Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)

Part 14

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Elle fit ressortir la sauvage autocratie que Bonaparte s’arrogeait sur l’Europe, prenant dans ses combinaisons nouvelles les indemnités nécessaires chez des puissances amies.

Rien n’aboutit. L’Angleterre refusa le Hanovre, heureuse d’avoir créé à la France, dans la Prusse, un ennemi éternel. Et la Prusse, qui n’avait d’abord pris le Hanovre que malgré elle, n’en fut pas moins trahie, délaissée des Anglais.

Alexandre, de même, se conduisit mal avec elle. Peut-être que ses parents, petits princes d’Allemagne, qui aimaient peu la Prusse et la reine, ralentirent son zèle. L’armée russe n’arriva pas. «La Russie, dit-on, est si loin!»--Loin par terre, mais fort près par mer. La mer était libre et facile. On eût pu envoyer au secours l’élite de l’armée.

Quoi qu’il en soit, la guerre devenait inévitable. L’irritation nationale était montée à un degré étonnant de violence, et la jeune noblesse prussienne se précipitait à l’aveugle.

Bonaparte, y contribuait de son mieux, provoquant, par sa tyrannie, ses violences, une lutte si inégale. Il était, comme on a vu, infiniment sensible aux piqûres des journaux, brochures, pamphlets de toute sorte. La ville de Nuremberg, occupée par la Prusse, était le guêpier de ces mouches irritantes. Elle s’était fort compromise elle-même avec Bonaparte, ayant servi de refuge à tout ce qui parvint à s’échapper d’Ulm. La cavalerie de Murat, ardente et rapide, ne le fut pas assez. Elle les atteignit presque, parvenue aux portes de la ville elle les vit avec fureur s’ouvrir aux fuyards Autrichiens, se fermer au nez des Français.

Les pamphlétaires qui écrivaient ailleurs, à Berlin, à Vienne, comme Gentz, dans sa véhémente brochure l’_Asservissement de l’Allemagne_, s’imprimaient, se vendaient à Nuremberg, qui les expédiait partout. Le libraire Palm et quelques autres faisaient ce dangereux commerce. Napoléon, furieux, imita Louis XIV, qui, pour des attaques bien moindres, avait fait enlever des gazetiers sur les places d’Amsterdam. Le roi de Bavière intercéda pour un de ces libraires, le sauva. Mais Palm fut condamné, jugé par une commission, fusillé.

Cet acte d’une tyrannie féroce mit le feu aux poudres. Et plus encore les articles injurieux du _Moniteur_ contre la reine de Prusse. Le prince Louis, cousin du roi, jeune homme ardent, fougueux, plein de qualités héroïques, dit, hors de lui: «Cela, c’est la mort même.» Et il courut se faire tuer dans un des combats qui se livrèrent avant la bataille d’Iéna.

Il le fut un des premiers. A la tête de l’armée, dont les officiers inexpérimentés étaient la plupart fort jeunes, on avait mis un septuagénaire, le duc de Brunswick, homme éminent, qui avait pourtant contre lui et le fameux manifeste qui irrita tant la France, et la retraite de Valmy. Envoyé près d’Alexandre, il en avait obtenu la promesse d’un secours de soixante-dix mille hommes qui n’arrivèrent pas.

La Prusse, réduite à elle-même, livra la bataille à l’armée infiniment plus forte et plus aguerrie de Napoléon[80]. Le duc de Brunswick, tout d’abord blessé à la tête, perdit les yeux, mourut bientôt avec d’atroces douleurs. Il y eut proprement deux batailles. L’une gagnée à Auerstaedt par Davout, quoique mal secondé du jaloux Bernadotte. L’autre bataille, celle proprement d’Iéna, fut gagnée par l’empereur même[81].

[80] Elle comptait 130 000 hommes.

[81] L’empereur se montre aussi jaloux de Davout qu’il l’avait été de Masséna. Il cherche d’abord par le silence à cacher qu’il y ait eu deux batailles livrées en même temps; puis, il réduit celle que livra Davout et qui fut l’action capitale,--que Bonaparte n’avait pas prévue,--au rang d’un simple épisode. Ce n’est que tardivement, lorsqu’il n’a plus à craindre que ce succès le diminue aux yeux de l’armée qu’il accorde à Davout le titre de duc d’Auerstaedt. (Voir les Mémoires de Davout et du général Philippe de Ségur.)

