brusquement, avertissaient assez. Alexandre, alarmé, fit des fortifications sur ses frontières, et enfin franchit le fossé, par un tarif de douanes qui excluait les denrées et marchandises françaises, tandis que les anglaises entraient toujours abritées sous le pavillon neutre.

C’était déjà une rupture. Si la Russie croyait devoir briser sitôt, Napoléon en était cause; il n’avait pas craint de marquer le but de ces réunions en déclarant son projet de creuser un grand canal, qui allant droit au Rhin, à l’Elbe, à la Baltique, ôterait à celle-ci son caractère de mer fermée, pourrait à chaque instant l’ouvrir à nos embarcations, et peut-être à nos entreprises.

Bien loin d’atténuer la portée d’un projet si inquiétant en lui-même, il l’avait annoncé en des termes plus alarmants encore, avec une emphase effrayante. Dans l’acte qui réunissait le Valais à la France, comme département du Simplon, il disait: «Les Anglais ont déchiré le droit public de l’Europe. _La nature est changée._ J’ai dressé le plan du canal qui, avant cinq ans, réunira la Baltique à la Seine. De nouvelles garanties m’étaient nécessaires. Les premières, les plus importantes, m’ont paru celles de la réunion à l’empire des bouches de l’Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l’Elbe, et l’établissement d’une navigation intérieure avec la Baltique.»

Étonnant et bizarre décret, qui, en perçant les Alpes d’une part, de l’autre menaçait l’Océan du nord d’être supprimé.

CHAPITRE X

EXPÉDITIONS DE PORTUGAL, DE RUSSIE (1811-1812).--LES GUERRES DE L’INCENDIE

Les historiens qui font le lugubre récit de la campagne de Russie oublient tous une chose essentielle, c’est que ce grand désastre n’arriva qu’après l’échec bien moindre essuyé dans le Portugal et par la même cause, les mêmes fautes de Napoléon.

Ce fut pour le balancer qu’il se montra terrible dans le Nord, réunit la Hollande et saisit les grands fleuves par où respire l’Allemagne, enfin brava tant la Russie, déclarant qu’il voulait se faire une fenêtre dans la Baltique même. A ces menaces l’Angleterre opposa un positif sérieux, cruel, mais efficace. Les deux Wellesley-Wellington, qui y avaient la principale influence, l’un dans le cabinet, l’autre à l’armée, appliquèrent en Europe leur méthode indienne de dévastation absolue.

Ils obligèrent, sous peine de mort, le paysan à raser le pays, à brûler tout. Toute autre armée qu’une armée irlandaise, tenue très bas et d’une main de fer, se fût indignée de cette méthode très cruelle qui brûlait les amis au lieu de les défendre.

Elle créait à Masséna de terribles difficultés, lui imposait une extrême lenteur, l’isolait tellement de la France que, pour aller chercher quelques nouvelles, le général Foy eut peine à passer avec une escorte de deux mille hommes. L’empereur évidemment avait les yeux ailleurs. Peu bienveillant pour Masséna, il n’insistait pas pour que Soult, roi de l’Andalousie, et gardant les Cortès dans Cadix, l’île de Léon, combinât avec lui ses mouvements. Masséna, manifestement négligé et comme abandonné de l’empereur, par cela même ne trouvait que désobéissance chez ses subordonnés. Ney lui désobéit, n’ouvrit pas sa communication avec le roi Joseph, avec l’Espagne. Pendant ce temps, Wellington s’établissait près de Lisbonne, près de la mer, dans l’imprenable position de Torres Vedras, sur une suite de monticules défendus par des batteries. Masséna, mourant de faim, demanda en vain des vivres à Bessières, qui ne l’écouta pas non plus. Enfin, se voyant désobéi par tous, même par la garde impériale, qui refusa de charger l’ennemi, il ne put que se retirer.

Napoléon, humilié par ces échecs, dont il était lui-même cause en partie, en était venu au triste expédient de penser à détrôner Joseph, et de renvoyer Ferdinand en Espagne, à condition qu’il lui cédât les provinces au nord de l’Èbre.

