Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)

Part 11

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Dans cet idéalisme si haut tout disparut, la bassesse actuelle des gouvernements allemands, et ce qui allait venir, la défaite d’Iéna, l’insolence de Bonaparte. Ce n’était plus que de simples êtres de raison et la tyrannie du néant.

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Parmi les étudiants d’Iéna, et probablement les auditeurs de Fichte, se trouvait un gaillard de la sauvage Poméranie, le célèbre Jahn, un gymnaste admirable dans tous les exercices du corps, qui enseigna et répandit son art. Plus tard, nous verrons l’époque des teutomanes chevelus, un peu ridicules parfois, mais d’une vraie grandeur patriotique. On commença à dire, à croire que les anciens Allemands étaient les plus forts des hommes. Et on mêla les vieilles légendes scandinaves de Siegfrid, etc., avec les _Nibelungen_ allemands du treizième siècle. Mais n’anticipons pas sur tout cela.

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Les étudiants, très nombreux, et qui formaient comme une jeune nation, n’eussent pas répandu leur esprit, sans la langue qu’ils avaient commune avec le peuple. Je parle de la langue musicale.

On le remarque très bien dans tous les arts qu’on pourrait dire allemands, spécialement dans l’harmonie musicale, le grand art où plusieurs instruments font chacun leur partie. On le voit même aux populations rurales, assez grossières pour tout le reste. Les paysans, l’hiver s’associent à merveille pour ce qu’on appelle la _musique de chambre_. L’été, les concerts en plein vent permettent de faire agir d’ensemble plusieurs groupes d’exécutants. Et quand l’exécution est plus parfaite et mieux disciplinée, elle permet aux foules même d’y prendre part.

Langue propre à l’Allemagne, et dont les Français, trop épris de leurs airs nationaux ou de musique italienne, comprenaient rarement le sens. Les symphonies de Beethoven, en présence même des tyrans, prêchaient, haranguaient l’Allemagne, l’imprégnaient de leur mâle harmonie.

Beethoven, fils d’un chanteur, d’un ténor de la chapelle de l’électeur de Cologne, mélodiste jusqu’à vingt ans, n’apprit l’harmonie qu’à Vienne, lorsque son maître l’électeur, dépossédé par Bonaparte, vint en Autriche. Le jeune homme fit alors sa première symphonie (en _ut majeur_), puis les autres aux années suivantes.

Ces symphonies, qui furent, on peut dire, la musique par légion, par tribus, retentirent au loin. Leurs échos créèrent à l’Allemagne une âme commune, et furent pour elle ce que nos fédérations avaient été pour la France de 90.

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Il faut que je m’arrête ici; sinon, j’enjamberais deux années, et je me retrouverais au lendemain d’Iéna.

CHAPITRE III

NI LA FRANCE, NI L’ALLEMAGNE, NI L’ANGLETERRE NE VOULAIENT FORTEMENT LA GUERRE. RETOUR ET DÉCLIN DE PITT (1805)

L’incendie couvait dans l’Allemagne, mais il était encore loin d’éclater. On y était fort partagé. Plusieurs regardaient Bonaparte comme le restaurateur de l’ordre, le continuateur de la révolution en ce qu’elle avait de meilleur. La grande ruine qu’il faisait sur le Rhin, la brusque sécularisation des États ecclésiastiques, était loin de déplaire aux ennemis nombreux du moyen âge.

Si les Allemands s’irritaient, c’était de voir leurs princes tendre la main à l’étranger pour recevoir de lui des débris de l’Empire. On s’indignait contre la Prusse qui, sans se compromettre avec l’Angleterre, s’enrichissait par la faveur de Bonaparte.

Celui-ci, au contraire, avait bien du monde pour lui. Beaucoup en étaient éblouis. On l’admirait d’autant plus, qu’en ses commencements il était une énigme. Tant qu’il resta consul, les uns voulaient y voir un autre Washington qui se dévoilerait un matin. Les autres, en sa figure problématique, voyaient un génie d’Orient, tout au moins un glorieux tyran militaire qui allait mieux ordonner ce monde. Beaucoup d’ardents esprits en étaient fanatiques.

