Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)

Part 15

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Le soir, Napoléon invita à sa table les officiers de l’artillerie, qui l’avaient sauvé. «Quel lugubre repas!» m’a dit l’un des convives. «Pour aller souper chez l’empereur, nous passions entre deux montagnes de corps, de membres mis en pièces, des bras, des têtes, hélas! celles de nos amis. Personne n’avait faim, comme on peut croire. Mais ce qui dégoûta encore plus et mit le comble à la nausée, c’est que chacun, en ouvrant sa serviette, y trouva un billet de banque.»

«Telle était la délicatesse de l’empereur. Il nous payait comptant la mort de nos amis. On répandait que pour la prise de Dantzig, Lefebvre aurait eu un paquet de vingt-cinq millions. Et le soldat disait en voyant ces petits rouleaux: «C’est du chocolat de Dantzig.»

CHAPITRE XIII

FRIEDLAND (JUIN 1807).--DÉCOURAGEMENT D’ALEXANDRE

L’empereur Alexandre disait qu’il était né pour une condition privée. Et, en effet, les grands événements de son règne s’expliquent par sa vie intérieure, les fluctuations de son âme, qui toujours a nagé entre l’amour, le mysticisme.

Ce qui étonne dans cette âme allemande, où tout semblait devoir être nuancé, autant que nuageux, c’est la brusque finale que prennent parfois ses passions. Par exemple cette poésie romanesque, qui, de 1802 à 1807, l’asservit aux intérêts de la Prusse, et que ses jeunes amis (Polonais, Russes) lui reprochent courageusement dans la lettre (déjà citée) de Czartoryski, cette poésie finit tout à coup. On verra que dans son grand accord de Tilsitt avec Napoléon, il accepta, chose choquante, une dépouille de la Prusse.

Et cela, immédiatement après la bataille de Friedland. Étonnant changement moral qui aide à expliquer les événements militaires, étranges, précipités, obscurs.

Le Hanovrien Bénigsen, jalousé et haï des généraux russes, avait certes besoin que le crédit de la reine de Prusse durât encore[87]. Son crédit finissait. C’est ce qui le fit sortir du sage système de temporisation où il comptait d’abord «user, _limer_ Napoléon». Ajoutez que les Russes, dans leur orgueil, leur grand courage qu’ils avaient montré à Eylau, étaient indignés d’être réduits par cet Allemand à une position défensive.

[87] Il avait fait vœu pour elle, pour sa santé, la reine étant malade en ce moment. (Voir Fézensac.)

Et même d’une défense assez malheureuse: ils venaient de perdre Dantzig, et la fin de ce siège donnait trente mille hommes de plus à l’armée de Napoléon. Les soldats russes, ennuyés, découragés et mal nourris, se voyant près de leur frontière, désertaient[88], chose rare, s’abritaient chez les paysans.

[88] Hardenberg, t. IX, p. 416.

Bénigsen, n’ayant plus Dantzig, au défaut de places fortifiées, s’était fait un camp retranché, très fort, à Heilsberg; mais n’avait pu le garnir suffisamment de vivres. Alors, cet homme si prudent, adoptant une méthode tout opposée, fit un coup à la Souvarow, mit les Russes à même de montrer de l’audace.

Les deux armées suivaient en face les bords de deux rivières. Et Napoléon, contre son usage, et sans doute se conformant aux localités difficiles, faisait défiler les différents corps d’armée à d’assez grandes distances. Les Russes en voient défiler un, à peu près seul. Cela leur donne envie; ils croient le prendre, se précipitent. C’était celui de Ney. Cet homme, si bouillant, montra un sang-froid extraordinaire, reçut fermement l’avalanche, fut secouru bientôt. Les Français à leur tour suivirent les Russes, mais furent repoussés avec perte du camp retranché d’Heilsberg.

Le lendemain, c’est Lannes que les Russes entreprennent d’enlever, assez étourdiment, ayant séparé leur armée, dont une moitié avait la rivière dans le dos. L’empereur ne pouvait croire à une telle témérité, nulle retraite que par les ponts de Friedland. Ney est lancé, et quoique la garde russe résiste et l’ébranle un moment, Ney et Dupont s’emparent de Friedland en flammes. Là un _sauve qui peut_ général, un affreux pêle-mêle où nos ennemis s’écrasent en fuyant vers l’unique issue.

