Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)

Part 17

Chapter 173,730 wordsPublic domain

Il avait envoyé Dupont, qui s’était fort distingué dans la guerre d’Allemagne, au secours de sa flotte, enfermée dans Cadix. Le général n’y parvint pas, et, dans le retour que des ordres lui prescrivaient vers Madrid, il dut s’engager au sombre et âpre défilé décrit par Cervantès (_sierra Morena_, montagne Noire). C’est un mur qui sépare les Castilles et la Manche de l’Espagne mauresque du Midi.

Lieu bizarre, fantastique et d’étranges surprises que rien n’a préparées. Il n’a point les traits arrêtés et souvent grandioses des contrées granitiques. C’est une chaîne de hauteur médiocre, qui partout offre des schistes gris et de couleur de cendre, à demi calcinés, masses parfois changeantes avec un caprice lugubre, qui peuvent provoquer ou la peur ou le rire de la surprise. Le tout d’une sécheresse incroyable. L’eau y est si rare que, parfois, pour construire, les maçons ont dû employer du vin. La chaleur réfléchie par ces schistes et concentrée dans ces chemins étroits et étouffés, est plus insupportable qu’aux déserts africains.

Par suite des ordres absolus donnés par Napoléon, malgré ses lieutenants, il arriva que Dupont, retournant de Cordoue à Madrid, fut intercepté, arrêté dans ce lieu sinistre.

Dupont, dit Torreno, était un caractère artistique, un esprit littéraire; il avait brillé par des succès d’Académie. L’éclat qu’il avait eu dans la campagne d’Austerlitz l’avait fort exalté, rendu altier et exigeant. A sa première entrée en Espagne, étant reçu en logement dans le palais d’un grand d’Espagne, il mit dehors son hôte et prit le palais pour lui seul.

A son retour d’Andalousie, il se montra fort dur. Cordoue, grande et riche ville, tout ouverte, avait pourtant fait mine de vouloir résister. Dupont se crut autorisé par là à la livrer au pillage. Cette armée, jeune, fort mal disciplinée, irritée de ses privations et de ce climat africain, s’y livra à tous les excès, pour son malheur. Plus elle enfla ses sacs par le pillage, plus elle devint peu capable de mouvement et d’action. Énervée par cette halte de débauche, elle vit avec terreur, en sortant, les corps de ses camarades assassinés et mutilés. Elle comprit ce qui l’attendait dans cette guerre sans quartier.

Je me rappelle moi-même avec horreur les scènes épouvantables d’embûches, de carnage et d’exécrable barbarie qu’on étala à l’Exposition du Louvre en 1808, pour faire maudire les Espagnols.

Napoléon n’avait pas idée de leur haine. Joseph l’avertissait en vain, lui disait qu’il n’avait personne pour lui. Savary, son homme de confiance, l’avertissait aussi, et avait pris sur lui d’envoyer un petit renfort à Dupont. Napoléon l’en blâme, veut ne voir que Madrid et certain avantage qu’on a remporté au nord. Enfin il est tellement rassuré, qu’à ce dernier moment où l’on peut encore franchir le fatal défilé, il empêche et maintient l’armée dehors.

L’orage approche cependant. Et l’armée espagnole d’Andalousie, sous Castaños et sous un émigré français, fortifiée de troupes régulières, de transfuges suisses et autres, a atteint 45 000 hommes, presque le double de l’armée de Dupont. Celle-ci est obligée de marcher, d’occuper une foule de postes sur cette route étroite, longue, étouffante. Une soif plus qu’arabique la dévore, la décime; elle marche courbée sous ses sacs pesants de pillage. Ces hommes, jeunes pour la plupart, et mis, faute de vivres, à la demi-ration, sont bien loin du courage endurci de notre armée d’Égypte. On leur propose de se rendre. Et Dupont a la faiblesse de demander là-dessus l’avis d’un conseil; bref, il se livre à l’ennemi. (Capitulation de Baylen, 20 juillet.)

Là deux choses se passent, bien tristes. L’une, c’est qu’ils mettent à leur reddition cette condition honteuse: que les sacs ne seront pas visités (donc, qu’ils garderont le pillage); l’autre, c’est qu’un corps de Dupont, déjà loin, hors d’atteinte, se rendra avec eux.