Le grand artiste Beethoven, chassé de son pays, le Rhin, par les nouveaux arrangements qui dépossédaient son maître l’électeur de Cologne, n’en célébra pas moins le _héros_ dans son premier essai d’harmonie qu’il fit à Vienne. Jusque-là mélodiste, il s’essayait à faire marcher d’ensemble des armées d’instruments.

C’était encore le consulat, la république. Mais dès qu’il vit le _héros_ se démentir, devenir empereur, Beethoven, détrompé, le confondit dans la foule des intrigants ambitieux, raya son nom. Il effaça le chant qui, sans doute, chanté aux deux rives du Rhin leur eût servi de pacte d’alliance.

Telles étaient les dispositions des artistes de l’Allemagne. Schiller venait de faire sa _Jeanne d’Arc_. Gœthe, quoique très peu partisan de Voltaire, n’en acceptait pas moins _Tancrède_ et telle autre de ses tragédies pour le théâtre de Weimar. Les grands succès étaient ceux de Kotzebue, de ses drames imités de Diderot.

On ne prévoyait pas que la France, par les ambitions de Bonaparte, allait se trouver brouillée avec toute la terre, non seulement avec l’Angleterre (mai 1804), mais bientôt avec la Russie par ses arrangements d’Allemagne, d’Italie, et surtout par une chose vaine, d’ostentation. Il tenait l’Italie par un gouvernement qui semblait italien. Il n’avait nulle raison de provoquer l’Europe en se créant roi d’Italie et prenant à Milan le vieux joujou lombard, la couronne de fer? Nulle raison que d’éblouir la France. Il avait pris déjà à Aix l’épée de Charlemagne, à Bruxelles la couronne de Charles-Quint. Il est vrai qu’avec ce bric-à-brac il avait Gênes et les marins génois pour son vain projet d’Angleterre.

M. Lanfrey a parfaitement conté ses tergiversations dans cette folie. D’abord, il avait eu l’idée hasardeuse, inhumaine, qu’on lancerait des petits bateaux qui périraient en foule, mais plusieurs pourraient arriver. Les hommes du métier lui firent comprendre que rien ne serait possible sans la protection d’une flotte, et que d’ailleurs les vaisseaux qu’on rassemblait de points très différents ne pourraient passer en une seule marée. Cela le refroidit. Il dit alors que tout ce grand effort n’était qu’une feinte, un prétexte pour se préparer à une guerre continentale.

Nos soldats ne s’en doutaient pas, ils n’auraient jamais compris que ces parades d’embarquement étaient un moyen de faire la guerre en Allemagne. On s’était trop joué, en conscience, des grands élans du cœur qu’on provoquait, ajournait, détournait. Que de fois ces hommes héroïques avaient accepté la mort en esprit, et, de volonté, s’étaient dévoués!

Pour quoi? Pour la grande cause qui avait déjà fanatisé Paul, pour arracher aux Anglais la liberté des mers. Le monde des rivages, toutes nos côtes étaient captives. Grande, tentante chose, d’affranchir l’Océan (de l’Angleterre à l’Inde) par un passage si court. Cela semblait valoir le sacrifice de la vie.

C’est la disposition où il trouva cette armée, la première, certes, qui fut jamais au monde, lorsque dans son orgueil, d’un tertre de Boulogne, il s’en vit entouré, et lui distribua les aigles.

Le célèbre tableau de David, où Gros aussi et toute l’école ont dû travailler, ce tableau, qui est à Versailles, haut en couleur, un peu grossier, est d’autant plus un très vrai portrait de l’armée et des soldats d’alors. Ceux-ci n’ayant plus la maigreur nerveuse, la figure hâve du soldat jacobin, sont sanguins, avec des figures joviales. On les sent bons enfants, moins capables d’excès que ceux qui vinrent plus tard, mais fiers et très jaloux de la _grande armée_ qui naquit d’eux, et qui dura jusqu’au démembrement barbare qu’y fit Napoléon (1808).

Ces scènes de Boulogne semblaient bien une comédie. Car les bois des vaisseaux, coupés dans nos forêts (ceux d’Anvers, par exemple, dans la forêt de Soignes), voulaient pour la plupart, deux ans encore avant de pouvoir tenir la mer.

