Histoire du XIXe siècle (volume 3/3)
Part 10
Si Bonaparte eût mieux su l’histoire, celle du passé de l’Allemagne, il aurait vu que, malgré sa roideur apparente, c’est une race variable et très flexible. L’Allemand, justement parce qu’il est fort disciplinable, a été plusieurs fois, par exemple sous Frédéric, le premier soldat de l’Europe. Pourquoi? C’est qu’avec la rudesse extérieure de l’individu, il est né pour être _camarade_ et pour agir d’ensemble.
Voilà pourquoi des hommes, du reste pacifiques, casaniers d’instinct, et par moments très enfermés dans la famille, se sont trouvés si aptes à la discipline militaire, propres à marcher en corps d’armée.
Cette faculté d’association est une grande force, si une nécessité, une émotion la réveille. Chose souvent assez lente chez cette race bien moins impressionnable que d’autres. Mais si cette émotion arrive enfin, elle est susceptible de prendre un crescendo prodigieux, une force redoutable.
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Cette force a plusieurs fois apparu en ce que la littérature a de plus clair, dans les hautes formules qui résument tout. En présence de la fatalité visible, de la tyrannie de Louis XIV, et de ses atteintes à la conscience, Leibnitz (reprenant dans Aristote l’antique _philosophie de l’énergie_), dit: _L’homme est une force active._
A quoi la basse Allemagne, Spinosa, oppose _la substance_ comme notion universelle et fondamentale. Voilà les deux écoles, qui feront tour à tour le développement de l’Allemagne. Leibnitz avec raison objecte à Spinosa: «L’idée de _cause_ est la première en nous, et ce n’est même que par elle que nous avons idée de la substance.»
Les deux philosophies l’emportent tour à tour. Si, dans ses moments de langueur, l’Allemagne en paraissant grandir, s’étend dans le brouillard, dans l’inertie de Spinosa, elle ne tarde pas à s’éveiller, par le retour à la doctrine et au sens de la _force vive_.
On pouvait deviner que, par ces _ricorsi_ naturels de la logique et de l’histoire, l’Allemagne aurait un retour héroïque sur elle-même, qu’après son critique Lessing, et l’auteur de _Werther_, inspiré de Spinosa, la thèse de la _cause morale_ et de la _force vive_ reprendrait sa faveur, que le stoïcisme prévaudrait, et qu’alors l’Allemagne, les quarante millions d’Allemands, comme un seul homme, se lèveraient contre la France.
Pour obtenir cet effet violent, que fallait-il? Endurcir l’Allemagne, et par une pression tyrannique et cruelle faire cesser l’état somnolent qu’une vie plus douce eût prolongé. Le faux lien fédératif de l’empire sous le césar allemand avait continué ce sommeil. L’association religieuse opérée par Luther n’avait agi que sur une moitié de l’Allemagne. Frédéric II, par l’association militaire qui réunit à ses armées tant d’étrangers de toute nation, ne fut pas non plus pour elle un suffisant unificateur. Napoléon eut cet effet, cette force par des moyens barbares, moins encore par la guerre que par une pesante oppression qui n’est ni guerre ni paix.
Avec ce cruel chirurgien, plus le patient criait de douleur, plus il était serré; plus, contre sa nature et contre ses habitudes, il était obligé de se durcir, de ramasser ses forces, de concentrer ses nerfs, ses muscles. C’est en ce sens que Bonaparte a été le bienfaiteur de l’Allemagne par des opérations qui réveillent et donnent envie à l’opéré de poignarder l’opérateur.
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Mais au moins, en détruisant la révolution en France, la propagea-t-il en Europe?
En tout pays la tradition du XVIIIe siècle, la libération de l’idée qui fait l’affranchissement de tout le reste, fut violemment outragée par lui comme _idéologie_. L’Italie, qui, au dernier siècle, suivait de si près la France, fut cruellement découragée quand il défendit aux municipalités la vente des biens ecclésiastiques, et par cela même maintint les couvents, toute la vieille crasse monastique; deuxièmement, quand il expulsa notre clergé républicain, et que le pape, consentant à marcher dans le sang d’un Bourbon, vint le sacrer et absoudre le meurtre.
