Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

Part 7

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On pouvait dire que Rome avait succombé dans Mantoue. Mais cette cour était si haineuse que, faisant sonner partout le tocsin, lançant dans les campagnes ses moines avec le crucifix, elle essaya deux fois par des hordes de paysans d’arrêter les vainqueurs de Wurmser, d’Alvinzi. Les Romagnes, disait le cardinal Rusca, seront une Vendée. Au contraire, Bonaparte venait fort modéré et dans une disposition toute politique. A Faenza, il dit qu’il ménageait cette ville par respect pour le pape. Il parla en Italien aux prisonniers et les renvoya libres, en jurant qu’il n’était pas venu pour détruire la religion, mais au contraire _pour la religion_ et le peuple. Les prêtres, loin de perdre à son arrivée, y gagnèrent. Il fit nourrir dans les couvents ceux d’entre eux qui étaient sans ressources, et tous ceux qui rentrèrent en France devinrent de chauds prédicateurs de Bonaparte et ses panégyristes enthousiastes.

Il ne voulait que faire un peu peur au saint-siège, le sauver et, en cela, il était en accord admirable avec la violente réaction qui en France portait au Corps législatif un monde de royalistes fanatiques, des assassins du Midi, tel chef de bande qu’on eût dû fusiller aussi bien que Charette. Tout ce monde lui écrivait de France et de Paris: «Osez!» Il hésitait pourtant, craignant de trop se démasquer. Pour gagner du temps, il eut une idée saugrenue; c’était que le Directoire donnât à l’Espagne la ville de Rome, en laissant tout le reste au pape avec son pouvoir spirituel. Et, en même temps, pour amuser les philosophes, il leur envoyait un joujou, la noire Madone de Lorette, qu’on mit à la Bibliothèque.

A trois marches de Rome, à Tolentino, il s’arrête contre les promesses qu’il avait faites tant de fois à l’armée de la mener à Rome. Il bâcle son traité avec celle-ci en vingt-quatre heures, sans consulter le Directoire, qui avait dit, il est vrai vaguement, qu’il s’en rapportait à lui. Il se garde d’attendre l’intercession des puissances catholiques, voulant que le pape ne sût gré du traité qu’à lui. Le pape en fut quitte pour promettre encore quelques millions, quelques tableaux; et ces millions devaient être acquittés partie en pierreries, en vieux bijoux, sorte de bric-à-brac de valeur incertaine. Nulle mention des belles conditions auxquelles tenait le Directoire: 1º que le pape permît au clergé de faire le _serment civique_, c’est-à-dire de jurer qu’il sera bon citoyen; 2º suppression de l’_inquisition romaine_ et fermeture des fours ou caves où les condamnés étaient brûlés vifs. C’est ainsi qu’autrefois Gélon imposa aux Carthaginois vaincus de ne plus brûler de victimes humaines[27].

[27] Ces caves ont existé jusqu’à Léon XII. M. de Sanctis, consulteur du saint-office, réfugié à Turin, a assuré devant des témoins très graves et très croyables que ce pape, sans réprouver ces exécutions, déclara, vers 1830, qu’il entendait que désormais elles ne se fissent plus à huis clos, mais devant tout le monde, sur les places publiques, au champ de Flore, où furent brûlés jadis Jordano Bruno et tant d’autres. Dès lors on recula devant l’horreur qu’aurait excitée ce spectacle, et l’on dut recourir à des moyens plus doux ou du moins plus mystérieux.

Bonaparte ne fit nulle mention de la grande condition à laquelle tenait le salut de l’Italie: _la vente des biens ecclésiastiques_. Dans sa correspondance, ses lettres aux fonctionnaires Haller, Collot, montrent combien timidement il touchait cette question. Tout cela a été caché ou mutilé par les historiens, qui passent vite ici, ne voulant pas se mettre mal avec les prêtres. Mais une belle lettre de Bologne[28] indique très bien que des quatre provinces qu’on avait prises au pape, Bonaparte ne garda que la Romagne et le port d’Ancône, _rendant au pape trois provinces_, celles d’Urbin, de la Marche et de Pérouse.

[28] Insérée dans _le Moniteur_ du 21 mars 97.

Les Bolonais, craignant sans doute Bonaparte, le ménagent dans cette lettre et disent qu’on doute qu’un tel traité soit son ouvrage.

