Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 12
La nouvelle, au contraire, éclata chez nos ennemis. A la joie des Anglais, les Russes, les Autrichiens, crurent, au moins, que l’armée française était découragée, démoralisée. L’armée ignorait tout. Elle en était encore à son triomphe d’Ulm, et n’avait rien dans l’esprit que ce spectacle inouï d’une grande armée prisonnière; elle croyait marcher à la victoire.
Bonaparte savait seul qu’il était dans ce grand péril. Plusieurs armées, encore à distance, approchaient, pouvaient le cerner. C’est longtemps après, en 1809, à Wagram, qu’il a dit le vrai motif de l’extraordinaire confiance qu’il témoigna alors. On disait après Wagram: «Vous auriez eu plus de succès si vous aviez laissé l’ennemi vous entourer.--Oh! mais, dit-il, cette armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz!»
La route de Vienne étant libre et la ville abandonnée, il y entra avec le plus grand calme. Non seulement il recommanda de bien traiter les habitants, du reste, nullement hostiles, mais, usurpant gracieusement le rôle affable et bienveillant du véritable souverain, il recommandait aux siens de ménager et protéger tout ce qui tenait aux lettres et aux arts.
Parole toute pacifique et prudente, au milieu des périls dont l’ennemi le voyait entouré. On le croyait déjà perdu. Les Russes, sous Kutuzow, évidemment ne reculaient que pour attendre les renforts qui leur arrivaient et de derrière et de côté; ils reculaient, mais en livrant des combats souvent heureux. D’autres Russes venaient de Silésie. La Prusse, malgré ses tergiversations, accomplissant la promesse faite à Alexandre, venait aussi, il est vrai, lentement.
Voilà pour le nord. Au midi, l’archiduc Charles avançait. Masséna, avec une armée trop faible, n’avait pu le retenir. L’archiduc l’avait devancé de plusieurs journées et déjà était passé d’Italie en Moravie.
L’empereur était ainsi au centre d’un cercle d’ennemis qui peu à peu l’enserraient. Toutefois il se voyait si fort avec son armée invincible, qu’il ne rougit pas de négocier, et ne désespéra pas de détourner le torrent russe dans un lit nouveau, la conquête de l’empire ottoman.
On a cru que cette négociation de Napoléon était une ruse de guerre, un moyen de gagner du temps. J’en doute. Comme il ne jugeait jamais que sur les intérêts, il croyait, non sans apparence, qu’Alexandre avait plus à gagner en se jetant dans la Turquie que dans cette stérile campagne d’Allemagne.
Il écrivit à Alexandre dans des termes plus que polis, flatteurs et un peu ridicules.
A quoi le jeune czar, lui-même doux et poli, mais dont les émigrés conduisaient la main, répondit par une lettre altière, inconvenante, où il l’appelait _monsieur_ et l’assurait de _sa parfaite considération_.
Napoléon avala le déboire, et pendant qu’il proposait un armistice, il fut violemment attaqué par les Russes.
N’importe, il n’en demanda pas moins une entrevue à Alexandre, qui ne daigna y aller, lui envoya seulement son aide de camp, le jeune Dolgorouki. Sur la proposition de Bonaparte de faire des conquêtes ailleurs, il dit fièrement: «La Russie est assez grande.»
C’était le 13 novembre. Les Français, encore dispersés, n’ayant pas l’armée de Bernadotte, n’avaient que cinquante-huit mille hommes; les Russes en avaient déjà quatre-vingt-deux mille. C’était pour eux le moment d’attaquer. Le 20 novembre, les deux armées furent à peu près en équilibre; Napoléon eut cent mille hommes.
Mais les Russes-Autrichiens attendaient d’autres troupes, faisaient venir des vivres qui leur manquaient, ils allaient être bientôt de beaucoup les plus forts.
Pourquoi furent-ils si pressés de combattre? On ne le sait pas, disent plusieurs historiens.
C’est parce que leurs jeunes chefs, qui, dès le commencement, avaient intrigué contre le prince Charles, et croyaient qu’il resterait en Italie, le voyaient avec peine revenir, et voulaient vaincre avant son arrivée.