Le code Napoléon, énervant, détruisant la puissance paternelle, établissant l’égalité des partages, fut d’abord reçu avec joie, et l’on crut que l’activité augmenterait. Ce fut le contraire, tous les frères, dans leur petite égalité, demandèrent des emplois et se firent des commis, oisifs et serviles. La bureaucratie pullula.
Ces commis de l’empire, rogues et durs, avec une tenue demi-militaire, et se croyant tous colonels, firent partout exécrer la France. L’empereur, dans les consulats, mettait des hommes à lui pour observer, surveiller le pays, faire outrageusement la police en pays neutre. Souvent, même comme ambassadeurs, il envoyait de ses sabreurs farouches, non pas méchants, mais violents, colères, terribles d’attitude, comme était Lannes.
Les Français perdirent le renom d’urbanité et de douceur qu’ils avaient eu toujours.
Même les pires de l’ancienne monarchie avaient cela du moins, qu’ils changeaient peu les habitudes, suivaient volontiers les routines. Les nouveaux commis, issus de la révolution, variables comme elle, et absolus comme l’empire, étaient l’effroi, l’horreur de leurs administrés.
Ce résultat éclata violemment quand Bonaparte entra vainqueur en Allemagne. Mais, même avant, lorsqu’en 1803, sous le prétexte d’exécuter le traité de Lunéville, il se chargea de régler les indemnités dues aux princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin, ne consultant que rarement et pour la forme la diète de l’empire, et la Russie, nommée aussi médiatrice. L’empereur Alexandre, malgré son amitié pour le roi de Prusse, en plusieurs choses, favorisait l’Autriche, la grande puissance militaire qui avait été, pouvait être encore son alliée dans un conflit européen. En le voyant ainsi flotter, les princes allemands s’adressèrent à la France, qui ne flottait pas. Et tout se traita à Paris.
La Bavière se détacha la première du grand corps germanique et se fit notre cliente, comme elle avait été sous Louis XV; elle fut accueillie de Bonaparte comme ennemie de l’Autriche, n’est-elle pas la voie qui conduit à Vienne? L’idée de Napoléon, bizarre pour un ami du pape, était de détruire les électorats catholiques, dont les cinq voix assuraient à l’Autriche la prépondérance sur les quatre voix protestantes. De sorte qu’il n’y eut plus dans l’Empire d’autre État ecclésiastique que l’électorat de Mayence, qu’on transféra de Mayence à Ratisbonne et qu’on laissa aux mains du coadjuteur Dalberg, le Talleyrand de l’Allemagne; il flattait Bonaparte de l’idée d’un empire intermédiaire (la Confédération du Rhin).
Ce fut un grand changement dans les habitudes allemandes, européennes, que de voir ces antiques évêchés disparus. Les prélats souverains, jadis despotes absolus et cruels[63], s’étaient fort adoucis; ils donnaient refuge à ceux que la tyrannie militaire avait chassés d’ailleurs.
[63] Voy. ma _Sorcière_, au XVe et au XVIe siècle.
Bonaparte supprima cette zone pacifique du Rhin, et poussa les populations peu satisfaites sous le joug des États militaires. Il favorisait fort ceux-ci, spécialement la Prusse, que dans sa courte vue et son imprévoyance, il voulait faire la protectrice de l’Allemagne du Nord. Grâce à lui, celle qui, la première, nous avait attaqués, fut récompensée de la neutralité servile[64] où elle s’était tenue depuis la paix de Bâle. Évitant de mécontenter l’Angleterre, sans être tenue de suivre franchement la France, elle avait étonnamment augmenté sa population, de sept millions d’âmes l’avait portée à neuf. Attrapant encore le crédule Napoléon, elle lui escroqua un demi-million d’âmes, lui donnant pour ses arrangements italiens une garantie fort inutile. Alexandre approuva, en considération de la belle reine de Prusse et de la jeune aristocratie qui commençait à dominer dans cette cour.
[64] Hardenberg, t. VIII, p. 261.
Sous un ministère avili, sous un roi médiocre, peu estimé des siens, la Prusse n’avait pas moins poursuivi une carrière d’améliorations qui lui donnèrent d’abord trop de confiance, mais après ses malheurs, contribuèrent à la relever. Elle entra particulièrement dans la voie de cette éducation forte, mais strictement automatique, qui semble avoir pour but de rendre tout homme semblable à tout homme, éducation qui a fortifié l’État, mais qui a paralysé le talent, glacé le libre _genius_.