Au reste, l’opinion de l’Italie lui importait bien moins que celle de l’armée française. Dans une lettre qu’il écrit à Joubert pour la faire circuler sans doute, il appelle Rome _cette prêtraille_. Tout ce qu’il voulait c’était de tirer de cette prêtraille ce qu’il eut en effet, un beau certificat du pape, la lettre où Pie VI l’appelle _son cher fils_. Titre important en France, dans la violente réaction où les royalistes travaillaient puissamment leurs élections anti-républicaines.

Dans ce moment tumultueux, la guerre civile était à craindre avant qu’on eût terminé la guerre étrangère. C’est ce qu’objectaient les deux directeurs militaires, passionnés pour la paix, Carnot et Letourneur. Ils suivaient dans ce sens le mouvement général et faisaient bon marché de la question de Rome. Au contraire, les deux avocats Rewbell, la Réveillère-Lepeaux, voulaient la victoire du principe et celle de la Révolution.

Barras flottait dans cette tempête, et penchait dans ce dernier sens, comme on le vit quand Bonaparte acheta la paix en sacrifiant la république de Venise. Mais tout son entourage, sa cour, ses femmes, l’adorée Madame Tallien, l’adroite Joséphine ne le laissaient pas libre. Elles pesèrent du côté de la réaction, du côté de Rome et de Bonaparte. Barras céda l’ascendant aux amis de la paix et à Carnot; mais il ne lui pardonna jamais sa propre faiblesse. Il le haït à mort et une fois s’emporta contre lui en termes si extravagants, qu’on put croire qu’il perdait l’esprit.

Ce qui prouve pourtant pour Barras, c’est que les plus sages amis de Carnot même étaient d’opinion contraire à la sienne. Le plus ancien de tous, Prieur (de la Côte-d’Or) lui reprochait d’être trop scrupuleux contre les rétrogrades. Et l’Américain Monroë lui disait: «La France, loin de céder aucune de ses conquêtes, doit partout planter son drapeau. C’est celui de la liberté[29].»

[29] _Mémoires de Carnot_, II, 133.

CHAPITRE IV

CAMPAGNE DU TYROL (MARS-AVRIL 97).--BONAPARTE SAUVE L’AUTRICHE A LÉOBEN.

Le traité de Tolentino finissait assez tristement la campagne d’Italie. Pour un argent (promis), on avait oublié la question de principe; tant de promesses faites d’abolir sinon la papauté, au moins l’inquisition.

Pour compenser l’effet de ce triste traité, on envoya et l’on fit circuler en France vingt mille prisonniers; on chargea Augereau de porter les drapeaux à Paris. La figure populaire du héros de Castiglione, cette figure d’un enfant loustic du faubourg Saint-Marceau, devait rassurer les patriotes sur les intentions réelles de Bonaparte, et répondre de sa sincérité républicaine. Mais pourrait-il tenir ce qu’il avait promis depuis un an, de passer les Alpes et d’aller à Vienne? Il en avait une excuse bien légitime dans la saison. Comment se risquer, lorsque l’hiver durait encore, un hiver assez rigoureux?

Ses partisans, et les journaux, stylés par ses frères et par Joséphine, n’en parlaient qu’avec terreur. Les journalistes sans nouvelles, pour réveiller, exciter l’intérêt (je dis ceci d’après mon père, qui alors imprimait les journaux) avaient un sûr moyen: c’était un accident, une blessure supposée de Bonaparte, ou une chute de cheval, etc. Il devenait l’unique, l’irréparable Bonaparte. Tant d’hommes héroïques, et déjà célèbres, disparaissaient. Lui seul restait en scène.

Cependant, on avait bien vu, dans la seule armée d’Italie, que s’il lui arrivait un malheur, il ne manquerait pas d’hommes qui pussent au besoin succéder. Lui-même, dans ce long entr’acte de plusieurs mois qu’il passa en été au centre de l’Italie, quel lieutenant s’était-il donné? Masséna.--Augereau, s’il avait le même courage, n’avait ni la tête, ni la solidité de Masséna. Mais il avait eu ce grand moment, cette belle fortune, de relever Bonaparte (défaillant?) avant Castiglione.