Ce qui est moins connu, mais certain, confirmé par le témoignage du Prussien Hardenberg, c’est que la grande majorité de l’armée vaincue, composée de bourgeois, s’en prit à ses officiers mêmes, accusant ces jeunes nobles de lâcheté, quoiqu’ils ne fussent réellement coupables que d’inexpérience et de forfanterie. Ils avaient dit qu’ils dédaignaient les attaques partielles, qu’ils ne voulaient que de grandes batailles rangées. Ce qui fit dire à Bonaparte: «Je les servirai à souhait[82].»

[82] _Mém. de Rapp_, p. 71.

Il voulut faire une _entrée_ en règle à Berlin, ce qu’il n’avait pas fait à Vienne.

A Potsdam, il visita avec respect l’appartement du grand Frédéric, et vit qu’en sa dernière lecture, il s’était arrêté sur le livre de Montesquieu: _Grandeur et décadence des Romains_.

Ce qui le frappa fort et dut l’irriter, ce fut de voir que la reine de Prusse, au moment d’Iéna, lisait les Mémoires de Dumouriez, ses plans d’invasion de la France.

Il descendit au caveau de Frédéric. Sur le tombeau était toujours son épée. Il la prit, dit: «Ceci est à moi.»

Ainsi, des deux côtés, la haine fut mêlée à la guerre, et la victoire avait l’air d’une vengeance. Toutefois, l’armée victorieuse ne fut point logée dans Berlin. La garde impériale eut seule cet honneur, et peut-être même seulement les officiers de la garde.

Un d’eux se trouva par hasard adressé à une maison française de nos anciens réfugiés. Il eut l’agréable surprise d’y être reçu par deux demoiselles parlant très bien le français, mais peut-être trop bien, dans une sévère correction. Il crut plaire et obtenir grâce en disant qu’il remerciait le sort qui justement l’avait adressé à une famille française. «Française? non, dirent-elles sèchement, mais Prussienne... Nous sommes, nous restons Prussiennes.»

Cet officier lui-même m’a conté la chose, avec douceur, et sans rancune.

CHAPITRE X

LE DÉCRET DE BERLIN.--SERVITUDE DU CONTINENT

Les grands projets du consulat, qui prétendait, avec l’empereur Paul, défendre la liberté des mers, furent cruellement retournés par Napoléon; pour arriver à ce but, il n’imagina d’autre moyen qu’une servitude de la terre, très vexatoire, et mit tout le monde contre lui.

La juste horreur qu’a laissée son système ne doit pas nous faire oublier l’odieuse tyrannie qu’exerçaient alors les Anglais sur toutes les marines du globe. Non seulement, par le droit de visite, ils s’arrogeaient la police des mers, un droit d’inquisition sur tout le commerce du monde, mais, en exerçant ces visites, ils enlevaient, s’adjugeaient les meilleurs matelots, les prétendant Anglais et échappés de leur marine.

Bonaparte s’était ligué avec la Russie, l’Espagne, la Hollande, le Danemark pour protéger les faibles (1802). Projets évanouis par la mort du Czar et par les désastres de Copenhague, de Trafalgar qui rivèrent les chaînes du monde maritime. Les vains préparatifs de Boulogne donnèrent à la France l’attitude d’un assaillant contre le monde du travail, l’Angleterre. Celle-ci se présentait à toute nation sous l’aspect le plus favorable, donnant presque pour rien les vêtements que des machines livraient à si bas prix, de l’autre main elle apportait les denrées tropicales si nécessaires à nos tristes contrées.

Il y avait un grand danger à se mettre contre ce cours si naturel des choses. Paul l’avait payé de sa vie. Alexandre vécut prudemment entouré d’une cour favorable au parti anglais. L’influence de Czartoryski avait fait place au faible d’Alexandre pour la reine de Prusse plus Anglaise que les Anglais.

Si Bonaparte eût été plus prévoyant, il fût resté fidèle à son rôle de 1802, où il n’attestait rien que le principe de la liberté des mers. Ainsi firent les Américains, qui, malgré la faiblesse de leur marine d’alors, ne craignirent pas de braver l’Angleterre. Le président Jefferson proposa et fit décréter que tout matelot américain _pressé_ par un Anglais pour la marine anglaise avait le droit de le tuer. L’Angleterre, alors si forte, recula devant cette déclaration.

