Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)
Part 4
La Compagnie elle-même avait beau dire que les comptes d’Hastings étaient brouillés, obscurs et inintelligibles, la masse des gens de loi répondait par de nouveaux hymnes sur la bonne justice anglaise où l’innocence est si bien à l’abri.
Ces retards servaient fort Hastings. Tous ceux qui arrivaient de l’Inde, gras des places qu’il avait données, ne manquaient pas de chanter ses louanges. La comédie d’un tel concert était si fade qu’Hastings s’en ennuyait lui-même, se plaignait des lenteurs (qu’on faisait dans son intérêt).
On avait refusé d’entendre l’homme qui savait le mieux les choses, les eût trop éclaircies, Francis (Junius). Et en même temps on refusait à Burke les pièces qui lui étaient nécessaires. De sorte que, le tenant désarmé de preuves, on lui reprochait de ne pas prouver. Les choses en vinrent au point que les accusateurs peu à peu se trouvèrent accusés. L’indignation mettant Burke en fureur le rendait odieux, insupportable à la grande assemblée. Son éloquence irlandaise qui aurait agi aux Communes, était odieuse aux Pairs, si bien que l’archevêque d’York lui reprocha d’avoir soif de sang, et l’appela _Marat_.
Il trouvait qu’en traînant le procès sept années seulement, on avait imité la promptitude meurtrière de nos Terroristes. «Dans une affaire capitale, disait-on, il vaut mieux aller lentement.»
Le 6 mai 94, après ce beau procès, les débats furent clos et Hastings reluisit dans toute sa pureté d’innocence.
Pitt s’était réservé. Il s’attachait en tout à la morale. On avait remarqué que, dans les jours scabreux où sa politique l’entraînait, il quittait sa place de ministre et allait humblement s’asseoir près du grand philanthrope si respecté, l’excellent Wilberforce.
L’Angleterre était calme alors, heureuse de ses agrandissements lointains et de sa fixité intérieure. Elle croyait toujours que la Couronne était la pierre de l’angle de ce bel édifice. La maison de Hanovre, par sa médiocrité même, lui plaisait. Quand Georges devint fou, tous s’y intéressèrent et se mirent en prières. Il revint, il reprit ce qu’en appelait son bon sens. Ce fut une joie, une fête universelle.
Tout cela répondait si peu au portrait fantaisiste que Montesquieu et autres avaient tracé de l’Angleterre, que les nôtres la croyaient en captivité et fort impatiente de sa délivrance. Hoche, Monge et Bonaparte disaient: «Délivrons l’Angleterre!»
Avant eux, Brissot, qui y avait vécu longtemps et devait la connaître, ne doutait pas de sa ruine. A la fin de chacun de ses discours, il parlait du naufrage de l’Angleterre, et disait: «Voilà pourquoi l’Angleterre s’est perdue!»
«Perdue? lui dit quelqu’un, mais sous quel degré de latitude?»
CHAPITRE V
GUERRE AVEC LA FRANCE.
Donc, après la révolution d’Amérique et avant celle de France, quand déjà fraîchissait le vent précurseur des grandes tempêtes, l’Angleterre, même par ses intérêts nouveaux, était conduite à chercher le repos sous la vieille fiction royale, tellement ébranlée en Europe. La royauté, outre son privilège propre et son antique appui de l’Église établie, en avait conquis un nouveau, le patronage de l’Inde, tant de places à distribuer. Son repos lui était aussi garanti par la foule inquiète des créanciers de l’État, amis passionnés de la stabilité. L’opposition était annulée, réduite à un si petit nombre, qu’il suffisait, disait-on, «d’un fiacre pour la conduire au parlement.»
La situation était belle pour Pitt. Pour se rendre populaire, il lui suffisait de quelques réformes financières, de se donner pour un disciple d’Adam Smith et, par moments, de flatter Wilberforce, le crédule apôtre de l’affranchissement des noirs.
Pitt semblait de plus en plus avoir oublié les haines de son père et sa tradition colérique. Il se rapprocha de la France pour lui imposer le traité de commerce qui fit entrer chez nous les marchandises anglaises et révolutionna nos grandes masses ouvrières du Nord. A ce moment, l’Angleterre s’étonna de trouver Pitt si pacifique, si ami de la France. Reproche qu’il repoussa par cette parole charmante: «Peut-on haïr toujours?»
