Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

Part 13

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Ce que nous prenions tout à l’heure pour les éclairs d’une épée, ce sont des âmes de peuples ressuscités au soleil de Fructidor, qui s’éveillent, scintillent de l’Etna au Zuiderzée. Tout le Rhin vinicole, contraire en tant de choses à l’Allemagne, est pour nous, se met avec nous. La Hollande, si longtemps trahie par les Orange qui l’étouffent sous l’Angleterre, se lance vaillamment à la mer, son natif élément. Enfin l’Italie, retardée par l’astuce de Bonaparte, prend l’essor. La vieille Rome (ayant vomi sa vieillesse, la papauté) entraîne dans la farandole des républiques italiennes la grande Naples, le vaillant Piémont. Qui dira quelle fut la jeunesse, l’élan naïf de l’Italie, quand sous les loyales mains de Championnet, de Joubert, elle se retrouva elle-même si unie de cœur à la France!

Ce qu’on peut croire accidentel, mais sur cette étroite planète il y a peu de choses accidentelles. Tout va d’ensemble par de secrètes harmonies. Les aurores boréales de notre pôle, au même temps, sont reproduites au pôle austral. Les cataclysmes volcaniques des Antilles se reproduisent à Java, au Japon. Eh bien, les Français répandus dans l’Inde, électrisant les musulmans de Tippoo et autres, essayèrent sous cet héroïque sultan de faire une république. On en a ri, ignorant combien de fois les musulmans ont adopté les formes républicaines. L’_égalité_, sous un chef, c’est le vrai génie de l’Asie.

* * * * *

Qui fut consternée? L’Angleterre. Après tant de dépenses inutiles, elle se crut ruinée, désespéra.

Pitt commença la descente mélancolique qui le conduisit à sa chute de 1801. Fox, croyant voir, dit-on, la fin de sa patrie, lisait l’essai de Hume _sur l’Art de bien mourir_.

CHAPITRE XIII

EMBARRAS DU DIRECTOIRE, QUI SIGNE CAMPO-FORMIO.--OCTOBRE 97.

Cette gloire du Directoire qui éblouit l’Europe, qui força la voix même de nos plus furieux ennemis, n’empêchait pas les difficultés de la situation.

Jusque-là, la grande affaire qui absorbait tout était la guerre, et le reste ne venait qu’après. Il fallut regarder enfin la république, hors des bulletins des armées. La rentrée de nos ennemis, prêtres et nobles, facilitée par la mollesse de toutes les administrations, remplissait la France malade comme d’insectes mortels qui, en toutes choses, la troublaient. Même après Fructidor, ils firent, sur plusieurs points, divers essais de guerre civile. Et, ce qui était peut-être pis, c’est que souvent, paisibles en apparence, s’infiltrant d’autant mieux à l’action générale pour la rendre fiévreuse, on les trouvait partout sans les reconnaître. Sieyès fit la proposition hardie et chimérique de chasser tout noble de France. Boulay (de la Meurthe) et Chénier firent décider qu’au moins on leur ôterait les droits civiques.

D’autre part, Sotin, le ministre zélé de Fructidor, entreprit de poursuivre et de déposer les prêtres qui refusaient le serment d’obéir aux lois. De là grande clameur! «Pauvres prêtres! dit-on; cruelle proscription!» A vrai dire, ce n’était que déporter la guerre civile.

Mille autres plaies restaient. On regarda en face un grand fléau du temps. Dans beaucoup de contrées, de vastes terres restaient désertes, stériles, sans que l’autorité locale s’informât si elles étaient (ou non) terres d’émigrés. La Réveillère-Lepeaux voulait que cette enquête, cette détermination précise fût remise à des députés, commissaires moins craintifs que les autorités locales. On ne fit rien. Et cette proie immense fut réservée à la corruption arbitraire du consulat et de l’empire.