Cette chute, au moment où son mariage autrichien le plaçait si haut, lui faisait désirer d’étonner l’Europe par quelque grand coup. De là ses imprudentes provocations à la Russie.

Il croyait bien connaître l’empereur Alexandre. Et l’ayant vu déjà par l’affaire des douanes dans une demi-révolte, il pensa que, sans perdre de temps, il fallait lui montrer l’épée.

Non qu’il crût à la guerre. Mais en la préparant dans la proportion d’un appareil immense, il ne doutait pas de faire reculer le czar. Qui ne l’eût cru aussi? et qui saura jamais par quels degrés de pression la cour amena à une résistance énergique un homme si indécis[111]?

[111] Dans le livre d’une Polonaise (madame de Choiseul-Gouffier), livre plein d’anecdotes vraies et curieuses, on voit qu’au moment de la guerre de 1812, lorsque déjà l’armée française était en marche et approchait, Alexandre, à Wilna, était au bal, fort entouré de dames et trouvant pour toutes des mots gracieux. Il disait, par exemple, à l’une: «J’ai une grâce à vous demander: que vous ne m’oubliiez pas.» On voyait à ce bal, pâle et mélancolique, la belle personne qui depuis trois ans semblait l’avoir fixé. Sur ses superbes cheveux noirs elle portait un emblème expressif, une couronne de _Forget me not_.

La gravité des circonstances le ramenait aux tendances religieuses et mystiques qui étaient naturelles à son âme allemande. Cette âme variable, mêlée d’influences diverses, resta toute sa vie sous le nuage noir de deux événements tragiques, de deux affreuses énigmes qui lui firent douter toujours lui-même s’il était coupable ou ne l’était pas. L’un fut la mort de son père, et l’autre l’incendie de Moscou.

Ces événements furent si complexes qu’Alexandre, qui en profita malgré lui, fut obligé d’en souffrir les auteurs, de les garder comme un reproche vivant, un cruel doute sur la part faible ou forte qu’il pouvait s’attribuer dans ces catastrophes.

En voyant s’approcher les masses armées que poussait sur lui Bonaparte, il ne pouvait sortir encore de l’expectative mystique qui était devenue son état naturel. Dans les trois années précédentes, malgré ses guerres de Finlande, de Moldavie, il remua bien peu; sous sa somnolente maîtresse il avait eu la vie d’un marécage, et il en gardait l’engourdissement.

Les émigrés (politiques ou illuminés) qui chaque jour l’entouraient de plus près montraient le bras de Dieu descendant sur Napoléon, l’Espagne non réduite encore, et déjà l’Allemagne frémissante, prête à se soulever. Point de vue parfaitement faux en 1812. On verra, au contraire, combien, dans notre retraite horrible de Moscou, les Allemands nous furent longtemps fidèles et combattirent pour nous.

N’importe. Ces fausses prophéties donnaient crédit à M. de Maistre, à l’Ézéchiel savoyard, longtemps moqué et écarté, mais qui, se relevant sous la protection de l’impératrice mère et de la favorite, fut dans les derniers temps attaché à Alexandre comme secrétaire.

On a vu l’ascendant qu’exerçait l’impératrice mère par son couvent de cinq cents jeunes filles nobles, l’appât des dots, des places que ces mariages favorisés procuraient aisément. Le mysticisme régnait là, mais contenu dans la mesure gouvernementale. Grande austérité extérieure. Ces élèves étaient une propagande vivante contre Napoléon, la France et ses doctrines.

La famille impériale était fort piquée et pour le mariage autrichien, et aussi (fort justement) par l’affaire d’Oldenbourg, menée avec une précipitation si brutale.

On sentait là que l’oppression, sous laquelle haletait le monde, avait, sans respect d’amitié, touché même la Russie, même la famille impériale. Cette brutalité semblait un augure menaçant. On commença à élever des fortifications sur certaines frontières et à songer à rappeler les armées de Turquie, de Finlande.