Le 17 septembre 1805, Napoléon enfin déposa cette feinte, prolongée tant d’années, sans avoir pu lasser l’ardeur crédule de nos soldats. Il dit au conseil d’État qu’il partait pour l’Allemagne; qu’il serait prêt avant l’Autriche, ayant rassemblé l’armée à Boulogne; qu’il lui fallait, en janvier 1806, les conscrits qui auraient vingt ans en janvier 1807; et de plus la réorganisation de la garde nationale.--Sorte d’appel tardif qu’il faisait à la nation.

L’armée partit de Boulogne, et traversa la France en parfaite discipline, sans qu’il y eût un seul déserteur. J’ai dit combien ces vrais soldats furent fiers, sévères pour les conscrits qui, en traversant l’Allemagne, avaient un peu pillé. Les vieux leur dirent: «Avant de combattre avec nous, videz vos sacs d’abord.»

Miot affirme que la guerre n’était nullement souhaitée en France. Tout était revenu dans les voies du travail.

On aurait pu en dire autant de l’Angleterre, sans les alarmes que lui donnait Bonaparte par sa _fantasia_ et ses simulacres d’embarquement. Le tout vain, mais très provocant, nos voisins, à ce moment même, étaient, comme la France, entraînés au travail, non pas agricole, mais manufacturier. La révolution des machines, commençait à s’opérer, et la partie la plus active de la population tournait sa passion, ses capitaux, de ce côté.

Ce n’était pas l’affaire du sacre français ou italien, ni celle des indemnités allemandes, qui auraient décidé l’Angleterre à se battre et à se détourner de la grande nouveauté, l’affaire industrielle, qui lui apparaissait dans un charme magique d’infinie perspective.

La grande affaire récente de l’Inde, la conquête du Carnatic, avait même été à peine aperçue. Ces grandes choses lointaines, l’acquisition du Cap, et bientôt celle de Java, touchaient surtout une certaine Angleterre qui y trouvait des places pour ses fils. Mais la majorité, les classes qui recrutaient le plus le parlement, étaient bien moins sensibles à ces fruits de la guerre lointaine.

De là la solitude, l’abandon progressif de Pitt. Il croyait en 1805 retrouver l’Angleterre où il l’avait laissée.

En mars 1803, au moment de la rupture avec la France, il se croyait si sûr de son succès, qu’il refusait le pouvoir à moins que tout le ministère ne fût refait par lui, uniquement composé des siens. Et quelques mois après, ayant voulu en vain se faire centre d’un groupe et repoussé de Fox, qu’il appelait à lui, il eut le chagrin d’accepter six ministres d’Addington, puis Addington lui-même. De sorte qu’il se trouva devenu le chef du ministère qu’il avait remplacé. (Voy. Cornwal-Lewis.)

Conduite étrange, cruellement caractérisée par Sheridan, qui nota l’insidieux appui que Pitt avait donné d’abord au rival qu’il voulait détruire.

Cette accusation d’excès de finesse et de perfidie ne l’humilia pas trop, ce semble. Il fut bien autrement touché d’une affaire qui lui montra sa décadence, son affaiblissement, son peu de crédit parlementaire. On accusa un de ses intimes d’une malversation, il essaya en vain de le couvrir. La chambre passa outre, et, sans faire attention à lui, censura l’accusé. Pitt sentit cela, comme un coup de stylet au cœur. Il eut beau rabattre sa coiffure sur ses yeux. On vit pleurer cet homme si fier.

Pour comble de chagrin, son rival Addington voulait se retirer, ce qui aurait perdu Pitt auprès du roi. Il eut le dégoût et la nausée terrible d’être forcé de le prier de rester, d’avouer que cet Addington, tant méprisé de lui, lui était nécessaire.

Dans ces misères qui abrégèrent sa vie, il avait un soutien qui l’aidait fort: l’insolence croissante de Bonaparte, ses outrages, ses provocations, son mépris de tout droit des gens. Sous la couronne de fer qu’il venait de prendre à Milan, il insultait l’Europe d’une manière extravagante. Son _Moniteur_ était plein d’articles injurieux aux autres peuples, aux têtes couronnées, articles qu’il dictait lui-même.

Il se chargeait de faire en pays neutre une police révoltante. Il eut même l’idée d’enlever le roi de Suède en pleine Allemagne.

Il menaçait, cherchait à surprendre partout des négociants anglais. On prétendait qu’il avait dit qu’à Berlin même, et sous les yeux du roi, il pourrait enlever le ministre d’Angleterre.

