Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

Part 5

Chapter 53,807 wordsPublic domain

Pour moi, c’est un de mes meilleurs souvenirs de jeunesse d’avoir lu en 1830 le livre si touchant de Thomas-Moore: _la Vie, la mort de Fitz-Gerald_[18], ce charmant Irlandais, si aimé de la France; avec cette épigraphe de Lucain, où parle Cornélie rapportant à l’Égypte les os du grand Pompée: _On a craint sa grandeur... Eh bien, reçois sa cendre!_ De toute cette génération enthousiaste, sensible et romanesque de 89, nulle figure plus que celle-là n’a été au cœur. La famille de ces vieux chefs de clans, les Fitz-Gerald, était en possession de fournir à l’Irlande les martyrs de la résistance. Déjà, sous Henri VII, j’en vois un condamné, décapité, avec un O’Connor. Puis, un autre en 1535, aussi décapité. Cette fraternité de supplices faillit se reproduire de nos jours, où l’ami de Fitz-Gerald, O’Connor que nous avons connu, bien près de périr avec lui, fut par bonheur, sauvé pour s’unir en France avec les Condorcet.

[18] Th. Moore, _the Life and death of lord Ed. Fitz-Gerald_, avec cette touchante épigraphe:

Si sæcula prima victoris timuere minas, Nunc accipe saltem ossa tui Magni.

(LUCAN.)

Je recommande aussi un bien curieux livre: _Life of Thubala Welh Tone, founder of the Irish Society, written by himself_, edited by his son, Washington, 1826. Il fut chef d’une de nos demi-brigades. Ouvrage charmant. Style rapide, agréable, tout français. C’était un protestant qui écrivait, par fraternité, pour les catholiques. Il écrit à Paris, plein de gaieté, d’espérance, attendant le succès de Hoche. Il fait son portrait de la manière la plus naïve: «Paresseux, mais sans vice. Il a un amour vertueux, etc.» Une gravure charmante le montre au vif: douce, aimable figure, nez fin, un peu bombé; front trop fuyant.

Cet aimable Édouard, celui dont il s’agit, était un fils cadet des ducs de Leinster. Il fut élevé en France par un Écossais qui avait épousé sa mère, devenue veuve. On l’envoya en Amérique faire la guerre contre la Fayette et les Français qu’il devait tant aimer. Là, comme tant d’autres alors, il s’éprit de la vie sauvage. Dans un voyage qu’il fit à travers les neiges du Canada, les Indiens, à leur tour, furent si charmés de lui, de sa naïve et vaillante originalité, qu’ils l’adoptèrent, le proclamèrent chef de la _tribu de l’Ours_. Pitt eût voulu le gagner, l’employer; il lui offrait le commandement de l’expédition anglaise contre Cadix. Il mettait à cela une condition: qu’il se ferait bon Anglais, quitterait l’opposition irlandaise. Il refusa; ce chemin à l’action, à la gloire, lui fut ainsi barré. D’autre part, sa fortune n’était pas meilleure en amour. Comme cadet, il n’était pas riche, et, à son retour d’Amérique, il avait eu l’insigne douleur de voir sa fiancée qui en épousait un autre.

La France, la grande Révolution, le consolaient de tout. Il dîna avec Fox dans la joie qu’apporta la nouvelle de Valmy et de la retraite des Prussiens. Il ne tint pas à cette joie, passa en France et logea à Paris, d’abord chez Thomas Payne, l’apôtre de la liberté des deux mondes. Que ne fût-il resté chez cet ami austère! Il aurait fait comme son compatriote Tone, qui devint général en France; il se fût lancé dans les guerres de la liberté. Mais une affaire de cœur fut son entrave. Aux réjouissances que l’on fit à Paris pour Jemmapes, le jeune général Égalité, personnage très calculé, invita le citoyen Fitz-Gerald et le fit dîner avec madame de Genlis et son élève, la charmante Paméla (fille naturelle du duc d’Orléans). Le voilà pris. Il aime et il épouse. Cela le brouille d’abord avec sa famille; puis avec l’Angleterre, qui le raye des rôles de son armée. Le voilà donc Français? Non pas. Son fatal mariage avec les Orléans empêche notre gouvernement de l’employer.