En tout vingt mille Russes hors de combat, avec dix mille Français.

Grand revers. Mais je crois qu’Alexandre s’en exagéra la portée. Il fit border maladroitement la rive de son Niémen par ses Tartares, ce qui aurait fait croire que la grande Russie était désarmée, puisqu’on avait recours aux faibles armes, arcs et flèches, de ces barbares.

Il avait montré à Austerlitz la même promptitude à se décourager. Ici, il était plus atteint. Les Anglais refusaient l’argent, et les six cent mille hommes de la milice russe n’avaient pu se lever.

Tous ces malheurs lui venaient de la source indiquée par Czartoryski. Appelé par la Prusse et invoqué par elle comme défenseur et comme arbitre de l’Europe, il s’était laissé entraîner par une influence personnelle, mais toujours avec peu d’efficacité. A Austerlitz, il était venu tard, et avait combattu avant d’être au complet. De même à Iéna, il n’était arrivé au secours de son alliée que fort tard, quand tout était perdu. Et ses deux grandes batailles d’Eylau et de Friedland n’avaient rien réparé; au contraire, elles ouvraient la Pologne.

Irrité contre lui-même et de sa maladresse, il en voulait aussi à l’Angleterre, et même quelque peu à la Prusse, dont les malheurs avaient causé les siens. Enfin, il en était à cet état bizarre où l’on rejette violemment tout ce qui plut jadis, et où l’on aime moins ses amis que ses ennemis.

CHAPITRE XIV

TILSITT.--LE PARTAGE DU MONDE EUROPÉEN (1807)

Les triumvirs de Rome, assemblés dans une île, firent, dit-on, le partage du monde romain. Ce fut chose insensée. Cependant, elle avait ceci de spécieux qu’au moins ils partageaient un monde très connu, fort lumineux alors, qu’ils avaient sous la main.

Au partage de Tilsitt, ce fut tout autre chose: Bonaparte partageait un monde qu’il ne connaissait pas.

Il ne connaissait guère les grosses masses de Russie contre lesquelles bientôt il alla se heurter.

Fort peu la Pologne dont il aurait pu se servir.

Pas davantage la grande Allemagne qu’il écrasait, pressait, jusqu’à la revanche de Leipsick.

Ce qu’il connaissait moins encore, quoi qu’on ait dit, c’était la France même. Il y avait en elle une forte dualité. Pendant qu’une certaine France, toute active qu’il précipitait aux armées, le suivait avec une furie qu’on pouvait croire encore enthousiaste, la grande majorité, la France du travail, le regardait faisant ses grands tours d’acrobate, croyait à chaque année le voir tomber de la corde tendue, et chaque fois disait lassée: «Quoi! ce n’est pas encore fini?»

Que voulait-il au juste? Toute sa vie son rêve avait été la conquête de l’Orient. Il semblait croire que, maître de la Turquie, par la Perse, on arrivait tout droit à l’Inde anglaise. Il ne tenait pas compte de ces espaces énormes. Cependant, à Tilsitt, appréciant mieux la puissance russe, il en fit moins abstraction et proposa un partage de la Turquie. Mais quand il vit le czar y consentir sans peine il comprit qu’il ferait un marché de dupe, et que le partage ne se ferait qu’en apparence, lui si loin et la Russie si près, elle prendrait tout.

Alors, il tourna tout à coup, et avec la facilité de sa grande imagination, il prit l’Espagne en rêve, avec le Portugal, l’Amérique espagnole, les mines du Potose, comme Napoléon III a pris le Mexique.

* * * * *

Alexandre avait demandé un armistice. Napoléon négocia une entrevue.

Il espérait capter le czar, l’amener à tout prix au grand but qui faisait son rêve, sa passion: _l’abandon de l’alliance anglaise_, la fermeture du monde russe au commerce anglais.

Il comptait, à la lettre, envelopper, fasciner Alexandre, exercer sur lui ce prestige qui ne lui avait jamais manqué.

Il avait plusieurs choses qui eussent dû lui faire tort. Il était peu harmonique, dissonant, intempérant en gestes et en paroles, souvent emphatique, souvent trivial, comme l’a dit l’auteur de son meilleur portrait, M. de Pradt qui l’appelle: _Jupiter Scapin_[89].