Pitt, peu aimé, avait un allié plus sûr que la faveur publique: _la haine contre Bonaparte_. A ceux qui se plaignaient de ce qu’avaient coûté les dernières guerres, il disait froidement que celle qu’il préparait coûterait plus encore.

Il tint parole, et profitant du miracle imprévu d’un tel accroissement de richesse, il conçut le plan gigantesque, improbable, qu’il réalisa cependant, de soudoyer l’Europe, la nouvelle coalition augmentée par les masses innombrables du Nord, d’amener contre Bonaparte des armées de cinq cent mille hommes.

CHAPITRE IV

TRIOMPHE D’ULM.--DÉSASTRE DE TRAFALGAR.--OCTOBRE 1805

Ce qui frappe dans Bonaparte, c’est l’identité de ses procédés: des effets de surprise, qui, toujours répétés, toujours les mêmes, semblaient ne pouvoir tromper personne.

Et chez ses adversaires on eût dit toujours la même complaisance à attendre, arriver trop tard en tout, à se laisser surprendre.

Ces succès immenses et faciles eurent le très grave inconvénient que Napoléon et les siens se méconnurent en quelque sorte, crurent n’avoir plus besoin des moyens de persuasion, de propagande, qui avaient fait la force des armées révolutionnaires, leur ferme foi. Nous avons tout à l’heure, d’après Gœthe, cité la conduite des Français de 92, qui, après Valmy, donnèrent aux Prussiens en retraite, affamés, non seulement des vivres, mais des journaux républicains. En 97, on a vu, après fructidor, combien de républiques germèrent tout à coup de la terre. Effets magiques, d’une électricité subite, et comme d’une épée flamboyante, que l’épée d’Austerlitz, l’épée d’acier, quoique victorieuse, ne remplaçait nullement. Il y a ici une terrible différence, c’est que celle-ci n’agit point à distance, comme faisait l’épée de la Révolution.

Autre malheur. Napoléon, par des succès souvent faciles, peu achetés, créa dans son armée une méprise profonde sur les vrais caractères de l’esprit allemand, une ignorance mutuelle des deux nations. L’armée française, cette rouge armée, gonflée de sang, telle que nous l’avons vue tout à l’heure à Boulogne et dans le tableau de David, crut trop facilement à la débonnaireté allemande, surtout après le singulier événement d’Ulm, où trente mille hommes se rendirent prisonniers.

Le procédé de Napoléon, pour produire ce miracle, avait été fort simple et peu mystérieux. Il avait son armée toute prête à Boulogne, et déjà il avait acheté vingt mille chevaux. Dans l’espace d’un mois, tout fut transporté sur le Rhin. Quantité de voitures, mises en réquisition, furent chargées de soldats. Il resta à Strasbourg jusqu’au dernier moment, et en même temps pour amuser les Autrichiens que Mack et un des archiducs avaient groupés en Souabe, à Ulm, il faisait apparaître sa cavalerie aux divers débouchés de la Forêt-Noire.

Que faisaient les Autrichiens de la leur, l’une des premières du monde? Personne alors, pas même Napoléon, n’avait l’idée bien nette de l’usage qu’on peut faire de cette arme pour éclairer, observer tout autour. Les Américains les premiers, et, après eux, les Prussiens l’ont bien compris, aux temps les plus récents.

Le malheureux Mack, que l’injustice de l’histoire a rendu ridicule, n’était pas le vrai chef de son armée. Officier de naissance obscure et de rang inférieur, il avait pour supérieurs réels les princes et hauts seigneurs qui se trouvaient dans cette armée. Ils le dirigeaient, lui inspiraient leur folle confiance. On lui montrait au Tyrol et aux Alpes de grandes forces autrichiennes. Au nord, il y avait des Français; mais la Prusse était là pour les retenir et les empêcher de passer. A l’est, les Bavarois n’étaient pas trop sûrs, il est vrai. Mais ils étaient entre Mack et l’Autriche, qui pouvait leur tomber dessus, s’ils faisaient un faux mouvement. Enfin, à l’horizon, au loin, on croyait voir les masses russes, qui avaient promis d’arriver vers le 1er octobre. Quoi de plus rassurant que ce tableau? Au moindre mot, ces fiers seigneurs lui auraient rappelé ses malheurs d’Italie, qui lui laissaient sans doute un excès de timidité.

