Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)
Part 6
Mais il y avait en France une grande masse de patriotes qui s’y intéressaient, et espéraient la révolution italienne. Seulement, les amis de la paix, très pressés de la faire (comme Carnot et Letourneur au Directoire) craignaient que Bonaparte ne donnât à l’Italie des gages qui empêcheraient de s’entendre avec l’Autriche. C’était le point de vue de Bonaparte. Mais il se serait trop démasqué, il eût trop déplu à la majorité du Directoire s’il n’eût rien fait pour l’Italie. Aussi quoiqu’il eût un arrangement avec le duc de Modène, dès que les Modénois voulurent se mettre en république, il demande avis au Directoire[24], mais n’attendit pas sa réponse, et déclara que Modène et Reggio étaient sous la protection de la France et pouvaient se constituer librement. Puis il s’excusa aux directeurs, disant n’avoir pas reçu à temps leurs conseils. Tout en s’excusant, il continuait dans la même voie, unissant à Modène, Bologne et Ferrare pour en faire ce qu’on appela la République cispadane.
[24] Correspondance, 26 mai.--12 Juin 97.
Acte audacieux qu’il faisait de son chef, certain cette fois d’être avoué du parti patriote. Mais, en même temps il tâchait de plaire aux amis de la paix, aux modérés, et même aux rétrogrades, en ajournant toujours la grande affaire que voulait l’Italie et que craignait le pape: _la vente des biens ecclésiastiques_. Il n’en vendit que peu, et tard, l’année suivante, demandant l’aveu du pape qu’il croyait séduire en lui faisant sa part.
Ainsi, dans les trois mois qui s’écoulent entre Bassano et Arcole, il ne fait rien de sérieux pour relever l’Italie. Il proclame des républiques, mais empêchant la grande révolution territoriale des biens d’Église, il ne donne à ces républiques nulle base, n’essaye pas de tirer de tant de villes qui étaient pour nous quelques ressources militaires.
Les Italiens étaient sans doute peu aguerris, peu exercés. Il ne fallait pas charger de leur instruction des hommes du Nord, des Suisses, comme il fit. Nos méridionaux auraient mieux convenu, tels que Murat, l’intrépide et brillant acteur, dont les _fantasias_ avaient tant relevé notre cavalerie; ou la furie de Lannes, terrible et contagieuse pour entraîner des masses qui, avec lui, ne se connaissaient plus. Nos Gascons, jadis moqués comme hâbleurs et vantards, avaient ainsi donné tout à coup une génération guerrière, des Soult, des Bessières, des Bernadotte, etc. De même, les Italiens, une fois enlevés, auraient produit (non sans doute Garibaldi encore), mais de vaillantes épées, des Medici, des Cialdini, des Cernuschi.
La légion lombarde que fit Bonaparte ne se composait que de trois mille jeunes gens de bonne famille, bien triés. Il craignait fort les embarras d’une révolution italienne avec qui il eût fallu compter, négocier, haranguer, faire l’homme, et non plus le soldat; descendre des hauteurs du commandement militaire, et se laisser toucher de près.
Dès lors, dédaignant les ressources que lui offraient ces villes d’Italie, il n’avait qu’une armée, terrible, mais toujours diminuant. Et l’ennemi, au contraire, c’était comme on l’a vu, le peuple même, de grandes masses inépuisables. Aussi le cabinet de Vienne, voyant que la grande force populaire, qui fut pour nous en 92, était maintenant de son côté, voyant nos armées d’Allemagne en pleine retraite, n’avait pas même daigné recevoir Clarke, notre envoyé, et l’avait adressé à l’ambassadeur d’Autriche en Piémont.
Bonaparte ne comprenait pas trop le genre de guerre de ces Barbares. Il se moqua de leur maladresse à marcher en corps séparés. Mais les localités et la difficulté des vivres dans ces montagnes stériles exigeaient ces séparations. Et lui-même bientôt en remontant les Alpes fut contraint de marcher ainsi. Ajoutez une autre raison, c’est que ces tribus, de langue, de race différente, étaient des forces vives dont on ne pouvait tirer parti qu’en tenant compte de leur différence, et profitant du mouvement divers qui était propre à chacune.
