Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 13
Outre ces noms si connus, j’en pourrais citer d’autres qui le furent à peine, et dont l’esprit ne montrait pas moins combien le vrai caractère français brillait dans la grande armée. J’ai déjà parlé de M. de Fourcy, esprit aimable, un peu changeant, qui se prêtait à beaucoup de choses. En parlant de Saint-Simon, au premier volume, j’ai dit que jeune officier il le suivait partout. A l’âge de trente ans, capitaine dans l’artillerie de la garde, il employait volontiers ses loisirs en essais poétiques dont plusieurs furent de très beaux vers[75]. Ce qui l’attristait le plus, c’était ce singulier métier de tuer par un boulet, à distance, des inconnus dont plus rapproché peut-être on aurait été l’ami. L’habitude et la routine, l’ignorance d’une autre carrière, le fixèrent dans celle-ci qu’il détestait (jusqu’à Wagram, 1809).
[75] Ceux-ci semblent avoir été faits sur les champs de bataille, et dans l’idée consolante que toutes ces générations qui meurent successivement se retrouveront un jour:
Dirai-je ces races humaines Qui tour à tour ont existé, Et qui du temps rompant les chaînes, Se retrouvent contemporaines Dans les champs de l’Éternité?
Dans cette cruelle bataille, gagnée comme on sait, par l’artillerie, deux choses le révoltèrent. D’une part, l’état d’ivresse où la jeune armée se plongea après la victoire. Mais, pendant la bataille même, un spectacle affreux l’avertit. Les Français et les Hongrois, qui s’étaient vus dans tant d’affaires, n’en avaient les uns pour les autres que plus d’admiration et de sympathie. Dans le champ brûlé du soleil, presque en feu, où nos batteries volantes étaient arrivées, un grenadier hongrois, homme magnifique, se mourait. L’officier français avait disposé des manteaux sur des fusils pour lui faire un peu d’ombre. Le mourant, dans son délire, implorant en vain la mort, se souleva et d’une main frénétique il cherchait un pistolet pour tirer sur ses bienfaiteurs.
Cette scène sauvage frappa le Français au cœur. Il refusa les grades, les récompenses auxquels il avait droit, et quitta son triste métier.
J’ai connu aussi des soldats, des hommes sans aucune culture, qui pour la douceur des mœurs, la bonté, les qualités morales, valaient peut-être autant que les hommes supérieurs.
Michel, soldat des charrois, aujourd’hui aux Invalides, fut un véritable saint. Je n’ai jamais vu une douceur si inaltérable. Son seul défaut était la crédulité, qui le rendait martyr de sa charité infinie. Retiré après la guerre dans une petite boutique, il donnait tout ce qu’il gagnait. Les intrigants affluaient, n’étaient jamais refusés. C’était un faux Polonais. C’était un faux général. Michel donnait toujours.
Dans la vie prodigieusement agitée, variable, que menait la grande armée, le mal, c’était surtout l’impossibilité pour toute nature, même d’élite, de se créer les habitudes qui mènent au perfectionnement.
Si, Bonaparte avait laissé au soldat, au défaut de toute vertu, au moins _une grande passion_, nul doute qu’il n’y eût entretenu une flamme profitable à ses succès mêmes.
Si, en quittant Austerlitz, il eût conduit l’armée victorieuse dans la Pologne autrichienne, certainement l’incendie qui aurait gagné les Polognes russe et prussienne eût paralysé pour longtemps les puissances du Nord, mais surtout créé dans l’armée un immense _Sursum corda_!
CHAPITRE VIII
LA BANQUE SE JOUE DE BONAPARTE.--OUVRARD FAIT AGIR ENSEMBLE BONAPARTE ET PITT (1805)
Bonaparte avait horreur de la banque et du crédit.
D’après le Palais-Royal, le Perron et les scènes de l’agiotage, il supposait que banquier et voleur étaient synonymes.
Le crédit lui était suspect, comme force libre, qu’on ne peut emprisonner, qui franchit les lieux, les temps.
Pour suppléer à l’insuffisance des six cents millions qu’il tirait de France, contre le milliard annuel de l’Angleterre, il ne rêvait d’autre ressource que les contributions _noires_ qu’il extorquait aux États faibles, sous prétexte de les protéger, d’après le procédé connu de Rob-Roy et autres voleurs, qui vendaient aux voyageurs leur protection contre le vol.