Tout au contraire, Napoléon, oubliant son rôle de médiateur, exerça, comme un insensé, une tyrannie pire que la leur. Il se chargea d’interdire à toute la terre les précieuses denrées coloniales et les vêtements chauds à vil prix que partout débitaient les vaisseaux anglais.

Arrivé à Berlin et si près de Hambourg, il vit avec indignation la grande porte par où l’Angleterre, chassée du continent, faisait entrer ses marchandises par les fleuves d’Allemagne.

Il ordonna de brûler partout les marchandises anglaises. Et par là, il donna lieu à une contrebande immense.

Spectacle odieux dont jouirent nos ennemis; des femmes du peuple, avec leurs enfants demi-nus, s’agenouillaient autour des bûchers où brûlaient des étoffes anglaises: «Pour Dieu! donnez-les-nous plutôt!»

A Paris, la transformation des boutiques, qui, au lieu de café, ne servirent plus que de la limonade et d’écœurantes bavaroises[83], ne fut pas populaire. Napoléon ne venait guère de Saint-Cloud à Paris, mais s’il y fût venu, au marché des Innocents il aurait pu entendre les dames des halles, sous leurs parapluies et toujours en plein air, l’accabler de malédictions.

[83] Je me rappelle qu’en plein hiver, mon grand-père, se promenant avec moi sur le boulevard, regrettait de ne pouvoir me payer une bavaroise.

Ces habitudes, vieilles déjà d’un siècle qui dataient de la Régence, étaient-elles celles du caprice, de la simple sensualité? Nullement.

Le cerveau, comme tout autre organe, a besoin d’une nourriture spéciale et qui s’adresse à lui. Dans nos climats blafards, si ennuyeux, de l’Occident, qui parfois, comme la Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne, ont, dans le jour, une pleine nuit de brouillard, les excitants nerveux équivalent à la lumière et la remplacent. Le sucre, par exemple, dont la privation fut si sensible alors, procure les réveils de la force que donne l’eau-de-vie.

Au moyen âge, les ivresses mystiques, leurs illuminations purent les remplacer quelque temps. Mais dès 1300, 1400, les foules ne sentent plus le goût de l’hostie, réclament le vin, disent avec les Hussites: «La coupe au peuple!» La sorcellerie y supplée et invente pendant trois, quatre siècles, d’étranges breuvages. Enfin, vers 1700, le café règne et les denrées coloniales. C’est le paradis du cerveau, un paradis non monastique et nullement oisif, mais très actif, plein de fécondité.

C’est l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, qui viennent au secours de l’Europe. Et bien à temps. Aux grands moments de trouble moral, il faut que la nature, n’importe comment, nous secoure. Au matin de Jemmapes, dans une froide matinée de brouillard, _la Marseillaise_ tint lieu d’eau-de-vie, dit Dumouriez. En 98, à la veille de brumaire, cela ne suffit plus. Quelle tristesse! Malthus et Grainville écrivent en Angleterre, en France, les évangiles du désespoir.

De Marengo à Austerlitz, en cinq années d’inaction, il y eut non seulement torpeur, mais un extrême affaissement, une défaillance du système nerveux; on éprouvait un grand besoin de tout ce qui le remonte.

Et ce besoin ne se faisait pas sentir seulement en France; l’historien Karamsine, écrit à Alexandre, avant 1811, combien la Russie est changée, et surtout la métamorphose qu’a opérée l’extrême développement du commerce de l’eau-de-vie[84], etc.

[84] Cette lettre a été donnée par M. Alex. Tourgueneff.

Ainsi, partout en Europe, le besoin des excitants nerveux et cérébraux était général. Le sucre, le café, l’eau-de-vie donnent à l’homme qui a besoin d’effort, au soldat et au travailleur, un renfort d’énergie, une force surprenante. On peut juger de l’irritation avec laquelle fut reçu le tyran maladroit qui voulut arracher cette coupe à toute l’Europe défaillante!

