Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 18
Un dogue à qui on applique un charbon rouge pour lui faire lâcher prise n’est pas plus furieux. Le voilà donc, ce coup préparé depuis 1806! La voilà, cette sourde trahison allemande! Combien on eut raison de lui dire alors (contre l’avis du traître Talleyrand): «Exterminez l’Autriche!»
Cette fureur de Napoléon fut très contagieuse. Les deux armées d’Allemagne et d’Espagne la partagèrent. Celle du Nord, plus jeune et nouvelle à la guerre, était bouffie de sang, fort indisciplinée. La vieille, celle d’Espagne, dont les chefs furent tirés un moment pour Wagram, puis rentrèrent en Espagne pour aller à Moscou, était excédée, irritée de ces tiraillements.
Nos soldats, si gais, si résignés pendant la république, changèrent de caractère, restèrent obéissants, mais devinrent des _grognards_. L’Espagne y fit beaucoup, les transforma cruellement. Ce climat africain, si froid l’hiver, brûlant l’été, ces longues plaines d’un sable salé, les séchèrent, les aigrirent. La fuite, l’éloignement, l’horreur visible des populations ensauvagèrent les nôtres et souvent les rendirent impitoyables. Les résistances atrocement héroïques de Saragosse et autres villes n’imposèrent point l’admiration. Le carnaval de moines qui y était mêlé rendait tout cela burlesque pour un Français. Et non sans apparence. Quoi! ces efforts désespérés pour rétablir un Ferdinand et restaurer l’inquisition!
La fureur, cette maladie qui si facilement fait bouillonner l’Espagne, on l’a vu dans les persécutions des juifs, des Maures, est fort contagieuse et se gagne aisément. Il y parut dans les sièges obstinés de 1808. Des assiégés, des assaillants, quels étaient les plus furieux? Au second siège de Saragosse, où Lannes à la fin réussit, son caractère se révéla avec un nouveau degré de violence et d’irritation. Ce héros des guerres d’Italie, qui fut blessé quatre fois à Arcole sans se retirer, s’acharnait par ses blessures même, s’enivrait par son propre sang. Il dit aux chefs de Saragosse: «Je garantis les femmes et les enfants! Que voulez-vous de plus?» Ils ne furent pas contents, et il laissa piller la ville.
Tel fut le sauvage héros de la campagne de Wagram. Il y alla, ce semble, atrocement irrité. On eût dit qu’il ne pouvait plus dominer le bouillonnement de guerre et l’amour du péril, qui semblait l’emporter. Cherchait-il la mort? On ne sait. Le démembrement de la grande armée, qui avait en lui son âme fougueuse, semblait l’avoir déraciné, lui montrait l’avenir sous un funeste augure.
CHAPITRE VII
ESSLING ET WAGRAM (1809)
J’ai dit qu’après Wagram, lorsqu’on demandait à Bonaparte pourquoi il n’avait pas attendu, comme à Austerlitz, que l’ennemi essayât de l’entourer, il dit: «Cette armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz.»
On le supposait bien. Même on s’exagérait les résultats de la transformation. Sans doute, l’armée, par son démembrement, avait beaucoup perdu de ses hautes qualités morales, mais elle avait toujours ses grandes qualités militaires, qui se reproduisaient en partie dans la jeune armée des conscrits de 1808. On calculait fort mal le temps nécessaire pour refaire, rajuster cette énorme machine. On croyait qu’il faudrait six mois.
On ne devinait pas que, pour entraîner cette jeunesse, il suffisait de mettre au milieu d’elle les grands drapeaux vivants dont la flamme électrique pouvait emporter tout, un Lannes par exemple, encore bouillant de Saragosse. Jamais Napoléon ne fit autant appel à la fureur guerrière de ce grand soldat, qui semblait chercher la mort qu’enfin il trouva à Essling.
Contre cette vaillance colérique, emportée, qui avait à Baylen fait triompher les bandes espagnoles des fameux soldats de la France? Toute l’Europe en savait le secret; le nom seul de la _liberté_ avait fait ce miracle.