Cependant le travail cessait; l’industrie du meuble qui avait créé, sous Louis XV, le faubourg Saint-Antoine, s’était, sous Louis XVI, arrêté partout. Ce nouveau Paris inoccupé fit la grande insurrection du 14 juillet, prit la Bastille. L’Angleterre applaudit et toute l’Europe, depuis Londres jusqu’à Pétersbourg. Fox dit: «C’est le plus grand événement du monde.» Nos fédérations de 90, ce mouvement désintéressé, cet appel aux libertés du genre humain, remplirent d’ivresse tous les cœurs et tous les yeux de larmes. Les Anglais avaient cru d’abord que nous faisions, sur leur exemple, une révolution anglaise. Puis, quand ils virent qu’elle serait française, beaucoup persévérèrent dans leur admiration, et déclarèrent que la Constitution de 91 était le chef-d’œuvre de l’esprit humain. Le beau livre de Payne, _les Droits de l’Homme_, fut porté jusqu’au ciel, mais, il faut le dire, par une minorité généreuse en rapport avec l’admirable génération qui avait surgi en Europe depuis Rousseau et la guerre d’Amérique, génération crédule, imaginative, impatiente dans ses vœux pour le genre humain. C’est partout le même homme, qui ferait croire qu’il n’y a plus qu’une nation. Partout, c’est La Fayette, Fitz-Gerald et Kosciuszko. Cette veine de feu gagne la Belgique, l’Italie et en partie le Rhin.
De tous côtés scintille l’horizon, mais par moments différents, sans accord et de place en place.
C’est un fort beau spectacle (et que j’aurais volontiers recommandé au pinceau de Reynolds, de Lawrence) de voir Pitt, naviguant, sur son insubmersible barque, dans ce cercle d’orages dont l’Europe est illuminée. A son âge de plus de trente ans, c’est toujours l’enfant rose, un peu bouffi, sérieux et colère, qu’on a vu à vingt ans, mais paisible pourtant. Qu’a-t-il à craindre? Il navigue réellement sur un ferme véhicule. Comme le fameux éléphant de l’Inde, composé de personnes vivantes, d’êtres animés, une masse le soutient, la masse solide des créanciers de l’état, rentiers, banquiers, etc., intéressés à son salut, et qui à chaque instant le remonte d’élan, d’enthousiasme, lui donne un coup d’épaule.
Au 6 octobre 89, il a souri en voyant Louis XVI captif et l’Angleterre vengée. La France lui apparaît errant à l’aventure, comme un vaisseau perdu, augmentant par ses embarras la sécurité de l’Angleterre.
L’Irlande seule peut inquiéter. Mais c’est justement un Irlandais qui prononce l’anathème contre la France, contre la révolution, alliée naturelle de son pays. L’opposition anglaise, si faible, se trouve coupée en deux, réduite presque à rien. Fox est abandonné, et Pitt monte au plus haut. On dresse des autels à l’ange de la Bourse qui a trouvé le 3 pour 100 à cinquante et l’a fait monter jusqu’à cent. Le fanatisme ne connaît plus de bornes, quand ce dieu des rentiers, par l’amortissement, donne à la dette un gage de solidité éternelle. Ses garanties vont s’étendre partout. «Si la guerre vient, tant mieux! Nous prendrons le Cap, Saint-Domingue et Java! La dette sera une montagne dont les racines immuables embrasseront la terre!»
Ces rentiers imaginatifs, autour de Pitt, lui font autant de janissaires, des dévoués à mort, comme ceux du Vieux de la Montagne. Au moment où il se forme de grands clubs, avec des noms illustres, pour la réforme électorale et le suffrage universel, Pitt est si bien assis qu’il offre un ministère à Fox. Quel trait de magnanimité! Mais Fox n’y est pas pris. Général sans soldats, seul dans le parlement, il trouverait dans ce ministère une captivité, une vraie souricière. Il échappe, se réserve, attend.