Cependant la tempête soufflait en France et en Irlande. Fitz-Gerald, condamné à une oisiveté solitaire, et désespéré d’être heureux, avec sa Paméla, leur enfant, son jardin en fleurs, s’efforçait d’ignorer et de ne pas prévoir. On frémit en lisant ses lettres et son imprévoyance, en entendant la tourmente cruelle qui s’agite déjà autour de cette idylle.

On dit que le cœur trop plein, au moment où Hoche préparait sa grande expédition d’Irlande, il dit la chose non seulement à Sheridan, l’ami du prince de Galles, mais inconsidérément à une dame liée avec un ami de Pitt.

Cette parfaite nature, douce et chevaleresque, mais fort peu révolutionnaire, n’avait pas la fixité de vues, la décision qui fait le succès. Il appelait la Révolution, les Français, et en même temps il craignait qu’ils ne réussissent trop et ne s’emparassent de l’Irlande, que lui-même ne passât pour traître, ayant machiné la conquête de sa patrie. Et cependant, il se disait: «L’Amérique a bien appelé les Français!»

Le prince régent pleura Fitz-Gerald,--comme le czar Paul et son fils pleurèrent Kosciuszko, qu’ils visitaient dans sa prison. Mais ils n’en firent pas plus pour la Pologne et pour l’Irlande.

Le mouvement avait commencé en Irlande par un très grand spectacle d’amitié, de fraternité, tel qu’on en voit rarement sur la terre. Les Irlandais protestants à Belfast réparaient la longue injustice qu’avaient soufferte leurs frères catholiques, au point que les catholiques qui portaient dans Dublin la pétition de Liberté furent traînés en triomphe par les protestants. La Liberté effaçait tout, et la fraternité semblait rester comme la religion de la terre. Belfast avait célébré l’anniversaire de la Révolution française, en arborant quatre pavillons: _France_, _Irlande_, _Amérique_, et _Pologne_. Le pavillon anglais manquait; à tort. Car l’Angleterre s’agitait elle-même. Le drapeau irlandais du _1er bataillon national_ était toujours la _harpe_, mais désormais elle était surmontée non plus de la couronne, mais du bonnet de la liberté.

Cependant Pitt avait sacrifié vingt millions pour acheter le parlement d’Irlande. Et ce qui valait mieux pour lui, le sang versé en France, et en Irlande la crainte des propriétaires, agissait, et le danger de donner l’élection aux catholiques, si ignorants, barbares. Pitt s’était procuré l’alliance secrète du pape contre la France. Pie VI lui écrivait cyniquement: «Nous n’avons plus que vous!» Les prêtres catholiques, craignant par-dessus tout la France, excommunièrent quiconque se joindrait aux Français.

Hoche avait été un peu retardé; il se défiait de son amiral Villaret-Joyeuse, en demanda un autre, et, pour le surveiller, monta sur le même vaisseau, lequel fut écarté par les tempêtes de décembre et ne put aborder. Grouchy, son lieutenant, arriva seul avec 1 800 hommes. Ce général, très brave, mais très malencontreux, eut déjà là son Waterloo: il craignit une si grande responsabilité, ne voulut pas agir sans Hoche; Bouvet aussi, son amiral, refusait d’aborder. Il y avait, dit-on, plusieurs centaines de mille hommes en armes, mais fort désordonnés. Un Judas avait organisé une machine perfide de police. On s’était arrangé pour que des dragonnades, des cruautés de soldats fissent éclater l’insurrection trop tôt. Belfast et tout le Nord s’en retirèrent[19].

[19] L’un des directeurs, la Réveillère-Lepeaux, avait en Irlande son gendre qui y habitait depuis plusieurs années. Il aurait dû s’informer d’autant mieux des causes du non-succès. Les royalistes firent manquer tout deux fois. En décembre 96, nos officiers de marine ne voulaient pas réussir. Hoche s’était mis sur une frégate, comme jadis Suffren faisait en pareil cas, pour se porter partout avec plus de rapidité. Malgré le mauvais temps, ils le promenèrent un mois en mer et se refusèrent aux prières de Grouchy, qui voulait débarquer et combattre à tout prix.--En 97, ce furent les bureaux de la Trésorerie, tout royalistes, et qui par la constitution étaient indépendants et du Directoire et de l’Assemblée; ces bureaux, dis-je, rompirent l’expédition; ils ne fournirent des fonds que pour Humbert et douze cents hommes qui eurent de grands succès. Mais Sarasin qui avait dix mille hommes, faute de fonds, ne put passer à temps. Cette trahison des royalistes donna la victoire aux Anglais de Cornwallis, qui avait trente mille hommes. Voy. _Mém. de la Réveillère_. t. I, p. 185 et t. II, p. 30.