De plan de guerre, il n’y en eut pas, ou, si l’on veut, il y eut trois plans entre lesquels on hésita:

Le plan allemand de Barclay, un Courlandais habile: fuir, reculer toujours, se fier à l’espace, à l’hiver et au défaut de subsistances. C’est le plan qu’Alexandre lui-même exposa à M. de Narbonne, l’envoyé de Napoléon.

Le plan russe, que l’on fit exécuter par Kutuzow: hasarder une grande bataille; et le plan qu’on peut dire anglais, puisque les Anglais l’avaient si largement appliqué en Portugal: brûler, dévaster le pays.

Mais ce plan était bien plus cruel que dans un climat doux. En Russie, il n’allait pas moins qu’à faire mourir, par l’inclémence de l’hiver, non seulement les Français, mais les Russes mêmes.

* * * * *

Il faut partir d’une idée juste et vraie. Napoléon, Franco-Italien du reste, ne savait rien du monde. Dans sa grande ignorance et sa parfaite indifférence des nations diverses chez lesquelles il faisait voyager ses canons, il semble n’avoir eu d’elles d’autre notion que celle de Falstaff, qui croit avoir assez caractérisé ses recrues en les définissant: «des hommes mortels».

Il entra en Russie, sachant très vaguement que c’était un pays de serfs, et croyant que la situation était la même qu’en Pologne, n’ayant aucune idée des circonstances compliquées qui, même aujourd’hui dans cet empire, rendent la libération difficile. En Russie, le paysan ne veut la liberté qu’avec la terre elle-même, avec la propriété qui lui appartenait (il y a deux siècles à peine). De là des difficultés immenses qu’on n’aurait pu vaincre, d’un coup, qu’au prix d’un grand bouleversement social dont ne voulait nullement Napoléon.

Le paysan n’a guère conservé que sa commune serve, son église, ses saints qui l’ont jadis défendu des Tartares. C’est le lien unique de la petite société de villages. C’est là ce qu’il faut respecter à tout prix. Grande difficulté de conduire une armée française à travers un pays, non pas bigot comme l’Espagne, mais grossièrement asservi à son culte local.

L’armée française, on l’a vu à Wagram, n’avait plus la discipline du temps passé. Et par delà la frontière polonaise, ne recevant plus de distribution régulière de vivres, il lui fallut piller. Donc elle devint l’horreur du paysan, qui s’insurgea contre elle. Napoléon lui-même était si indécis, qu’il réprima les premiers essais de jacquerie sociale qui lui furent dénoncés par la noblesse. Celle-ci resta seule maîtresse du paysan, et, profitant de son zèle religieux, fit de la guerre une croisade contre Bonaparte.

Au reste, s’il n’eut pas la prévoyance sociale et politique, il n’eut pas davantage la prudence d’administration militaire, la plus indispensable. Sa campagne de 1807 sur les confins mêmes de la Russie, ses difficultés d’Eylau et de Friedland pouvaient lui faire prévoir celles qu’il trouverait en s’enfonçant dans ce pays immense qui, indépendamment des rigueurs des hivers du Nord, vous oppose alternativement des abîmes de boue, de sable. C’est ce qu’on éprouva dès la première entrée. Les voitures hautes et lourdes de l’administration furent obligées de partager leur charge en un grand nombre de ces petites voitures de nos rouliers de Franche-Comté, qui enfoncent peu. Ce changement ralentit beaucoup.

Napoléon, par égard pour l’Autriche et pour la Russie même, n’osa armer les Polonais en masse. Il les dispersa dans l’armée. Il les laissa seulement à Varsovie proclamer la résurrection de la Pologne, sans les encourager en rien. Tout au contraire il ruina, épuisa la Lithuanie, la fit russe, autant qu’il le pouvait.

N’importe. L’émotion des Polonais fut grande. On en peut juger par le sublime tableau que font leurs poètes quand il voient nos beaux régiments entrer dans les antiques murailles de Smolensk, ville si longtemps polonaise, et aujourd’hui frontière, défense de la Russie.