La _liberté_ contre Napoléon, c’est l’universel mot d’ordre. On l’attestait, même à Saint-Pétersbourg, contre l’alliance française. L’Autriche, jusque-là le fort du despotisme, le centre du parti rétrograde, pourrait-elle changer de rôle et de langage, prendre pour ralliement un mot si odieux, emprunté à la France, à la Révolution? On l’essaya avec succès dans le Tyrol contre les Bavarois. On osa même l’employer en Italie, on crut organiser certains foyers d’insurrection. Tout cela de mauvaise grâce, avec peu de succès, dans une peur visible de trop bien réussir.
Que serait-ce, se disaient entre eux les archiducs, si tous nos barbares du Danube allaient comprendre et répéter ce fatal Shiboleth! L’Autriche, en prononçant ce mot, le craignait elle-même, comme le magicien, qui frémit de ses propres incantations, de ses appels aux puissances infernales.
Tous les récits qu’on fait de la guerre de Wagram ne me satisfont guère, et même impliquent bien des choses contradictoires.
On raconte les paroles menaçantes de Napoléon à l’ambassadeur d’Autriche, disant qu’il voyait bien qu’elle préparait la guerre. Et en effet, il savait que le parti de la guerre était maître de Vienne, que l’empereur d’Autriche (remarié) était poussé par sa jeune femme à s’armer, ainsi que par la haute société, et même par l’ambassadeur de Russie, qui tenait peu de compte de l’alliance d’Alexandre avec Napoléon, enfin que l’Angleterre offrait des millions. Cela était patent. Et les discours des cortès espagnoles se vendaient publiquement dans Vienne.
Napoléon très informé, ne put être aucunement surpris. Il organisa en quinze jours ce passage rapide de ses officiers généraux, d’Espagne en Allemagne. Des Pyrénées au Rhin, ils traversèrent la France en poste, et trouvèrent déjà rendue en Allemagne la jeune armée qu’on opposait aux Autrichiens.
Cette campagne de Wagram, tant admirée, offre cependant maintes taches qui porteraient à croire que, non seulement l’armée avait baissé, comme le dit Napoléon, mais que lui-même n’était plus le même Bonaparte qu’il avait été autrefois.
Il eut d’abord le tort de se reposer sur Berthier pour les premières opérations d’une guerre si dangereuse, où il devait avoir devant lui l’Allemagne, pendant que, derrière, continuait la lutte espagnole. Le maladroit Berthier débuta par séparer à trente lieues de distance, Davout et Masséna, que l’empereur avait intérêt à garder tout près, suivant des deux côtés les rives du Danube. L’un était à Augsbourg, l’autre à Ratisbonne.
Napoléon enfin arriva, vit, corrigea cette bévue. L’archiduc Charles croyait occuper cet espace vide. Mais l’empereur y met 40 000 hommes Allemands et Bavarois, il se place au milieu d’eux, les charme par cette confiance. A leur droite, étaient Lannes et deux divisions françaises, qui leur ouvrent le chemin de la victoire, et font plusieurs mille prisonniers autrichiens.
Trois batailles sont livrées et gagnées par nos soldats (Abensberg, Landshut, Eckmühl), l’ennemi acculé au Danube. En quelques jours la campagne, par cette suite de brillants faits d’armes est terminée. Les deux ailes de l’armée ennemie sont rejetées l’une en Bohême, l’autre sur l’Inn. La route de Vienne est libre. Napoléon y entre sans trouver de résistance. La ville semble plutôt abandonnée.
Regardons ici un moment cette jeune armée qui, malgré son inexpérience a eu de tels succès. C’est à Napoléon lui-même qu’il appartient de la qualifier.
Après Erfurth, il avait fait des dons immenses aux généraux, des duchés, des principautés. Ici, à Ratisbonne, passant la revue, il distingue à merveille les sordides pensées qui les occupent et qu’ils n’osent dire encore: «Que nous importent ces fiefs donnés aux généraux? Nous serons morts avant d’avoir de pareilles récompenses.»
L’empereur a compris. Ce savant corrupteur sent bien que des récompenses si haut placées, si rares, ne tentent pas suffisamment. Il constitue les _baronnies_. Ces baronnies sont données au concours, pour ainsi dire, sur la présentation des chefs, des corps eux-mêmes, qui les ratifient par acclamation.
C’est la démocratie militaire instituée dans le pillage même, un monde d’espérances offert à tous.