Tout cela exécuté. Le pis pour nos soldats, c’est que leurs sacs pressés s’accusent eux-mêmes. Ils sont pleins des saints ciboires et autres objets sacrés pris aux églises de Cordoue. Cette violation porte au comble la fureur des fanatiques Espagnols. Dix-huit mille Français sont embarqués et jetés, pour mourir de faim et de soif, sur le rocher de Cabrera, l’une des Antilles.--Ce malheur était grand, mais non irréparable pour le maître du monde. L’ennemi se l’exagéra. La joie le rendit crédule. Il crut Napoléon perdu. En réalité, cette capitulation eut de graves conséquences, elle n’influa pas peu sur la perte du Portugal qui suivit bientôt.

La folie de l’empereur, là aussi, avait porté ses fruits. La contribution de cent millions qu’il entendait lever sur ce petit pays, chose impossible, le tenait en révolte plus ou moins avouée. Junot, qui avait 29 000 hommes, ne pouvait les concentrer, ni quitter aucun point militaire. Donc, son armée, dispersée, était faible. Les Anglais, avec 14 000 hommes qu’ils débarquèrent, étaient de beaucoup les plus forts. Junot avait, il est vrai, la capitale, et, dans le port de Lisbonne la flotte russe, alliée de la France, laquelle flotte tenait la ville sous son canon. Mais ces Russes étaient-ils bien sûrs? L’amiral refusa même de mettre à terre ses équipages pour contenir le peuple.

Donc Junot dut sortir, aller jusqu’à Cintra à la rencontre de l’ennemi. L’armée anglaise, supérieure par le nombre, la qualité de la poudre[100] et des armes, était, comme à l’ordinaire, composée d’Irlandais qui, venant des Indes et de Malte, craignaient peu le soleil d’Espagne. Wellington, qui les commandait, les mit et les tint tout le jour sur une corniche brûlante et escarpée adossée à la mer.

[100] Voy. Napier, _passim_.

Foy, qui y fut blessé, dans son très beau récit, explique les efforts héroïques que l’on fit pour gravir ces pentes glissantes de cailloux. L’artillerie eut ses chevaux tués, ne put monter. Wellington déjà, par les mêmes moyens, eut le succès de Waterloo. Il ne perdit que 800 hommes, un seul officier supérieur. Junot, qui en avait perdu 1 800, se montra imposant et terrible dans sa retraite. Quoique les Anglais attendissent une autre armée qui devait les porter au double, sans compter les troupes portugaises, ils n’essayèrent pas de poursuivre[101].

[101] Foy, t. IV, p. 334.

Junot eût tenu dans Lisbonne, si l’amiral russe n’eût refusé de l’aider. Bien plus, il livra ses vaisseaux aux Anglais qui les gardèrent à Londres (pour les rendre à la paix générale, disaient-ils). Les équipages retournèrent en Russie.

Cette défection livrait Junot et lui ôtait toute chance de résistance. Il accepta l’offre que faisaient les Anglais de transporter à leurs frais son armée dans quelque port de France, sans rien exiger d’elle, la laissant libre de continuer la guerre et même de servir en Espagne.

Bonaparte, en cela, reçut un coup terrible bien moins de Wellington que de la Russie. Il comprit la vanité de l’alliance russe, dont le prestige, depuis l’entrevue de Tilsitt, terrifiait l’Europe.

CHAPITRE V

LA COMÉDIE D’ERFURTH (SEPTEMBRE-OCTOBRE 1808)

On ne voit pas que l’amiral russe ait été blâmé de son maître. Alexandre n’osa. Il aurait déplu à sa mère, à sa cour et à tout le monde. Même parmi les ministres, un seul osait être, comme l’empereur, pour l’alliance française.

Les émigrés français et prussiens dominaient à la cour, avec l’impératrice mère. La mort de Paul, accomplie par Palhen et ceux qui avaient des confiscations de Pologne, pesait toujours à Pétersbourg, avertissait le czar. M. de Maistre et autres émigrés dont les mots insolents, spirituels, se répétaient partout, parlaient en plaisantant du _grand remède asiatique_ qui, sous Pierre III et Paul, avait si bien servi.

Alexandre alléguait aux Russes que l’alliance française lui avait servi à prendre la Finlande, et bientôt les Principautés, cette porte de l’Empire ottoman. D’autre part, aux hommes de Napoléon, à Savary, à Caulaincourt, il disait qu’on devait se souvenir de Paul, et ne pas risquer de mécontenter la Russie. Mais si l’on osait dire un mot de la Pologne, à ce nom qui rappelait tant de confiscations, Alexandre ne continuait pas l’entretien, gardait un silence prudent.