On a douté si Pitt voulait la guerre avec la France. Mais il était visible que la guerre doublerait sa dictature, probable qu’elle la prolongerait pour lui et son parti. Et, en effet, elle la prolonge vingt-deux ans, jusqu’en 1815, et même plus loin, puisque à peine en 1830 on a osé parler de réforme parlementaire[14].
[14] Voy. l’ouvrage de Cornewall Lewis, _Histoire gouvernementale d’Angleterre, jusqu’en 1830_.
Aussi, quand Fox et autres amis de l’humanité, voulaient qu’on essayât de sauver la tête de Louis XVI, Pitt dit: «Pourquoi nous compromettre en vain?» Il croyait, non sans vraisemblance, que la généreuse Angleterre prendrait violemment le parti du roi de France qui naguère l’avait humiliée, qu’elle serait sensible et humaine, suivrait tout entière la voix de Burke et son appel à la pitié, à la vengeance. C’est-à-dire que l’Irlandais Burke aiderait lui-même à la dictature absolue de Pitt.
La France était tellement dans l’illusion et dans le rêve, qu’en faisant la guerre à l’Autriche, elle comptait sur l’amitié de l’Angleterre, son aînée dans la liberté. Elle y envoya un homme sûr, le patriote Talleyrand, et crut avidement ce qu’assurait son agent Maret (Bassano): Que Pitt voulait la paix. Au reste, on croyait que l’Angleterre nous appelait. Monge, ministre de la marine, disait: «Allons délivrer l’Angleterre!»
Elle était tout au contraire dans un accès de royalisme, au point qu’on put faire des pamphlets qui rappelaient ceux du temps de Jacques II. On s’y moquait des trois pouvoirs; on disait que la Constitution n’est pas triple, mais une, et qu’elle se réduit au roi seul.
L’art ingénieux de M. de Bismarck fut celui de Pitt en 93: il ne déclara pas la guerre, mais il se la fit déclarer.
Les encouragements donnés aux émigrés, la guerre à nos amis, aux neutres qui nous apportaient du blé dans la famine, aigrirent la France, lui firent franchir le pas. L’Angleterre condamna à mort ceux qui porteraient du blé en France. Et la Convention, par représailles, déclara l’Angleterre ennemie du genre humain.
Le genre humain? il semblait contre nous. L’Angleterre paye et arme des Allemands, des Piémontais, fait des traités avec la Russie, l’Autriche et la Toscane, Naples, l’Espagne, le Portugal.
Avouons que, dans un tel moment, il fallut à notre ami Fox un grand courage pour défendre la France abandonnée et oser proposer la paix! On en rit. Pitt, seul sérieux, répondit que, pour la paix, il fallait avant tout la destruction d’un monstre d’anarchie qui avait contre lui l’universalité du monde.
Mais voilà que ce monstre, la Révolution, loin d’avoir peur du monde, le menace elle-même. Les rêveurs girondins lancent la croisade révolutionnaire. La Montagne succède et lève un million de soldats, bat la Prusse et l’Autriche, prend Nice, la Savoie, le Rhin.--Wattignies et Fleurus, la retraite de Cobourg, l’inertie de la Prusse, qui empoche l’argent anglais et ne fait rien, tout cela montre au sage Pitt que ce fou de Burke avait raison quand il disait: «On ne viendra à bout de la France que par la France même, en offrant aux Français royalistes l’appât d’une Restauration.»
* * * * *
Pitt converti prend un ton doucereux. Il ne fait pas la guerre à la France, mais pour la France, la bonne France royaliste.
Seulement, dans l’affaire de Toulon perce la vérité. L’Angleterre veut Toulon, mais pour elle. L’idée de conquête et de démembrement lui est venue. Brest et Toulon lui suffiraient et les côtes de la Vendée. J’ai conté l’accueil admirable que Pitt fit à Puisaye, le grand machinateur breton et Vendéen, l’ingénieux magicien qui évoqua la source meurtrière de la fausse monnaie de papier. C’est le vrai sens des expéditions de Quiberon, Granville et l’île Dieu, qui furent proprement l’inondation de cette peste des faux assignats.