Les officiers devinrent une caste, ne pouvant se marier qu’avec un certain revenu et des femmes d’une certaine naissance.
Enfin le gouvernement pénétra dans les arrangements même de la propriété privée, de manière à en empêcher l’extrême morcellement.
Cette tendance aristocratique étonne d’autant plus que partout, en Allemagne comme en Italie, c’étaient bien moins les nobles que les paysans qui se déclaraient pour leurs rois et leurs anciennes dynasties contre la France. Même sous Bonaparte, elle leur semblait identique à la révolution.
Ces pauvres peuples de Souabe, du Palatinat, sans avoir l’idée nette de la patrie allemande, y tenaient par leurs habitudes, leurs _lieds_ et la musique, les airs nationaux, les légendes, ils en avaient un culte instinctif et le pressentiment.
Leurs nobles maîtres au contraire se roulaient devant Bonaparte, s’étouffaient rue Saint-Florentin chez Talleyrand, et demandaient l’aumône à ce Méphistophélès au pied boiteux, mendiants insatiables, qui disaient toujours: «Excellence, encore tant d’âmes, s’il vous plaît!»
CHAPITRE II
RENAISSANCE LITTÉRAIRE ET MORALE DE L’ALLEMAGNE. L’ÉCOLE CRITIQUE ET FANTAISISTE.--L’ÉCOLE DE L’ÉNERGIE (AVANT 1806)
Une chose fait grand honneur à l’Allemagne. C’est que chez elle, la renaissance sociale et politique est partie surtout de l’Idée.
Belle méthode et profondément naturelle.
Sous des formes très différentes, la France a procédé de même. Et la philosophie y a précédé tout.
Descartes et Leibnitz inaugurent, chez les deux nations, le mouvement qui, plus tard, étendu par nos encyclopédistes et les écoles issues de Kant, arrivera enfin aux résultats pratiques. Je voudrais dans ce court chapitre faire, selon mes forces, une chose difficile, expliquer comment la pensée pure, échappée au brouillard théologique qui, au XVIIe siècle, avait fait rétrograder l’Allemagne et la langue allemande, s’élança et donna à l’âme nationale des forces tout à fait imprévues[65].
[65] L’espace et bien des choses me manquent pour traiter ce vaste sujet. Pendant dix ans (de 1828 à 1838), j’eus une passion très vive pour l’Allemagne, les antiquités allemandes, et j’étudiai (parfois avec le secours du meilleur, du plus grand savant, Jacob Grimm), les idiomes variés de cette vaste langue, mais toutefois moins en linguiste qu’en amateur passionné des mœurs et du génie que ces idiomes révèlent.
Je m’arrêtai à Luther. Chez lui, la phrase est nette encore, autant que vivement énergique. Au XVIIe siècle, elle s’embarrasse fort, et semble devenir un serpent qui tord ses longs replis, s’efforce et mord sa queue. C’est sans doute ce qui éloigna Frédéric et lui fit oublier les mérites de cette langue, supérieure à toute autre pour l’accent, la vibration.
C’est au théâtre de Francfort, en 1828, que ceci me frappa d’abord. L’accentuation puissante du mot _freyheit_, liberté, me fit penser, le comparer au _libertas_ des Latins, au _libertà_ des Italiens. (_Libertas_, quæ tandem respexit inertem. Virgil.--_Libertà_ molto le desiato benè. Pétrarch.)
L’Allemagne, après Frédéric, revient à elle-même, à sa langue. Mais celle-ci a-t-elle retrouvé, même chez ses plus grands écrivains, cet accent simple et fort qui m’émouvait tant dans Luther?
Le pesant militarisme, issu de la guerre de Trente ans, devait fort l’alourdir. L’homme, enrégimenté, noyé dans ces grandes masses, perdait la vigueur du sens individuel. Et, d’autre part, les derniers luthériens, piétistes, chloroformaient, tant qu’ils pouvaient, le Moi.