Dans la réalité, le czar incertain, était condamné à un rôle double, à vouloir ou à simuler l’alliance française, et souvent à servir en dessous la coalition.

Un grand nuage d’hypocrisie flottait sur toute l’Europe. Les Anglais eux-mêmes, que madame de Staël appelle «les chevaliers des libertés du monde», pourquoi ne favorisèrent-ils pas le projet de Palafox pour appeler le prince Charles en Espagne, pour liguer à temps l’Espagne et l’Autriche? C’est qu’ils avaient leurs visées sur l’Espagne, voulaient surtout Cadix, ce grand port, ou plutôt ce pont vers l’Amérique. Ils manquèrent le moment, attendirent que l’Autriche eût été écrasée à Wagram.

Napoléon ne pouvait croire que ses maladroits ennemis lui accordassent ces délais. Il savait que l’Autriche avait déjà des agents militaires à Séville et croyait qu’il y aurait entente pour une grande et universelle explosion.

Entre tant d’ennemis, il en voyait encore de flottants, d’incertains, surtout en Allemagne; il jugea que, pour les faire retarder, hésiter davantage, il fallait leur faire apparaître une grande fantasmagorie, l’_alliance russe_, la montrer à Erfurth, à deux pas de la Prusse.

Il n’y avait pas un moment à perdre. La saison avançait. Et la reine de Prusse, fort animée par nos malheurs d’Espagne, voulait se rendre à Pétersbourg avec le roi, voir si le czar avait de la mémoire et, selon son serment, la protégerait encore, s’associerait au réveil prochain de l’Allemagne. Alexandre allait se trouver entre deux sirènes, la reine et Napoléon, qui, au contraire, le tournait au Midi, vers les grands projets d’Orient. L’Occident, avec les souvenirs d’Austerlitz, de Friedland était triste pour le czar. La guerre de Turquie tentait plutôt sa paresse. Il n’avait qu’à y assister de loin. Il était naturellement conduit par les femmes, et sans doute c’est à ce moment que la princesse *** commença sur lui son règne de trois années, règne fort paresseux: «Étrangère à la politique, disait-elle, elle ne voulait être qu’une simple La Vallière.»

Cette belle Russe prévint l’Allemande. De bonne heure, en septembre, Alexandre alla à Erfurth. Et la reine de Prusse fit son voyage trop tard, lorsque tout était arrangé.

Napoléon, grand comédien, se surpassa lui-même mais chargea trop son jeu. Devant un homme aussi fin qu’Alexandre, il montrait trop combien il était inquiet, avait besoin de lui. M. Lanfrey dit très bien: «Maître à Tilsitt de la situation, à Erfurth il est dépendant.»

Il s’était fait suivre de nos grands acteurs. Il voulut voir les hommes illustres de l’Allemagne, se fit présenter Gœthe, et lui dit un mot simple et beau: «Vous, vous êtes un homme!» Avec les rois de la pensée, il avait fait venir aussi tous les souverains d’Allemagne et je ne sais combien de princes.

Pour éblouir ce haut public, il traînait après lui, à grands frais tout le luxe d’alors, porcelaines de Sèvres, tentures des Gobelins, et les raretés du garde-meuble.

Alexandre, qui était arrivé tout simplement avec quelques seigneurs, brilla par les manières, la grâce et l’à-propos. Il saisit celui-ci dans une tragédie: «L’amitié d’un grand homme est un bienfait des Dieux.»

Jusqu’où irait cette amitié? Elle valut à la Russie deux choses inestimables: la Finlande, les Principautés, l’abandon de nos plus anciens alliés, la Suède et la Turquie. D’autre part, Napoléon eut ce qu’il voulait pour le moment, une fausse coopération dans sa guerre à l’Autriche, laquelle, toute vaine qu’elle était, trompa l’Europe pourtant, produisit l’effet désiré.

Quelque semblant que pût faire la Russie, Bonaparte eût dû mieux savoir qu’Alexandre vivait dans un milieu hostile et implacable. L’Impératrice-mère et l’épouse d’Alexandre, deux Allemandes, étaient si Anglaises de cœur et si haineuses de la France que, pour nuire à Napoléon, elles étaient prêtes à tout sacrifier.

