Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 16
Bonaparte en plusieurs choses, touchait à l’encensoir. Il avait sécularisé les évêques Électeurs du Rhin. En Italie, il créait des chapitres nouveaux, des séminaires, réunissait plusieurs couvents en un. Il avait affecté d’annoncer l’Université impériale comme une sorte de pouvoir spirituel destiné _à indiquer le bien et signaler le mal_. Haute fonction qui la constituait une sorte de sacerdoce, dont le chef (le mondain Fontanes) eut le titre antique et vénérable de _grand maître_. Du reste, le pouvoir moral, attribué à l’Université, lui est donné précisément au moment où Napoléon croit que la papauté va bientôt finir (25 janvier et 17 mars 1808).
Pour juger équitablement les rapports de Bonaparte envers le Pape, il faut se rappeler que, depuis un siècle que le cardinal d’York et les Stuarts s’étaient réfugiés à Rome, c’était une ville jacobite et anglaise. La petite cour du Prétendant, augmentée des brigands de Naples, et des furieux émissaires de Caroline, serrait de près le Pape et le faisait agir.
Au moment de Tilsitt, dans la stupeur d’un événement si grand, si imprévu, il avait écrit à Bonaparte une lettre d’une douceur angélique où il l’invitait à venir à Rome loger chez lui au Vatican.
Mais aucun moyen de s’entendre. On rompit pour deux articles que Bonaparte ne demandait plus.
Il y eut dans tout cela d’infinies variations. Pie VII avait dit lui-même d’après ses conseillers: «Une persécution est nécessaire à l’Église. S’il prend Rome, nous nous réfugierons aux catacombes.»
La fin de cette année, 1807, est prodigieusement trouble, pleine d’embûches et de coups fourrés. Les Anglais inquiets de Tilsitt dont on leur cachait les secrètes conditions, en prirent occasion pour tomber encore une fois sur Copenhague, que Bonaparte, disaient-ils, voulait prendre. Ils la prirent eux-mêmes (7 septembre), enlevèrent ses vaisseaux et toute l’artillerie de sa côte, 3 500 canons.
Par représailles, Bonaparte s’empara des deux villes qu’il considérait, non sans cause, comme villes anglaises: Lisbonne et Rome.
Lisbonne et le Portugal depuis 1701 étaient un entrepôt du commerce des Anglais, et Rome un des grands centres de leur diplomatie européenne.
Au mois de janvier 1808, Napoléon écrit: «Si les Français qui entrent à Rome, s’entendent tout doucement avec les Romains, la papauté aura cessé d’exister sans qu’on s’en aperçoive.»
Mais n’était-il pas vraisemblable que les nations fortement catholiques, l’Espagne, le Portugal prendraient parti.
Malgré les ménagements de l’empereur, l’occupation de Rome retentit à grand bruit. La nuit même on cassa les Madones en disant que c’était l’œuvre des Français. Le pape annonça à tous les ministres qui étaient à Rome, ce qu’il appelait sa captivité, disant: «Je suis comme prisonnier.» Bientôt, en effet, le temporel lui sera enlevé, les États romains formeront deux départements de la France; Pie VII sera interné, et le vrai pape sera l’empereur.
CHAPITRE II
LA TRAHISON D’ESPAGNE (1808)
Il faut le redire, le procédé invariable de Napoléon fut la surprise. On l’a remarqué pour la politique. Et dans son art propre, la guerre, il se répéta constamment sous ce rapport. Des écrivains militaires, le colonel Lecomte (de Lausanne), et autres, l’ont remarqué dans leurs ouvrages fort utiles à consulter.
D’où vint cette tendance? Était-ce le sang corse, la prédisposition de cette race, ou l’exemple des fameux condottieri Italiens qu’il avait certainement étudiés, dans sa jeunesse avec l’histoire de Gênes?
Quoiqu’il en soit, Napoléon se répéta, avec une uniformité intolérable. Après la surprise de Lisbonne (novembre 1807), vint celle de Rome (mars, avril), enfin celle d’Espagne (avril-mai 1808).