A la suite de la dépréciation des assignats et des mandats, une part énorme de la rente était aux mains de ceux qui l’avaient acquise à vil prix. On prit une mesure hardie: c’était de ne payer _en argent_ que le tiers, et d’acquitter les deux autres tiers _en terres_, en biens nationaux. Quoi de plus juste qu’une telle opération? Mais les bureaux, qui à ce moment faisaient manquer l’expédition d’Irlande par des retards habilement calculés, firent de même manquer cette grande opération financière. Elle devint en apparence une banqueroute. Les commis de la Trésorerie, excellents royalistes, agirent en cela mieux que n’aurait jamais fait Pichegru. L’avortement d’une si vaste combinaison mit dans mille autres choses un décousu, une vacillation, une paralysie extraordinaires. Partout la gêne. Des renvois infinis, de bureau en bureau. Partout des commis ventrus, luisants, hautains, pour dire: «Voilà la république! voilà le Directoire! Il mange tout... Allez donc demander des restes aux grands festins du Luxembourg!...»

Le rentier revenait à sec et furieux. «Robespierre valait mieux, se disait-il. Car alors il n’y avait pas d’octroi. Ceux qui ne mouraient pas mangeaient. Le pain venait ici à prix réduit.»

A ces éléments troubles un autre élément plus trouble encore s’ajouta. La grande armée du Rhin, avec son général douteux et ses communications allemandes de foie gras et de montres suisses, etc., inspirait des craintes, trop fondées: on le voit maintenant par Fauche-Borel et les aveux de l’ennemi.

Augereau, à qui on donna cette armée, était, dit-on, conduit par un officier intrigant, ex-moine, grand brouillon, et peu sûr. On ôta à Augereau l’armée du Rhin, et l’on se décida bientôt à la dissoudre.

Qu’allait devenir cette foule d’excellents militaires, de moralité vacillante? Même le héros Desaix, sensible et d’un trop faible cœur, n’avait, dit-on, point censuré Moreau pour sa fidélité à un ami coupable. Lui-même, ayant besoin d’aimer et d’admirer, il court en Italie, se livre à Bonaparte. Kléber, sans l’imiter, reste à Paris, frondeur et ennuyé, tout prêt à la folie d’Égypte, où Bonaparte l’entraînera... La voilà dispersée, la grande armée du Rhin.

Ainsi partout le Directoire, vainqueur des royalistes, rayonnant de gloire sur l’Europe, avait pendant ce temps des pièges sous lui, je ne sais combien d’insectes, de fourmis (les bonapartistes, les semibabouvistes) qui creusaient des souterrains tortueux sous ses pieds, lui effondraient de tous côtés le sol.

Mais le plus efficace à nuire fut le glorieux traître de Campo-Formio. Bonaparte, ici, fut bien plus que Cobentzel, le ministre dévoué de l’Autriche. Celle-ci terrifiée par Fructidor et le désastre de ses amis les royalistes, reprit courage quand elle vit en Bonaparte un homme double et conquis d’avance au parti rétrograde.

La France venait de renvoyer fièrement l’ambassadeur anglais Malmesbury et sa proposition perfide de faire la paix aux dépens de nos alliés. Mais l’Autriche n’avait pas à craindre une telle rebuffade, ayant Bonaparte pour elle. Il arrangeait toutes choses par deux crimes; il voulait que la France prît pour elle la république de Gênes, et livrât à l’Autriche la république de Venise, récemment élevée par nous, encouragée par nous, et qui venait de nous donner ses îles en retour de notre protection[66]. Proposition infâme qui ne pouvait même être défendue par une apparence d’utilité. Barras, la Réveillère, Rewbell en furent révoltés. Par ce beau traité de Campo Formio nous laissions à l’Autriche tous les points de défense et d’attaque, la grande ligne militaire, la vraie porte de l’Italie pour y rentrer quand elle voudrait!

[66] Suivons cela dans la _Correspondance officielle_:

Ce ne fut que le 12 juillet qu’il songea enfin à organiser militairement les villes d’Italie (qu’il avait dit souvent avoir organisées). Mais, un mois après, _le 16 août_, il déclare au ministre Talleyrand qu’il n’est déjà _plus temps_ de commencer la guerre, que l’Empereur a refait son armée,--en d’autres termes que ces lourds Autrichiens ont été plus fins, l’ont joué.