Enfin il y avait un jeune homme qui lui inspirait la plus grande confiance. C’était Joubert, esprit cultivé, tête sereine dans les plus grands périls, général et soldat. C’était un homme grand, délicat, qui n’avait pas la base carrée de Masséna. Mais il s’était lui-même fortifié. Vrai héros de la volonté. Plus tard, on le considéra comme le successeur éventuel de Bonaparte. Lui-même l’estimait tellement, qu’en lui confiant, pour le passage des Alpes, sa droite, qui devait traverser le Tyrol insurgé, il lui écrit[30]: «Si notre division du Tyrol est battue, refoulée sur le Mincio, même jusqu’à Mantoue, Joubert commandera Mantoue, la Lombardie, et tout ce qui est entre l’Oglio et l’Adige.» C’était se remettre à lui pour la retraite possible, la ressource dernière, en cas de malheur.

[30] _Correspondance_, 13 mars 97.

Il croyait à ce jeune héros plus encore qu’au froid et ferme Kilmaine, qu’il avait laissé au poste de Vérone, pour lui surveiller l’Italie.

Bonaparte suivait, par la nécessité des lieux, la méthode tant reprochée par lui aux Autrichiens, de marcher divisé sur trois routes à la fois. Il avait à sa droite Joubert (et dix-neuf mille hommes), à sa gauche Masséna et sa division (dix ou douze mille hommes). Lui au centre (ayant quarante mille hommes), il marchait avec Bernadotte et les renforts qui lui venaient du Rhin.

Joubert n’eut pas de bonheur. Avançant rapidement par Botzen et Brixen, il battit plusieurs fois les généraux autrichiens, mais il n’en fut pas moins entouré par l’océan tumultuaire et fanatique de l’insurrection du Tyrol. Difficile épreuve de se trouver dans la tempête étourdissante d’un grand peuple, véritable élément qu’on peut repousser, mais qu’on ne voit par moment céder sur un point que pour le retrouver à côté comme une vague partout présente, partout furieuse, aboyante. Par bonheur, Joubert avait d’admirables généraux de cavalerie, Dumas, l’hercule nègre, qui répéta sur un pont le trait d’Horatius Coclès, et l’intrépide Delmas, grand soldat et grand caractère, le seul qui fut ferme au sacre, et qui osa tenir tête en face à Bonaparte et, par un mot terrible, flétrir sa lâcheté pour Rome.

Il était naturel que le nouveau général autrichien, l’archiduc Charles, vînt se jeter dans l’insurrection tyrolienne, qui eût ajouté à son armée une grande force populaire. Mais on ne le lui permit pas. Il eut l’ordre de disputer le centre, le passage du fleuve, puis de défendre à l’est la route de Carinthie, celle de Trieste et de Vienne. Même avant d’avoir reçu ses renforts, il se présenta devant la grande armée de Bonaparte pour l’empêcher de passer le Tagliamento. Il y fut indécis, il fit trop ou trop peu. Il opposa une faible résistance, combattit juste assez pour éprouver une petite défaite, et perdre cinq cents hommes. Il n’empêcha point le passage.

Masséna, pour son compte, avait passé à un autre endroit. Il avait pris alors la droite de Bonaparte qui marchait par les vallées centrales intermédiaires (entre Joubert et Masséna). Ce dernier courait dans les neiges par la route la plus élevée vers Tarwis, point stratégique, important, décisif, recommandé à l’archiduc. Masséna y courait si vite, qu’il y était depuis deux jours quand Bonaparte lui donna l’ordre d’y aller. Bonaparte lui-même, étant au centre, avec ses quarante mille hommes, était hors du péril, ayant sur les hauteurs un tel homme à sa droite.

Pour employer une image grossière, mais expressive, qu’on se figure un chasseur d’ours qui d’abord avait eu un compagnon à gauche, mais il a perdu en chemin ce compagnon (Joubert). Heureusement il a à droite, aux crêtes des montagnes, un autre compagnon, un chien colossal et terrible des Alpes, qui cherche l’ours et qui va l’étrangler.