Autre motif très vraisemblable, dont on doit tenir compte. Alexandre, chevalier de la reine de Prusse, espérait par sa victoire délivrer seul la belle princesse de l’ogre Bonaparte, et n’en aurait pas eu l’honneur si, pour le faire, il eût attendu l’assistance des Prussiens, l’arrivée du bouillant prince Louis et de tant d’autres, voués au culte de la reine.
Voilà qui est bien romanesque, dira-t-on. Mais le serment au tombeau de Frédéric, qu’imposa la reine à Alexandre, le constituait gardien et défenseur de la Prusse[70]. Chose plus forte, les conditions que le czar mit d’abord, le 3 novembre, aux secours russes, conditions dont, en décembre, il dispense le roi de Prusse, indiquent assez qu’entre eux il y avait plus qu’un lien politique, mais un lien bien autrement fort, une amitié resserrée par leur admiration commune pour la beauté héroïque qui prêchait la guerre et la gloire.
[70] Hardenberg, t. IX, p. 14, 55.
Les historiens militaires, et, d’après eux, MM. Thiers et Lanfrey, ont marqué lumineusement, autant que le permettait un si immense tableau, la position des deux armées, et celle même des corps différents qui combattirent à Austerlitz. Nous ne reproduirons pas après eux ce détail, si difficile à comprendre pour qui n’a pas la carte sous les yeux.
Nous remarquerons seulement ce que déjà nous avons observé pour d’autres affaires non moins importantes, c’est que plusieurs des dispositions du grand capitaine, dispositions justifiées par un succès si magnifique, étaient scabreuses en elles-mêmes. Il fallait qu’il eût dans ses mains comme il l’a dit lui-même un instrument infaillible; je veux dire une armée telle qu’avec elle on pouvait tout risquer.
Par exemple, l’abandon des hauteurs de Pratzen, laissées à l’ennemi, la concentration de l’armée française sur un terrain bas et étroit, et comme dans une espèce d’entonnoir, observant un grand silence, et regardant comme une proie le cercle d’ennemis qui l’environnait, n’était habile qu’avec une armée exceptionnelle qui ne s’étonnait de rien. Avec d’autres soldats, rien n’eût été plus chanceux.
A une heure de l’après-midi, Bonaparte était maître de Pratzen, le centre des alliés était anéanti; leurs deux ailes combattaient encore, mais sans communication, sans moyen de se rejoindre. La garde russe s’avança pour reprendre le plateau de Pratzen, et mit un instant en désordre un de nos bataillons. La garde française s’élance alors, et Rapp fait prisonnier Repnine à la tête des chevaliers gardes.
Une action plus décisive se passait aux étangs, si nombreux dans cette plaine humide. L’artillerie, en passant sur un des ponts qui les traversent, s’enfonça, et les troupes qui l’accompagnaient furent rejetées sur un autre étang alors gelé. Napoléon, qui vit ce désastre, fit tirer dessus les canons qu’il avait sur les hauteurs. Toute la glace s’effondra. Des milliers d’hommes disparurent, mais plusieurs ne purent se noyer dans ces eaux peu profondes, ils luttèrent, et le lendemain, on entendait encore les cris, les gémissements de ceux qui ne pouvaient mourir.
On dit que les alliés couvrirent de vingt-sept mille morts cette vaste plaine d’Austerlitz; huit mille Français avaient aussi péri.
Cette scène affreuse m’a été contée dans les moindres détails par un témoin, alors bien jeune, et qui, avec la vive et forte mémoire qu’ont les enfants, n’en avait perdu aucune circonstance.
Cet enfant, l’un des fils du général ministre Pétiet, était alors page de l’empereur, et se tenait derrière lui, lorsqu’il vit l’ennemi aller d’abord aux marais, puis sombrer tout à coup, s’engouffrer dans les glaces. C’est ce que Bonaparte avait prévu. Et, comme il arrive au chasseur qui voit le gibier lui venir, il eut un accès de sauvage hilarité. Dans ces moments, Napoléon avait un _tic_ désagréable: il chantonnait. Cette fois, il lui revint certain air d’opéra-comique, où un sot tombe de lui-même au piège préparé; les acteurs lui chantent: «_Ah! comme il y viendra! larira._» Le désaccord si choquant de cette chanson vulgaire, chantée par une voix fausse, à cette heure suprême, frappa l’enfant de manière à ne l’oublier jamais.
Voyant le succès établi dans toute la plaine, Bonaparte avisa qu’il était tard, l’heure de dîner. Selon ses habitudes sobres, on lui donna sur une petite table son poulet et du chambertin.