Hoche repoussé par la tempête, manquant à sa fortune, quand cent mille Irlandais en armes l’attendaient, ces deux événements portèrent au comble la joie des royalistes, leurs parricides espérances (août-décembre 96).

Par quatre fois, ils avaient assassiné Hoche. En vain. Mais cette fois ils tâchèrent de le tuer dans d’opinion en le déclarant pour toujours: un héros _malheureux_, haï de la fortune. Pouvait-on pourtant dire que son entreprise avait avorté? L’Irlande était toujours en armes et la panique dans Londres, la banque, le crédit en déroute. Pour rassurer dans cet effroi, Pitt avait dû faire la presse de cent mille matelots. Ces enlèvements portèrent (en 97) le pays à la catastrophe qui put sembler le Jugement dernier: _la grande révolte des trois flottes_ qui seules défendaient l’Angleterre.

LIVRE DEUXIÈME

ITALIE

CHAPITRE PREMIER

LES SIX VICTOIRES DE MASSÉNA.--SEPTEMBRE 96.--ENVIE DE BONAPARTE.

Avant que la victoire de Castiglione ne fût connue, célébrée à Paris, beaucoup de gens soutenaient qu’il fallait rappeler Bonaparte, le remplacer. Les royalistes le croyaient jacobin, l’appelaient toujours _Vendémiaire_, ne lui tenaient nul compte de ses ménagements pour Rome et le clergé, ni des entraves qu’il mettait à la Révolution italienne en empêchant la vente des biens d’Église.

D’autre part, les patriotes reprochaient amèrement au Directoire de soutenir en Bonaparte, non pas un général, mais un vrai tyran d’Italie qui, sans compter avec la République, agissait de sa tête, soutenait les despotes, le Piémont, le pape, etc. Ils demandaient aussi qu’il fût rappelé, arrêté. Mais par qui arrêté, à la tête des troupes de l’enthousiaste armée d’Italie? Par qui? Par le général Hoche.

Ce fut Hoche qui le sauva. Il était à la veille de sa grande entreprise, dans l’état magnanime d’un homme qui va risquer tout et sacrifier sa vie, même au besoin sa gloire, dans ce hasard, dans cette immolation. Bonaparte semblait son ennemi et avait toujours eu de mauvais procédés pour lui. Cela tenta le cœur de Hoche. Indigné du bruit qu’on faisait courir et, par une sublime étourderie, il se déclara son garant, et se fit sa caution. Dans une belle lettre où, parlant aux royalistes seuls, il impose réellement silence aux jacobins, il répond en termes magnifiques du patriotisme de Bonaparte: «Ah! brave jeune homme, quel est le militaire républicain qui ne brûle de t’imiter? Conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses. Réponds à tes ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant à nos armes un lustre nouveau, et laisse-nous le soin de ta gloire!»

Au 4 août, Masséna, Augereau, lui gagnant deux batailles en deux jours, le rendirent aussi indestituable et au-dessus des jugements de l’opinion. Ces innombrables prisonniers, ces drapeaux arrachés, que l’on envoyait à Paris, c’était un beau spectacle!... tant de drapeaux, tant de canons! Seize mille prisonniers qui par l’Italie et la France firent un long défilé, une exhibition interminable d’uniformes étrangers!

Après ce triomphe qui doutait que Wurmser, battu par Masséna, éreinté par Augereau, ne fût extrêmement malade? Tout ce qu’avait pu le pauvre vieillard, c’était de gagner Mantoue, de s’y réfugier. On ne fut pas peu surpris de voir que, dans ce même mois, il se remontrait au soleil, que par lui, par ses lieutenants, il osait chevaucher aux défilés des Alpes sur la route du Tyrol; de sorte que, si Bonaparte forçait les défilés pour se mettre sur la route d’Insprück, où il invitait Moreau à venir le joindre, ce ne serait qu’en poursuivant et écrasant Wurmser.