Que signifie alors sa lettre du 3 septembre où il dit avoir menacé les Autrichiens de la guerre _au 1er octobre_, si la paix n’est pas signée? Il savait bien qu’alors tout serait impossible, et il n’écrit cette lettre ridicule que pour les badauds de Paris.

Dans sa _Correspondance_, on le voit _varier pour Venise_ de minute en minute. M. Lanfrey, ici, est admirable. Aujourd’hui toutefois, avec le secours de la _Correspondance_, on peut mieux distinguer les aspects divers de la question. 1º Le vieux gouvernement de Venise, moins tyrannique qu’on ne l’a dit, sans doute était coupable envers nous comme allié sûr de l’Autriche. 2º Mais de quoi était coupable envers nous la nouvelle _Venise_, une république fondée par des Vénitiens, Français de cœur, et nos propres agents, sincères et loyaux, Lallement, Villetard, une république avec laquelle Bonaparte, le 16 mai, avait fait un traité, à qui, le 26 mai (pendant qu’il escamotait leur marine) il faisait des promesses admirables pour assurer leur liberté, et relever par eux l’Italie? Il trompe encore les Vénitiens le 13 juin. Il avoue (19 septembre) que Venise est, de toute l’Italie, la ville la plus digne de la liberté. On est effrayé de voir combien, en disant ces paroles, il est détaché et de Venise et de l’Italie même. Sa mobile imagination le porte en Orient, en Grèce et dans l’Égypte (16 août). Il est ami d’Ali, l’affreux pacha de Janina.--Après Fructidor, quand le Directoire voulait très-sincèrement les libertés de l’Italie, Bonaparte ne tarit pas d’injures contre elle, contre ce peuple mou, superstitieux, _pantalon_ et lâche, etc. Il gronde âprement nos agents trop loyaux qui réclament pour les Vénitiens.

Cela était si fort que Cobentzel voyant le traître et cette âme pourrie, crut en obtenir davantage, en tirer encore le centre de l’Italie. Si l’Autriche ne l’eut, du moins, par les articles secrets de ce traité, elle se faisait donner de grandes avantages tout près d’elle, par exemple une partie de la Bavière entre Salzburg et le Tyrol; plus le vaste archevêché de Salzburg (cet intéressant petit peuple, qui a produit Mozart). L’Istrie, la Dalmatie, ces sujets de Venise, si belliqueux, par le traité sont donnés à l’Autriche.

Bonaparte se sentait bien secondé par le monde, la société de Paris, les belles dames, qui chaque soir affluaient au Directoire, les yeux moites, et disaient avec attendrissement: «Ah! de grâce donnez-nous la paix!»

Le héros y aidait de son mieux, énumérant les ressources de tout genre qu’il eût fallu pour faire la guerre. Puis l’hiver approchait. On ne pouvait que prévoir des désastres.

Tout cela à grand bruit. De sorte que, non seulement le Directoire, mais le Corps législatif, effrayé, reculait, et, si l’on eût persisté, eût refusé l’argent et les ressources nécessaires. Ajoutez que Bonaparte eût donné sa démission et préparé les défaites de son successeur.

La Réveillère dit la chose à merveille, et montre que si le Directoire eût refusé de signer, il était perdu.

Voyant que par la coalition de tous les traîtres son traité allait réussir, Bonaparte, ce grand acteur, employa une machine qui lui réussissait toujours, une scène théâtrale. Il répandit la nouvelle que c’était lui qui, par un accès de colère, où il cassa à Cobentzel de précieuses porcelaines, l’aurait effrayé et forcé d’accepter enfin ce traité si désirable pour l’Autriche!

Son courtisan Berthier et son ours Monge (rude et plat, muselé) furent chargés de remettre le traité au Directoire. Et cette œuvre de nuit, ils l’apportèrent la nuit, bien tard, au sévère la Réveillère, qui dépeint sans pitié la grâce flatteuse de Berthier et la servilité grossière de l’ours, maladroitement courbé de sa rude échine jusqu’à terre[67].

[67] La Réveillère, _Mémoires_, t. II, p. 275.