En 1809, il fit à l’étourdie la tentative de donner à Alexandre une maîtresse française, il lui envoya la beauté en renom, mademoiselle Georges. Ce superbe morceau de chair fut accepté pour un moment à peine. Elle n’avait nullement l’adresse qui eût pris un homme si fin. Les deux impératrices, la mère, l’épouse, se mirent contre, la firent renvoyer, préférant de beaucoup la maîtresse russe qui était en possession, ne se mêlait de rien, disait-elle, mais qui était du parti des _honnêtes gens_[102].

[102] Nous devons ces détails à M. de Maistre, à sa correspondance.

Combien les Anglais, en tout cela, étaient plus habiles, plus heureux que Napoléon! A ce moment même où Alexandre semblait le plus éloigné d’eux, ils l’entouraient, ou par eux-mêmes, ou par les seigneurs russes, qui attendaient l’heure de reprendre le commerce avec l’Angleterre, ou enfin par nos émigrés, qui composaient la cour intime des deux impératrices.

CHAPITRE VI

LE DÉMEMBREMENT DE LA GRANDE ARMÉE. LES ARRABIATI (1808)

Les fêtes politiques d’Erfurth et ses faux-semblants d’amitié coïncidèrent avec un événement qui plongea dans le deuil toute notre France militaire.

Qu’était la grande armée, sinon une France guerrière d’hommes qui, sans famille, ayant de plus perdu la république, cette patrie morale, promenaient une vie errante en Europe?

Que restait-il des vaillants de 92, de ceux qui répondirent au cri: _La patrie en danger_? Ceux d’Italie, d’Égypte avaient péri au noir tombeau de Saint-Domingue. Ceux de Sambre-et-Meuse et du Rhin, les vainqueurs de Zurich, d’Austerlitz étaient fort éclaircis. Mais l’âme subsistait identique. Et ceux qui survenaient, par je ne sais quel mystère, représentaient à s’y tromper leurs prédécesseurs. Par la fatigue et l’habitude des souffrances, ils acquéraient une trempe singulière. Marcheurs terribles, ils ne daignaient se reposer. Mickiewicz enfant, qui les vit, au collège de Wilna, passer la nuit autour des feux, demanda à ces barbes grises: «Pourquoi ils ne se couchaient pas?» Ils répondirent: «Ce n’est pas la peine!» Voulant dire que bientôt ils se reposeraient tout à fait.

Ce que raconte Sismondi des Français du XVIe siècle en Italie est bien plus vrai de ceux de la grande armée en Allemagne. Malgré leur légèreté et leurs pillages, on les regrettait[103]. Au second jour, ils réparaient ce qu’ils avaient cassé la veille. Napoléon ne les nourrissant pas, ils étaient obligés d’exploiter le pays. Turbulents, mais non pas avares, comme les _bisogni_ espagnols, moins ivrognes et désordonnés que les Irlandais de Wellington, enfin songeant bien peu à rapporter, comme font les Allemands, qui récemment emballaient montres, pendules et bijoux pour leurs femmes et pour leurs enfants.

[103] Je retrouvai ce regret encore en 1830, quand je vis l’Allemagne du Rhin.

Les nôtres partageaient volontiers avec leurs camarades, et Gœthe, en 92, nous les montre faisant de même avec l’ennemi, les Prussiens en retraite.

Tant qu’ils pouvaient, ils vivaient en chambrée. Et celui qui avait payait pour tous les autres.

Cette chambrée faisait une seconde patrie, au défaut de la France, qu’on ne revoyait guère. Souvent l’hôte allemand devenait un ami. Beaucoup des nôtres souffrirent à quitter l’Allemagne.

Mais combien plus le corps, le régiment, dans cette cruelle dispersion, qui rompit tout à coup les vieilles habitudes et tant de souvenirs! Si la rapacité, l’ambition occupaient l’esprit des généraux, il n’en pouvait être de même du soldat, qui, sans autre perspective que la vie de chaque jour, n’avait nul autre lien qu’avec ses camarades ou avec la famille de son hôte.