Klopstock, en se croyant esclave de la mythologie chrétienne, commença à l’humaniser malgré lui par les embellissements fantastiques de l’art, la rapprocha de nous. Chose curieuse, l’année où paraît _la Messiade_ (1748) est celle aussi des débuts dramatiques du grand douteur et critique Lessing.
Lessing, né dans un pays slave, la Lusace, était-il de souche allemande? Cet esprit vigoureux et tout d’abord indépendant (ayant passé par les mathématiques, les écoles de médecine), se trouve être à Berlin le secrétaire de Voltaire. Ces deux hommes de tant d’esprit n’arrivent pas à se comprendre, mais plutôt se haïssent. Lessing fait trop d’efforts pour éviter la France. Il écrit volontiers contre nos philosophes, dont il a les opinions. C’est avant tout un douteur, un chercheur. «Je ne voudrais pas, dit-il, de la possession du Bien suprême; c’est sa recherche que je veux.» Au prix de lui, Voltaire est un apôtre. Ses disciples, ses missionnaires ont établi, prouvé l’identité morale du genre humain[66].
[66] Anquetil-Duperron.
Lessing, dans son _Nathan le Sage_, pose l’égalité des trois religions musulmane, juive, chrétienne. Dans ses manuscrits de Wolfenbüttel, il critique à la fois et les chrétiens et leur adversaire Bayle.
Ayant donné l’essor au doute illimité, il voit avec chagrin que rien n’est plus facile. C’est cet esprit flottant qui tout naturellement règne aux grands passages du monde, je veux dire, aux villes impériales du Rhin, de tout temps satiriques, vouées à l’ironie. Ce que veut et travaille Lessing, c’est tout simplement la nature chez Gœthe.
Son grand-père, ouvrier tailleur, sa grand-mère, aubergiste, lui ont inoculé l’esprit moqueur du compagnonnage allemand. Son père, riche et honorable magistrat, sa mère, aimable et fantaisiste, lui donnent, sous un extérieur magnifique, imposant, les dons brillants d’une imagination qui se prendra à tout, embrassera le monde.
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C’est une chose merveilleuse de voir comment les Allemagnes,--pour parler comme Commines,--ou, si l’on veut, l’Allemagne, s’est répandue de toutes parts. Lierre immense, qui, s’infiltrant, a dominé et transformé des races souvent d’énergie supérieure, celte, slave, italique. L’Allemagne du Rhin, vinicole et celto-wallonne, a produit en Gœthe la plus vive clarté, en Beethoven la plus haute énergie où cette race pouvait parvenir.
Que de choses, dans Gœthe, sont plus françaises qu’allemandes, une surtout, bien caractéristique, qui le rapproche des nôtres, si féconds en mémoires personnels! Parmi ses pensées d’art, de philosophie, c’est lui-même (il l’avoue) qui se raconte presque toujours. Mille choses, qu’on croirait d’invention, sont des événements, légèrement modifiés, de sa vie, souvent de simples souvenirs.
Deux sujets tout allemands, et propres au Rhin antique, le préoccupent d’abord. Un hasard l’avait initié à l’alchimie mystique, à ses légendes ténébreuses. Comme Lessing, il regarda d’abord le sujet de _Faust_, qu’il traita, mais plus tard, dans un tout autre esprit.
Puis, étudiant à Strasbourg, il mit la main encore à un sujet tout allemand et cher à la jeunesse des universités; la légende des derniers chevaliers du Rhin, la grande épée, le gantelet du fameux Gœtz de Berlichingen. Mais les parades chevaleresques d’étudiants, ce monde resserré, ce n’était pas le grand public.
Le succès européen, universel, de _la Nouvelle Héloïse_ l’avertissait assez que, pour avoir un succès populaire, rien ne vaut un roman de passion. Étudiant diplomate à Wetzlar, il en eut une, et l’arrêta à temps. Il n’en prit juste que ce qu’il fallait pour s’inspirer. S’il alla plus avant par écrit, et mena Werther au suicide, ce fut par complaisance pour l’exagération sentimentale des étudiants allemands.
Il lisait Spinosa, mais n’entrait pas encore dans la doctrine de l’indifférence absolue. La page où le jeune homme couché dans l’herbe, voyant les combats des insectes qui bruissent, s’élève à l’idée du grand Tout qui se dévore lui-même, cette page, dis-je, est tout ce qu’il donne au système, de peur de refroidir son livre.