Le fait, certes, le plus curieux de l’époque, c’est qu’aux années 1804-1805, il se trouva néanmoins l’instrument des banquiers qu’il détestait.
Dans le long intervalle de dix-huit mois qui s’écoula entre la rupture de la paix (mars 1804), et la guerre (octobre 1805), la Banque ne perdit pas son temps, elle profita de cette époque douteuse, et trouva l’ingénieux moyen de se servir de Bonaparte même.
Les rois de la finance à Paris étaient principalement:
Le célèbre inventeur Séguin, chimiste, membre de l’Institut, connu surtout par les chaussures perméables au moyen desquelles le million de soldats de la république pataugèrent avec tant de gloire;
Collot, fournisseur de l’armée d’Italie, et fournisseur de brumaire, qui prêta les fonds du grand jour, et fonda proprement l’empire;
Ouvrard, enfin, l’ingénieux spéculateur, dont la fortune variable réussit, tomba, souvent se releva heureusement. Homme de ressources infinies, et d’audace incomparable.
Barras, son intime ami, lui avait fait l’honneur ruineux de lui céder sa Tallien. Ouvrard s’y refusa d’abord, disant: «Je ne suis pas assez riche.» Mais ensuite il réfléchit qu’après tout rien n’étendrait plus son crédit que de le voir acquérir une beauté si coûteuse. La cession se fit publiquement à l’Opéra. L’effet désiré fut produit. Les actions d’Ouvrard montèrent.
Napoléon ne l’aimait pas, sentait en lui une puissance cynique, indépendante, sur laquelle il ne pouvait rien.
Les Anglais, même avant la guerre, croyaient Napoléon à bout de ressources, disaient: «Comme extraordinaire, qu’a-t-il, sauf la Banque de Gênes et ce que lui paye l’Espagne? Ce sera bientôt fini.»
L’Espagne, si misérable, comme un os séché, ne rendait rien.
Là-dessus se présente avec grâce cet adroit et hardi Ouvrard, prêt à tout, répondant de tout, même de magnétiser, de remettre sur pied un mort.
Dans ses promesses bizarres de ressusciter l’Espagne, il avait une chose sérieuse, un talisman dans la manche qui lui répondait de tout.
La formule d’évocation, que ses Mémoires[76] déguisent un peu, lui fut probablement fournie par les sorciers d’Amsterdam, les grands banquiers de Hollande, qui jugèrent très froidement que les Anglais, malgré leur patriotique colère, n’en seraient pas moins charmés de faire une bonne affaire avec l’ennemi, et qu’ils en auraient le temps. Ils eurent en effet près de deux années.
[76] Ouvrage charmant, plein d’intérêt, qu’il écrivit dans ses longues prisons, et que, dit-on, Mauguin corrigea.
Bonaparte était si peu intelligent de ces choses, que, même pour le servir, il fallait le tromper d’abord, lui, et le ministre qu’il avait pris pour guider son ignorance, le dévot Barbé-Marbois.
Le plan d’Ouvrard et sans doute de la Banque de Hollande, était comme la lune, qui toujours montre un côté, cache l’autre.
Le côté que l’on montra, à Bonaparte, ce fut Le grand ascendant que la France avait alors sur le vrai roi d’Espagne, le prince de la Paix, favori de la reine et du roi; il espérait que Napoléon lui créerait une position indépendante et solide en Portugal.
Ce favori avait quelques bons sentiments, peu de génie, point d’énergie, d’activité. On était si misérable, que la cour ne bougeait pas, n’ayant pas même de quoi suffire à ses petits voyages. Ajoutez que la famine, une grande cherté des vivres désolait le pays. Ouvrard, le grand empirique, dit qu’il allait remédier à tout.
La reine, parfaitement d’accord avec le roi, prenait plaisir à montrer qu’elle favorisait le prince de la Paix, et combien il était puissant. Voilà Ouvrard, l’agioteur, qui se trouve admis dans l’intérieur, la familiarité du roi des Espagnes et des Indes.
C’est le bienfaiteur du pays. Du premier coup il fait cesser la famine, obtient de Bonaparte et des Anglais la sortie des blés de France. Avec sa facilité brillante, il étonne le prince des ressources qu’on va trouver et de la renaissance qu’il prépare au pays. Miracle! à l’instant l’argent coule. La prudente Banque d’Amsterdam ne fait nulle difficulté de prêter à cette monarchie qui semblait ruinée. L’enthousiasme monte au comble.