Le jeune Pétiet versait à boire. On amena des prisonniers, et l’enfant, derrière l’empereur, put observer à l’aise l’accueil qu’il leur faisait.
Repnine, l’un des premiers, était sans doute le fils de ce cruel ambassadeur qui fut l’horreur de Varsovie, et dont Rulhières nous a laissé un si terrible portrait. Napoléon, sans souci des Polonais, toujours nombreux dans nos armées, lui fit un accueil aimable et ne le retint pas.
Puis s’avança une figure dont Pétiet fut bien frappé, un émigré devenu général russe, qui croyait toucher à sa dernière heure. L’enfant tremblait pour lui. Il fut bien surpris de voir l’empereur verser un coup dans son propre verre d’argent, et dire: «Buvez, monsieur le comte. Cela remet toujours le cœur!»
Il y parut. Le prisonnier, jusque-là fort pâle, reprit couleur à l’instant[71].
[71] Le célèbre tableau de Gérard tant de fois reproduit par la gravure nous a conservé cette scène.
Instructive anecdote qui montre que, d’Austerlitz, le vainqueur voyait Paris, le faubourg Saint-Germain.
* * * * *
Avec ces dispositions si tendres au parti rétrograde, cette communion avec l’émigré, il était bien disposé à recevoir le conseil que lui apportait Talleyrand: «Ménagez l’Autriche.»
Le boiteux ne disait rien au maître qu’il n’eût dans l’esprit, ou qu’il n’eût fait déjà à Léoben, à Campo-Formio.
Il exigea de l’Autriche de l’argent, mais ne toucha en rien à ses provinces intérieures et vitales. Le Tyrol, qu’il lui prit pour le donner à la Bavière, était un beau champ pour l’insurrection, mais il contribuait pour peu dans les armées régulières. Venise aussi, qu’il lui retira, le Frioul, la Dalmatie, étaient d’un faible secours militaire. L’Autriche resta ce qu’elle était, prête à se rétablir peu à peu et à nous faire la guerre de 1809.
Austerlitz fort admiré renouvela pour l’Europe l’effet tout fantastique de Marengo. Cependant les Mémoires de Ney, qui partout révèlent la main habile de Jomini, montrent combien le plan de cette campagne était peu arrêté et changea sur la route.
La rapidité, tant vantée, de la marche de Bonaparte faillit lui être fatale, puisque par les maladies et la dissémination de ses forces, il fut un moment réduit à cinquante mille hommes. «Nous ne fûmes sauvés, dit Ney, que par l’ignorance de l’ennemi.»
* * * * *
Qu’attendaient ses admirateurs sérieux, après cette victoire qui abattit l’Autriche, découragea les Russes, décida les Prussiens à subir la condition qu’ils avaient toujours repoussée?
Ils attendaient de lui une chose. C’était qu’il en tirât parti.
Son armée était intacte encore, tout au moins de cent mille soldats invincibles, les premiers du monde, elle n’avait perdu que huit mille hommes.
Les Russes se retiraient en ordre, mais en hâte, par la traverse et non par le chemin où on eût pu les suivre. Pourquoi cela?
C’est que, de Napoléon, ils attendaient de l’audace, non pas une prudence timide.
Ils pensaient que les Français se dirigeraient au nord pour insurger la Pologne autrichienne, qui depuis dix ans les appelait. L’incendie partant de là, nul doute qu’il n’eût gagné la Pologne russe et prussienne.
Magnifique aventure qui eût enlevé l’Europe de frayeur, d’admiration, eût tenté un héros, mais non un politique. Ce grand incendie lui fit peur. Il n’osa s’en approcher. Il prit l’inspiration au plus bas, chez celui qui lui disait: «Ménagez l’Autriche c’est-à-dire le parti rétrograde dans toute l’Europe.»
CHAPITRE VI
INDÉCISION D’ALEXANDRE.--MÉCONTENTEMENT DE LA RUSSIE ET DE L’ARMÉE RUSSE CONTRE ALEXANDRE
Je m’arrête ici, un moment pour regarder Alexandre. Son caractère, loin d’être exceptionnel, est l’un des plus ordinaires en ce siècle. Il s’exprime d’un mot. C’est l’_indécision_.