Un matin, il est investi, les Français occupent tout autour les hauteurs. L’empereur lui envoie M. de Ségur. Tout est conté parfaitement dans les Mémoires de Rapp, et avec une bonhomie alsacienne que Ségur n’y aurait pas mise. Le pauvre Mack ignorait tout, et, à chaque révélation, s’exclamait, s’écriait. Il avait vécu là comme Robinson dans son île et ne savait rien du reste du monde.

Il croyait sa gauche gardée par la Prusse, qui sans doute empêcherait l’armée française du Hanovre de passer, l’obligerait de faire un grand détour; on lui apprit que cette armée, sous Bernadotte, sans tenir compte des Prussiens, avait passé, soi-disant pour rentrer en France, mais que, tournant à l’est, elle avait été à Munich, que les Bavarois lui livraient. Ce corps et quelques autres, réunis, faisaient cent mille hommes que Mack avait à l’est, entre lui et l’Autriche, tandis que l’armée de Boulogne, arrivée de l’ouest l’enfermait, le serrait de près.

Désespéré, il s’en prenait aux Russes, qui, dit-il, arrivaient. On lui prouva que les Russes étaient loin. Il croyait avoir des vivres pour huit jours, mais cela était faux. Sa perte était certaine: il se rendit.

Spectacle étonnant et nouveau: une armée prisonnière sans avoir pu combattre. Trente mille hommes rendus d’un coup.

Événement lamentable pour l’Autriche, mais, selon nous, funeste au bon sens de notre armée, qui se fit une idée très fausse du grand pays où elle entrait.

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Ce prodigieux succès porta terriblement à la tête de l’empereur, qui, en ce moment, perdit terre, se crut vainqueur, non seulement de l’Allemagne, mais de l’Angleterre même.

Il semblait moins en Allemagne qu’en mer: il y avait envoyé ses flottes, pour frapper un grand coup sur l’Angleterre, pendant qu’il envahirait l’Allemagne. Afin de détourner l’attention des Anglais, l’amiral Villeneuve en rade à Toulon, avait ordre de cingler vers les Antilles. Nelson qui avait mission de garder la Méditerranée, ne manquerait pas de le poursuivre. Le coup du génie, c’était de se dérober à temps, de se porter sur Brest et de se rendre maître de la Manche. Bonaparte gourmandait rudement Villeneuve, accusait sa lenteur. Il écrivait incessamment à Decrès, ministre de la marine, des choses violentes, furieuses.

Napoléon, destiné d’abord à la marine, le corps le plus en faveur à Versailles, et dont un membre gouverna longtemps la reine, avait conservé une grande partialité pour ce qui restait en France de ce corps aristocratique. Son principal secrétaire, Champagny, était un officier de marine. Quelques officiers _bleus_, c’est-à-dire roturiers, s’étaient peu à peu élevés, mais avec une lenteur qui n’allait pas à l’impatience de Napoléon. L’armée de terre, si rapide dans ses succès, lui voilait la situation, lui faisait oublier les difficultés techniques de la guerre de mer. Qui croirait même que, lui, officier d’artillerie, il entassait au hasard des masses inexpérimentées sur ses vaisseaux, sans les exercer au tir maritime, c’est-à-dire les dépêchait, on peut dire désarmées, à une mort certaine.

On parle toujours de la Terreur de 93, mais fort peu de cette Terreur maritime de Napoléon, si cruelle, si sauvage, et qui n’enveloppait pas seulement les riverains de la mer. Dans plus d’un département éloigné de la mer, les préfets, aiguillonnés par des ordres impérieux, lançaient de tous côtés une active gendarmerie qui ramassait les jeunes paysans et les traînait par les routes, vers les ports, où, sans exercice préalable, on les entassait aux vaisseaux. La _presse_ anglaise, si dure, avait pour consolation des succès certains, l’attente de la victoire. La _presse_ française était d’autant plus désespérante que tous ceux qu’elle enchaînait, traînait, savaient parfaitement que, par ces chemins de misère, on ne les menait qu’à la mort.

Notre défaite de Trafalgar en est la preuve lamentable. Villeneuve poursuivi par Nelson, jusqu’au Mexique lui échappa, mais pour venir se heurter à la pointe du Finistère, contre l’escadre de l’amiral Calder. Ce combat, s’il ne fut pas pour nous une déroute, avaria tellement notre flotte, que Villeneuve dut se rendre à Cadix pour la réparer. C’est là que vint le rejoindre Nelson.