Il était bien certain qu’il fallait se hâter. Les succès de l’Espagne avaient encouragé les patriotes du Nord de l’Allemagne; et au Midi, le Tyrol prenait feu. Son nouveau maître, le Bavarois, avait vendu les biens des monastères, irrité, déchaîné les moines. La croisade monastique contre les Français prit un terrible essor lorsque Rome, occupée, donna au pape occasion de se représenter comme captif de Napoléon. Ses manifestes, répandus dans le Tyrol comme en Espagne, eurent des deux côtés grand effet. Bonaparte en sentit la portée, et n’envoya pas moins de quarante mille hommes au Tyrol avec Lefebvre, un rude soldat, et Rusca, l’ancien chef des sapeurs de l’armée d’Italie, un montagnard tout fait à une telle guerre.
L’empereur sentait la nécessité de frapper au centre un coup décisif. Ayant pris Vienne, il s’apprêta à passer le Danube avant que l’archiduc Charles campé en face de Varsovie, de l’autre côté du Danube eût pu recevoir le renfort qu’il attendait, les cinquante mille hommes que l’archiduc Jean ramenait d’Italie.
Le moment était peu favorable. Car, vers la fin de mai, le Danube, grossi par la fonte des neiges, roule immense, trouble et menaçant; l’île Lobau placée au milieu du fleuve, semblait faciliter et encourager le passage. L’archiduc l’encouragea, en se retirant un peu, et ne voulant attaquer les Français que lorsqu’ils se seraient divisés et qu’un tiers de leur armée aurait déjà passé. C’est ce qui arriva. Lorsque déjà trente mille hommes, sous Masséna et Lannes, eurent franchi le fleuve, vers Aspern et Essling, il les attaqua avec soixante-quinze mille hommes, et rompit les ponts derrière eux, avec des brûlots, des arbres, des bateaux, et tout ce que traînait le fleuve, tout cela à la vue de l’armée de Napoléon, restée impuissante dans l’île et sur l’autre rive.
Situation terrible. Les deux abandonnés, Masséna, Lannes, firent des prodiges. Masséna, qui défendait le village d’Aspern, le reprit quatre fois; Lannes, huit fois son village d’Essling. Le prince Charles, pour ramener encore les siens, marchait en tête un drapeau à la main. Lannes de même, malgré son petit nombre essaya de sa personne de percer le centre de l’ennemi. Il périt dans cette entreprise. Les boulets entre lesquels il passait brisèrent ses deux genoux.
Voilà Masséna seul. La nuit se passe. Mais le matin, quel dénûment! Plus de vivres! plus de munitions! Il faut résister, sans tirer un coup de fusil, tout le jour, à la baïonnette. Enfin, dans la seconde nuit, par des ponts volants, des bateaux, il fut possible de les secourir. Masséna ramena son monde dans Lobau, et fut justement nommé prince d’Essling.
Lannes, si cruellement fracassé, condamné à l’amputation des deux cuisses, c’est-à-dire à la mort, fut ramené aussi. Napoléon pleura, dit-on, pensant sans doute que la fin de ce grand soldat était la fin de sa fortune. On suppose, je crois, à tort qu’il accusa Napoléon. Je croirais bien plutôt ceux qui assurent qu’il ne dit qu’un mot: «Sauvez l’armée!»
Elle était tout entière dans l’île gardée par Masséna. Sur la rive droite méridionale, on voyait le corps de Davout, bientôt celui d’Eugène, qui ramenait les siens d’Italie.
Napoléon se dit vainqueur et attribua le terrible accident à une crue subite du Danube. Cependant il fut six semaines sans rentrer en action (du 22 mai au 6 juillet 1809).
* * * * *
Ce retard que l’Europe interpréta fort mal, eût perdu Napoléon si le roi de Prusse eût eu le courage de bouger et de fournir un centre aux insurrections partielles du duc de Brunswick, de Schill et autres patriotes. Son ministre Sharnhorst lui assurait qu’il pouvait avoir sur-le-champ cent vingt mille hommes, et qu’alors il serait assisté non seulement de l’Autriche, mais peut-être de la Russie.
Le roi de Prusse, par ses exigences infinies, semblait l’éloigner de lui. Il ne voulait donner de secours, s’il n’avait partie de la Saxe, et même la Pologne autrichienne. Dernier point qui eût entièrement déplu à Alexandre. Enfin, _il ne voulait bouger_ avant, disait-il, que l’Autriche eût frappé son grand coup.