Quoique Werther, par sa Charlotte, semble bien appartenir à la bourgeoisie allemande, l’auteur participait foncièrement à l’esprit français. C’est par là qu’il plut à Weimar et à d’autres petites cours d’Allemagne. En 92, le duc de Weimar l’emmène, comme en partie de plaisir, à cette campagne de France qui devait être courte, n’ayant pour but, disait-on, que de rétablir Louis XVI[67].
[67] Gœthe suivit l’armée partout, fut à Valmy. Son récit est admirable de limpidité. Point du tout partial. On voit comment, avant les fatales guerres de Bonaparte, les deux peuples se haïssaient peu. Il note l’esprit d’ordre, d’économie du paysan français.
Il donne plusieurs anecdotes peu connues qui marquent l’héroïsme, l’enthousiasme du moment. Non seulement le commandant Beaurepaire se brûla la cervelle, mais d’autres, à qui l’ennemi donnait la vie en firent autant. Une anecdote plus belle, et vraiment adorable, est racontée par Gœthe (24 septembre 92): c’est que, dans la pénurie où étaient les deux armées, les Français voyant les Allemands affamés, partagèrent avec eux le peu de vivres qu’ils avaient.
Gœthe raconte tout, très bien, mais avec impassibilité. Dans la retraite et par des boues immenses, enfoncé par moments dans un fourgon, il étudie un traité de physique, esquisse des scènes du _Faust_. On voit qu’alors ce grand esprit tournait déjà vers la Nature et loin des préoccupations morales.
Cet état très flottant de Gœthe était celui de l’Allemagne, prête à le suivre dans la fantaisie, à applaudir son grand drame satirique et panthéistique. A l’exemple de ses princes, elle était alors détournée des réformes sociales qui, au temps de Rousseau, l’avaient préoccupée. Au moment du succès de l’_Émile_, les Allemands avaient jugé mieux que Rousseau lui-même que l’éducation de l’enfant supposait celle de l’homme qui doit l’élever, qu’il fallait former à la fois _et l’élève et le précepteur_. Ce fut la grande vue de Basedow; par son éducation philanthropique, il entreprit d’élever non seulement l’enfant, mais le citoyen en tous ses âges. Dans ses institutions et dans ses livres étonnants pour l’époque comme prédications hardies de la liberté, il tendit à ce double but[68].
[68] Voy. mon livre sur l’éducation, _Nos fils_, 1870, au chapitre de Pestalozzi.
Comment ces livres courageux, qui n’eussent pu paraître en France, parurent-ils en Allemagne? C’est qu’entre ses princes, si absolus, il y avait émulation, rivalité en plusieurs choses. Tandis que la Prusse, le Wurtemberg primaient brutalement par l’éducation militaire, d’autres, tels que Weimar, éclataient par l’encouragement donné aux arts, et même quelquefois par certain esprit de liberté. Basedow et ses beaux ouvrages d’histoire, de politique, eussent eu en Allemagne une grande influence pour réveiller le sens pratique, si par malheur ils n’avaient apparu au moment du triomphe de la fantaisie.
Il voulut voir Gœthe, le rencontra dans un bal entre deux contredanses, n’en fut pas bien reçu. L’élégant jeune homme craignit que la connaissance d’un tel libre penseur, aux habitudes populaires, ne déteignît sur lui.
Les Allemands, qu’on croit moins serfs de la mode que les Français, la suivaient en bien des choses avec une grande timidité. Ils tournèrent également le dos à Basedow.
Kant même, malgré sa gloire, son énorme réputation, fut retenu par ses formules et son langage abstrait fort loin du grand public. La séparation de la Raison pure et de la Raison pratique semblait commode à l’esprit allemand, qui volontiers s’éloignait de celle-ci. D’ailleurs Kant recommandait tellement l’obéissance aux lois bonnes ou mauvaises, qu’il semblait dire: «Mon système n’est pas de ce monde.»
Le génie allemand à qui Lessing avait donné l’audace critique, et Gœthe beaucoup d’éclat, s’étendit par une littérature nouvelle, et surtout par Herder; plus mobile que n’étaient les Allemands d’alors, par ses voyages de Russie, il avait entrevu l’Asie, le monde; il avait inspiré le goût de la philosophie de l’histoire.