Nous avons plusieurs récits de l’horrible catastrophe, mais peu de détails sur ces rigueurs, cette chasse aux hommes qui avait précédé. M. Forgues, dans son bel abrégé de la vie de Nelson, nous donne ses bravades, ses fières et colériques paroles. M. Thiers excuse de son mieux Bonaparte. M. Lanfrey, dans son récit, excellent du reste, s’occupe fort de l’amiral Villeneuve, le plaint comme une victime de la fatalité, des exigences tyranniques de l’empereur.

Villeneuve, d’une bonne noblesse de Provence, et qui sans doute par là plaisait à Napoléon, au parti rétrograde, si puissant par Hortense et Joséphine, avait du courage, de l’instruction. De quinze ans à quarante et un, il avait rapidement parcouru toute la carrière maritime jusqu’aux plus hauts grades. Parmi mainte action d’éclat, il avait eu un malheur, celui d’être arrivé tard au désastre d’Aboukir, et celui de partir tôt, croyant, non sans vraisemblance, qu’il ne remédierait à rien, ne ferait qu’augmenter le malheur, au lieu qu’il le diminua en emmenant et en sauvant quatre vaisseaux.

Ce souvenir d’Aboukir eût pu arrêter un esprit crédule aux présages comme était Napoléon. Mais Villeneuve était ami du ministre Decrès, alors aimé de l’empereur, parce qu’il faisait sur la marine certaines économies au profit des troupes de terre.

C’est là qu’on peut admirer l’_homo duplex_. L’empereur, si passionné pour les succès de sa flotte, dans le détail trouvait très bon qu’on économisât sur elle pour l’armée, dont en lui-même il jugeait les victoires beaucoup plus certaines. De sa main droite il volait sa main gauche.

L’aimable caractère de Villeneuve devait le pousser aussi. Il était brave, mais doux, un peu hésitant. Quand Napoléon entraîna l’Espagne dans son alliance et se vit à la tête de deux nombreuses marines, son impatience ne connut plus de bornes. Les lenteurs de Villeneuve le désespérèrent; il l’accusa de pusillanimité; il lui nomma un successeur, l’amiral Rosily, qui devait le renvoyer en France. Plutôt que d’attendre cet affront, le malheureux sortit de Cadix, se battit, perdit tout.

Tous les officiers français et espagnols furent consultés et dirent qu’on était mal armé, mal équipé, qu’on périrait. On envoya cet avis à Decrès, qui le garda pour lui.

Des matelots paysans qui ne savaient point manœuvrer, point tirer, et que, selon l’ancienne méthode, on faisait viser au mât, au lieu de tirer en plein bois dans la coque des vaisseaux, comme faisaient les Anglais;--ces malheureux furent amenés en présence du furieux Nelson, certain de sa victoire. Le capitaine Lucas et autres de nos Français montrèrent un grand courage. En vain.

Nelson avait dit: «la pairie ou Westminster!»

Il fut tué. Mais sa mort n’affaiblit en rien cet affreux désastre. Nos vaisseaux étaient si lents, qu’ils ne se sauvèrent pas, attendirent leur destin.

Un peuple fut noyé.

L’empereur écrivait toujours des choses furibondes à cette flotte qui n’existait plus.

Il était d’autant plus irrité et cruel qu’il devait en dessous trop bien sentir: _Tout était de sa faute_, et sans remède.--Réparable? jamais!

Villeneuve, épouvanté, se réfugia dans la mort. Il se coupa la gorge. (20 octobre 1805.)

CHAPITRE V

AUSTERLITZ.--2 DÉCEMBRE 1805

Ce grand revers avait pourtant ceci d’heureux qu’il empêchait définitivement Bonaparte de pousser plus loin la folie de mettre une armée en mer avec le risque d’un échec vingt fois plus grand que celui de Trafalgar.

Les Anglais calculant d’après les habitudes de publicité de leur gouvernement, croyaient la France fort abattue. Elle savait à peine l’événement. Le _Moniteur_ n’en dit rien, encore moins les autres journaux. Il courut à peine un bruit vague de certains revers maritimes.