Il y avait d’ailleurs des antipathies de peuples et de races qu’il eût été insensé de forcer. Comment eût-on fait marcher ensemble, et du même pas, les Valaques des régiments-frontières, quoique très bons soldats, avec les orgueilleux et superbes honveds hongrois? Comment les gais et fantasques Tyroliens, au chapeau pointu, à la plume verte, se seraient-ils battus volontiers à côté des masses croates, de leurs gros manteaux rouges ensanglantés des guerres des Turcs? Les Autrichiens, et leur ancien général, le prince Eugène, avaient conservé fort utilement ces grandes divisions, et, dans l’ordre mécanique de la guerre, ils avaient eu certains égards pour le _génie_ national et respecté sa liberté.
Cette tempête qui pendait des Alpes, tous ces torrents humains qui en descendaient de partout, semblent avoir étonné les nôtres. Heureusement tout cela ne fondit pas du même jet. Tandis que les Tyroliens étaient encore avec Davidowich, plus près de leurs montagnes, les Hongrois, Croates, Alvinzi étaient déjà en avant sur la route de Vérone. Devant eux Masséna se retira, non sans désordre. Le général Vaubois, opposé à Davidowich et chargé de défendre contre lui les postes de la Corona et de Rivoli, risquait d’être forcé par l’impétuosité de l’élan tyrolien. Il y résista d’abord, puis eut une panique, crut qu’il était coupé, que ces hardis chasseurs avaient passé devant et l’avaient devancé aux grandes positions de Rivoli.
Bonaparte n’avait que Vérone. Et il y était serré de près par la grosse armée d’Alvinzi, qui, avec son artillerie, dominait dans la haute position de Caldiero. Bonaparte vint inutilement contre cet ours avec ses dogues, Masséna, Augereau, pour le forcer dans la montagne. Masséna gravit un endroit négligé. Mais la nature se mit de la partie. Une froide grêle se mêlant aux boulets souffletait les nôtres au visage, et, dans la boue, on ne pouvait faire avancer les canons. Cela se passait le 12 novembre. Le 14, Bonaparte écrit au Directoire une lettre désespérée, où il dit que tous ses héros sont morts ou blessés: «Nous sommes abandonnés au fond de l’Italie. Peut-être l’heure du brave Augereau, de l’intrépide Masséna est près de sonner. Alors, que deviendront tous ces braves gens[25]?»
[25] Voy. la _Correspondance_, 14 novembre 1796.
Qui le sauva? Alvinzi. On se défiait de sa fougue; comme on avait fait pour son prédécesseur, on lui avait donné un sage chef d’état-major, Weirother. Et sans doute le commissaire anglais qui avait suivi partout Wurmser ne manquait pas à Alvinzi, et fortifiait le Mentor autrichien. Le mot invariable des Anglais, on l’a vu à Toulon, à Gênes, c’était toujours: «_Des places: assurons-nous des places!_» Alvinzi, leur obéissant ne visait que Vérone; il cherchait des échelles pour en escalader les murs. Il croyait que, dans la lutte, le pugilat d’un tel assaut, la vigueur hongroise l’emporterait.
Bonaparte aussi crut à la force, à la vaillance individuelle, et voulut, cette fois encore, répéter l’affaire de Lodi. Par une sublime imprudence, il laissa Vérone avec quinze cents hommes seulement. Et avec tout le reste, il alla prendre pour champ de bataille les marais, les chaussées de l’Adige et de l’Alpon. Il calculait que, par ce chemin étrange, arrivé à Ronco, il se trouvait sur les flancs de l’ennemi, et presque derrière lui. Les marais étaient traversés par deux chaussées, l’une à gauche qui rejoignait Vérone; l’autre à droite sur l’Alpon passait par le village d’Arcole.
Par la digue de gauche il pouvait tomber sur Alvinzi, si celui-ci tentait d’escalader Vérone. C’était là le grand poste. Il y mit Masséna. Celui-ci, plein de sang-froid, vit bientôt approcher un corps qu’Alvinzi, averti par le bruit, avait envoyé. Il le laisse avancer sur la chaussée étroite, puis fond sur lui, le refoule et le noie. De son côté, Augereau, suivait l’autre digue jusqu’au pont qui mène au village d’Arcole.