Au point que le successeur de Charles-Quint et de Philippe II signe avec l’agioteur un traité de société:
«Société entre le Roi et Ouvrard, qui assure à celui-ci, pour toute la durée de la guerre, le commerce exclusif des deux Amériques; l’extraction, la disposition de toutes matières d’or et d’argent; la faculté de faire dans ces Amériques des emprunts garantis par leurs trésoreries, et remboursables par elles.»
* * * * *
La mer même, hostile et sauvage, s’aplanit. Lingots, piastres arrivent du nouveau monde. L’Espagne, par la Hollande, qui garde un gros bénéfice, paye à Napoléon les subsides promis.
Mais Ouvrard, ce grand poète, entrevoit, découvre un bien autre horizon: la mine immense et sans fond de l’Église espagnole, en Espagne, en Amérique.
Au premier mot qu’il en dit, on pâlit et on craint tout. «Que va dire l’Espagne? que dira le pape?» Le prince de la Paix recule; Ouvrard ne recule pas.
Justement le pape arrivait à Fontainebleau (décembre 1804). Cette chose horrible, impie, ne l’étonne pas. Le clergé sera indemnisé en rentes solides de ces biens douteux, qu’il perdrait tôt ou tard.
Aussitôt dit, aussitôt fait. L’audacieux Ouvrard réalise la chose à l’instant. Il établit ses agents dans toute l’Amérique. La piété, la répugnance des peuples n’y font nul obstacle. L’opération commence avec succès.
Il reste une difficulté: la mer, couverte de flottes anglaises. Comment convaincre M. Pitt?
On lui dit que la Compagnie des Indes a besoin de ce numéraire, qui peut venir par la Hollande.
On lui dit que les États-Unis, au défaut de l’Angleterre, se chargeraient de ce transport lucratif.
Londres s’accorde avec Amsterdam pour fournir à Bonaparte des ressources contre les Anglais. M. Pitt se rappelle sans doute qu’en l’autre siècle, au siège de Gênes, les Anglais vendaient eux-mêmes aux assiégés les boulets qu’on tirait sur eux.
Victoire! Ouvrard voit les deux ennemis, Pitt et Bonaparte, dociles à faire arriver ses piastres américaines.
Le commerce, comme une loi supérieure, domine la guerre elle-même, et la religion; le pape lui a cédé.
Ici, on est tenté de croire (comme le spirituel et clairvoyant M. de Pradt) que Bonaparte était fou par moments, au moins prodigieusement étourdi. Comme je l’ai dit, souvent de sa main droite il luttait contre sa main gauche.
Au moment où il lança ses flottes avec une si furieuse impatience à Trafalgar, comment ne réfléchit-il pas que vainqueur il allait décourager les Hollandais, qui avaient la complaisance de lui apporter les piastres, les lingots d’Amérique? S’il était vaincu, comme il advint, ce terrible désastre les avertirait que la spéculation du transport était scabreuse pour ne pas dire impossible et que leurs capitaux, ballottés sur la mer risquaient à chaque voyage de couler au fond de l’eau.
Ceci était déjà passablement fou. Mais voici qui l’est davantage. Les associés d’Ouvrard à Paris, surtout un certain Desprès tentèrent Napoléon en se chargeant de fournir des vivres à sa flotte, c’est-à-dire de le mettre à même d’accomplir sa grande folie.
Sur le gage incertain de ces piastres qui flottent en mer, et peut-être n’arriveront pas, ils obtiennent du ministre Barbé-Marbois d’être associés à la Banque de France, et, concurremment avec elle, de toucher, escompter de solides valeurs du Trésor. Barbé-Marbois, tout en reconnaissant le danger, y cède. Pourquoi? Le principal auteur de la mesure est un homme sûr, de la clique dévote, _un homme de Dieu_, qui est assidu tous les jours à la messe de Saint-Roch[77].
[77] Barbé-Marbois, fort exact, pour ses commis, faisait lui-même, le matin, la revue de ses bureaux, et voyant Desprès absent pour une heure, sut qu’il allait en hâte à Saint-Roch entendre une messe. Cela lui inspira une confiance illimitée.