Dans la lettre d’excuses que Bonaparte adresse au Directoire, il y a une parole qui jure horriblement. C’est l’hommage qu’il rend à Hoche, qui venait de mourir. Cette mort est une des causes qui lui ont fait, dit-il, signer la paix. Toute sa vie, ce favori du sort, par son intrigue et son habileté, avait soufflé la chance au vrai héros[68]. Hoche ne fut pas heureux. Il eut, il est vrai, la sinistre palme de la Vendée, mais manqua Vendémiaire et manqua Fructidor. On hésitait toujours à employer un homme si fier. Les bureaux de la guerre, cet ennemi immuable et terrible, furent toujours contre lui, ainsi que tous les traîtres, la belle société depuis Quiberon.

[68] Dans une gravure curieuse de la collection Hennin (Bibl.), Bonaparte est présenté comme successeur de Hoche. La famille de celui-ci, en 1840, m’a dit qu’on croyait que les papiers de Hoche avaient été portés par ses lieutenants (Lefebvre?) à Bonaparte.

Cet homme de vingt-huit ans dut regretter la vie. Il avait des projets immenses, non de guerre, mais plutôt de paix, la résurrection de deux peuples, les Irlandais et les Wallons. Pour ceux-ci, il eût fondé la république de Meuse, eût réveillé ce génie méconnu, le génie de la Meuse, de la Moselle et du Rhin vinicole, si différent de l’Allemagne[69].

[69] Génie puissant et fort original. C’est de la Meuse, de Maseyck, près Liège, que sort en 1400 le grand révolutionnaire de la peinture, celui qui brisa le symbole, échappa aux écoles allemandes, Van Eyck. Je vois près de Cologne, sur les coteaux de Bonn, naître (bien loin du panthéisme alors) un héros, Beethoven.--Rhin et Moselle, associés dans le grand concert de leurs fédérations républicaines, eurent en lui leur grande voix.

Les guerres de la Révolution n’excluaient nullement la vraie fraternité humaine. Hoche, Marceau, furent aimés sur les deux rives. Leur tombe, toujours en Allemagne, y reste pour rappeler que, même dans la guerre, ils portèrent un esprit de paix.

LIVRE IV

ANGLETERRE.--INDE.--ÉGYPTE 97-98

CHAPITRE PREMIER

L’ORGANISATION DE L’INDE SOUS CORNWALLIS.

L’Angleterre, en 97, chassée de toute l’Europe, ayant perdu son unique alliée l’Autriche, étant vaincue comme faction par son échec de Fructidor, où elle avait jeté des torrents d’or, d’argent, etc., l’Angleterre, dis-je, malgré quelques succès sur mer, paraissait au plus bas.

L’Angleterre? Oui, mais non pas les Anglais. Sauf la révolte de la flotte, alarme d’un instant, sauf la baisse de la rente, qui remonta bientôt, les événements de ce monde n’avaient aucune prise sur les Anglais et leur bien-être. Leurs nombreuses familles, n’en dévoraient pas moins en pleine quiétude les monstrueux moutons, les bœufs, que Bakewell venait de créer. Les enfants innombrables que le père ne connaissait presque que par le millésime de leur naissance, n’inquiétaient guère. Le remède était tout trouvé. Du jour que ces babies avaient pris figure d’hommes, dès quinze ans, sans autre hésitation, on les jetait à la mer, non pas comme autrefois, aux hasards de la mer, mais pour des offices de terre, pour la bureaucratie de l’Inde, où ils allaient s’essayer, griffonner.

Toute mère, aux prières du matin, pensait au grand Hastings, qui avait fait cet ordre admirable, mais beaucoup plus à la couronne, au bon roi Georges et à l’_ami du roi_, Cornwallis, qui venait de créer (dans sa vice-royauté) cette immense administration où tous trouvaient à s’employer. Administration si nombreuse qu’on calculait alors que l’empire de Russie, la septième partie de la terre habitable, avait moins de places à donner.

Georges III, l’un des meilleurs de ces Hanovriens, n’était pas un grand politique. Mais il avait compris, mieux qu’on n’eût attendu de sa tête fêlée, par son petit sens prosaïque de basse Allemagne, ce que d’autres plus fiers auraient moins deviné: «Que si cette proie de l’Inde engraissait les Anglais, homme à homme, l’Angleterre tiendrait la couronne quitte du reste, et qu’il ne verrait plus son carrosse mis en pièces, et lui-même tout prêt de s’embarquer pour le Hanovre.»