[89] Madame de Rémusat parle à peu près de même, en faisant son portrait: «Bonaparte manque d’éducation et de formes; il semble qu’il ait été irrévocablement destiné à vivre sous une tente, où tout est égal, ou sur un trône où tout est permis... Les gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de prononcer. Dans sa bouche, j’ai vu l’italien perdre toute sa grâce. Quelle que fût la langue qu’il parlât, elle paraissait toujours ne lui être pas familière; il semblait avoir besoin de la force pour exprimer sa pensée...» Mém., t. I, p. 104.

Et en effet, celui qui eût eu le sang-froid de l’examiner bien, sans penser à sa renommée, eût surpris par moments des tons faux, criards et vulgaires, qu’on ne trouve que dans les piètres comédiens.

Néanmoins, il avait conservé encore en 1807 ce caractère, ce don qui avait tant fait pour sa fortune, le _mordant_ méridional.

Mais cette faculté lui était-elle propre plus qu’à d’autres méridionaux?

Masséna, son égal pour les dons militaires, s’était de bonne heure assimilé à la France jacobine, et paraissait un rustre. Le béarnais, Bernadotte, était et paraissait trop un homme fin. Bonaparte eut une chose qui d’abord l’embarrassa fort; il parlait au plus mal le Français, même l’Italien[90]. C’est ce qui fit croire d’abord à Barras, à Carnot, qu’il pourrait aller bien loin, et engagea à le favoriser. Il garda très longtemps ce bégayage.

[90] Ici, je ne puis m’empêcher de noter une observation juste et ingénieuse d’Alfred Michiels. C’est que le langage qui est pour nous une lumière, emprunte une certaine puissance du clair-obscur. Nous sommes bien plus sensible à une langue que nous ne savons qu’à moitié. Si nous la savons tout à fait, le charme, en partie, disparaît. L’étranger qui s’efforce à parler notre langue, trouve souvent, par impuissance même, des formes qui plaisent par le neuf et l’étrangeté. C’est ce qui arriva à Bonaparte, et même assez tard lui donna une originalité trompeuse, l’apparence d’un homme prime-sautier, de franchise énergique.

En 1807 il avait conservé peu de signes de son origine italienne. Guéri de la maladie de peau qu’il avait eue longtemps, il devenait gras, un peu blanc, prenait un visage plus français. Mais il avait déjà perdu de sa flamme primitive, «_de l’âcreté du sang_ qui, disait-il, fait gagner les batailles». Il commençait, à vrai dire, «sa descente».

A juger ses batailles d’Eylau et de Friedland, quoique la dernière fût une grande victoire, on peut dire qu’il baissait.

Soit négligence, soit orgueil, il n’y montra pas beaucoup de prévoyance. Et, s’il finit par vaincre ce fut en se corrigeant, et après coup.

Il le disait lui-même: «Je suis âgé. Alexandre qui est plus jeune profitera.»

Ce qui restait très fort en lui malheureusement, ce n’était plus son positif admirable, l’attention sérieuse à tout détail, dont il avait fait preuve dans ses guerres d’Italie. C’était une imagination de plus en plus exagérée et fausse, qui devait à la fin l’entraîner, le précipiter.

Cette imagination lui fit prendre pour l’entrevue des précautions qu’on trouva excessives. Il ne s’y hasarda que sur un radeau parfaitement découvert, au milieu du fleuve, entre les deux armées.

Il n’osa pas manger chez Alexandre; une fois, il demanda du thé seulement, mais n’en but pas. Alexandre ne se fâcha point de cette prudence, et mangea plusieurs fois chez Napoléon.

Celui-ci se souvenait de la mort de Paul, voyant à côté d’Alexandre, Bénigsen, celui qui selon le récit prussien, les engagea à persévérer et à achever leur victime.

Certainement Alexandre n’eût pas ordonné un crime. Mais si quelqu’un de ces serviteurs si zélés, eût immolé Napoléon, comme Paul, Alexandre eût été indigné, eût pleuré sans doute, mais reconnu le doigt de Dieu, la vengeance du duc d’Enghien.

Tels sont en effet les mystiques. Sa mère et lui se résignèrent en pleurant à un fait, regrettable sans doute, mais qui les mettait sur le trône.

Revenons à Tilsitt:

Napoléon fit crier aux nôtres: «Vive le Czar!» Et frappé de l’extérieur charmant d’Alexandre, s’écria: «Apollon!»