Cependant l’Angleterre, tout en nous blessant, se blessait. La cité de Londres elle-même, la Banque si fidèle à Pitt, gémissait, haletait; elle était indignée de voir la Prusse empocher les subsides et se moquer de Pitt. On _pressa_ pour la mer jusqu’à cent mille matelots. Opération meurtrière qui jeta l’Angleterre hors d’elle-même et de sa sagesse. On tira sur le roi et l’on mit sa voiture en pièces.
Pitt sentit le besoin de satisfaire un peu l’opinion, appela à lui quelques noms populaires, des seigneurs de l’ancien parti wigh. D’autre part, en faisant passer à l’Autriche de l’argent pour soutenir la guerre, on envoya à Paris un lord pour traiter de la paix, un homme conciliant, Malmesbury. Cet agent parti après notre malheur du 31 juillet[15] et la levée du siège de Mantoue, nous trouva déjà relevés par la double victoire de Castiglione. Ses propositions excitèrent le rire de Paris, l’Angleterre ne voulait traiter qu’autant que la France rendrait _toutes ses conquêtes_, l’Italie, la Hollande, les Pays-Bas, le Rhin. On nous aurait permis pour toute indemnité de prendre quelques colonies de nos alliés, la Hollande et l’Espagne, c’est-à-dire de nous brouiller à jamais avec ces deux puissances maritimes, au moment où leur amitié nous devenait si précieuse.
[15] La prise de Brescia et de sa garnison française.
Un piège si grossier, si peu ingénieux, ne pouvait qu’indigner. On fit dire à l’anglais de quitter Paris dans les vingt-quatre heures.
Ni Londres, ni Paris ne pouvaient s’y tromper. Pitt ne voulait pas la paix et faisait tristement la guerre, toujours par le même moyen qui échouait toujours, une profusion aveugle d’argent. Il en avait versé des torrents pour la Prusse, des torrents en Vendée, pour Quiberon, etc. Et maintenant des torrents en Autriche pour fournir constamment de la chair fraîche à Bonaparte, à cette épée terrible et altérée de sang.
En tout cela, dit fort bien M. de Maistre, Pitt fut très peu original, agit toujours par les mêmes moyens, sans nulle invention ni génie[16].
[16] Pitt, malgré son mérite parlementaire et ses divers talents paraît en tout ceci impuissant, médiocre. Rien d’inventif ni de profond. Sa haine intérieure et recuite l’éclaira beaucoup moins que la belle colère de Chatham, qui était une flamme. Notre ennemi, M. de Maistre, le juge fort sévèrement; voyez sa lettre du 29 mars 1806.
CHAPITRE VI
LA MER.--L’IRLANDE.--LE GÉNÉRAL HOCHE.
Cette inégalité dans le duel du siècle entre la France et l’Angleterre, au moment de 95, étonne peu, quand on songe aux circonstances opposées que l’une et l’autre venaient de traverser.
L’Angleterre, si paisible depuis sa lutte d’Amérique, dans son prosaïque bonheur, n’avait guère eu de préoccupation, d’intérêt en ce monde, que le mouvement de son commerce, de sa bourse, que de voir sa rente monter.
La bouillonnante France, depuis la sublime aurore de 89 jusqu’au sombre et non moins sublime 93, avait traversé tous les cercles décrits par Dante, et elle n’arrivait en 95 à la république paisible, au gouvernement régulier, qu’à travers les terribles émotions qui l’avaient funébré, grandi. Dans sa pâleur mortelle on distinguait une blanche lueur qui effrayait le monde, et semblait un reflet d’acier.
La très grande habitude qu’elle avait de mourir, ce pacte avec la mort qu’elle avait fait (c’est le mot de Danton), avait rendu tous les dangers indifférents, et simples les plus grandes choses. Passer les Alpes en plein hiver, passer la mer à travers les flottes ennemies, cela paraissait naturel.
Pendant que Bonaparte et Masséna franchirent les neiges, Hoche passa l’Océan (15 décembre), et si la tempête garda l’Angleterre en 96, le passage n’en fut pas moins accompli en 97.