Après Hastings (le scélérat homme d’esprit qui avait trouvé la grande méthode de spoliation), il fallait pour l’appliquer un homme médiocre, qui suivrait pas à pas la chose avec bon sens. Cornwallis fut cet homme. Doux, honnête, plein de mérite, mais d’un mérite malheureux, aide de camp du roi, il n’était connu que par un grand revers. Comme il avait fait un voyage en Prusse chez Frédéric, on l’avait cru guerrier, et on lui avait donné contre les Américains et la Fayette une armée de neuf mille hommes avec laquelle il capitula (1780). Cela ne refroidit point le roi, et pour braver l’opposition, il récompensa Cornwallis, le fit lord lieutenant de l’Inde, au moment où la nouvelle administration faisait un roi du vice-roi. Il y resta longtemps, et justifia parfaitement le choix du roi par cette médiocrité que Georges estimait plus que toute chose.

Il y manqua pourtant une fois: il lui advint un succès militaire. En 1789-90, il faisait la guerre à Tippoo, le grand chef musulman, très valeureux, de courage tigresque. Tippoo, par trois fois, affamant les Anglais, refusait de traiter, et les eût pris peut-être par la faim devant Seringapatam qu’ils assiégeaient, si Cornwallis n’eût appelé à son secours les Mahrattes rivaux de Tippoo. Ils vinrent au nombre de trente mille et apportèrent des vivres. Puis, les Mahrattes partant, Cornwallis appela à son aide des tribus sauvages qui, en une fois amenèrent quarante mille bœufs. Tippoo, abandonné, ayant mille cavaliers seulement, ne put défendre sa capitale Seringapatam. Il dut livrer la moitié du royaume et pour otages ses jeunes fils. Ils furent fort bien reçus, avec un accueil paternel, par lord Cornwallis. S’il eût ruiné entièrement Tippoo, il eût rendu trop forts les Mahrattes. Mais, en même temps, on prit certain terrain qui plus tard permettait aux Anglais de s’étendre indéfiniment. Cette conquête, faite à si bon marché, et surtout par la politique, fit plus de bruit en Europe que notre victoire de Jemmapes, qui eut lieu en même temps. Les Anglais furent habiles à faire ressortir et répandre leur succès. Des gravures, pas trop chères et demi-coloriées, que l’on rencontre encore, montrèrent partout la vaillante résistance de Tippoo, la scène infiniment touchante des petits princes indiens amenés au vainqueur, enfin le noble accueil qu’on fit à leur malheur, et la mansuétude du parfait gentleman Cornwallis.

Cornwallis eut encore, quand la guerre de la révolution éclata, le succès de prendre aux Français Pondichéry, ce qui semblait fermer l’Inde à jamais aux ennemis de l’Angleterre.

Il avait parfaitement justifié le choix et les vues de la cour. Appliqué, sérieux, médiocre en tout, mais solide, il avait fait la guerre malgré lui, mais heureusement. Sa grande ambition était autre; il se proposait bien plutôt d’être un sage administrateur, de porter enfin l’ordre dans ce monde indien, si troublé par l’intrusion d’éléments étrangers.

L’ordre que concevait Cornwallis, comme instrument fidèle de la couronne et du ministère, était un ordre tout anglais. L’attache prodigieuse de l’Angleterre à ses institutions fait qu’elle veut les retrouver partout et que, partout elle en rapproche mille choses qui n’y ressemblent guère, mais dont elle ne veut pas voir la différence. Ainsi elle a assimilé l’Écosse à elle-même, la loi des clans à la loi féodale anglaise. Les lairds, juges militaires des clans, ont été assimilés aux lords, seigneurs propriétaires des fiefs. Ce qui n’était que fonction est devenu un héritage que les filles ont transporté comme dot aux grandes familles anglaises. Ainsi s’est consommée la ruine des clans au profit de la grande propriété féodale et de l’usurpation anglaise. Détruire partout la petite propriété au profit de la grande, telle fut la tendance de l’Angleterre chez elle-même. Combien plus à la fin du dix-huitième siècle où d’habiles gens montrèrent combien l’agriculture conduite en grand rapporte plus, a moins de non-valeurs qu’elle n’en a dans les petites propriétés! Pitt poussa d’autant plus en ce sens, qu’il jugea que les petits, ne pouvant acheter ces grandes terres, mettraient leur argent dans la rente, c’est-à-dire dans ses mains. Il alla résolument dans ce système, non seulement par des impôts énormes sur les consommations qui atteignent surtout le grand nombre, mais même par des lois hardiment tyranniques, comme celle de 92, qui alloue les terres communales aux plus riches de la commune.