Bonaparte s’était mis avec Augereau. Il voyait les dispositions sombres, nullement enthousiastes de l’armée. Il crut que c’était le moment de s’exposer lui-même. Il n’en avait pas encore trouvé ni cherché l’occasion. Je l’ai dit, il ne les a jamais cherchées dans sa longue vie militaire, pensant peut-être avec raison que, dans l’intérêt de l’armée il faut réserver le général.
Ici, à Arcole, il devait de sa personne affronter le péril. Il s’était avancé, d’après des renseignements inexacts, ne sachant pas que les Croates avaient fortifié le village et garni le passage d’une nombreuse artillerie. Il avait bien envoyé une brigade et le général Guyeux pour tourner ce pont et passer l’Alpon au-dessous d’Arcole. Mais il fallait attendre, et le héros se trouvait arrêté dans une position que les braves de Lodi eussent pu trouver ridicule. Il voulait, a dit Thiers, arriver à temps sur les derrières d’Alvinzi, et obtenir un triomphe complet. Mais cette grande armée d’Alvinzi, encore entière et qui reprit bientôt l’offensive, n’était nullement là sur cette digue étroite. Et à Arcole, il n’y avait qu’un petit détachement de Croates, que grossissent les narrateurs bonapartistes pour grossir aussi la victoire.
Bonaparte, arrivé près du pont, et mis en présence du péril, ne pouvait ni se retirer ni hésiter sans perdre son prestige. Augereau saisit un drapeau et resta plusieurs minutes sous la mitraille. Bonaparte en avait pris un. Mais cela n’avait pas d’action et n’entraînait personne. Heureusement, son cheval prit peur, et le jeta hors de la tempête de mitraille sur la rive boueuse, où il eut de l’eau jusqu’à mi-corps. Selon un récit plus vraisemblable, il était à pied, déjà descendu de cheval. Dans ce cas-là, on pourrait croire sans lui faire tort, que son frère Louis qui le suivait, ou bien que ses amis, Bessières, à qui il avait confié sa garde personnelle, voulurent réserver une vie si précieuse, l’entraînèrent, et le firent descendre. Mais, au moment où il était dans ce marais, les Croates, qui voyaient l’accident et tout ce pêle-mêle d’officiers, accouraient pour les prendre. Là, son frère et Bessières furent admirables, ils l’en tirèrent et le firent remonter. Tout cela a été bien arrangé. D’abord dans les journaux, les gravures, etc., on se garda bien de le montrer dans ce marais qui le protégea si utilement contre la mitraille sous laquelle Augereau s’obstina à rester. On se garda bien aussi de dire que son frère s’exposa pour lui sauver la vie. On a voulu ainsi faire oublier l’ingratitude dont plus tard il paya Louis.
Dans les récits qu’il en a faits lui-même pour le Directoire (et pour le public), il met en grande lumière l’attachement des soldats pour lui. Mais justement, s’il s’exposa, c’est parce qu’il vit l’armée immobile et muette, dont le silence semblait lui reprocher ce massacre étourdi, qu’on eût pu éviter. En réalité, à Arcole, le soldat était si mal disposé, que les chefs durent payer de leur personne et furent presque tous tués ou blessés. Lannes fut blessé trois fois et persévéra à combattre.
Les pertes n’étaient pas égales. Alvinzi, en perdant ses Barbares, si nombreux, pouvait tout réparer le lendemain. Bonaparte exposait la fleur irréparable de l’armée, de la France.
«Mais sans cela, dit M. Thiers, le Hongrois aurait fui.» Qui le prouve? il avait l’avantage du nombre, et l’égalité de valeur.
«Ou bien, Vérone eût été exposée?» Non, puisque Masséna était sur la digue gauche, et y était vainqueur. Or cette digue gauche étant voisine de Vérone, Alvinzi eût bien regardé avant de marcher vers la ville, avec Masséna dans le dos.
Jomini dit ici que probablement Bonaparte n’avait pas une connaissance suffisante des lieux. Et moi, je dis de plus que s’il eût fait explorer cette digue droite, il eût su que le village d’Arcole était fortifié, et ne se fût pas trouvé devant la batterie avec son drapeau inutile, pour faire tuer tant de braves gens, et lui-même tomber bien à point dans la boue.
La nuit se passa à attendre si Vaubois tenait encore et avait besoin d’être secouru. «Bonaparte, dit M. Thiers, eût secouru Vaubois.» Comment l’aurait-il pu, étant déjà si inférieur en nombre à Alvinzi? Au moindre mouvement qu’il eût fait, il risquait d’exposer Vérone.