Quelque habitués que les nôtres fussent à l’obéissance militaire, Lannes trouva ignoble l’affaire du Portugal, et sut s’en dispenser. Junot qu’on en chargea, n’arriva juste à temps que pour avoir l’aspect ridicule du chien qui happe l’air, lorsque le lièvre échappe. Il tira le canon sur la flotte déjà loin qui portait au Brésil tous les trésors et toute l’élite du pays. Cela fit une légende. On mit devant l’Europe le tableau héroïque d’un peuple qui préférait à tout la liberté, qui pour fuir le tyran, laissait là ses tombeaux, ses temples, tous ses souvenirs.
Légende digne du Camoëns. On respirait à peine, que le maladroit Bonaparte en suscita une plus forte, plus odieuse encore. Celle de la surprise de Rome, du pontife vénérable, captif, sans refuge que les catacombes, comme il le dit lui-même. Toutes les femmes en pleurèrent en Europe, et tout homme s’en indigna. Le sang coula bientôt.
En troisième lieu, éclata la surprise d’Espagne, si laide et d’apparence si hideuse. Lui-même en détourna les yeux, laissa la chose à Savary, habitué depuis la mort d’Enghien aux hautes œuvres. Pendant deux mois, Napoléon à Milan fit le sourd et l’aveugle, ne reçut point de lettre, ou n’y répondit pas, voulant ne rien savoir qu’après la chose faite.
Détestable comédie italienne, mauvais imbroglio où il faisait servir la petite affaire du Portugal à l’entreprise gigantesque d’escamoter et d’avaler les douze royaumes de l’Espagne et son empire américain. Junot, en allant à Lisbonne, d’après le traité conclu avec l’Espagne, devait préparer la voie à l’invasion de l’Espagne, à la surprise de ses places fortes.
M. de Talleyrand n’avait pas déconseillé cette perfidie. Mais avant l’exécution, il se mit à l’écart, se retira à temps. Napoléon, à force d’être approuvé sur tout, avait perdu le sens de ce qu’on peut oser sans choquer trop le grand public.
Il est juste de dire que depuis dix ans on voyait l’Espagne si peu gouvernée, disons le mot, abandonnée sous le prince de la Paix, Godoï, triste favori, du roi et de la reine, que des deux côtés on cherchait des moyens de la prendre. M. Pitt rêvait ses colonies, et vers 1802, les Anglais à qui la mort de Paul semblait ouvrir si bien la Russie, par un moyen plus doux, un mariage, crurent mettre la main sur l’Espagne.
Caroline de Naples, conseillée par Emma Nelson, maria sa fille à Ferdinand, l’héritier de l’empire espagnol. Cette Antonia, possédée du génie de sa mère, mourut bientôt. Mais en quatre ans, elle fit de Ferdinand un monstre d’ambition, ennemi de son père et surtout de sa mère, à cause du favori, le prince de la Paix.
Elle avait travaillé contre Napoléon. A sa mort, les conseillers de Ferdinand le tournèrent pour Napoléon. Godoï était fort incertain lui-même. A la veille d’Iéna, croyant l’empereur déjà vaincu, il avait fait un manifeste pour l’Angleterre et la Russie; puis, après la bataille, un traité pour l’envahissement du Portugal que l’Espagne et Bonaparte auraient partagé.
Ce fut dans ce mois même (octobre 1807) que Ferdinand dans sa haine contre le favori et contre sa mère qui le soutenait, semble avoir conspiré pour renouveler à Madrid la tragédie de Pétersbourg et remplacer son père, comme Alexandre remplaça Paul. On a nié sans aucune preuve; beaucoup de vraisemblances portent à croire à ce projet parricide. Jamais d’ailleurs la nature n’exprima le crime plus atrocement que sur la figure de Ferdinand. Jeune, il avait déjà les traits d’un vieux damné.
Donc, ce bon fils, craignant d’être gagné de vitesse près de Napoléon par le prince de la Paix, fait le pas décisif de dénoncer son père à l’empereur. L’ambassadeur de France l’encourageait à accuser, à écrire qu’on l’opprimait, à implorer la protection de l’étranger et l’honneur de s’allier à la famille impériale.
Ce n’est pas tout. En surprenant cette lettre (28 octobre 1807), on trouve une chose plus sinistre encore; un décret du futur roi d’Espagne, avec la date en blanc, qui donnait à un de ses favoris le commandement de la province de Madrid, _après la mort du roi_ son père.