Là-dessus la défaite de Trafalgar arrive, arrête les piastres d’Amérique, et noie tout à la fois nos flottes et l’aventureuse Compagnie. Elle semble entraîner le Trésor avec elle. On s’étouffe aux bureaux, mais on n’est plus payé. Bonaparte, qui toujours a peur de Paris plus que du monde entier, entend d’Austerlitz ce petit tumulte et les ricanements de Londres. Après avoir bâclé la paix avec l’Autriche, et un semblant de paix avec la Prusse, il se hâte de revenir.
Il revient dans une grande colère. A l’instar des petits enfants qui crient plus que personne quand ils ont fait une sottise, il s’en prend de la sienne à tout le monde. Il chasse Barbé-Marbois et son _homme de Dieu_. Il rappelle Ouvrard d’Espagne, et prend aux associés de la Compagnie tout ce qu’ils ont. Pour n’être pas volé, il vole; il les ruine. Cependant le nouveau ministre reconnaît que, sans eux, l’État aurait fait banqueroute, et qu’ils ont eu au moins le mérite d’avoir réduit d’un quart les traités usuraires que les receveurs généraux avaient obtenus de Bonaparte.
Celui-ci, au reste, après avoir donné un grand spectacle de fureur et fait craindre qu’Ouvrard ne fût fusillé, le voyant si calme, lui-même se calma; il se contenta d’exiler quelques dames du noble faubourg qui, dit-on, avaient propagé la panique. Madame de Luynes, qui échappa par son immense fortune, fut punie davantage, humiliée, devint dame de Joséphine.
Bonaparte menaça la Banque d’Amsterdam et les Hope, qui sourirent. Tous leurs trésors sont volatiles.
Enfin, outré, il dit à Ouvrard: «Vous avez abaissé la royauté au niveau du commerce.»
On le déclare garant pour quatre-vingt-sept millions, et il ne sourcille pas.
«Eh bien, dit Bonaparte, j’irai compter avec l’Espagne. On peut tout avec cinq cent mille hommes.»--On peut tuer la poule aux œufs d’or.
Après ce grand combat, qui reste debout? Le capital, qui vaincra à la longue. Mobile, et ne pouvant être atteint, par cela même il est une forme de la liberté.
L’attitude d’Ouvrard, après sa débâcle, me semble magnifique, celle du sage d’Épictète.
Il se laissa enfermer à Sainte-Pélagie, qui fut son Louvre, où tout lui obéit.
Il se vengea en donnant à Bonaparte, partant pour sa grande folie de Moscou, un très sage conseil dont il ne sut pas profiter[78].
[78] Ce qui prouve que Ouvrard était un homme vraiment supérieur, c’est qu’il avait deviné (sans doute d’après la forme des embarcations hollandaises, faites pour aller dans les eaux basses) que la Baltique, pleine de bas-fonds, le long des côtes d’Allemagne, ne permet qu’aux barques d’y circuler sans crainte des grands vaisseaux qui ne pourraient les y suivre sans risque d’échouer.
En 1811 Ouvrard écrivit à Bonaparte que sa grande armée de Russie mourrait de faim et de misère, s’il ne faisait filer des vivres, et des secours de toute espèce, au moyen des barques qui pourraient arriver aux fleuves et les remonter. (Voy. Mémoires d’Ouvrard, t. I.)
CHAPITRE IX
IÉNA
Napoléon, suivant d’abord la politique de Sieyès et du Directoire, avait cru la Prusse une alliée sûre, l’avait agrandie, enrichie étourdiment des dépouilles de l’Allemagne. Il avait cru que cet État, si peu aimé des Allemands, les contiendrait, lui répondrait de ceux du Nord.
Puis, quand il vit la Prusse tergiverser, il l’accusa de perfidie. A tort. Si, en réalité, elle était double, elle l’était bien moins de politique que d’incertitude entre les deux partis du roi, et de la reine, qui la faisaient agir en des sens différents.
La Prusse n’est pas simple[79], mais très variée d’origines. Son petit noyau slave, mêlé d’Allemands, a été de bonne heure un asile contre deux tyrans, l’Autriche et Louis XIV, qui, par leurs ineptes persécutions, ont doté ce pays stérile de populations patientes, résignées, énergiques, courageuses à supporter tout. Ces populations abjurèrent la France, mais n’acquirent pas les qualités allemandes, la douceur imaginative, rêveuse et poétique, qui nous touche dans l’Allemagne.