CHAPITRE XI

NAPOLÉON DEVANT LA POLOGNE (1807)

Deux choses poursuivaient Napoléon, malgré toutes ses victoires:

Sa folie, que je viens de caractériser, c’était de se constituer le geôlier de toute la terre, de contrarier toutes les nations en ce qui change le moins, les habitudes de chaque jour;

Son péché, qui devait le mener à Sainte-Hélène, c’était d’avoir été _le grand traître_, non seulement en brumaire, mais antérieurement à Léoben, à Campo-Formio. Toujours il ménagea le despotisme, et l’Autriche, qui en était comme la forteresse en Europe; à Léoben, à Austerlitz, où elle était par terre, il la releva. A son grand coup de foudre, Austerlitz, lorsque l’Europe reculait de stupeur, lorsque le czar ému prenait les routes de traverse, disparaissait à l’horizon, le grand moment était venu de tirer l’Aigle blanc de son tombeau, de le déployer derrière l’Europe pâlissante, de montrer à la Prusse, à l’Autriche et à la Russie, que leurs armées avaient pour arrière-garde un spectre.

* * * * *

«Même moment après Iéna?» Pas tout à fait le même. Victoire moins éclatante. Puis, l’imprudence insigne d’enfermer le monde, l’orgueil insensé de croire pouvoir enserrer dans ses bras le globe tout entier, pour mieux en exclure les Anglais.

Il était tout à l’idée fixe qui lui cachait la route, et il ne vit pas même la Pologne soulevée pour lui. Et non seulement la Pologne prussienne, qu’il traversait, mais la plus lointaine Pologne. Il vint de la Lithuanie, de Vilna, malgré la distance et les obstacles de tous genres, l’horreur des boues profondes, si terribles en automne, il vint douze mille hommes qui voulaient combattre sous Napoléon.

Et cela ne s’arrêta pas. Ce fut le commencement d’une religion. J’en ai vu avec émotion la sublime et dernière extase dans Towianski, le prophète, dans Mickiewicz, le grand poète. Mais il faut reprendre de haut.

Jamais cœurs d’hommes ne battirent autant pour la France.

Ils prirent ses qualités, ses vertus, ses défauts, Versailles et le grand roi leur firent un mal immense. Mais dans leur naufrage même, l’espoir d’être secourus par nous les soutenait toujours, surtout lorsque le Directoire, La Réveillère-Lepeaux, offrit héroïquement alliance à tous les peuples qui s’émanciperaient (1796).

Alors à Paris même, deux Polonais, Trèmo, Laroche, eurent l’idée de créer une Pologne errante, associée aux armées de la France, qui les suivrait, combattrait avec elles. On n’avait pu démembrer que le sol. Mais l’âme de la Pologne, l’Aigle blanc, allait voler, mobile et affranchi.

La belle idée, si vraie, du Polonais Copernic, qui lança la terre dans l’espace, pour rouler à jamais, fut imitée ici.

L’idée plut à Kléber, à Jourdan, à Championnet, Le politique Bonaparte n’admit pas d’abord les Polonais dans l’armée française, mais dans les troupes italiennes.

Ils le servirent fort en Égypte. Puis, ce qui restait d’eux, il eut la barbarie de l’envoyer à Saint-Domingue, qui les dévora.

D’autres se présentaient, mais il les fondait dans ses troupes, les laissait rarement combattre à part, pour ne pas voir leurs services, se dispenser d’être reconnaissant.

Tout cela devait bien refroidir la Pologne? Nullement[85]. Notre arrivée à Posen eut tout l’effet d’un cataclysme. Non seulement la population se précipite, mais s’aligne pour marcher avec nous. En sortant de Posen, ce sont quatre régiments de plus.

[85] Voy. plus loin, Somo-Sierra, 1807.

Bonaparte avait annoncé que Kosciuszko, allait venir de France. Mais ce héros, qui le jugeait parfaitement, non seulement ne bougea pas, mais démentit expressément le mensonge officiel.

N’importe. L’élan était donné. Le crédule Dombrowski était en avant. Bonaparte ne craignait qu’une chose, l’enthousiasme qui le forcerait de se prononcer. Il arrive à Varsovie, comme un coupable, dans l’ombre d’une soirée d’octobre. Vu aux flambeaux, il était, non plus le Bonaparte jauni et travaillé de flammes, des grandes batailles d’Italie, mais blême et qui déjà tournait à la graisse pâle.

Tous pleuraient. Lui, il passe, sombre, silencieux. Descendu à l’hôtel de ville, pour réponse aux harangues émues, il parle du climat: «Qu’il y a de la boue dans ce pays!» Puis brusquement: «Messieurs, il me faut pour demain tant de blé, tant de riz.»