Ils la trouvèrent en flammes. Pour la première fois, on appliqua le système nouveau qui avait si bien réussi aux Anglais en Portugal. Napoléon, irrité, n’en fut pas mieux averti. L’audacieux Murat disait lui-même qu’il fallait s’arrêter. Davout se déclara pour l’avis de l’empereur, contre celui de Murat et de presque toute l’armée. On poursuivit.

L’empereur, dans sa colère, empêcha moins dès lors les désordres et les incendies, donnant par là à l’ennemi une arme terrible, et faisant croire aux Russes que c’était notre armée, et non la leur, qui brûlait tout.

C’est ce qui explique leur furieuse haine contre les Français «incendiaires et ennemis de Dieu», et la vaillance colérique qu’ils montrèrent à la Moskowa. Napoléon, qui avait tant désiré une grande bataille, et croyait qu’elle mettrait la Russie à ses pieds, s’y montra flottant, indécis, selon tous les historiens. Il y était un peu malade; depuis son mariage, il avait vieilli avant l’âge. Il vainquit imparfaitement, profita peu de la victoire, ne poussa pas les Russes si affaiblis, comme le voulaient Murat et d’autres. Ils échappèrent, allèrent se recruter et se refaire.

Pour lui, selon son système routinier, il croyait tout gagné si l’on prenait la capitale.

L’_Histoire_ de M. de Ségur, œuvre d’une rhétorique souvent inspirée, toujours un peu déclamatoire, est elle-même un fait historique par sa date (1824). Elle vint au milieu du torrent des publications bonapartistes que Sainte-Hélène popularisait tellement.

Son succès fut marqué par la fureur du général Gourgaud et des autres séides de Napoléon[112].

[112] M. de Ségur, avant l’âge avait été comblé. Napoléon, l’ayant pris près de lui, lui avait confié des missions honorablement délicates, celle, par exemple, de recevoir la capitulation d’Ulm. Au bulletin de Somo-Sierra, il s’obstina à le nommer quoiqu’il fût absent, et à taire les jeunes Polonais et Montbrun, qui forcèrent le passage.

Napoléon aimait cette race de parfaits courtisans, connue par les succès mondains. Ségur ambassadeur en Russie près de Catherine, Ségur, ministre de la guerre, fit pour plaire à la reine sa célèbre ordonnance qui exigeait que tout officier fût de noblesse ancienne, prouvât quatre quartiers. Cela éloigna alors du service tous les officiers de fortune, entre autres Masséna. Nos vieilles gloires, les Fabert, les Chevert, eussent été de même écartées.

Que le jeune Ségur, si bien traité par lui, s’écartât du parti, et publiât un livre en apparence impartial qui relevât ses fautes, et la vaillance, le patriotisme de ses ennemis, cela fut agréable non seulement au parti rétrograde, mais à nous tous impartiaux. En y regardant de plus près, on peut apercevoir que l’auteur, en tenant compte des mérites des deux partis, en s’éloignant de la manière dénigrante des Anglais, de Kerporter, Rob, Wilson, critiques sévères de la Russie, en donnant aux nôtres ce qu’on leur doit, ne relève pourtant (jusqu’au sublime) qu’une chose, le dévouement patriotique de celui qui brûla Moscou.

Acte prodigieusement audacieux, s’il était vrai, comme le dit M. de Ségur, qu’on le fît à l’insu du czar[113]!

[113] Nous verrons cela démenti par Alexandre.

M. de Ségur, gendre de Rostopchine, alors réfugié en France, et comme exilé par la haine des Russes, a certainement pour but principal la réhabilitation, l’exaltation de son beau-père. Rostopchine, que nous avons tous vu à Paris, ainsi que sa dévote épouse, tâchait de s’étourdir et prenait grande part aux amusements de la vie parisienne, mais n’osait pas rentrer en Russie. Le livre de Ségur et son succès étaient certes très propres à aplanir les voies, à faciliter son retour, à laver sa mémoire.

Ce fut le but principal de l’auteur, dans ce brillant écrit.

* * * * *