L’étonnement redoubla quand on sut que Wurmser n’était pas poursuivi, que c’était lui, ce vieux diable incarné qui, avec quarante mille hommes, cherchait Bonaparte, s’était mis à ses trousses. Quelle insolence exorbitante! quinze jours après Castiglione! C’était comme le lion poursuivant son chasseur, faisant la chasse à l’homme. Dans ces basses racines des Alpes, les défilés forment le long du fleuve des pièges naturels. Partout des chaussées les resserrent contre les rochers. Augereau, nos tirailleurs pyrénéens, grimpaient, dominaient tout. Et on forçait les passages d’en bas. On culbute Davidowich à Roveredo. Mais Wurmser, qu’on croyait au nord, était au sud, et derrière Bonaparte, comptant bien l’enfermer. Projet qui eût pu réussir, si la grande insurrection du Tyrol eût commencé en septembre.

Ce peuple agricole attendit la fin de ses travaux pour entrer en mouvement. Bonaparte n’en était pas moins déjà resserré, engagé au filet que forme la Brenta dans son lit de rochers et que Bassano ferme au sud. Bassano, sur la rive gauche, communique par un pont avec la rive droite. Là s’établit Wurmser. Nos Français n’avaient contre lui que trente mille hommes. Mais Augereau tenait la rive gauche, le côté où est Bassano. Masséna était à la droite où est le fleuve et le pont. C’était encore comme le pont de Lodi. Masséna le passa de même, se réunit à Augereau; ils fondirent dans la ville, malgré les canonniers de Wurmser, qui se firent tuer sur leurs pièces. Cela se fit si vite, que Wurmser lui-même, pressé entre deux colonnes, eut à peine le temps de monter à cheval. Avec son admirable cavalerie, il s’ouvrit un passage au sud; tous les autres s’écoulèrent au nord vers le Frioul. Ainsi la grande armée qui croyait nous tenir est rompue en deux parts, et Bonaparte est tiré du filet.

Wurmser trouve moyen, avec ses cavaliers, de traverser l’Adige et d’échapper à Masséna; il passe sur le corps à Murat, et se jette dans Mantoue (13 septembre). Ainsi, par son revers, il obtint une fois de plus le résultat recommandé par Vienne: d’assurer avant tout la grande place forte, la gardienne de l’Italie.

Ce qui terrifia Wurmser et nous surprend encore, ce fut la prodigieuse marche de l’infanterie de Masséna pendant quatre jours et quatre nuits, tandis que Wurmser, avec ses chevaux, ne put aller si vite, s’arrêta une nuit. Il vit avec stupeur ce miracle, que les mêmes hommes ayant battu sa droite à Trente, son centre et toute son armée à Bassano (8 septembre), lui barraient la route, voulaient couper sa retraite vers Mantoue. S’ils n’y parvinrent, ce fut la faute d’un guide qui égara Masséna et lui fit prendre le plus long.

L’opiniâtre Wurmser, loin de rester à l’abri, à l’instant offrit la bataille. On l’a nommée Saint-Georges (un faubourg de la ville), ou la Favorite, villa des ducs de Mantoue. Elle fut très acharnée et la cavalerie hongroise, montée sans selle, eut un moment l’avantage. Masséna rallia les nôtres et fut soutenu par Rampon et la fameuse 32e demi-brigade qui, formée en carré, brisa les charges de cette cavalerie héroïque. Wurmser ne put se contenir, avança, occupa la villa, le faubourg. Mais Masséna l’isola de plusieurs de ses corps, et, avec la 32e, le poussa furieux dans Mantoue.

Masséna, en un mois, dans un petit espace, avait fait des centaines de lieues et gagné six batailles sans compter les terribles petits combats livrés le long des fleuves, des précipices. Dans le long filet du Tyrol, où Bonaparte s’était mis, il lui ouvrit l’issue à Trente et à Roveredo. A Bassano, où Wurmser l’attendait, Masséna fut le matador qui jeta bas le taureau. Enfin, quand Wurmser livra sans autre espoir le combat de Saint-Georges, ce fut encore Masséna qui lui enfonça le couteau.

Dès lors, l’heureux Bonaparte, pendant trois mois, put aller et venir au centre de l’Italie. Qui lui avait donné ces trois mois? Incontestablement, les grands succès de Masséna.

On le sentait bien à Paris, dans l’armée. En admirant le génie de Bonaparte et lisant ses belles proclamations, on tenait compte aussi du muet héroïque qui, sans parler, faisait tant de sa main! A Paris, à l’armée, on chantait à tue-tête le couplet si connu: «Enfant chéri de la victoire!...»