Ainsi les six semaines se passèrent au profit de Napoléon. Ces six semaines, si critiques, furent comme une remise de grand procès, du jugement de Dieu.
Elles illuminèrent la honteuse tartuferie de l’Autriche, qui avait mis la liberté sur ses drapeaux, la détestait du cœur. Cette hypocrite cour, ces femmes altières qui suivaient l’impératrice nouvelle, ne purent mentir jusqu’au bout, craignirent l’assistance du peuple, n’acceptèrent que celle des rois.
Ceux-ci flottaient étrangement. Le roi de Prusse punissait ses propres partisans. Pendant la bataille d’Essling, un de ses officiers regardait, et il resta une semaine sans savoir si son maître tournerait pour ou contre.
Le czar, qui n’avait pas, comme la Prusse, l’excuse de la crainte et de la faiblesse, ne se montrait guère moins douteux. Napoléon disait lui-même qu’il ne pouvait plus croire à l’alliance russe. Et, en effet, toute la crainte d’Alexandre était qu’en soulevant les Polonais contre l’Autriche, on n’excitât le réveil de la Pologne toute entière. A Cracovie, les Russes essayèrent (mais en vain) d’empêcher les Français d’entrer dans cette ville. Et partout, ils rétablissaient l’administration autrichienne.
Napoléon était à Schœnbrun, ne voulant pas agir tant que son armée d’Italie faisait le siège de Raab. Il lui revint, dans ce repos, qu’une flotte anglo-sicilienne croisait le long des côtes d’Italie, à la hauteur de Rome. Il comprit parfaitement qu’on voulait lui enlever le pape, pour se servir, en Espagne ou ailleurs, de cette machine sacrée. Il déclara Rome ville impériale, et sans donner d’ordre exprès ni précis, fit enlever le pape, que l’on conduisit en Toscane. Il lui donnait deux millions de revenu, mais finissait son autorité temporelle et réunissait ses États à l’empire français.
Cet acte, peu attendu au milieu de si grands événements militaires, frappa l’Europe d’étonnement, pétrifia le monde catholique, et fut comme la préface de la bataille où l’Autriche allait recevoir un si terrible coup. On jugea que rien n’échappait aux regards de cet aigle, qui, de Schœnbrun, avait si bien vu l’Italie, et si rapidement avait tranché le nœud que tant de siècles n’avaient pu dénouer.
Tout au contraire, la cour d’Autriche n’était qu’indécision, lenteur, sottise. Bien loin de reconnaître l’habileté et l’héroïsme que le prince Charles venait de montrer à Essling, la cabale opposée et ses frères même travaillaient contre lui, lui suscitaient de telles difficultés dans son état-major que plusieurs fois il voulut donner sa démission.
L’archiduc Jean, qui n’avait pas été heureux en Italie, était jaloux, prétendait que, suivi, surveillé par l’armée d’Eugène, il ne pouvait arriver, selon les conventions, avant la grande bataille décisive.
Charles eut beau l’appeler. Jean manqua à Wagram et les cinquante mille hommes qu’il venait de recruter en Hongrie.
Enfin, le 5 juillet, Napoléon avait complété ses immenses préparatifs, avait fortifié Lobau, complété ses ponts, ses redoutes, mis sous sa main Eugène, Davout et Bernadotte. Il avait cent cinquante mille hommes, Charles, cent soixante-quinze mille.
Un orage épouvantable eut lieu la nuit. N’importe, toute l’armée passa les ponts. Le jour, il fit une chaleur étouffante, doublée par la moisson mûre, les épis jaunissants, couchés par terre. Les Autrichiens, les Hongrois, mouraient de soif, n’ayant point d’eau de leur côté, et regardaient toujours si l’archiduc Jean leur amenait ses cinquante mille hommes.
Cependant l’armée française, jeune en grande partie, au commencement prit une panique, que Macdonald et Oudinot arrêtèrent difficilement.
La nouvelle, déjà partie du champ de bataille, alla se répandre dans le Nord, et Berlin en trépigna de joie.
L’artillerie française rétablit la bataille, en luttant de vitesse et de mobilité avec la cavalerie. L’artillerie de la garde fit merveille, et les grosses pièces, laissées dans l’île Lobau, mais couvrant de leurs boulets l’autre rivage, arrêtèrent court les Autrichiens qui venaient de sabrer, détruire entièrement les quatre divisions de Masséna. Celui-ci, dans ce grand massacre, portant le poids de la bataille, faillit périr comme Lannes.