A quoi il ajouta une parole terrible, qu’on a rapportée diversement, mais qui serra le cœur: «Point d’excuses. Sinon je vous laisse au bâton russe. Je mets le feu, et je m’en vais!»

D’autres assurent qu’il dit ce mot sauvage: «Il me faut votre sang!» On frémit, et il répéta: «Ce qu’il me faut, c’est votre sang.»

Mot digne des barbares idoles du Mexique ou de Carthage. Alors une belle Polonaise, épouvantée pour la Pologne, crut adoucir son cœur, se donna au vampire.

Elle revint encore en 1814 à Fontainebleau quand il s’empoisonnait. Il lui ferma sa porte. Et même à Sainte-Hélène, il a fermé son cœur aux Polonais, ne reconnaît pas leurs services.

* * * * *

Mais que pensait l’armée? Les boues et l’aspect pauvre du pays lui déplaisaient.

Et cependant plusieurs parlaient pour la Pologne. Non seulement Murat, toujours à l’affût d’une royauté. Mais Davout, tête froide, esprit pratique, qui voyait ce qu’on pourrait tirer d’un tel enthousiasme en présence de l’armée russe qui s’avançait. Bonaparte alléguait qu’il ne fallait pas s’attirer l’Autriche sur les bras en encourageant la Pologne.

Dans la réalité, ce qu’il craignait, c’était en secouant la flamme de laisser tomber une étincelle sur l’armée française elle-même.

Il croyait comme le czar, que la Pologne, était un foyer révolutionnaire, mais ne négligeait rien pour persuader aux Français que c’était un pays tout aristocratique: une noblesse, des serfs, point de peuple.

Chose fausse, ou fortement exagérée. D’abord, il y avait un peuple industriel dans les villes. Nous avons les Mémoires de Kilinski, le héros cordonnier de Varsovie. Et de nos jours, madame de Choiseul a peint l’effervescence patriotique des ouvriers de Vilna.

Pour la noblesse, c’était moins une caste qu’un grand peuple. Dans les guerres turques, la masse des innombrables cavaliers polonais, tout ce qui portait la lance avec sa petite flamme, était noble, sans difficulté. Aujourd’hui la noblesse se trouve même aux moindres conditions. Un de mes amis qui fit ce voyage, il y a dix ans, demanda combien il y avait de nobles dans la province. Il y en avait douze cent mille. Le valet d’écurie qui lui tirait les bottes était un noble.

Les gens même qui n’en sont pas là, qui ont un peu de terre, sont souvent très pauvres, n’ont qu’un seul paysan, et s’ils l’affranchissaient, mourraient de faim.

Les grands seigneurs ont toujours été fort généreux pour les affranchissements. J’ai lu[86] un beau livre in-4º avec de belles gravures (imprimé en Italie) à la gloire d’un Czartoryski du dernier siècle qui avait affranchi 500 000 serfs.

[86] A la Bibliothèque polonaise.

D’autres, moins riches, ont voulu quelquefois suivre ce bel exemple. Mais les nouveaux maîtres de la Pologne ne le permettaient pas, prétendaient qu’ils s’adressaient aux masses pour les soulever. Voilà ce qui a retardé l’affranchissement chez la plus généreuse nation du monde.

Il ne faut pas être dupe des mots. La Pologne, avec des millions de nobles, était une démocratie. C’est ce que montre à merveille l’antipathie de Bonaparte pour elle. Il y sentait la liberté.

CHAPITRE XII

BATAILLE D’EYLAU (8 FÉVRIER 1807)

Napoléon dit une chose très juste qui explique les difficultés de cette campagne: «On ne compte que quatre éléments; ces contrées m’en ont fait connaître un de plus, _la boue_.» Il est vrai que la Russie et toutes les contrées voisines vers l’ouest sont, aux saisons intermédiaires, printemps, automne, presque impossibles à traverser.

C’est là ce qui arrêta le plus la grande armée. Ajoutez-y le siège important de Dantzig, où il employait trente mille hommes. Ajoutez-y les propositions fallacieuses de l’Autriche, que le Corse Pozzo poussait fort à la guerre, mais qu’une insurrection des Polonais de Galicie eût bien embarrassée.

Alexandre, en guerre avec la Perse et la Turquie, demandait en vain aux Anglais un emprunt de cent vingt millions. Faute d’argent, les forces russes étaient paralysées. Le czar tenta en vain de donner à la guerre un effet religieux, un aspect de croisade, disant que Bonaparte avait prêché le Coran au Caire.