Cornwallis fit de même, dans l’Inde, une réforme qui semblait tout aristocratique. Il déclara que _toute terre appartenait aux gros propriétaires_, ou zémindars, et non aux paysans (ryots) qui la cultivaient depuis un temps immémorial. Ces zémindars, sous le gouvernement précédent du Mogol, étaient agents fiscaux, levaient l’impôt. Ils cumulaient tous les pouvoirs, étaient juges en même temps, de sorte que, s’ils avaient débat avec le paysan, ils jugeaient ce litige, étaient juges et parties. Cela était exorbitant. Ils pouvaient condamner, exproprier le paysan, faire cultiver la terre par un autre. L’État n’y perdait rien. Le zémindar, seul responsable, acquittait l’impôt tout de même.

Cependant le droit réclamait. Il y avait des Anglais (comme Francis, l’accusateur d’Hastings) qui soutenaient que la terre était primitivement, et de droit, au paysan qui depuis si longtemps la cultivait. Cornwallis crut prendre un moyen terme en maintenant que _la propriété était vraiment à l’aristocratie_, aux zémindars, mais que _ceux-ci ne seraient plus juges_, et que les différends entre eux et le cultivateur seraient jugés par des tribunaux de l’État, des juges qui viendraient d’Angleterre, et qui partant seraient impartiaux.

Là éclata, sous forme bizarre, le génie opposé des deux races, des deux sociétés, si différentes. Les formes de la procédure anglaise, si lentes et si verbeuses, compliquaient les moindres affaires, désespéraient les indigènes, exigeaient l’intervention constante des interprètes. Même avec eux, le juge et les parties ne se comprenaient pas. De là des retards incroyables et un encombrement immense. En deux années, et dans un seul district, le nombre des procès arriérés ne s’élevait pas à moins de trente mille.

N’espérant plus s’en tirer jamais, on prit un grand parti, ce fut de fermer en quelque sorte les tribunaux par des frais si énormes qu’on hésitait à s’en approcher. Le pauvre n’y venait pas, en étant empêché par les frais préalables. Et si le zémindar y venait, il était ruiné. Jadis, il était juge, et, par simple sentence, il expropriait, pouvait chasser son paysan. Maintenant, il fallait de coûteuses formalités.

Sous le Mogol, il y avait de grands désordres. Pourtant le pays prospérait[70]. C’est alors que l’on fit ces monuments d’utilité publique, ces immenses bassins d’eau pluviale pour les irrigations. L’Inde restait féconde; elle restait _Sita_ la charmante, si bien chantée dans le Ramayana. Malgré l’exactitude, la probité de Cornwallis, déjà sous lui tout dépérit, et l’Inde dès lors s’achemina vers cet état de vétusté qu’elle présente aujourd’hui.

[70] Il y avait une grande diversité d’administration. Il paraîtrait qu’alors, dans les petits gouvernements indiens, les agents du prince s’arrangeaient directement avec les cultivateurs, soit homme par homme, soit village par village. (Mill et Wilson, t. V, p. 475.)

Cette misère s’explique surtout par l’administration la plus coûteuse qui fut jamais. Le système qu’on créa à Londres et que Cornwallis dut appliquer, fut de défendre le commerce aux employés, mais de les en dédommager par d’énormes traitements. On crut finir tous les abus, en appliquant cette maxime bizarre et méthodiste: «Plus on gagne, moins on désire. Donc les richesses moralisent.» D’après cela, pour faire une administration vertueuse, il fallait la gorger par des traitements monstrueux.