Les anciens, dans de grands dangers, faisaient des sacrifices humains à la Mort où à Mars (_Marti, Morti_). On peut dire que, dans cette crise, Napoléon se racheta en immolant les deux âmes de l’armée, son grand soldat Lannes, son grand général Masséna.
Davout et Oudinot le rendirent maître du plateau de Wagram, mais ils ne purent empêcher que vingt-deux mille Français y périssent et autant d’Autrichiens. Mais les autres, si jeunes, et étonnés de leur victoire, se jetèrent, après la bataille, sur les provisions du camp de l’archiduc, et s’enivrèrent tellement pendant trois jours que si l’ennemi était revenu, il les eût hachés à plaisir. (6 juillet 1809.)
Le traité de Vienne (14 oct.) enleva à l’Autriche la Bavière, la Saxe, le grand duché de Varsovie.
CHAPITRE VIII
MARIAGE D’AUTRICHE (1810)
Les royalistes disaient que Bonaparte était «un être accidentel, un de ces champignons, nés d’hier, qui doivent disparaître demain». En attendant, ils tiraient, de leur mieux, parti du champignon. Par Joséphine, ils se faisaient rendre leurs biens. M. de Maistre, leur coryphée, avait obtenu de la cour de Russie, sa protectrice, la permission de demander une entrevue à Bonaparte. Celui-ci ne répondit pas, et ne voulut pas voir ce présomptueux intrigant.
Lui qui avait tant fait pour le parti rétrograde, épargné par deux fois l’Autriche, relevé le papisme en 1802, il savait bien que ce parti attendait, souhaitait toujours sa mort, sa chute[108], le voyait volontiers enchaîné à la stérile Joséphine. Elle suivait partout Bonaparte, qui ne cachait point son dégoût.
[108] Pendant qu’il était à Schœnbrun, il avait failli être assassiné.
Chacun prévoyait le divorce. Les sœurs y poussaient fort, mais craignaient l’arrivée d’une princesse étrangère, voulaient lui faire épouser une Française. C’était aussi l’idée des meilleurs courtisans, entre autres de M. de Narbonne, qui croyait que Bonaparte ne pouvait s’appuyer que sur la France. Les sœurs ménageaient cette affaire, bien peu délicatement, menant sans cesse l’empereur à la maison de Saint-Denis, le tentant par la vue de belles jeunes filles. On le faisait arriver surtout au moment où la plus belle (déjà impératrice par sa grâce majestueuse) distribuait aux pauvres les aumônes de la maison[109].
[109] J’ai connu cette belle et vertueuse personne; j’ai eu tous ces détails et par madame Augelet, dame de Saint-Denis, et par M. Villemain, secrétaire de M. de Narbonne.
Cependant, à l’entrevue d’Erfurth, il eut l’idée d’un mariage avec une sœur du czar. Mais la mère d’Alexandre, qui en eut horreur, se hâta de marier sa petite fille à un prince d’Allemagne.
En décembre 1809, après Wagram, Bonaparte, qui avait si bien payé la douteuse amitié du czar, par la Finlande et les Principautés, se crut en droit cette fois de lui demander une autre de ses sœurs. Mais avant de se lier à Napoléon, Alexandre eût voulu lui faire signer ce mot: «_Que la Pologne ne serait jamais rétablie_», c’est-à-dire ôter aux Polonais leur espoir dans la France, et enlever à Napoléon cette épée de Pologne, que peut-être quelque matin ce dangereux ami pourrait lui porter à la gorge. C’était lui dire: «Marions-nous, d’accord; mais, d’abord, quittez cette épée.»
Napoléon y répugnait, sous prétexte de l’honneur de la France. Pour avoir une princesse russe, il fallait donc qu’il mît dans la corbeille la mort de la Pologne et sa propre humiliation. D’autre part, il craignait que cette cour curieuse ne vît trop à travers les murs de Saint-Cloud; il savait que l’impératrice mère exigeait que ses filles lui écrivissent heure par heure tout ce qu’elles auraient vu.
Sans attendre le délai de dix jours, qui était convenu, il rompit, et demanda une fille de l’empereur d’Autriche.
Grand éclat. C’était épouser décidément le parti rétrograde, dont l’Autriche avait été jusque-là le principal représentant.