Ce chien des Alpes est Masséna qui, après sa course foudroyante, était déjà assis à Tarwis, attendait. L’archiduc arriva, montra un grand courage, et s’exposa en vain. Ses soldats de recrues, mêlés (contre l’usage autrichien) de toute nation et de toute langue, n’avaient pas la cohésion ordinaire de leurs armées qui marchent par tribus. Ils furent battus, et le pis, c’est qu’un commandant autrichien, Baïolich, qui n’en sut rien, se précipita là, suivi et poursuivi par la division Augereau (alors Guyeux). Il la fuit, et, dans une gorge affreuse, il se trouve nez à nez avec Masséna. En tête, en queue, c’est l’ennemi. Il est pressé, serré des deux côtés. Infanterie, cavalerie, artillerie, et bagages, tout est amoncelé, et monte l’un sur l’autre. L’archiduc vit en vain en échapper les restes. Ce qui en sauva un assez grand nombre, c’est que beaucoup étaient des gens du pays, des montagnards, fort lestes à se dérober par les précipices. On n’en prit ou tua que trois mille! N’importe! la campagne était réellement terminée.

«Léger combat,» dit Bonaparte, avec une envie visible d’atténuer ce succès décisif. De même ailleurs, il fait cette remarque malveillante: «Que la division Masséna (si vaillante et qui lui gagna tant de batailles) _commence à se servir_ de la baïonnette.» Il veut ridiculement faire croire que, jusque-là, elle aimait mieux tirer, et _combattait de loin_.

Cependant sa jalousie, qui voudrait amoindrir les succès de Masséna, ne s’accorde pas avec le besoin qu’il a de faire valoir à Paris cette campagne pour son avantage personnel et pour émerveiller par l’audace de sa tentative de passer les Alpes en cette saison[31]. «Le combat de Tarwis s’est livré au-dessus des nuages sur une sommité qui domine l’Allemagne et la Dalmatie. Il y avait trois pieds de neige.»

[31] 25 mars. _Correspondance_, p. 542.

Cette guerre que Bonaparte faisait à travers une saison si rude sur ces hautes montagnes, cette guerre exposée ainsi et habilement exagérée en poétiques images, faisait grelotter Paris, le remplissait d’étonnement, d’admiration, de craintes pour Bonaparte. Il risquait peu. Car aux divisions victorieuses de Masséna et Guyeux (Augereau), il put réunir celle de Sérurier. Celle de Joubert manquait seule, interceptée, assiégée par les Tyroliens. Bonaparte ne savait pas même où il était. Car il écrit le 5 avril à Dombrowski: «Qu’il ait, s’il est possible, des nouvelles de Joubert, et marche à sa rencontre.» Ce qui est singulier, c’est qu’en ce même jour (5 avril), où il dit n’avoir pas de nouvelles de Joubert, il en donne à Paris, et raconte les avantages qu’il a remportés[32].

[32] _Correspondance_, p. 95, 602.

Le 1er avril, Masséna, vainqueur à Klasenfurth, y faisait entrer Bonaparte. Et le 5, battait à Neumarkt l’archiduc en personne. Ce prince avait choisi une position superbe, l’avait hérissée de canons. Il avait autour de lui son élite, ses huit bataillons de grenadiers. Avec cela, il fut obligé de faire retraite devant la seule division de Masséna.

La Carinthie, ménagée et rassurée par Bonaparte ne s’était pas soulevée comme le Tyrol. C’est un pays, dit-il lui-même, agricole et pacifique. On ne connaît pas assez ces contrées, si peu allemandes, mais slavo-italiennes, qui se lient avec le territoire vénitien.

Au 22 mars, Bernadotte, envoyé à Trieste et aux fameuses mines d’Idria, y trouva du minerai pour plusieurs millions, qui, avec les contributions qu’il levait, permirent à Bonaparte d’envoyer de l’argent aux armées du Rhin. Elles allaient enfin s’ébranler, ces armées nécessiteuses, et si longtemps paralysées. Leurs retards portaient au comble les espérances de Bonaparte et le mettaient dans une véritable fureur d’ambition. Il écrit le 5 mars une lettre hardie, terriblement compromettante, où il se dévoile cyniquement.

L’ancien gouvernement de Venise, qui, pour bien moins, exécuta Carmagnola, eût regardé cette lettre comme indice d’une prochaine usurpation, et se fût défait à coup sûr d’un homme qui désormais, sans masque, courait droit à la tyrannie.

Il écrit audacieusement: «Si le prince Charles commande les deux armées du Rhin et d’Italie, il faut nécessairement qu’il y ait chez nous _unité de commandement_[33].» C’est-à-dire que Bonaparte, à la tête de toutes nos armées, commande Moreau et le général Hoche! A qui ose-t-il écrire cette lettre? A quelqu’un qui, à coup sûr, ne la montra pas au Directoire, au bon Carnot qui, ayant répondu tant de fois du désintéressement patriotique de Bonaparte, dut rougir de se voir démentir par une telle lettre et sans doute la mit dans sa poche.