Il croyait d’autant plus que cette belle et féminine figure serait aisément fascinée, opposerait peu de résistances à ses projets.

Alexandre débuta par le mot qu’il savait être le plus agréable: «Je hais les Anglais tout autant que vous.»

«Si cela est, la paix est faite», répliqua Napoléon.

Dès lors, l’effusion d’une si nouvelle amitié, n’a plus de bornes.--Et c’est le vainqueur qui offre tout.

D’abord, plus de Pologne, sauf le tout petit duché de Varsovie, enlevé à la Prusse, pour le donner à un Allemand, le roi de Saxe.

Alexandre se laisse donner par cet ami nouveau, si généreux, la plus précieuse dépouille de son alliée la Suède: la Finlande, tant convoitée de la Russie, depuis Pierre le Grand, comme la possession la plus désirable et nécessaire même, pour abriter Saint-Pétersbourg. La Finlande, ce roc, ce granit qui vaut un diamant, Alexandre la laisse enlever à son ami, et la prend pour lui-même, de la main de son ennemi.

Napoléon, de plus, lui abandonne ses amis d’Orient. Il ne défendra pas la Perse qu’il vient de soulever, ni la Turquie, notre plus ancien allié, qu’hier encore il a promis de soutenir. La Russie lui prendra les deux Principautés, Moldavie, Valachie, c’est-à-dire le Danube.

«Si la Turquie refuse?... Eh bien, on prendra _la Turquie elle-même_»

Tout ce riche butin pour une promesse difficile à tenir: qu’Alexandre fermera la Russie aux marchandises anglaises.

Et la France, que prendra-t-elle? On ne lui reconnaît guère que ce qu’elle a déjà dans les mains, la Hollande, Naples, et le petit royaume de Westphalie, composé des provinces prussiennes de l’ouest au profit de Jérôme, enfin Rome que Bonaparte prend au Pape, de plus le Portugal, qu’il va envahir, tient déjà.

On croit que Napoléon ne cacha pas ces projets sur l’Espagne, ce qui rassura d’autant plus Alexandre et lui permit de donner carrière à ses espérances en Orient.

Comme on l’a dit, Napoléon donna, Alexandre promit. Napoléon s’était joué lui-même.

CHAPITRE XV

L’ARRIÈRE-SCÈNE DE TILSITT.--COMMENT LA RÉSISTANCE NAISSANTE PROFITE DE L’AVEUGLEMENT DE NAPOLÉON

Alexandre qui était venu à Tilsitt inquiet, hésitant, vit bientôt qu’avec la passion qui possédait Napoléon et l’aveuglait, c’était lui, Alexandre, qui était maître de la situation.

Bonaparte les yeux toujours fixés sur l’Angleterre, son irréconciliable ennemie, n’avait qu’une pensée, l’exclure de plus en plus du continent, lui fermer tous les ports, l’affamer dans son île, lui faire crier merci! Cette unique préoccupation le rendit coulant pour tout ce qui regardait l’Allemagne. Il eût pu en finir avec la Prusse. Bonaparte le devait dans son intérêt personnel. Il était dangereux de laisser à l’Angleterre cette prise sérieuse qu’elle avait pour soulever l’Allemagne.

Cependant Alexandre obtint un adoucissement à la sentence de mort qui semblait prête à tomber sur la Prusse. Le désir de Bonaparte de gagner la Russie, d’empêcher le czar d’entrer dans la coalition qu’il redoutait, l’amena à lui complaire. Alexandre fin, doux et rusé, pour persuader Napoléon qu’il ne s’intéressait à la Prusse mutilée, réduite à son vrai nom prussien que par un souvenir de cœur, accepta une part de la Pologne que Bonaparte arrachait à la Prusse. On put croire d’autant plus qu’Alexandre n’entendait recevoir qu’un dépôt, qu’on vit arriver à Tilsitt après ces arrangements le roi et la reine de Prusse. Celle-ci, courageuse, n’hésita pas, pour son pays, pour son mari, à venir en personne dans cette réunion qu’eût fuie une autre femme. Avec la confiance, l’audace que donne la beauté, elle soupa près de Napoléon. La fierté de son attitude qui disait trop bien ses pensées, eût bien pu gâter tout. Napoléon lui offrant une rose, elle dit hardiment: «Est-ce avec Magdebourg?» En demandant cette grande place de guerre, l’arsenal de la Prusse, elle avait l’air de préparer une revanche d’Iéna, de dire: «Avec la rose, donnez-moi une lame pour vous percer le cœur.»