Le seul moyen d’avertir l’Angleterre, de l’arrêter dans cette guerre d’argent que, tranquille elle-même, elle faisait au monde, ce n’était pas, comme le croyait Bonaparte, de la frapper aux Alpes ou en Égypte, mais plutôt de la secouer fortement et de près en la menaçant par l’Irlande.
Il ne s’agissait pas même de vaincre, mais d’alarmer sans cesse et d’effrayer le commerce, la banque, la bourse, d’intimider l’ennemi et d’enhardir les nôtres. Tels étaient les projets de Hoche et de son ami l’amiral Truguet. Projets hardis, d’un désintéressement héroïque, et qui même n’avaient pas besoin de la victoire.
Même vaincue, notre jeune marine révolutionnaire s’était formée. Tel était l’esprit singulier de ces temps qu’elle n’avait pas besoin de succès pour s’encourager. A peine née, elle soutint en juin 93 une grande et horrible bataille de trois jours contre la vieille marine anglaise. Après la prise de Toulon et l’incendie du port, avec ses vaisseaux noirs, demi-brûlés, une grande flotte sortit audacieusement, qui portait une armée. La Corse fut reprise, et la Méditerranée, désertée pour trois ans par l’ennemi, sembla nous appartenir.
Enfin, la France maritime commençait à respirer. Je ne crois pas qu’aucun autre pays présente des tribus si variées de génies et d’instincts pour tous les besoins de la mer. Nos marins de Normandie, si sages et tacticiens, tellement analogues aux Anglais, conquirent, comme on sait, l’Angleterre, les deux Siciles au moyen âge. L’audacieuse marine des Basques allait à Terre-Neuve et découvrit l’Amérique, avant Colomb. Enfin, nos Provençaux, le bailli de Suffren, trouvèrent et enseignèrent ce qui a fait plus tard les victoires de Nelson, de combattre au plus près et de se joindre à portée de pistolet.
Tout ce grand peuple de marins sur ses sables, ses dunes, ses côtes de l’ouest, regardait tristement la mer. Malgré nos victoires des Alpes, la France était comme captive, tant que sa marine était paralysée. L’émigration de tous nos officiers, leur catastrophe à Quiberon, nous laissait un grand vide. Qui se présentait pour les remplacer? De simples pilotes, peu instruits, d’un cœur intrépide (comme on le vit par _le Vengeur_). Dans leur fanatisme admirable, ils n’avaient pas besoin d’espérer la victoire; il leur suffisait du combat, de l’honneur du drapeau, d’une sublime défaite qui étonnât; c’était tout leur calcul. Ils comptaient mourir pour la France, et parfois la victoire inespérée leur arrivait. Notre ennemi furieux, Nelson, dit plus tard qu’entre ces Français, qu’il hait tous, il préfère pourtant à notre marine noble cette jeune marine jacobine, déguenillée, héroïque.
Quel ferment pour l’enthousiasme de cette France haletante de savoir qu’il y a sur l’autre rivage une autre France demi-barbare, mais émue, dans l’impatience et le transport de cette grande joie fraternelle! Les nôtres, frères de ceux qui firent les Fédérations de 90, qui continuèrent sur le Rhin les Fédérations militaires des armées, s’imaginaient commencer par l’Irlande les Fédérations maritimes et toutes celles du genre humain.
Pour moi, quand je vis, même en 1815, dans des circonstances si peu favorables, les montagnards d’Écosse et ce grand nombre de soldats irlandais à qui on fait porter le costume écossais, je sentis parfaitement que toutes ces tribus celtiques sont nos cousins, nos parents éloignés et dépaysés. Plus tard, en 1830, sur le pont d’Édimbourg, devant les vieilles maisons si hautes, je me croyais à Lyon. Souvent dans les villes d’Irlande, je croyais voir nos Picards, nos Wallons (bolg ou belges). _Bolg_ est le nom commun de ces races parentes, séparées par la mer. L’air _bon enfant_ des paysans d’Irlande (malgré l’œil bleu qui surprend sous des cheveux noirs) me rappelait mes propres parents, picards wallons, vrais méridionaux du Nord, pleins d’imagination et de bonté naïve, adorable, et d’un cœur immense[17].