Est-ce le caractère russe, la mobilité slave? Je ne le nie pas. Mais beaucoup plus la vague sentimentalité qui fait la grâce, souvent le fond fuyant et incertain des femmes allemandes du Midi. Un livre unique, admirable, rend cela très sensible: c’est _la Correspondance_, ce sont _les Conversations d’Alexandre et du prince Adam Czartoryski_ (Paris, 1865).
Beau livre, plein de pleurs. En le lisant, je me crus à Florence, à Sancta Croce, où la Czartoryska, morte, sur sa tombe, elle aussi, pleure encore.
Vous commencez, c’est la nature, son incertain sourire qui va se nuancer. Deux jeunes gens de dix-huit ans se promènent dans un jardin, au court été du Nord, et se confient, quoi? des amours? Non. Mais des romans héroïques, le projet, l’espérance, d’être vertueux et parfaits. Cela en grand secret. Catherine règne encore. Et si Catherine le savait? Le jeune czar ne met nulle borne à l’utopie. Il dit au Polonais: «Pourquoi l’hérédité? Le droit, c’est l’élection populaire.»
Puis un grand blanc arrive, une lacune qui semble plutôt une tache noire. C’est le règne et la mort de Paul. Le fils qui succède, éploré, n’en garde pas moins avec lui le cortège des meurtriers. Alexandre, triste pour la vie, se hâte de rappeler Adam Czartoryski, c’est-à-dire sa jeunesse, rêveuse et vertueuse, autrement dit: sa conscience.
Que dit le prince Adam? Nullement un roman, mais une chose politique et pratique. «Réunissez les membres épars de la Pologne, sous une royauté constitutionnelle. Que la Prusse rende Posen et Varsovie.» La Galicie viendra plus tard.
La Prusse eût été indemnisée en Allemagne par la sécularisation du Rhin, ou en Hanovre. Point de guerre avec Bonaparte, dans ce projet. Mais le mot, l’idée du Hanovre soulevait le parti anglais, tout-puissant à Berlin.
Les Anglais de Russie avaient tué Paul. Les Anglais de Berlin réussirent mieux par une machine moins funèbre, mais tragique par les résultats, l’amitié du roi de Prusse, l’impression de sa belle reine sur un jeune czar de vingt-cinq ans. J’ai dit l’audacieuse adresse de la reine, qui, agenouillant son mari et son hôte au tombeau de Frédéric, leur fit jurer amitié, éternelle alliance au profit de la Prusse, autrement dit: _la mort de la Pologne_.
On accusait le plan de Czartoryski d’être français. A tort. S’il arrangeait Napoléon, en brouillant la Prusse et l’Angleterre pour le Hanovre, d’autre part, la Russie n’ayant plus d’inquiétude du côté polonais pouvait se tourner vers l’Orient, et le disputer à Napoléon.
Ce plan avait un grand défaut. Il était trop prudent. Les Polonais en rêvaient un, sublime et impossible. N’ayant plus les Cosaques ni les membres extérieurs de la Pologne qui l’avaient tant aidée au moyen âge, ils voulaient, réduits à eux-mêmes, dominer l’immense Russie, c’est-à-dire que le petit absorbât le grand, l’immense.
Ajoutez que l’accord des trois puissances du Nord rendait leur effort impuissant, leurs tentatives chimériques. Si, au contraire, les Russes avaient pu regarder vers les conquêtes d’Asie, ils auraient eu besoin à coup sûr de la Pologne, d’un grand peuple civilisé, qui réuni eût pesé d’un grand poids dans leurs affaires, même eût pris l’ascendant d’une civilisation supérieure.
Les lettres du prince Adam, en 1806, sont très belles. La liberté respectueuse qu’elles respirent partout, indiquent et son parfait bon sens, et le cœur d’un ami. C’est l’éloge d’Alexandre d’avoir eu un tel conseiller quoique sa versatilité, la faiblesse de son caractère lui aient rendu de bonne heure ces sages conseils intolérables. Adam ne craint pas de lui rappeler les avertissements qu’il lui donna avant Austerlitz, lui prédisant que si, par sa présence, l’armée devenait la cour même, il serait enveloppé par une foule d’intrigues qui gêneraient les généraux. Il parle avec une hardiesse admirable de la Prusse, et de la faiblesse d’Alexandre qui, après quelques jours d’entrevue, ne considéra plus dans la Prusse un État politique, mais «_une personne qui lui était chère_ et envers laquelle il croyait avoir des obligations particulières à remplir». (Page 31.)