Déjà on signalait à Napoléon les changements étranges que la Prusse depuis sa défaite, s’imposait dans les provinces qu’elle avait pu garder. Le parti noble des jeunes officiers, violemment accusé par la bourgeoisie de la défaite d’Iéna, se trouva si faible qu’il ne put empêcher une révolution fort sagement bourgeoise qui se fit en hâte, furtivement, si l’on peut dire, sous les yeux de l’ennemi.

En deux mois, un seul homme, Stein, ex-employé de Frédéric qui avait voyagé en Angleterre, fit ces grands changements. On lui avait donné un pouvoir tel qu’aucun homme n’avait eu encore; il fut chargé tout à la fois de l’intérieur, de l’extérieur.

Le voisinage de Varsovie, la contagion des réformes françaises, obligeaient à faire quelque chose[91]. Le peuple n’était nullement révolutionnaire. Il aimait le roi, comme une personne bienveillante et inoffensive.

[91] Hard., t. IX, p. 463.

Donc, on put faire sans danger toute réforme et municipale et civile, toujours au nom du roi.

Dans ces réformes, il est dit que les bourgeois peuvent acquérir du bien noble, et morceler les grands domaines. A partir de 1810, le servage sera aboli.

Aux vieilles corporations municipales, intéressées et immuables, qui s’éternisaient dans leur privilège lucratif, on substitue des municipalités gratuites, éligibles tous les ans sous la présidence d’un inspecteur royal, et qui auront à leur tête deux bourgmestres dont le roi nommera l’un.

Ainsi, pour rassurer le peuple contre la noblesse, on met partout le roi, comme tuteur des libertés publiques[92].

[92] Cependant on pouvait prévoir ce qu’on a vu de plus en plus, que, le danger passé, la royauté non seulement ferait cause commune avec la noblesse, même susciterait une autre noblesse moins ancienne et plus arrogante.

En même temps, un nouveau ministre de la guerre, le Hanovrien Sharnhorst, ouvre à la bourgeoisie les grades supérieurs de l’armée, supprime toute exemption de service.

A ce mot-là l’armée, les agents de Napoléon (Davout, Daru) ouvrent pourtant l’oreille. Pourquoi? C’est que la Prusse, par le traité, ne peut entretenir que 42 000 hommes. Alors elle imagine ce roulement rapide qui remplace sans cesse les recrues exercées par des recrues nouvelles, et qui en peu d’années va former deux cent mille soldats pour la bataille de Leipsick.

Comment Napoléon ne voit-il pas cela? «Il faut, se dit-il, bien du temps pour former des Allemands et en faire des soldats.»

Toute la prévoyance de ses agents se réduit à demander l’expulsion de Stein qui se réfugie en Russie, où il trouvera un champ plus vaste, plus ténébreux, à exploiter.

Transporté sur ce théâtre, en vrai politique, il alterna ses moyens.

Avec Arndt et les rationalistes allemands, il organisa le Tugendbund que répandit le Poméranien Jahn, association désavouée par le roi, mais qui travaillait pour lui.

D’autre part, Stein trouvant dans le Nord les _illuminés_, se lia avec eux et se mit sous la protection de l’impératrice mère[93].

[93] Hard., t. IX, p. 463.

Pendant qu’en Prusse, l’éducation du jeune homme devient pour l’avenir une puissante machine de guerre, dans la ténébreuse Russie, la réaction prépare une machine non moins redoutable.

L’impératrice mère qui tous les ans s’enfermait au tombeau de Paul et restait toujours fort troublée de ce souvenir, imagina comme bonne œuvre et pour tranquilliser sa conscience de créer un institut de cinq cents jeunes filles, qui, élevées pieusement et bientôt femmes et mères, répandraient les bons principes anti-français dans la société. Ceux qui savent combien la femme est puissante en Russie, comprendront bien la portée de ce grand instrument de réaction[94].

[94] Je mets tout ceci à sa date, en 1807, et non après l’affaire d’Espagne (Baylen), comme l’a fait M. Lanfrey.