* * * * *

Il faut que ce moment ait été bien amer à Bonaparte, car il sortit de ses calculs habituels, de sa profonde astuce, et laisse voir sans ménagements les sentiments qu’il eut toujours pour Masséna. Dans son dernier rapport, il loue ses favoris, Marmont, Leclerc, qui arrivèrent trop tard à la bataille, il oublie ceux qui agirent[20]. Que dis-je? il oublie Masséna! sachant qu’il ne se plaindrait pas, n’écrivait jamais, parlait peu. Et, en effet, sans le général Koch, qui a retrouvé ce chiffon, nous ignorerions que cet homme insouciant, négligent, taciturne, parla et écrivit cette fois et par un terrible billet. Nous devons à ce hasard d’avoir un jour profond, une étrange percée dans le cœur ténébreux de Bonaparte, généralement habile à cacher ses replis[21]. Masséna dit dans ce billet avec sa simplicité héroïque: «La victoire de Saint-Georges est due à mes dispositions, à mon activité, à mon sang-froid à tout prévoir... Sans l’ordre que je donnai à l’intrépide Rampon, ma division était tournée et c’était fait de la bataille.» Puis, il demande avancement pour Rampon, mais n’obtient rien.

[20] Rampon lui déplaisait pour lui avoir rendu au début de la guerre le service de réparer la bévue qui l’eût perdu au premier pas.

[21] Madame de Rémusat qui connaissait bien Bonaparte, n’en parle pas autrement: «Rien de si rabaissé, il faut en convenir, que son âme. Nulle générosité, point de vraie grandeur. Je ne l’ai jamais vu admirer, je ne l’ai jamais vu comprendre une belle action.» (Mém. t. I, p. 105.)

Le mauvais cœur s’enfonça dans l’ingratitude. On rougit en le voyant abuser ignoblement de son pouvoir arbitraire de général, envoyer Masséna (un homme si utile à la France et qui plus tard la sauva à Zurich), en garnison dans un lieu malsain (en septembre) où il pouvait périr. Sur ses réclamations, il le met à Vérone, mais (par une persécution obstinée, ignoble) sans logement, presque sans vivres, lorsque d’autres étaient bien nourris, affamant ce corps héroïque, le premier de l’armée.

Les grandes trahisons de Bonaparte, celle d’Espagne (si bien contée par M. Lanfrey) le font bien moins connaître que la conduite double, infiniment habile qu’il eut toute sa vie pour Masséna. Le problème était de le ruiner dans l’opinion, sans laisser soupçonner qu’entre tous il le jugeait le premier, mais avait la faiblesse d’en être jaloux. A Sainte-Hélène encore, voulant le rabaisser, il dit ridiculement (sur ce grand homme d’action) «qu’il était sans culture et _sans conversation_.» Il le représente comme un soldat «dont la pensée confuse s’éclaircissait tout à coup sous le feu.»

Grand éloge qui lui échappe tard et si près de la mort. Mais, dans toute sa vie, il ne laissa passer nulle occasion de vilipender Masséna; et cela avec une adresse remarquable, le faisant accuser, noircir par d’autres, lui créant peu à peu la réputation d’un joueur, d’un dilapidateur[22]. En 1801, où Bonaparte avoue que la défense de Gênes par Masséna lui a fait Marengo, sa diabolique ingratitude diffame son sauveur. Comment? et par qui? c’est là le plus fort! Il le diffame par la voix de Carnot, dont l’honnêteté connue appuyait tous ces bruits que jamais on ne put prouver. C’est là qu’on reconnaît surtout l’élève des prêtres, et combien l’éducation cléricale affine en mal et déprave les cœurs.

[22] Exemple en 99, le pillage de Rome que firent, pour l’expédition d’Égypte, les bonapartistes eux-mêmes, comme le dit un ennemi de Masséna, Gouvion Saint-Cyr.

Devant tant de noirceurs on est embarrassé de résoudre cette question: Comment le fourbe Bonaparte, ayant joué tant de tours à Masséna, le trouvait-il toujours? L’insouciance de celui-ci, son aveuglement à servir ce calomniateur, ne s’expliquent pas suffisamment par l’avarice ou l’ambition. Non, il y avait autre chose; un mystère de nature.