«Les opinions et sentiments de Votre Majesté pour les personnes qui avaient eu sa confiance éprouvèrent un grand changement, lequel fut noté à Berlin... La prédilection sans borne que Votre Majesté montra pour la Prusse, donna à votre gouvernement une attitude vacillante.»
Même courage en parlant d’Austerlitz, où la jeune cour d’Alexandre ne faisait qu’injurier les Autrichiens, et, dans une matinée passait d’un excès d’abattement à un excès d’assurance. Les uns voulaient quitter la partie sans coup férir, et les autres se battre au plus tôt pour revenir vite (p. 39). Il blâme aussi l’empressement d’Alexandre à s’exposer comme un soldat, puis à emmener l’armée tout de suite après la bataille. «Comment eût-on supposé qu’une seule bataille perdue mettrait la Russie hors de jeu?» (P. 53.)
Dans un petit billet, écrit au crayon, par lequel Alexandre répond, ou plutôt, ne répond à rien, on voit bien son obstination et sa frivolité, qui ne s’appuient sur nulle bonne raison. On y voit que les longues et belles lettres, si sévères et si courageuses, ne sont pas l’œuvre du prince Adam tout seul, mais du comité russo-polonais qui avait conseillé Alexandre, jusqu’au moment de sa passion pour la Prusse. Le czar regrette seulement que cette lettre confidentielle lui arrive mise au net par un copiste.
Il ne dit rien d’un article bien grave où l’on entrevoit le mécontentement de la Russie (p. 10): «Dans le cas où la guerre arriverait dans l’empire, je ne répondrais ni des Polonais, ni même des Russes. Déjà ceux-ci endurent avec peine que la gloire de l’État soit diminuée, et que l’amour-propre national reste humilié. Si les frontières sont entamées, on en accusera Votre Majesté, et les propos divers qui circulent à Moscou et à Pétersbourg ne sont pas propres à tranquilliser sur ce sujet[72].»
[72] Lettre du 22 mars 1806.
CHAPITRE VII
L’AME DE LA GRANDE ARMÉE (1806)
Voilà la première fois depuis des siècles qu’on la voit, cette grande Russie, lever un peu la tête, mettre son mot dans le débat, mot menaçant, la leçon du czarisme.
La grande armée dura de 1805 à 1808. Bonaparte, pour la dénaturer et en abaisser le niveau, eut besoin de la démembrer. Il lui ôte son âme.
Entre Boulogne et Austerlitz, candide encore et soulevée d’un grand cœur, elle gardait en majorité cette foi, cette illusion: «Qu’il avait fallu un génie, un invincible capitaine pour mettre à la raison l’Europe, et que sous lui la grande armée était le bras de la Révolution.»
L’affaire d’Ulm lui avait donné un injuste mépris pour l’Allemagne, mais toutefois avec cette croyance bienveillante: «Elle se délivrera par nous.»
C’étaient là de grandes pensées. On peut juger la hauteur où se tenait le moral des Français, lorsque après cette marche meurtrière de cinq cents lieues en trois mois, nos soldats, si loin de la France et n’en recevant rien, l’armée s’enfonçant en Allemagne, et traversant une grande forêt, par un mouvement de gaieté héroïque, se para de branches de chênes[73].
[73] Mém. de Ney, p. 274.
Elle savait bien pourtant que trois armées, autrichienne, prussienne et russe, s’avançaient pour l’envelopper.
Elle avait vu sur le Rhin, elle voyait sur le Danube, ces monuments de servitude, ces lourdes ruines féodales, sous lesquelles ces grands fleuves, l’âme même de la contrée, passent esclaves humiliés.
Le pire de cet esclavage était dans la foule des seigneurs qui prétendaient ne relever que de l’Empire, et qui pesaient sur l’Allemagne par leurs justices capricieuses, vexatoires, vénales. Mille tragédies énigmatiques se passaient dans ces antres de la féodalité. L’histoire, si connue, de Gaspar Haüser, l’enfant élevé dans la nuit, puis assassiné, montre assez que, dans un tel ordre de choses, il n’y avait pas plus à attendre de sûreté, que d’ordre et de justice.