L’étude de la géographie, née en Suisse aux écoles de Pestalozzi, fut portée par Ritter et autres géographes en Allemagne. Mais non pas le génie, les méthodes indépendantes, qui étaient le fond de l’éducation chez Pestalozzi.
Le théâtre allemand, par Schiller, prit un élan de sensibilité où s’éveillait le cœur, la fibre humaine. Cette âme noble et charmante avait de grandes pensées, de grands projets, et il avait écrit que «le théâtre doit faire l’éducation du genre humain». Mais savait-il sa route?
On est porté à en douter quand on le voit indécis et faible, protestant, dans sa _Guerre de Trente ans_; et dans sa _Marie Stuart_, adoptant les traditions catholiques[69].
[69] Comment se fait-il que bien d’autres, et des historiens sérieux, aient adopté les récits romanesques de la compilation de Jebb, faite au moment pour pousser nos séminaristes à l’assassinat d’Élisabeth?
Son amitié pour le sceptique Gœthe fit honneur à son cœur, mais put bien augmenter les fluctuations de son esprit.
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Par bonheur, en dessous, dans la jeunesse des universités, à la noble école d’Iéna, un ferme noyau stoïcien s’était déjà formé, et depuis plusieurs années réagissait contre l’influence de Gœthe et l’école de la fantaisie.
Nous, amis de la liberté, et point du tout séduits par la gloire militaire, nous n’avons pas l’âme indécise, et quand la France d’alors fatiguée en vient à se délaisser elle-même, à suivre la malheureuse fascination de Bonaparte, nous sommes ravis de voir la liberté se faire un refuge dans les écoles allemandes. C’est pour nous un bonheur que l’indépendance se crée un petit nid, tout intérieur, dans les doctrines métaphysiques et dans le cœur de quelques jeunes gens.
Il n’y eut jamais plus beau spectacle et rien qui montre mieux la force expansive de l’Idée pure.
C’est, comme je l’ai dit, un grand avantage pour l’Allemagne de toucher par les bords à des races étrangères fort énergiques. Ainsi, au treizième siècle, elle emprunta aux récits scandinaves le sujet des _Nibelungen_, et le traita avec génie. En 1800, le grand professeur Fichte, né en haute Lusace, un pays jadis slave, s’empara avec hardiesse de la philosophie de Kant, et lui donna un caractère sublime d’indépendance.
Il avait en Suisse et en Pologne vécu au milieu des orages. Il entreprit une apologie de la Révolution française. Enfin, quand elle s’assombrit, devint méconnaissable à ses amis, Fichte, alors même, ne recula pas, nous fut fidèle, publia son _Apologie_ (d’après les théories du _Contrat social_) du droit d’insurrection contre la tyrannie.
Combien l’Allemagne d’alors avait un libre esprit! A ce moment même, le gouvernement de Weimar lui offrit la chaire de philosophie à Iéna (1794). Là il trouva une noble jeunesse, qui de plus en plus s’affligeait des tergiversations de la Prusse et de l’attitude honteuse qu’elle donnait à l’Allemagne. Ce fut le germe primitif de la résurrection.
Fichte trouvait la spéculation embarrassée par la dualité qu’admettait Kant entre la Raison pure et la Raison pratique. Il supprima cette distinction qui paralysait tout, et ne reconnut qu’un principe, tout pratique, l’_action_, l’action personnelle, la personne, ou le _Moi_.
«Mais, lui dit-on, cet univers, ce mouvement immense et varié, cette scène du monde dont nous sommes environnés, qu’en faites-vous?»
Ici, il faut voir l’homme. Fichte avait l’extérieur d’un héros des _Nibelungen_. Peu grand, il est vrai, mais fort, sanguin, et doué d’une puissance invincible d’affirmation qui subjuguait l’esprit.
«Si l’univers, lui disait-on, devient problématique, que deviendra la Patrie, l’Allemagne?»
Fichte ne dit pas: «Périsse l’univers!» Il fut clément pour la réalité, dit froidement: «Je ne lui défends pas d’exister, mais comme une simple conception de mon esprit.»