Son grand instinct de guerre tenait de la fatalité aveugle qui domine certains animaux. Que ferait le chien de chasse hors de la chasse? Il avait besoin du péril plus que de richesse et de gloire. Bonne chance pour son ennemi. Il l’enterrait dans l’or et sous de prétendus honneurs qui l’abaissaient. Le malicieux Bonaparte les énumère à Sainte-Hélène et lui porte ce coup final[23]: «Enfin, maréchal de l’empire.» Dernière pelletée de terre qui cache le héros. Et il y en a pour jamais!

[23] _Mém. militaires de Bonaparte_, écrits à Sainte-Hélène.

CHAPITRE II

RÉPUBLIQUES ITALIENNES.--COMBATS D’ARCOLE.--16-17 NOVEMBRE 96.

A la fin de juillet 96, Bonaparte s’attendait peu à ce déluge allemand de Wurmser. Il avait seulement nouvelle de vingt mille hommes que l’Autriche tirait de son armée du Rhin pour l’Italie. De là les embarras dont il ne fut tiré que par la vaillance de Masséna.

Eh bien, de septembre en novembre, pendant trois mois, il ne prévoit pas davantage, et quand il voit descendre une armée toute nouvelle, deux grands bans de Barbares, d’une part la tourbe du Tyrol, de l’autre les grosses masses croates, hongroises, d’Alvinzi, il semble, encore non pas surpris (il fait face), mais il a l’air d’être éveillé en sursaut, comme un homme qui, pendant ces trois mois, a pensé à toute autre chose qu’à ce nouveau déluge, si facile à prévoir.

On est frappé de voir que cet homme, si positif, semble absent quelquefois, moins occupé des actes que de l’impression qu’il produit, des rêves, apparences ou espoirs, qu’il donne aujourd’hui et qu’il escomptera demain.

De sorte qu’à suivre les bulletins, les articles qu’il inspirait et faisait faire, ses lettres au Directoire, et même à Joséphine, on s’aperçoit que, derrière sa vie d’action, il en avait une autre d’imagination, de vastes et vives espérances qu’il avait ou donnait aux autres. On peut dire que chaque jour il se peignait lui-même dans un cadre nouveau et sous une nouvelle auréole. D’abord, on l’avait vu dans sa proclamation au haut des Alpes du Piémont, montrant à son armée l’Italie, et lui promettant Rome, parlant de réveiller la cendre de Brutus. Mais son armée républicaine prenait cela au sérieux bien plus que ne voulait sa politique, si favorable au pape. Dès lors il ne parle plus de Rome, il se tourne vers la pensée classique en général, les tableaux d’Italie envoyés à Paris, et même les souvenirs littéraires.

Dans la longueur du siège de Mantoue, un peu malade en juillet, il raconte à Joséphine, dans une lettre sentimentale et calculée sur le goût de l’époque, qu’en pensant à elle, rêveur mélancolique, il a été, au _clair de lune_, voir sur le lac le village de Virgile. Là sans doute il prit l’idée de la fête du grand poète, qu’il fit plus tard, et qui le recommanda fort à la société lettrée, élevée dans ce culte classique. Joséphine ne perd pas de temps. On parle de cette visite, on fait des gravures, fort belles, préparées évidemment longtemps d’avance (on n’avait pas alors nos fades et expéditives lithographies). Et, dans ces gravures, on voit le héros d’Italie, auprès du tombeau de Virgile, et ombragé de son laurier.

Tout avait été arrangé en prévision de Mantoue dont Bonaparte espérait se faire une auréole. Et ce siège fut un revers. Castiglione et Bassano, l’en relevèrent. Mais les grands coups d’épée, et les prodiges de septembre que Masséna enfin s’avisa de revendiquer, paraissent avoir un peu détourné Bonaparte de l’Italie. Il semble dire déjà ce qu’il écrit un an après: «Qu’est-ce que l’Italie? Peu de chose.» La pensée est visiblement tournée vers l’Orient. Déjà il avait dit aux nôtres quand ils vinrent à Ancône, «qu’ils étaient en face de l’Épire, royaume d’Alexandre le Grand.» Au 6 septembre, après le grand succès de Bassano: «Quel effet ce sera pour la Hongrie et pour _Constantinople_!» L’année suivante, il fait alliance avec Ali-Pacha et le prince des Maïnotes. Déjà il parle de l’Égypte. Son cœur n’est plus en Italie.