Le roi fut consterné de cette découverte. Dans son effroi, il sollicita l’appui de Napoléon qui, en retour de cette confiance, hâta, précipita l’envoi des troupes sur la frontière d’Espagne.
Napoléon voyait tout lui sourire. Non seulement il était pris pour arbitre dans cette querelle de famille, mais la nation elle-même était pour lui. A ce peuple imaginatif et fort épris de ses grands coups d’épée, il apparaissait comme un Cid. Ses soldats étaient admirés, bien reçus. L’Église même, ne sachant pas encore sa guerre avec le pape, qui n’éclata qu’en avril, l’Église le voyait comme restaurateur de la religion en France, et elle venait à lui.
Que voulait-il? Le savait-il lui-même? Plus tard, il s’est vanté de n’avoir eu qu’une seule idée: _Régénérer l’Espagne_. Mais comment? Par vingt projets qui se croisaient les uns les autres.
La situation qui devint bientôt sanglante, funèbre, était dans son principe, étrangement folle, un véritable carnaval.
Napoléon avait dans la main je ne sais combien de rois d’Espagne.
D’abord le vieux Charles IV qui se serait sauvé en Amérique s’il l’avait pu. Il abdiqua par peur, puis révoqua son abdication, se sauva chez Napoléon, c’est-à-dire dans le danger même.
2º Ferdinand que l’Espagne adorait, malgré sa figure atroce, se laissa mener aussi dans les pattes de l’araignée.
Enfin, Murat, qui sur quelques paroles obscures de Napoléon, avait conçu l’espoir d’avoir ce grand empire.
Pendant ce temps, Bonaparte offrait secrètement l’Espagne à son frère Louis, qui eut le bon sens de refuser. Joseph en aurait fait autant, s’il avait pu. Mais il ne lui en laissa pas le temps. On le fit venir, et on le fit roi d’Espagne, bon gré, mal gré.
On verra la longue souffrance de Joseph, martyr d’une couronne qu’il n’eut vraiment jamais. Un jour, les Anglais, sous le nom de Ferdinand, prenaient l’Ouest ou le Midi. Un autre jour, l’intrigant Soult se constituait à peu près roi de l’Andalousie. Mais le plus fort c’est que Napoléon regrettait d’avoir donné l’Espagne et de toute manière voulait la reprendre.
* * * * *
Le plus horrible de la comédie, fut la manière dont Savary, le menteur effronté, moitié par espoir et promesse, moitié par peur, force et nécessité, enlevant Ferdinand, le pousse à la frontière, malgré le peuple qui voudrait l’arrêter; puis, le tour joué, et le gibier rendu jusqu’à Bayonne, il lève le masque impudemment, et dit à Ferdinand le lendemain: «La maison de Bourbon a cessé de régner en Espagne.»
L’Europe entière frissonna de la scène qui suivit. Rien au théâtre antique, rien depuis les Atrides, n’avait eu un aspect plus maudit et plus exécrable que cette mère qui voyant le misérable Ferdinand tout pâle, lui dit pour l’accabler: «Tu naquis d’une faute, tu n’es que le fils de ma honte, non l’héritier d’Espagne.» Tout cela devant son mari, Charles IV, qui, brandissant sa canne, couvrant le bâtard d’anathèmes, lui fait restituer le royaume pour le céder à l’empereur[97].
[97] Bonaparte le confina au château de Compiègne.
Celui-ci n’était pas content de Ferdinand qu’il appelait _un sournois_. Il avait pour lui le souvenir d’Enghien, des fossés de Vincennes. Bonaparte lui dit et redit qu’il le ferait fusiller comme émigré.
L’ayant ainsi aplati par la peur, il le confia à la garde de Talleyrand, le chargea de l’amuser par quelque jolie femme. Et enfin il le fit descendre dans la boue, au point que Ferdinand, de sa captivité de Valençay écrivit une lettre de félicitations à Joseph, le nouveau roi d’Espagne.
* * * * *
Ces tragédies atroces s’étaient passées, sans témoins, croyait-on, au château de Marrac, près Bayonne.
Mais l’Espagne était là, avait tout entendu.