[33] _Correspondance_, I, 547.

Cependant ce qu’il craignait allait se faire, et on allait le précéder en Allemagne. Le gouvernement, par un suprême effort, avait mis les deux grandes armées du Rhin en état de le passer au 18 avril. C’était une élite superbe, héroïque, et, pour la discipline, bien supérieure à l’armée d’Italie. C’était Kléber, Desaix, Championnet, trois noms aimés du peuple autant que du soldat; c’étaient aussi les braves, le grenadier Lefebvre, le hardi cavalier Richepanse, le jeune et vaillant Ney, qui devait tant grandir.

Bonaparte frémissait de les mettre en partage de la gloire qu’il poursuivait et touchait presque. Celle de porter à l’Autriche le dernier coup et d’assurer la paix. Il écrit le 16 avril une lettre enragée; oubliant sa dissimulation habituelle, il en vient aux basses injures avec ces grandes armées et ces grands hommes. Il leur reproche de ne pas avoir fait ce qu’il craignait le plus, ce qu’il voudrait bien croire désormais impossible. Voilà cette lettre insultante (16 avril, p. 637): «Je me suis précipité en Allemagne pour dégager les armées du Rhin. J’ai passé les Alpes, par trois pieds de neige, où personne n’avait passé. Il faut que ces armées n’aient point de sang dans les veines. Je m’en retournerai en Italie. Elles seront accablées.»

Masséna, parti de Léoben le 18 avril au matin, avait pris la route de Vienne. Bonaparte espérait terrifier la cour de l’Empereur, et prévenir le Directoire pour la conclusion de la paix. Peu auparavant il avait écrit à l’archiduc une lettre philanthropique sur les malheurs de la guerre, où il disait: «Si j’avais le bonheur de sauver la vie à un seul homme, j’en serais plus fier que de toute la vaine gloire des batailles.» Cette lettre, si singulière pour un tel _prodigueur_ d’hommes, était assez bien combinée pour faire pleurer le public à Paris.

A Léoben, il traite seul avec Bellegarde, envoyé de l’Empereur; et il écrit au Directoire: «J’ai signé. Que voulez-vous? Je n’ai plus que vingt mille hommes. Voilà la Hongrie qui se lève. J’ai appelé votre envoyé Clarke, qui n’est point venu pendant dix jours.» Et il ajoute: «Vous m’aviez donné pleins pouvoirs sur les opérations diplomatiques, et, dans la situation, les préliminaires de paix étaient une opération militaire.» Que signifie cet audacieux galimatias? Probablement, le Directoire, en envoyant son homme, Clarke, qui le trahit et eut soin de ne pas arriver à temps, avait écrit à Bonaparte qu’au reste, l’envoi de Clarke ne pouvait lui porter ombrage; que _c’était à lui qu’on se fiait_; ou telle autre parole obscure dont il profite effrontément.

Il était sûr qu’en présence de la joie publique, devant Paris enivré de la paix, on n’oserait pas le démentir. Cependant cette chose énorme, qu’un général se fût substitué au Directoire et eût stipulé pour la république, comment serait-elle reçue? Carnot seul, avec Letourneur qui était son double, l’accepta. Mais Barras en fut indigné, ainsi que Rewbell et la Réveillère-Lepeaux.

Bonaparte était inquiet. Il imagina une chose qui dérouta tout le monde et montre admirablement la profondeur de son astuce. Il envoya le traité par Masséna!

Quoi! celui pour qui ses bulletins sont si avares de louanges, il lui accorde ce triomphe!

Il en avait besoin. Voulant présenter son traité (ainsi qu’il avait fait pour celui du Piémont) comme l’œuvre commune des généraux, de l’armée, il plaçait cet acte scabreux sous la protection du chef le plus illustre de l’armée, le plus renommé à Paris.

En voyant la simplicité héroïque de Masséna, «l’enfant de la victoire,» on n’oserait pas soupçonner sous la candeur de l’enfant l’astucieuse ambition de Bonaparte.

CHAPITRE V

BONAPARTE DUPÉ PAR L’AUTRICHE QUI LUI FAIT PERDRE SIX MOIS (AVRIL-OCTOBRE 97).