[79] Non simple et une, comme l’a dit à tort M. Lanfrey.
Frédéric le Grand, élevé par nos réfugiés qui lui donnèrent une trempe extraordinaire, aidé par les subsides anglais et attirant par son génie les éléments les plus militaires de l’Europe, mordit les Slaves, et prit d’abord la Silésie, puis proposa le partage de la Pologne.
La Prusse, composée ainsi d’éléments hétérogènes, s’unit par la pression d’une éducation dure, qui, commencée de bonne heure, continuée imperturbablement, et sans souci des diverses natures, pliant Cologne, et écrasant Posen, fait des êtres qui semblent analogues. Mais, Dieu! si vous ouvrez le cœur, quelle étrange diversité!
Cette opération contre nature laisse-t-elle à ces races leur fécondité intérieure? J’en doute. On peut acquérir du dehors de grands savants, même un grand général, un machiniste éminent de la guerre. Tout cela ne vient pas du sol. Ce sont de pures importations.
Quant à la force totale, la solidité de cohésion, toutes les fois qu’elle existe dans une création quelconque, cette belle qualité se montre par la grâce dont cette création est douée. L’assimilation des provinces de France a bien ce caractère. Et même aux îles Britanniques, la basse Écosse s’est très bien assimilée à l’Angleterre, que ses grands Écossais (Watt, Adam Smith, Walter Scott, etc.) ont tant glorifiée.
En Prusse, les éléments sont réfractaires et s’assimilent moins. Tout y semble de fer. Mais est-ce en solide fer forgé, ou en fer creux de fonte, qui est si casuel?
Pour revenir, Napoléon à Austerlitz avait été ému d’orgueil et de colère contre ses ennemis. L’Autriche et la Russie, jusqu’à la veille de la guerre, avaient cherché à l’amuser. La Prusse avait reçu et abrité tout ce qui avait pu se sauver d’Ulm. Son armée s’avançait: était-ce contre ou pour Napoléon? Les Français en doutaient, étaient fort indignés de cette incertitude.
Pour lui, blessé de Trafalgar, il ne pensait qu’à la mer, à l’Angleterre. Voilà pourquoi il fit trois choses. Il voulut s’assurer de Naples, de la Hollande, ces deux grands postes maritimes; il les confia à ses frères Joseph et Louis, fort incapables. De plus, il obligea la Prusse de prendre aux Anglais leur possession continentale du Hanovre. Acte très tyrannique qui lui faisait grand’peur et non moins aux Hanovriens, qui ne l’ont jamais aimée.
La Prusse n’eut pas une heure pour se décider. Elle signa après Austerlitz. Elle était jusque-là divisée entre deux partis.
Celui du roi, qui avec son ministre Haugwitz, avait longtemps suivi la France, et docilement avait subi ses dons, son amitié dominatrice.
L’autre parti était celui de la reine, de la jeune cour. Parti encouragé par la Russie et l’Angleterre. La reine, belle et audacieuse, entreprenante, rêvait d’être un grand homme, une Marie-Thérèse, une Catherine de Russie, ou comme la mère d’Alexandre si puissante sous son fils. Les Allemandes, en ce siècle, affectaient les rôles virils, montaient à cheval, passaient la revue des troupes. Et celle-ci posait, adorée comme la blonde _Germania_, l’idéal de la patrie allemande.
L’originalité de la situation, c’est que ce parti qui devint à la longue le parti patriote, ne soutenait alors que les vieilles idées.
Au contraire, le ministre tant détesté, Haugwitz, avec le roi, très honnête homme, penchait pour les idées nouvelles contre les rétrogrades Allemands. La sécularisation des évêchés du Rhin, la suppression de tant de justices féodales, se firent sous lui. La bonté du roi s’étendit jusqu’aux Polonais. Il élargit leurs prisonniers, et même leur témoigna sa bienveillance en prenant l’uniforme polonais pour recevoir Dombrowski, le célèbre général, et surtout en permettant le mariage d’une princesse de son sang avec le prince Radziwill, réfugié à Berlin.
Sous ces rapports, le roi et son ministre Haugwitz représentaient le parti libéral. La guerre de la France à l’Autriche, l’abaissement de celle-ci parut à bien des gens la mort du moyen âge.