Je m’explique. Une Junte s’était faite pour gouverner dans l’absence de Ferdinand. Mais prévoyant qu’elle ne serait pas en sûreté à Madrid, elle avait réglé que l’Assemblée pourrait se réunir à Saragosse, au centre de l’Aragon, province renommée pour ses résistances. Napoléon convoquant à Bayonne une prétendue représentation de l’Espagne, Saragosse saisit ce prétexte pour s’entendre avec les amis de Ferdinand, et pour députer dans cette ville un gentilhomme aragonais fort énergique, le jeune Palafox, qui s’informa, et sut l’affreux détail. Il le rapporta en Espagne, avec l’exécration de Napoléon.
L’avis de Palafox était que si Ferdinand restait prisonnier, il faudrait appeler à la couronne le grand général de l’Autriche, l’archiduc Charles qui était un peu parent de la maison d’Espagne. Ce prince, depuis 1806, travaillait à reconstituer l’armée autrichienne. L’appeler, c’était associer contre Napoléon les résistances allemande et espagnole.
CHAPITRE III
LE SOULÈVEMENT DE L’ESPAGNE (MAI 1808)
Ce fut Napoléon même qui libéra l’Espagne, donna le signal à son affranchissement par le soulèvement et le massacre de Madrid.
Il a dit et souvent répété dans ses lettres que pour fonder une domination nouvelle, il n’y avait rien de meilleur qu’une émeute fortement réprimée. Le 13 vendémiaire, la révolte du Caire l’avaient ancré dans cette opinion.
Le départ de deux princes de la maison royale qui étaient restés fut l’occasion du soulèvement de Madrid. Mais, même sans cette cause, il eût pu avoir lieu. Outre l’irritation, la surprise de l’étonnante perfidie de Napoléon, le peuple de Madrid devait regarder comme la dernière insulte qu’on lui eût donné pour chef un baladin. Tel paraissait Murat avec tous ses costumes de fantaisie; ses habits rose ou vert-pomme, ses riches fourrures en plein été, tout en lui paraissait absurde. Alexandre avait été choqué de voir près de l’empereur ce comédien. Au milieu du peuple espagnol, toujours en noir, cela paraissait davantage. Ajoutez la variété singulière des costumes de son escorte, des lanciers, des mameluks, figures étranges, et si nouvelles dans les rues de Madrid.
Au moment où les princes espagnols quittaient le palais malgré eux, l’un d’eux pleura, refusa de partir. Cela émut le peuple amassé sur la place; il faillit tuer un aide de camp qui pressait le départ. On s’attendait à cette explosion. Murat avait pris ses mesures, il disposait d’une armée. La petite garnison espagnole ne parut pas, sauf une compagnie d’artillerie, dont les officiers se firent tuer. Cependant la cavalerie, les lanciers, les mameluks poursuivaient les fuyards jusque dans leurs maisons. 800 Espagnols, 400 Français, tel paraît avoir été le chiffre des morts.
Le pis, c’est que Murat après avoir accordé amnistie à ceux qui rentreraient chez eux, s’en repentit le lendemain, crut que la chose était insuffisante, et fit prendre et fusiller encore une centaine de ceux qui s’étaient retirés paisiblement.
Murat, de sa nature, n’était pas sanguinaire. Mais ce trône d’Espagne, qu’il croyait toucher de la main, le changea, l’endurcit, et, comme le dit très bien M. Lanfrey, «il se montra là vraiment Roi».
Le jour même de ces fusillades, Napoléon lui mandait de Bayonne: «Qu’il ne serait point roi d’Espagne, mais Joseph.»
N’importe. Ses exécutions furent fort appréciées de Napoléon, qui écrivait: «Le plus gros de la besogne est fait. La leçon de Madrid va décider les choses, tout sera bientôt terminé.»
Ceci dans le courant de mai. Mais dès le 9, l’insurrection de l’Espagne avait commencé. Les Asturies, la plus petite des provinces, cet antique berceau de Pélage, se révolta, et le 24, déclara magnanimement la guerre au maître de l’Europe.
Même grandeur à Londres, où ils dirent qu’ils se suffiraient à eux-mêmes, qu’ils ne demandaient à l’Angleterre qu’un appui moral.
Il faut lire dans Torreno (et non ailleurs) le superbe tableau de ce grand phénomène, l’étonnante unanimité de tant d’insurrections si parfaitement concordantes entre des provinces si dissemblables de race et de génie. Tout prit feu en un seul moment. La première explosion avait eu lieu aux montagnes de l’Ouest. La seconde eut lieu, sur-le-champ, à l’Est, au port de Carthagène. Elle retint la flotte espagnole, qu’on eût envoyée à Toulon.