Pour la journée du 16, vaste silence dans les récits bonapartistes. Ils évitent de dire que l’ennemi avait si peu souffert la veille que, repassant l’Adige il prit l’offensive. Mais Masséna occupait toujours en vainqueur sa digue gauche. Il met son chapeau à la pointe de son épée, enfile la chaussée à la baïonnette, jette aux marais ce qu’il rencontre, prend six canons et huit cents hommes. Bonaparte ne fit que tirailler pendant ce jour du 16.
Le grand mystère qu’on n’a pas expliqué, c’est pourquoi Davidowich ne venait pas se joindre à Alvinzi. C’est que n’ayant pas détruit le lieutenant de Bonaparte, Vaubois, les Tyroliens hésitaient à se mettre en mouvement, suivis par lui, pour secourir le Hongrois qui d’ailleurs pouvait s’en passer.
Ce qui le prouve, c’est que le lendemain 17 novembre, Alvinzi reprend une furieuse offensive. Sur la rive de droite, le général Robert est tué, les siens repoussés. Et Bonaparte a besoin encore de toutes les ressources de son astucieux génie; pour faire face, il a recours à la fameuse 32e demi-brigade, la cache derrière un bois de saules, d’où, sortant à propos, elle prend ou tue trois mille Croates. Alors, Bonaparte, ramenant Masséna à lui, se porte avec toute son armée devant Alvinzi. Seulement, avant d’attaquer avec Masséna et Augereau, il inquiète les Hongrois, en faisant circuler derrière eux, un petit corps, et, pour mettre le comble à leur inquiétude, il lance à travers les roseaux vingt-cinq cavaliers (de ses guides) qui arrivent avec des fanfares, un bruit éclatant de trompettes. Les Barbares effarés, comme un taureau qui se laisse détourner souvent par un enfant, et qui s’en va les cornes basses sans regarder qui le suit, les Hongrois, dis-je, ahuris, épuisés par soixante-douze heures de combat, s’en vont, mais s’en vont lentement se reposer vers la Brenta. Ils n’y trouvent plus les Tyroliens, qui, avec leur mobilité, contents de leur succès sur Vaubois, avaient regagné leurs montagnes.
Bonaparte avait fait à Arcole une découverte, c’est que cette armée, naguère fanatique de lui, y voyait déjà clair pourtant, qu’elle avait remarqué son imprévoyance étourdie, réparée à force d’hommes, et combien il ménageait peu, non seulement le soldat, mais les plus précieux, les plus irréparables de ces officiers. Il fit un peu oublier cette prodigalité des vies humaines par une de ces anecdotes qui venaient toujours à propos, et comme le _Mémorial_ en donne tant sur la bonté de Bonaparte. C’est la sentinelle endormie, dont il prend le fusil et dont il achève la faction.
Il ne manqua pas d’écrire à Paris, de représenter cette affaire, qui, se passant sur des chaussées, ne put avoir de grandes mêlées, comme une bataille générale où les deux armées auraient donné. Il prétend qu’Alvinzi eut huit ou dix mille morts! Qui le contredira? comment retrouver, compter tous ces morts au fond des marais.
La manière dont le hasard, ou son cheval, ou ses amis, le mirent hors de la mitraille, cette circonstance fâcheuse est dans la lettre écrite au Directoire; mais pour la publicité, elle est déguisée, touchée avec une adresse singulière.
Pont d’Arcole et pont de Lodi, furent confondus et mêlés pour la gloire de Bonaparte. Et la dernière affaire le porta jusqu’au ciel.
CHAPITRE III
VICTOIRE DÉCISIVE DE RIVOLI.--(13 JANVIER 97) ET REDDITION DE MANTOUE.--BONAPARTE SAUVE LE PAPE A TOLENTINO.
Une partie du Directoire, la Réveillère, Rewbell, avaient toujours considéré l’extinction de la papauté comme la grande affaire d’Italie et la suprême défaite de la contre-révolution. L’indifférence de Barras, la douceur de Carnot et sa partialité croissante pour le monde du passé, avaient laissé Bonaparte fort libre d’éluder ses primitives instructions et de sauver Rome. Parfois la saison l’empêchait, disait-il, et parfois ses ménagements pour Naples. Il montrait au Midi le fantôme de la grande armée Napolitaine de cinquante mille hommes, dont il se moque ailleurs dans une lettre, disant que, pour la réduire, il lui suffirait de six mille grenadiers.