Comment le croire, lorsque parmi les généraux on voyait Benigsen, le célèbre assassin qui fit achever Paul. C’était un Hanovrien _fort doux_, dit madame de Choiseul. Fézensac, qui, prisonnier, mangeait à sa table, cite de lui un mot qui prouve et sa dévotion, et son attachement à la reine de Prusse dont le parti alors puissant à Pétersbourg le soutenait. Sans doute c’est par sa faveur qu’un Allemand, ainsi noté, fut nommé général en chef.

Comment Alexandre, cœur tendre, religieux, et qui croyait à l’intervention de Dieu dans les affaires humaines, risqua-t-il de confier son armée, la responsabilité d’une si grande guerre, à cette main sanglante qui depuis si peu de temps (cinq années seulement) avait commis ce crime? On ne peut le comprendre.

Quoi qu’il en soit, Bénigsen, se retirant toujours jusqu’au 7 février, se trouva le 8 devant les nôtres, entre Kœnigsberg et Eylau, fut forcé de combattre. Il avait détaché ce qu’il avait de Prussiens sous le général Lestocq pour couvrir une petite place. Ce qui étonne, c’est que Napoléon, pour la première fois infidèle aux principes qu’il avait jusque-là si magnifiquement démontrés, au lieu de se concentrer et de faire des masses, se divisa, détacha Ney pour courir après Lestocq et le petit corps prussien. Cela faillit lui être fatal. Car les Russes, avec un élan et une persistance admirables, ayant pris, repris plusieurs fois le village d’Eylau, anéantirent le centre de Bonaparte. De la division Augereau qui le formait, il resta à peine mille hommes. Les Russes, d’une ardeur héroïque, arrivèrent même au pied de l’éminence (le cimetière d’Eylau) où se tenait l’empereur. Il en fut étonné, s’écria: «Quelle audace!»

Il avait avec lui l’artillerie de la garde, qui vomit tous ses feux. Et comme Bénigsen avait placé ses Russes en longues colonnes, chaque coup en emportait des files. Napoléon dut regretter alors d’avoir éloigné Ney.

Ici se place le curieux récit de M. de Fézensac, tout jeune aide de camp, à qui Napoléon confia la mission si urgente et si importante d’aller chercher au plus tôt Ney.

Cet enfant seul pour messager dans une nécessité pareille! Le soir sur cette plaine neigeuse, et pleine de verglas, ne sachant le chemin, il n’ose dire à l’empereur (si redouté et toujours en colère) son embarras. Heureusement il a vingt-cinq louis; il achète un cheval pour remplacer le sien, qui est fourbu. Heureusement il rencontre un officier qui sait la route. Heureusement il ne rencontre point de Cosaques.

Voilà la prévoyance de l’empereur, qui veut que _la fortune_ le serve, sans qu’il y soit pour rien.

C’est déjà l’histoire de Waterloo, son peu de soin pour avertir Grouchy.

Mais Ney fut plus heureux. Le messager, à la longue arrive, le trouve et l’avertit. Il était temps. Déjà les Prussiens de Lestocq étaient arrivés au champ de bataille, en ligne avec Bénigsen, depuis quatre heures du soir.

La cavalerie française avait tourné la gauche russe. Ney, avec son élan ordinaire, décida la retraite de Bénigsen, qui, en bon ordre, se dirigea vers Kœnigsberg.

Grande leçon pour Bonaparte. Pendant qu’il attendait Ney, il ne fut sauvé que par les décharges rapides de l’artillerie de la garde, qui démolissait l’armée russe.

Il n’y eut jamais un plus funèbre champ de bataille. Tant de sang sur la neige! Ney haussa les épaules, dit: «Tout cela pour rien!»

Et Napoléon même, voyant les siens fort sombres, s’associa à leur émotion, disant: «Quel fléau que la guerre!» (Mot que le peintre Gros a traduit dans son beau tableau).

On pourrait dire que tous étaient hors de combat, de froid, d’horreur, incapables de bouger. Lepic, grenadier à cheval, homme de fer et gigantesque, cherchant encore le lendemain des ennemis à combattre, ne trouva guère que des Cosaques attardés. Donc on se déclara vainqueur, on resta maître de ce champ de cadavres.