La camaraderie militaire, regardée et par l’ancienne monarchie et par la république comme un excellent principe de cohésion, mettait aux mêmes régiments les Flamands avec les Flamands, Bretons avec Bretons, et Basques avec Basques, etc. Hoche, Ney et autres généraux tenaient fort à ce système, mais non pas Bonaparte, élevé aux écoles aristocratiques, et qui, loin de favoriser les amitiés militaires, trouvait plaisir, au contraire, et un profit politique à attiser les jalousies, les rivalités de ses principaux lieutenants.

Habitué à voir les hommes comme de purs instruments, il oublia que les armées d’Italie, d’Égypte avaient dû leurs grands succès à leur forte cohésion. La grande armée, déjà moins identique, était dans les crises, comme un vaste instrument où, avec des sons différents, règne même harmonie.

Le jour où, avant Austerlitz, traversant une forêt, elle se couronna elle-même de branchages, et d’un même mouvement, se prophétisa la victoire, ce jour dut revenir au souvenir de Napoléon au milieu de ses revers, quand l’armée, toujours vaillante, mais scindée, brisée, se trouva en face de peuples qui apportaient au combat une même âme.

En repassant le Rhin, se faisait le divorce. Ceux qu’on envoyait en Espagne étaient désespérés. Les jeunes qui restaient en Allemagne se sentaient orphelins lorsqu’on les séparait de ces vieilles moustaches qui les avaient conduits et instruits jusque-là. Bonaparte prit cent mille hommes pour recommencer la guerre en Espagne.

Les fêtes que l’Empereur fit donner sur la route à ceux qui allaient aux Pyrénées, les dîners, les spectacles les firent rire et pleurer. C’était comme un appareil des joies des funérailles. Il avait ordonné que _l’on fît des chansons_, «trois sortes de chansons». Mais pas une ne fut chantée.

La porte de l’Espagne, et la lisière du pays basque, n’attriste pas les yeux. Ces sommets fantastiques promettent mille surprises, mille aventures bizarres. Napoléon, amenant là des masses énormes de troupes, les avait d’abord largement approvisionnées. Cela cessa tout d’un coup. Il voulait pressurer l’Espagne. Mais l’Espagne fondit devant lui, et il ne pressura que le désert.

Il écarta sans peine les masses qui, dans leur sot orgueil de Baylen, osaient s’avancer contre lui. Cette confiance l’irrita fort, et il ne songea qu’à _faire des exemples_, lança cruellement et ensauvagea le soldat. Il y parut au sac de Burgos. Le roi Joseph, qui y était, fut indigné de voir, la nuit, les feux de bivouacs entretenus par des meubles précieux, des instruments de musique, etc. Il en avertit en vain l’empereur[104].

[104] Miot, t. III, p. 119.

Ce qui assombrissait fort celui-ci, c’est que l’armée était triste visiblement, s’avançait à regret. Les vastes plaines sèches de la Vieille-Castille, leur sable salé remplirent de mélancolie les plus fermes cœurs, et du plus triste augure.

Entre la Vieille et la Nouvelle-Castille règne une chaîne assez élevée qu’on appelle Guadarrama. Rien de plus morne que ce paysage et les lieux peu éloignés où les rois ont bâti leur fastueuse sépulture, leur palais funèbre de l’Escurial. Au sommet de la montagne, un pas étroit sépare les deux versants du Duero, du Tage. Les Espagnols avaient garni ce défilé, qu’on nomme Somo-Sierra, d’une batterie qui gardait les étages de la montagne. Napoléon arriva au pied avec sa garde, et fut frappé de l’aspect morne que présentaient ses vieux soldats, d’une bravoure si éprouvée.

Il jugea parfaitement qu’une attaque régulière, un assaut pourrait être assez sanglant, et pensa à emporter la position par une charge vive de cavalerie. Quelqu’un lui dit que la veille étaient arrivés des jeunes gens de Varsovie. Ces enfants étaient si novices qu’on ne leur avait pas encore confié de chevaux ni de fusils. Ils faisaient leurs exercices à pied, avec des fusils de bois. Napoléon les vit, les trouva pleins d’ardeur, d’impatience, et leur dit un mot qui les ravit: «Qu’ils auraient l’honneur de passer le défilé, avant la garde impériale.»

Elle venait pour les soutenir, conduits par le vaillant Montbrun. J’ai vu (vers 1850) le lieutenant qui, bien jeune alors, en 1808, les avait conduits et avait passé le premier. «Ce fut comme une féerie, dit-il. Après quelques décharges, les Espagnols laissèrent tout. La montagne fut déserte. Parvenu en haut, je me retournai, je dis au seul de mes camarades qui me suivait: «Et les autres?--Ils sont restés sur le chemin.»