Tout était en lui contradiction. Il venait d’enlever le pape, et, pour fortifier son ascendant sur l’Église, il pensionnait le clergé, créait cinq mille cures de plus et des bourses dans les séminaires.
Mais, en même temps qu’il se décidait pour le vieux parti, pour l’Autriche, il n’en traitait pas mieux la famille où il entrait. Il n’avait qu’un but, se relever au moment où il sentait pâlir sa fortune. Si l’on veut voir la disposition de l’Autriche pour ce mariage, qu’on regarde à Versailles le médiocre mais très fidèle tableau, où le triste François marche à sa première entrevue avec Napoléon. Marche? Non, est traîné d’un mouvement mécanique, étranger à sa volonté. Ce spectre blond et rose est quelque chose d’étrange et fait horreur. Automate lugubre, où déjà on pressent le geôlier du Spielberg.
Ce fut un sacrifice humain. Marie-Louise, sous son éclat sanguin, et sous sa fraîcheur de vingt ans, était comme une morte. On la livrait au Minotaure, au grand ennemi de sa famille, à l’assassin du duc d’Enghien. N’allait-il pas la dévorer?... Sa peau jaune de Corse, par la graisse était devenue d’un ton blanchâtre, tout fantasmagorique. La fille du Nord, une rose (un peu vulgaire, telle que Prudhon l’a peinte), était effrayée du contact.
Tout fut noué avec une précipitation extraordinaire. La demande fut faite le 7 mars. Le 8, le contrat fut signé. Le 11, le mariage eut lieu à Vienne; ce fut le prince Charles, qui, avec la procuration de Napoléon, épousa, c’est-à-dire eut le chagrin de livrer la victime, comme une dépouille de sa dernière défaite.
Le 13 mars, éplorée, elle quitta son père et Vienne. Sur la route, une sœur de l’Empereur la reçut et lui ôta sa dame autrichienne. Enfin, après tant de fatigue, sur la route de Compiègne, elle rencontra Napoléon, qui, sans respect des convenances, sans délai, s’empara d’elle comme d’une proie.
Précipitation sauvage, et de nature à créer moins un lien qu’une blessure dans la famille qui, malgré elle, sacrifiait un de ses enfants.
Blessure empoisonnée; il avait fait d’avance ce qui eût pu semer la discorde, la défiance entre ses membres, proposant de donner la paix sans condition si l’empire autrichien _était partagé_ entre ses trois royaumes, ou si tout entier il passait à l’un des archiducs. Cette proposition insidieuse, dans une autre famille, eût pu créer une méchante tentation.
Il n’avait guère idée de la nature humaine, s’il crut que ce mariage forcé apaiserait l’Autriche pour celui qui s’était montré si ennemi. François le prit comme une humiliation nouvelle et ne le notifia aux puissances qu’après deux ans, lorsque (par sa défection) il crut avoir poignardé l’Empereur.
Napoléon de même, maladroitement poussa à bout, ulcéra le roi de Prusse, qui ne put rentrer à Berlin qu’en condamnant à mort ses propres partisans.
Ainsi s’accumulait la haine contre lui, contre nous, par toute la terre. Et le pis, c’est qu’on ne prévoyait pas la fin de cette sauvage tyrannie. On croyait beaucoup plus à ses succès nouveaux qui auraient rivé les fers du monde.
Un envoyé prussien écrivit (sans doute à Hardenberg): «Napoléon va soumettre l’Espagne, et peut-être vaincre la Russie, employant le dernier moyen, l’insurrection des serfs.»
CHAPITRE IX
NAPOLÉON SE BROUILLE AVEC SES FRÈRES, S’ÉTEND DE TOUS CÔTÉS, MENACE LA RUSSIE (1810)
Je me rappelle parfaitement certaines choses de 1810. J’avais douze ans, et, quoique enfant, je sentais vivement les inquiétudes et les misères d’alors. Deux ou trois mois après le mariage de l’empereur, un événement tragique saisit Paris et sembla un grand présage d’avenir. On n’avait pas oublié la lugubre et funèbre fête du mariage de Louis XVI, tant de gens étouffés. Le bal, le terrible incendie de l’ambassade d’Autriche au printemps de 1810, eurent d’autant plus d’effet, que les victimes étaient les dignitaires, la cour même de l’empereur que le fléau frappa.