Cependant le vieux Pie VI, son avide neveu qui gouvernait, et ses cardinaux intrigants (qu’on connaît mieux maintenant par les Mémoires de Consalvi), travaillaient constamment l’Autriche contre nous. Ils lui avaient montré très bien la grande faute de Bonaparte, qui ne faisait aucun usage de l’Italie, lui défendant obstinément de s’armer par le grand moyen, _la vente des biens d’Église_. Or, puisqu’il ne faisait pas la croisade révolutionnaire que demandaient les villes, on pouvait faire aisément contre lui par Naples et Rome (et en général par les campagnes), la croisade contre-révolutionnaire en profitant des ressources du Midi, toutes intactes, et que la guerre n’avait pas entamées.
Conseil haineux, mais très imprévoyant, qui stimula l’appétit de l’Autriche et lui rappela sa politique: _Qui ne peut piller l’ennemi, doit au moins piller ses amis._ C’est ce qu’elle fit plus tard, en se faisant donner d’abord son alliée Venise, puis en s’emparant même de Rome et des États de son ami le pape.
Celui-ci, sans prévoir encore cet étrange résultat du conseil qu’il donnait, voulait pour le moment que Wurmser, qui restait inutile à Mantoue, passât à Rome, à Naples, commandât leurs armées et leur communiquât la fougue, l’emportement de son courage. Pendant ce temps, Alvinzi, intact encore, malgré les combats partiels (tellement exagérés) d’Arcole, aurait percé jusqu’à Mantoue et y eût remplacé Wurmser.
Bonaparte eût porté alors la peine de sa duplicité. Il eût amèrement regretté d’avoir ménagé Rome, éludé une expédition que lui-même disait si facile, respecté les trésors et les ressources du Midi pour les laisser aux Autrichiens.
Le secret de la croisade fut admirablement gardé, et Bonaparte, n’ayant point éclairé les routes, ne sut rien et ne prévit rien. Un de ses historiens dit ridiculement: «Il arrivait de Bologne à Vérone et il ne vit que deux mille Autrichiens, mais devina.» Je le crois bien. Les cinquante mille hommes d’Alvinzi, cette masse qui faisait trembler la terre, ne passaient pas comme une mouche. Enfin Joubert, qui était déjà aux prises sur le plateau de Rivoli, avertit son imprévoyant général; il était temps. Avec son petit corps de dix mille hommes il était déjà entouré, serré, il étouffait. Bonaparte avait à Vérone son épée de chevet, Masséna, cette division si mal traitée par lui (après les cinq victoires d’octobre). C’étaient quatre régiments invincibles, entre autres la 32e demi-brigade avec son chef Rampon. Il les fait partir dans la nuit du 24 au 25 janvier, et marcher toute la nuit. Lui-même, à cheval, les précède, arrive à Rivoli à deux heures du matin. La lune se levait tout exprès par un ciel froid et pur pour lui donner un grand spectacle. C’était un monde, tout le monde barbare en ses tribus diverses, fort distinct par ses feux qui entouraient le petit corps de Joubert. Une grosse colonne de toute arme montait la grande route et le Monte-Baldo, et par une sorte d’escalier tournant allait s’emparer du plateau pour l’accabler. Trois autres corps, tous d’infanterie, avaient gravi les hauteurs supérieures et allaient en descendre, comme par les gradins d’un amphithéâtre. Un quatrième corps, sous Lusignan, circulait sur le côté et devait se placer derrière Joubert, lui fermer sa retraite vers Vérone. Enfin, pour compléter le cadre de ce spectacle de terreur, on voyait sur l’autre côté de l’Adige un autre corps, dont les boulets venant par intervalles semblaient dire à Joubert: «Tu n’échapperas pas».