LIVRE IV

OCCUPATION DE ROME, DE LISBONNE, DE MADRID (1808)

CHAPITRE PREMIER

OCCUPATION DE ROME.--MARS (1808)

Revenons à Napoléon.

L’entrevue de Tilsitt semblait lui mettre le monde sous les pieds. Dans un accès d’orgueil, il fit deux choses absolument contradictoires: D’une part, d’en venir avec le Pape aux dernières extrémités, et d’autre part, de se lancer dans une guerre terrible pour conquérir les deux nations les plus papistes de l’Europe. Le plus simple bon sens disait que, pour cette dernière entreprise, il fallait ajourner la crise des affaires de Rome, et n’avoir pas contre soi le Saint-Siège.

Dans les entretiens de Tilsitt, Napoléon parlant à Alexandre de ses querelles avec le Pape, le czar lui aurait dit: «Je suis pape; c’est bien plus commode.»

Ce mot frappa d’autant plus Napoléon qu’il répondait à ses propres instincts. Élevé par les prêtres, grand admirateur de Louis XIV, il avait senti de bonne heure qu’il n’y a de tyrannie forte que celle qui s’appuie sur une base religieuse, sur la racine profonde d’une éducation de servitude.

Dès qu’il fut empereur, il s’occupa du catéchisme impérial, du livre où les enfants apprendraient, comme article de foi, la légitimité de son pouvoir illimité.

Portalis lui disait de prendre le catéchisme de Bossuet. Mais ce qui avait suffi à Louis XIV (_La recommandation d’obéir aux autorités_ en général) ne suffisait point à Napoléon. Ce fut lui-même qui dicta au légat Caprara le chapitre où l’enfant doit apprendre cet article de foi impie! idolâtrique! la religion d’un homme[95]!

[95] Voy. d’Haussonville d’après Consalvi, Jauffret et autres.

Le pape n’apprit la chose que le 5 mai 1806 par un article du _Journal de l’Empire_[96].

[96] «Il ne réclama pas, car des _affaires plus graves_ l’en empêchèrent», dit froidement d’Haussonville; comme s’il y avait eu jamais d’affaire plus grave que cet empoisonnement de l’enfance.

Ce qui achève de peindre tous ces honnêtes gens, c’est que les évêques ne reprochèrent au catéchisme nouveau que l’omission d’un article que Napoléon ajouta: _Hors de l’Église, point de salut._

Nous avons dit plus haut, et personne ne le conteste, que le pape, allant à Paris, avait l’espoir de se faire rendre Bologne, les Légations. Si glissant sur l’affaire spirituelle du Catéchisme, il fut admirablement persévérant pour l’affaire temporelle des biens d’Église. Il voulait, quand on reprit les États vénitiens après Austerlitz, qu’on lui donnât une indemnité. Il réclama toujours son prétendu droit sur Naples et sur les principautés du Midi, Bénévent, etc. Pie VII, peu avide personnellement, était entouré d’une indigne cour, d’Antonelli, dont M. d’Haussonville, lui-même, ne dissimule point le caractère.

Ces intrigues enfoncèrent le pape dans son ingratitude envers son bienfaiteur qui l’avait réellement remis à Rome par la victoire de Marengo, et qui depuis avait tant relevé le catholicisme par son ascendant dans toute l’Europe.

La cour de Rome, toute anglaise, espérait avant Iéna. Depuis, désespérée, elle fit à Bonaparte une très mauvaise guerre, en refusant de consacrer les évêques nommés par l’empereur et le menaçant lui-même d’excommunication, ce qui mit Napoléon en grande fureur. Dans une lettre peu sensée qu’il écrivit au prince Eugène pour le Pape, il dit: «Que veut-on donc? Me couper les cheveux? Mais qu’on le sache bien, je serai Charlemagne, et non Louis le Débonnaire.»

Voilà donc la guerre déclarée entre ces deux puissances qui agissent avec des armes, des moyens différents. Bonaparte prend au Pape Ancône, dont les Anglais se seraient emparés, et de plus la grande route militaire qui mène de Lombardie à Naples. De son côté, le Pape refuse de reconnaître Joseph roi de Naples et d’envoyer la bulle aux évêques nommés par Napoléon comme s’il eût voulu venger ses injures temporelles aux dépens des âmes chrétiennes.