Telle fut l’opinion du célèbre Jean de Müller, le grand historien suisse. La guerre d’Austerlitz dut lui apparaître comme la glorieuse continuation des anciennes victoires de son pays sur les Autrichiens. Si savant dans le moyen âge, dont il connaissait tant les mœurs, il s’applaudit (disait-il) «de voir que tout ce qui était vieux, rouillé, insoutenable, pérît, et pérît par la France».
Jean de Müller n’était pas traître, comme disaient les Allemands. Et d’abord il n’était pas Allemand, mais Suisse. Et, comme le roi de Prusse, il clignotait, ne voyait pas bien clair dans un temps si obscur.
Le roi eût voulu pouvoir fermer l’Allemagne aux deux partis. Mais la reine comptant toujours sur Alexandre et son serment, poussa son mari en avant et le mit en danger, sans réfléchir que peut-être Alexandre arriverait trop tard.
Le roi était perdu s’il n’eût cédé à Bonaparte. Il lui fallut, sous peine de guerre immédiate, accepter le Hanovre, au risque d’irriter les Anglais.
On croit que le ministre prussien à qui Napoléon ingérait cette médecine se flattait sourdement d’en avaler une autre, plus agréable. Il espérait Hambourg, les villes hanséatiques, cette belle fenêtre sur les fleuves et la mer, que le tyran le forcerait d’accepter.
Vain leurre. Napoléon n’en était plus à se fier à la Prusse, non seulement il avait mis un de ses frères en Hollande, mais entre les Pays-Bas et l’Allemagne, il avait posté Murat et son duché de Berg, un petit État militaire qui semblait une avant-garde de la grande armée, et qui, en effet, sur le territoire allemand, s’assura de maintes places fortes.
Ce n’est pas tout. La Prusse avait aussi espéré que, s’il démembrait l’empire, en séparant l’Allemagne occidentale, il la mettrait sous le patronage de la Prusse. Pour le démembrement, il eut lieu en effet, mais non à son profit. La Confédération du Rhin qui, outre le Wurtemberg, Hesse, Nassau, Berg, etc. comprenait de plus le grand royaume méridional, la Bavière, ne pouvait guère être mise sous la direction d’une puissance si contraire aux Bavarois. Napoléon lui-même se fit chef de la Confédération (juillet 1806), et se montra peu favorable à une fédération des États du Nord, que la Prusse essayait de former à part. Ses variations lui faisaient toujours douter si elle serait amie ou ennemie.
Napoléon, à cette époque, se félicitait à tort d’un événement. Pitt venait de mourir. Austerlitz et le chagrin, dit-on, l’enlevèrent à quarante-neuf ans. Bonaparte, qui connaissait mal l’Angleterre, ne savait pas qu’en elle il avait un Pitt éternel.
Elle dépensait beaucoup d’argent, peu d’hommes. De sorte que la guerre, toute ruineuse et irritante qu’elle fût, la lassait peu, l’effrayait peu. A la mort de Pitt, on essaya de le remplacer en créant un ministère mixte qui eut en tête le grand orateur Fox, nom glorieux, faible direction. Fox malade était près de sa fin.
Bonaparte imaginait, d’après les bons rapports qu’ils avaient eus à Paris, que Fox faiblirait pour lui. Mais à tout ce qu’il proposait, offrait, le ministre faisait même réponse: «L’Angleterre ne peut traiter que de concert avec la Russie.»
Bonaparte, trop finement, imagina que, sous cette obstination, il y avait une chose que l’on ne disait pas: «l’affaire du Hanovre, donné à la Prusse». Il crut que Fox, en traitant, craignait de mécontenter le roi, toujours épris de son duché.--«Qu’à cela ne tienne, dit-il, nous l’ôterons à la Prusse, le rendrons au roi d’Angleterre.»
Cela dit tout bas; mais dans un pays de publicité, tout transpire, tout est su. Au parlement, le parti contraire à la paix ne manqua de révéler la chose et de la répandre à grand bruit.
Ce fut un tonnerre dans l’Europe. Bonaparte voulait pourtant si, pour la paix du monde, il ôtait le Hanovre à la Prusse, l’indemniser ailleurs. Mais ce don, naguère tant refusé, et infligé de force, maintenant était cher à la Prusse, et elle y attachait l’orgueil national.