Les Allemands, dans mille écrits, avaient déploré cet état confus, tyrannique, quand Napoléon, en 1804, parcourut les bords du Rhin, la chaussée dont il devait faire la plus belle route du monde. Dalberg et autres lui montrèrent, et dans les îles et au plus haut des corniches des monts, ces châteaux, faits pour le peintre, et maudits du voyageur, du marchand, qu’ils regardent passer d’un œil louche. Bonaparte, jugeant par Richelieu, Cromwell, ces grands destructeurs de châteaux, crut qu’en nettoyant l’Allemagne de ces seigneurs immédiats, il remplissait le vœu de la grande majorité du peuple allemand lui-même.
C’était une opération délicate et compliquée que l’étranger ne pouvait accomplir que très mal, en faisant des exceptions ou des justices aveugles et brutales. Ce qui pourtant justifie la mesure en masse, c’est qu’en 1815, bien loin de revenir sur elle, ceux qui s’en plaignaient le plus la continuèrent, la complétèrent, en médiatisant encore plusieurs petits princes.
Il faut dire aussi que les nôtres, hier soldats jacobins, et maintenant devenus les soldats du grand empire, d’après ce double préjugé, traitaient souvent peu révérencieusement ces petites souverainetés, vénérables aux Allemands par l’antiquité. Une anecdote que je tiens de première source me fera comprendre. Un jeune chirurgien français, nommé Mouton, étant en logement chez la vieille princesse de ***, trouva que la dame et ses gens manquaient d’égards pour sa qualité de Français, de membre de la grande armée. Alors l’insolent étourdi écrit une lettre violente, injurieuse, à son hôtesse; la lettre commençait ainsi: «Princilione de...» Le reste en style de Vadé. La grande dame fit une chose terrible: elle envoya la lettre à Napoléon. Celui-ci, un jour de grande revue, debout sur un tertre qui dominait tout, fait une scène dramatique: «Où est-il, ce misérable? Qu’on l’amène! qu’on le fusille! Je n’ai pas gagné la victoire pour outrager les vaincus!» On l’amène, on le soutient, pâle, chancelant, et plus mort que vif.
Chacun frémit. L’empereur regarde d’un autre côté, n’y pense plus.
Ces hommes étourdis, souvent violents, comme ce jeune chirurgien, étaient enfants de caractère et se gouvernaient eux-mêmes fort mal dans leurs continuelles alternatives entre les privations et les excès. Les officiers étaient plus misérables encore que le soldat, parce qu’ils s’interdisaient le pillage des vivres.
Un régime si inconstant, tantôt nul, tantôt abondant, produisit des maladies, ou plutôt une maladie, toujours la même (la gastro-entérite). C’est ce que Broussais le premier devina. Ce vaillant Breton, né à Saint-Malo, avait été deux ans soldat. A vingt et un ans, en 1803, il rentra comme médecin dans l’armée. Sa méthode s’appliquant à une maladie qui variait peu et qu’on aurait pu appeler la maladie de la grande armée, dut peu varier. Elle eut, ainsi que son livre des _Phlegmasies_, achevé et imprimé en 1808, des succès admirables[74].
[74] La principale médication de Broussais était la saignée.
Même après Napoléon, les générations qui avaient tant souffert sous lui, et dont le sang, par les alternatives du jeûne, du chaud et du froid s’était allumé, eurent recours à l’eau comme le plus puissant des calmants. L’hydrothérapie devint la panacée universelle. De là la vogue de Priessnitz,--créateur du traitement, vers 1825. La foule des malades reconnaissants qu’il avait guéris, lui élevèrent un arc de triomphe.
L’armée était assez lettrée si j’en juge par plusieurs militaires que j’ai connus et qui auraient mérité une grande notoriété, mais qui sont morts dans le silence.
Foy, avec ses quatorze blessures, et son refus aux adresses et au vote de l’empire, fut fort retardé, laissé de côté jusqu’à Waterloo. Mais d’autant plus dans les repos que lui laissait son artillerie à cheval, il lisait insatiablement Virgile et Tacite.
On peut en dire autant de Courier, si absorbé dans l’étude qu’il ne s’était pas aperçu de l’insurrection de Rome et faillit y périr. En Calabre, dépouillé de tout par les brigands, ayant perdu ses chevaux et son argent, il n’eut regret qu’à son Homère.