Une chose cependant était claire, c’est que l’immense infanterie qui descendait des hauteurs sur le plateau n’avait point d’artillerie, et que l’énorme armée qui montait vers Joubert par cette sorte d’escalier tournant et qui faisait monter ses canons avec peine, était elle-même sous le feu de nos canons, de la vive et rapide artillerie française. Cela rassurait Bonaparte. Mais voilà que ces intrépides Barbares tuent les chevaux qui traînaient nos canons, arrivent sur les pièces et les enlèvent. Cinquante grenadiers de la 14e demi-brigade s’élancent, s’attèlent aux canons et les ramènent à nous.
Masséna arrivait (il était temps) et ses quatre brigades. Avec Bonaparte, il prend la 32e, rallie ceux qui avaient plié, renverse l’ennemi et vient se placer à côté de la 14e entamée, qui résistait valeureusement. Mais, à ce moment, les grenadiers de l’ennemi étaient parvenus à hisser leur artillerie sur le plateau. De l’autre côté, Lusignan (avec sa colonne) apparaissait derrière Joubert, déjà battait des mains et croyait l’avoir pris. Bonaparte défend qu’on s’en occupe et dit résolument: «Ceux-ci sont à nous.»
Sa gauche était couverte par Masséna et la 32e. Une batterie est dirigée vers l’ennemi, qui n’avait pas encore eu le temps de mettre ses canons en place. Nos cavaliers impétueux, Leclerc et Lassalle les chargent; Joubert, qui charge aussi, a son cheval tué, continue de combattre un fusil à la main. Tous les ennemis qui ont monté, grenadiers, cavaliers avec leur artillerie sont précipités pêle-mêle dans l’escalier tournant. D’autre part, l’infanterie autrichienne, venue d’en haut et descendue déjà sur le plateau, perd tout espoir, et fuit en désordre aux montagnes. Restait le corps de Lusignan qui, derrière lui rencontra nos réserves par les routes de Vérone, mit bas les armes, nous donna quatre mille prisonniers.
Bonaparte laisse Joubert poursuivre la déroute et, avec la division Masséna, qui depuis vingt-quatre heures marchait ou combattait, il se met encore en route pour marcher toute la nuit, voulant poursuivre Provera, lieutenant d’Alvinzi, en faisant quatorze lieues jusqu’à Mantoue. Exploit peu difficile pour Bonaparte qui était à cheval, mais cruel, exterminateur pour ces braves gens qui allaient à pied sans repos. C’étaient nos Pyrénéens, nos Gascons, Provençaux, dont cette division était composée, qui avaient déjà fait cela après Bassano, marchant cent heures sans s’arrêter, puis combattant et gagnant des victoires, non par le bras seulement, mais avec leurs jambes d’acier et leur infatigable cœur.
Hélas! qu’est-elle devenue cette élite admirable? Il en a épuisé les restes en deux folies célèbres: l’Égypte, où il les délaissa, et Saint-Domingue, où il les exposa à une mort certaine, sous ce climat dévorateur, pour les faire échouer dans un crime, la vaine tentative de refaire l’esclavage.
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La bataille de Rivoli fut une grande et terrible bataille qui nous donna treize mille prisonniers et non pas comme Arcole, une série de petits combats. C’est la lutte définitive entre nous et les tribus du Nord, qui montrèrent un courage égal, ayant contre elles cette pente escarpée et luttant sans pouvoir se servir de leur artillerie.
Elle eut pour complément la ruine des dix mille hommes que Provera menait à Mantoue. Provera, traqué comme un gibier sauvage, cerné de tous côtés, est forcé de se rendre. Dès lors tout est fini. Le grand projet manqué. Wurmser, essaya vainement d’échapper pour se rendre à Rome, à Naples, essayer la croisade catholique. Il disait qu’il avait encore pour un an de vivres. Bonaparte ne s’y trompait pas. Il le savait aux abois, et que Mantoue était plein de cadavres; trente mille hommes y étaient morts. Sa lettre, qu’il écrivit au moment même au Directoire, ne fait nulle mention des circonstances romanesques[26], des générosités héroïques qu’il ajouta plus tard dans une autre relation. Loin de là, il se montra assez rude, dédaigneux, pour ce vieux et héroïque Wurmser, comme s’il lui gardait rancune de l’avoir arrêté si longtemps. Wurmser, à la sortie, avait demandé à le saluer. Mais Bonaparte était déjà parti et n’avait laissé à sa place qu’un de ses lieutenants.
[26] Voy. les récits divers et successifs qu’il a donnés de tout cela plus tard.
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