Bonaparte était si impatient qu’au lieu d’écrire d’abord au Directoire, à Paris, qu’il venait de signer la paix, contre toute convenance, il l’écrivit d’abord à Hoche qui entrait à Francfort, afin de l’arrêter et de lui fermer la campagne. Pour excuser un peu cette précipitation inconcevable, il prétend dans sa lettre aux Directeurs qu’on l’avait averti seulement du mouvement de Hoche, _et non de celui de Moreau_: «J’ai cru la campagne perdue, que nous serions battus les uns après les autres, et j’ai conclu la paix[34].»

[34] _Correspondance_, 31 avril, t. II, p. 12.

Étrange assertion, injurieuse pour Hoche, comme si ce grand nom faisait présager des défaites!

Injurieuse pour la partie militaire du Directoire, qui, impatiente de tout brusquer et de tout remettre à Bonaparte, lui aurait caché qu’avec l’armée de Hoche, partait celle de Moreau.

Tout cela paraissait louche. Et mille bruits circulaient, on le voit par ses lettres même: «On avait dit d’abord qu’il était battu au Tyrol[35].» Et, en effet, son lieutenant Joubert y avait été assiégé, sans pouvoir donner de ses nouvelles. Au 18 mai, il écrit encore à Bernadotte: «Il n’est pas question que je quitte l’armée; c’est un conte sans fondement, etc.» C’est qu’en effet le Directoire s’apercevait de sa conduite double. Il se mettait tellement à l’aise avec le gouvernement, qu’il ne lui donna pas même avis de sa convention (19 mai 97) avec le Piémont, et pour calmer Barras, la Réveillère-Lepeaux, Rewbell, il dit: «Ce roi est peu de chose, et ce royaume ne pourra continuer.»

[35] _Correspondance_, 30 avril.

Mais avec tout cela, comment destituer Bonaparte, après une telle campagne, malgré Carnot et Letourneur, qui, avec tout le public, étaient charmés de la paix, faite n’importe comment? La majorité du Directoire s’y fût perdue certainement, et cela au moment dangereux du grand mouvement électoral.

Les frères de Bonaparte, fort actifs, et tous leurs journalistes, s’extasiaient, ossianisaient sur cette merveille inouïe des Alpes franchies en plein hiver, malgré la grande insurrection, les carabines tyroliennes. «Hélas! on le tuera, disait-on, et c’est pour cela qu’on l’a envoyé dans cette expédition terrible.» Joséphine en pleurait, et le public se prenait fort à cette donnée romanesque, rebattue, d’un héros exposé par les traîtres aux plus grands dangers. Plus tard, ce fut l’Égypte, où l’on crut que le Directoire voulait le faire périr. Moi-même, j’ai entendu ce conte, qu’on répétait toujours dans ma première enfance.

En mars, on passe très bien les Alpes. Et, sauf les hauts plateaux de l’Engadine, les Alpes orientales ont de la neige alors plutôt que de la glace.

Bonaparte qui se plaignait toujours d’être abandonné, avait reçu un renfort admirable de quinze mille hommes choisis dans les armées du Rhin. Venise armait, il est vrai, ses paysans, ses Esclavons. Ces Barbares, en tuant cent Français dans Vérone, effrayèrent au contraire les Italiens et les firent incliner vers le parti français. Bonaparte tenait une conduite double: d’une part, recommandant à son lieutenant Kilmaine de ne donner ni conseils ni secours aux patriotes italiens; et, d’autre part, leur envoyant un de ses officiers pour les pousser à la révolte, l’intelligent et rusé Landrieux, que lui-même désavoua bientôt. Au reste, il ne savait, ni lui, ni la partie pacifique du Directoire, ce qu’on ferait. Au 1er février, il proposait encore, pour garder Mantoue, de rendre plutôt Milan aux Autrichiens! Milan! la cité la plus républicaine peut-être de toute l’Italie!

Plus tard, à Léoben, lorsque l’Autriche, si affaiblie, ayant perdu en un an cinq armées, recevait du prince Charles le conseil de traiter, quand Masséna laissé à lui-même[36], voyait presque Vienne déjà, ne demandait qu’à avancer, à ce moment, Bonaparte signe, et, par une précipitation singulière, rend à l’Autriche les cinq provinces qu’il lui a déjà prises.

[36] Non sans cavalerie, comme disait Bonaparte, mais avec Dumas, les célèbres cavaliers du Rhin.