Seulement je remarque que dans son beau récit, très long, Torreno ne nous peint que l’explosion patriotique, non celle du fanatisme religieux, avouant lui-même expressément qu’il a tenu à démentir Napoléon, selon lequel le soulèvement n’aurait été qu’une révolution religieuse attisée par les moines.
Cependant, même sans être de l’avis de Bonaparte, il est bien difficile de croire que la nouvelle de la captivité du Pape à Rome, nouvelle répandue alors par toute l’Europe depuis le mois d’avril 1808, n’ait pas eu quelque influence en Espagne, et qu’un massacre fait en partie par nos mameluks n’ait pas confirmé le peuple dans l’idée que nous étions des païens et des Sarrasins.
Je sais bien que d’abord Napoléon et Joseph eurent grand soin de tranquilliser l’Église, de flatter l’inquisition, le haut clergé, qui venaient à eux.
Mais dans Torreno même, la terrible histoire de Valence montre assez les fermentations diverses qui s’agitaient dans le clergé.
Cette ville, renommée par son climat si doux et par ses aimables cultures, fut le théâtre d’un massacre populaire ecclésiastique qu’on put appeler le 2 Septembre d’Espagne.
Ce récit confond nos idées, en ce qu’on voit que le prêtre patriote était un moine, un Franciscain nommé Ricci. Et le prêtre papiste et massacreur était un honorable chanoine de la grande église de Madrid; il s’appelait Calvo.
Le Franciscain avait fait la révolution à Valence et l’avait maintenue pure, lorsqu’arriva de Madrid le chanoine papiste qui trouve la place prise par le Franciscain. Le haut dignitaire de Madrid avait longtemps fait effort pour amener au parti romain et jésuitique ce moine éloquent, populaire; il n’y était pas parvenu, et il lui en voulait à mort.
Les commerçants français en vins, en soie, étaient fort nombreux à Valence. Calvo imagina que si on pouvait amener le peuple à les massacrer, on pourrait par la même occasion assassiner Ricci.
Cela semblait assez facile. La populace de Valence n’y voyait qu’une juste représaille du grand massacre de Murat à Madrid. Un peu plus de 300 Français s’étaient réfugiés dans la citadelle. Calvo va les trouver, les voit épouvantés des cris du peuple, et leur promet de les protéger. Cette promesse les tire de leur asile, et aux portes ils sont massacrés.
Il y eut là une scène qui dépasse la Saint-Barthélemy elle-même. Des gens humains, pour les sauver, avaient apporté des reliques révérées à Valence. Les dévots massacreurs furent émus, et dès lors ne tuèrent plus sans avoir vu leurs victimes confessées. On devine la scène, l’exécrable mélange des admonitions charitables et des absolutions à des gens qui râlaient sous le poignard. Calvo espérait bien que Ricci, réclamant pour les victimes, périrait lui-même. En effet, le lendemain, comme Ricci dénonçait aux magistrats les forfaits de la nuit, voilà les gens de Calvo qui amènent encore huit Français dans la salle, et les tuent aux pieds même des juges.
Ceux-ci, exaspérés, parvinrent à arrêter enfin ce terrible chanoine, et le 3 juillet, à minuit, ils l’étranglèrent dans la prison. Superbe coup d’audace qui glaça de peur les meurtriers. On profita de leur effroi, dit Torreno, et en deux mois, 200 (?) furent étranglés.
On entrevoit par ce récit que les passions ultra-montaines se mêlaient fort aux passions politiques, quelque soin que le narrateur mette à les séparer[98].
[98] M. Hubbard, qui a vécu longtemps en Espagne et connaît ce pays, a bien marqué la part que les dernières classes du peuple eurent aux scènes violentes du soulèvement. A Valence, un vendeur d’allumettes fut un des principaux acteurs; A la Corogne, un rempailleur de chaises. Mais ce qui frappe le plus dans le récit d’Hubbard, c’est son excellente remarque que, dans un pays si mal administré, les contrebandiers et les brigands étant, dans tous les temps, comme une classe, une profession presque avouée, l’élan général vers la vie libre et irrégulière de la guerre de l’indépendance fut une chose peu surprenante, une émancipation des ennuis de la vie sédentaire, dont les jeunes gens s’empressèrent de profiter. L’insurrection semblait le retour à la vie naturelle de l’Espagne.