[17] L’amabilité de cette race ne me trompe pas. Je n’en connais pas de meilleure. En présence des Anglais si raides, et qui font même effort pour paraître souvent pires qu’ils ne sont, l’Irlandais fait un grand contraste. Ceux qui s’en moquent n’avouent pas moins leurs qualités charmantes dans des récits qui feraient adorer la bonté irlandaise. J’ai lu, dans _l’Inde anglaise_ de Warren, qu’étant, dans sa jeunesse, officier dans l’armée de la Compagnie, et étant obligé, en campagne, de coucher sur la terre humide, un de ses soldats irlandais, pour lui sauver cette humidité malsaine, se coucha sous lui, sans bouger de toute la nuit. L’officier, s’éveillant au grand jour, l’y trouva encore immobile et gardant cette position gênante de crainte de le réveiller (Warren, _Inde anglaise_, excellent livre, traduit).
La belle philosophie de l’histoire que nous ont faite les fatalistes allemands tend à faire croire qu’il y a des destinées inévitables qui sont l’arrêt des peuples inférieurs. La France (même en ses plus grands triomphes) n’a jamais cru cela. Elle a trop le sentiment du mouvement et sent trop finement que bien souvent l’infériorité dans un sens tient à une supériorité dans un autre genre.
Telles races d’Italie qu’on a souvent dites inférieures, parce qu’elles cédèrent à Rome, à ses rudes soldats, furent justement le plus haut du génie italien (Virgile et le Corrège).
La pauvre Écosse, vaincue à Culloden, donna à ses vainqueurs la fortune qu’ils cherchaient en vain aux Indes. L’Écossais Watt leur montra que les Indes étaient en eux, dans leur activité; il les transforma de fond en comble. L’Écossais Walter Scott donna à l’Angleterre une popularité immense.
Nous fûmes bien étonnés en 1815, après l’épopée monotone des grandes armées, de nous trouver si sensibles aux légendes écossaises. Après tant de spectacles d’uniformes, on fut ravi de voir reparaître l’ancienne individualité sous ces costumes, avec le plaid, le tartan et la cornemuse. Nous y retrouvions l’écho lointain des antiquités de la grande famille celtique.
L’Écosse, enrichie par l’industrie et les carrières civiles, laissa à son tour le service militaire aux Irlandais. Cela commença dans la guerre d’Amérique, puis peu à peu aux Indes. Quand Warren Hastings et surtout Cornwallis donnèrent les places aux Anglais avec d’énormes appointements, ils cherchèrent moins les grades militaires. En même temps, les positions inférieures de l’armée, même celles de simple soldat, furent délaissées par les Anglais, quand la fabrique prenant l’essor offrit de gros salaires. L’Irlandais suppléa, et sous l’uniforme britannique, il passa pour Anglais. Tels même, comme les Wellesley (Wellington) par l’adoption anglaise, s’élevèrent jusqu’au rang de généraux, de gouverneur des Indes.
Le pauvre paysan d’Irlande crut avoir fait fortune quand il put s’engager parmi ces habits rouges, si bien vêtus, si grassement nourris. Lorsqu’on lit ce qu’était, vers 1800, le luxe de l’armée anglaise dans l’Inde, ses incroyables saturnales, on comprend tout à fait l’attraction immense que l’Angleterre et l’Inde anglaise exerçaient alors sur l’Irlande et la transformation que celle-ci jusque-là torturée, amaigrie, allait subir au profit de l’Angleterre, son ennemie.
Donc Hoche, en isolant l’Irlande, eût coupé le bras droit de l’Angleterre et d’avance tué Wellington.
Le passage en Irlande n’était pas impossible, comme le prouva en 97 l’expédition d’Humbert. La marine anglaise, en 95, était dans une période de torpeur et d’hésitation. Nelson n’avait pas encore donné son grand élan. Il était simple capitaine, et encore si méconnu, qu’à trente-deux ans on l’employait aux tristes fonctions de curer les ports sur un bateau dragueur.
L’entreprise de Hoche était incertaine, mais d’un danger superbe, de ceux auxquels un héros aimerait à donner sa vie. C’était bien plus qu’une affaire de guerre et de destruction. C’était surtout l’évocation, la résurrection d’un peuple frère que la France eût tiré du tombeau.