Le pis, c’est que Napoléon, qui arrivait d’Erfurth, et craignait de mécontenter Alexandre, n’avoua pas le rôle qu’avaient eu les Polonais dans cette affaire. Il en fit honneur à un nom agréable en Russie (dès le temps de Catherine), au jeune Ségur. C’est celui qui épousa plus tard la fille de Rostopchine.

Nulle réclamation de ceux qui avaient réellement franchi le passage n’influa sur lui. Ségur resta dans le bulletin[105].

[105] Le vieux Polonais s’en étonnait; il en voulait à M. Thiers qui, malgré ses plaintes, a toujours suivi le bulletin. Mais que devint ce vieillard, toujours fanatique de Napoléon, lorsqu’arrivé ici, il lut, dans la _Correspondance_ même, une lettre de son empereur où il disait sans détour: «Ne parlons pas des Polonais, je vous prie, jamais, quoi qu’il arrive, ne parlons pas des Polonais!»

Une fort belle gravure polonaise montre sous la redingote grise cet homme ou ce fantôme qui, sans donner un regard aux corps sanglants des jeunes vainqueurs de Somo-Sierra, franchit le défilé, va tomber sur Madrid. Dans quel état d’orgueil, de fureur insensée? C’est aux _aliénistes_ à le décrire.

Ce qu’ils appellent la _monomanie lucide_ dépasse quelquefois la folie. Car elle ne présente pas simplement de vains rêves, comme la belle et noble folie de don Quichotte, mais une disposition où le malade, comme enragé envers lui-même, triomphe outrageusement à se blesser, se déchirer, et faire tout ce qui peut le perdre.

Dès qu’il entre en Espagne, devant les premiers Espagnols qu’il rencontre, il se livre à un furieux bavardage[106]. Il les injurie, les provoque, c’est-à-dire les excite à se défendre: «J’arrive avec les soldats d’Austerlitz. Qui les arrêtera? Ce ne sont pas vos mauvaises troupes qui ne savent pas se battre. J’ai sur l’Espagne les droits du conquérant. Comme je ne puis plus me fier à la nation, je prendrai mes sûretés, je l’assujettirai à un gouvernement militaire.»

[106] Moitié français et moitié italien. Voy. Miot.

Plus il entre, plus il gâte tout. Sans lui, les circonstances favorisaient Joseph: la défiance des Espagnols pour les Anglais, la crainte qu’ils ne prissent Cadix et ne voulussent enlever à l’Espagne son grand empire américain. L’Anglais Moore, délaissé par eux, et suivi de très près par Soult, périt dans sa retraite, et ses troupes furent heureuses de se rembarquer à la Corogne. Un parti peu nombreux, mais composé de gens fort éclairés, comme l’ancien ministre Urquijo, avait parfaitement deviné que Ferdinand serait un monstre, et restait fidèle à Joseph. Les grandes villes commerçantes de l’Andalousie lui étaient favorables et l’accueillirent. A toute place, il nommait des Espagnols, tâchait de leur faire croire qu’il leur appartenait entièrement[107].

[107] J’ai vu avec étonnement des Espagnols, comme le vieux curé de Burgos, le vénérable M. Vélasco, tellement imbu de nos idées de bienfaisance humanitaire, que j’aurais dit (comme Rousseau dans les _Confessions_) qu’ils étaient les plus nobles cœurs d’hommes que nature ait produits.

Napoléon arrive à Madrid, et, sottement, décourage les josephinos. Il dit tout ce qui peut nuire à son frère. Il en parle comme d’un souverain déjà détrôné, _qu’il pourrait bien replacer_ sur le trône, si les Espagnols étaient sages. «Convention et constitution, tout est aboli. Il ne reste que le droit de conquête.»

Il ne punira que dix hommes, épargnera les ordres religieux. Il n’abolira que l’inquisition.

L’inquisition, dès ce moment, est popularisée. L’Espagne ne peut s’en passer. Si bien que la junte révolutionnaire la rétablit pour plaire au peuple.

Pendant que Napoléon et l’Espagne s’injurient, voici une petite nouvelle. Bonaparte, à Valladolid, apprend que l’Allemagne est en feu, et lui échappe. Une lettre du roi de Bavière lui apporte ce terrible coup.