Nombre de Valençais coururent à Saragosse, comme on faisait alors de toutes les villes d’Espagne. Ainsi se créa un centre de résistance qui, par deux fois, arrêta l’ennemi.
L’Europe regarda, admira, prit courage. La double résistance quelque hétérogène qu’elle fût, libérale et papiste, soufflée des moines, assistée des Anglais, fut d’un encouragement universel. L’Autriche s’éveilla et obligea Napoléon à diviser ses forces, à partager son effort.
CHAPITRE IV
L’EXPIATION.--REVERS DE NAPOLÉON A BAYLEN ET CINTRA (1808)
L’illustre général Foy, orateur et historien, a lui-même jugé sévèrement son Histoire si brillante, en ne l’achevant pas. Défenseur de l’armée devant le parti qui était revenu triomphant avec l’ennemi, il lui fallait un grand courage, une ferme vertu pour ne pas tomber dans l’excès d’indulgence envers ses camarades.
Généralement il ne cache rien. Il met dans tout son jour _la trahison d’Espagne_, n’essaye point de la justifier. Mais s’il avoue l’odieux, l’impudeur des moyens, il relève fort Napoléon par la singulière prévoyance qu’il lui attribue. Il croit à l’étrange lettre qu’il écrivit plus tard pour montrer que d’avance il avait tout vu; pièce bizarre et arrangée longtemps après, comme l’a très bien démontré M. Lanfrey[99].
[99] Foy, t. II, p. 140.
Foy insiste de même sur la grandeur des vues de l’empereur et l’utilité de cette conquête pour la France. Conquête d’autant plus désirable, que l’Espagne, étant presque une île défendue par la mer, il pouvait un jour exercer sur le Nord une pression terrible. D’ailleurs, ajoute-t-il, Bonaparte ayant échoué en Égypte, avait conçu le projet gigantesque de prendre la Méditerranée à revers par l’Espagne, les pays barbaresques. Donc, il fallait avoir l’Espagne avant tout.
Mais, en même temps, Foy avoue que les moyens employés étaient loin de répondre à la grandeur de tels projets. Les corps envoyés d’abord n’étaient que le rebut de l’armée, ou bien des enfants, de jeunes conscrits. L’entreprise paraissait facile. Le peu d’obstacles qu’avait trouvés Ouvrard dans ses projets hardis sur les biens ecclésiastiques donnait l’idée d’un peuple indifférent à tout, refroidi, aplati.
Napoléon écrit à Sainte-Hélène que son projet n’était que de régénérer l’Espagne. Mais ses actes et ses lettres de 1808 disent parfaitement le contraire.
Joseph, sans qualités brillantes, ne déplut pas aux Espagnols. Ses ministres étaient la plupart gens de mérite. Mais la Constitution qu’on bâcla à Bayonne n’était qu’un jeu, qu’une dérision, comme le montre Torreno.
On voit très bien d’ailleurs, par les lettres que Napoléon écrivait à son ministre de la marine et à ses généraux, qu’il ne voulait qu’abuser de l’Espagne, en faire un instrument de guerre.
Rien n’éclaira mieux ce malheureux pays, que le sort misérable des corps espagnols envoyés par Napoléon aux bords de la Baltique. Aux récits légendaires de cet enfer du Nord s’ajoutaient les histoires de la conscription qui emmènerait, disait-on, les jeunes gens garrottés. Bonaparte était si peu informé, qu’il nomma vice-roi du Mexique un général qui déjà était à la tête d’une armée de l’insurrection.
Il n’avait jamais vu l’Espagne que de Bayonne, et n’avait pu se rendre bien compte de la topographie du pays qu’il voulait conquérir. Il savait les distances, mais bien peu les routes âpres, souvent fort difficiles, qui séparaient les provinces. Pendant qu’il regardait Madrid, Saragosse et Burgos, où nous remportions la victoire de Rio-Socco (14 juillet) qui ouvrit Madrid au nouveau roi, nos armées recevaient aux confins de l’Andalousie le coup décisif (on peut dire _mortel_) qui, changeant tout à coup l’opinion de l’Europe, commença la grande débâcle.