Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)
Part 14
Ainsi le _chief-justice_, nommé pour douze années, eut par an quinze cent mille de nos francs. Les autres emplois à proportion, dans l’administration, la justice, l’armée, l’Église. Par ce grossissement prodigieux des traitements, l’Inde, devenue un champ magnifique pour la corruption électorale, donna à la couronne, au ministère, une grande force (autant que l’Église établie, l’autre colonne de la royauté). Son administration se recruta dès lors dans des classes tout autres, moins actives et plus délicates que celles qui fondèrent cet empire. Classes plus honorables et décentes, se respectant davantage, mais infiniment moins actives, laborieuses, cédant plus au climat, amoureuses de longs loisirs. Classes enfin méthodistes, partant plus éloignées de leurs sujets indiens que n’avaient été jadis les compagnons de Clive. De là un bigotisme croissant qui eut son résultat en 1857.
Toutes ces fautes, qui sans doute furent prescrites et imposées de Londres, ne peuvent empêcher de reconnaître les efforts méritants de Cornwallis.
Même malgré tous les reproches que l’on peut faire à l’administration anglaise, je doute qu’aucun peuple européen se fût mieux tiré d’une tâche si difficile. Les Italiens et les Français peut-être auraient par mariages pu créer une race qui, à la longue, aurait relevé l’Inde et se serait posée médiatrice et interprète entre l’Orient et l’Europe.
Les Anglais recrutés sans cesse, se succédant très vite, y forment un peuple de malades, sans avenir, qui ne produira rien que l’abâtardissement de leur belle race, jadis si forte.
Je crois, comme M. le docteur Bertillon (_Dict. de médecine_, article _Acclimatement_) que les conquêtes et colonies en pays tropicaux sont éphémères et vaines, de vrais cimetières pour l’Europe, et rien de plus.
Tous les peuples, l’un après l’autre, iront dans l’Hindostan, et y mourront. L’Inde n’appartient qu’à l’Inde même.
J’avais soutenu toute ma vie, contre tous, que l’Italie aurait sa résurrection, sa renaissance. Cela s’est vérifié, et se vérifiera de même pour l’Inde. Elle existe en dessous, plus industrieuse[71] et moins morte que ne fut l’Italie au dix-septième siècle. Entre les prétendants qui se disputeront l’héritage des Anglais, les indigènes interviendront, et grandiront dans le combat, enterreront tous les étrangers, et resteront seuls maîtres. Il y aura là une Europe.
[71] Les Anglais ne font guère difficulté de dire eux-mêmes qu’ils ont tué l’Inde. Le sage et humain Russell le crut, l’écrivit. Ils ont frappé ses produits de droits ou de prohibitions, découragé l’art indien. S’il subsiste, il le doit à l’estime singulière qu’en font les Orientaux sur les marchés de Java, de Bassora.
Ce fut un grand étonnement pour les maîtres même de l’Inde, lorsqu’en 1851 débarquèrent, éclatèrent au jour ces merveilles inattendues, lorsqu’un Anglais consciencieux, M. Royle, exhiba et expliqua toute cette féerie de l’Orient. Le jury, n’ayant rien à juger que «le progrès de quinze années,» n’avait nul prix à donner à un art éternel, étranger à toute mode, plus ancien et plus nouveau que les nôtres (vieilles en naissant). En face des tissus anglais, l’antique mousseline reparut, éclipsa tout. La Compagnie, pour en avoir un spécimen d’Exposition, avait proposé un prix (bien modique) de 62 francs. Il fut gagné par le tisserand Hubioula, ouvrier de Golconde. Sa pièce passait par un petit anneau, et elle était si légère qu’il en aurait fallu trois cents pieds pour peser deux livres. Vrai nuage, comme celui dont Bernardin de Saint-Pierre a habillé sa Virginie, comme ceux dans lesquels Aureng Zeb inhuma sa fille chérie au monument de marbre blanc qu’on admire à Aurengabad.
Malgré le méritant effort de M. Royle, et ceux même des Français qui se plaignirent d’être mieux traités que les Orientaux, l’Angleterre ne donna à ses pauvres sujets indiens de récompense qu’une parole: «Pour le charme de l’invention, la beauté, la distinction, la variété, le mélange, l’heureuse harmonie des couleurs, rien de comparable. Quelle leçon pour les fabricants de l’Europe!»
L’art oriental est tout à la fois le plus brillant, le moins coûteux. Le bon marché de la main-d’œuvre est excessif, j’allais dire déplorable. L’ouvrier y vit de rien; pour chaque jour, une poignée de riz lui suffit. Plus, la grande douceur du climat, l’air et la lumière admirables, nourriture éthérée qui se prend par les yeux. Une sobriété singulière, un milieu harmonique y rendent délicats tous les êtres. Les sens se développent, s’affinent.
Le ciel fait tout pour eux. Chaque jour, un quart d’heure avant le lever du soleil, un quart d’heure après son coucher, ils ont sa grâce souveraine, la très-parfaite vision de la lumière. Elle est divine alors, avec des transfigurations singulières et d’intimes révélations, des gloires et des tendresses où s’abîme l’âme, perdue à l’océan sans bornes de la mystérieuse Amitié.
C’est dans cette infinie douceur que l’humble créature, faible, si peu nourrie et d’aspect misérable, voit d’avance et conçoit la merveille du châle indien. De même que le profond poète Valmiki, au creux de sa main, vit ramassé tout son poème, le Ramayana,--ce poète du tissage, prévoit, commence pieusement le grand labeur, qui parfois dure un siècle. Lui-même n’achèvera pas, mais son fils, son petit-fils continueront de la même âme, âme héréditaire, identique, aussi bien que la main, si fine, qui en suit toutes les pensées.
Cette main est unique dans les bijoux, étranges et délicieux, dans l’ornementation fantastique des meubles et des armes. Les derniers princes indiens, à cette Exposition, avaient noblement envoyé leurs propres armes, choses si personnelles, chéries, qu’ont portées les aïeux, et dont on ne se sépare guère. Sont-ce des choses? Presque des personnes. Car l’âme antique y est, celle de l’artiste qui les fit, celle des princes (jadis si grands) qui les portèrent. Un de ces rajahs envoya bien plus encore, un lit, signé de lui (et son propre travail?), un lit d’ivoire, sculpté et ciselé, de délicatesse infinie, meuble charmant d’un aspect virginal, plein d’amour, ce semble, et de songes.
Et ces choses de luxe, œuvres de rares artistes, révèlent moins encore le génie d’une race que la pratique générale des arts que l’on dit inférieurs et de simples métiers. Il se marque particulièrement dans la manière simple dont ils exécutent sans frais, sans bruit, des choses qui nous semblent fort difficiles. Un homme seul, dans la forêt, avec un peu d’argile pour creuset, pour soufflet deux feuilles comme ils en ont, fortes, élastiques, vous fait, avec le minerai, du fer en quelques heures. Puis, si l’_asclepias gigantea_ abonde, de ce fer, il fait de l’acier, qui, porté par les caravanes à l’ouest et jusqu’à l’Euphrate, s’appellera l’acier de Damas.
Quelqu’un dit: «Au lieu d’envoyer, de commander à Cachemire d’affreux dessins de châles baroques qui gâteront le goût indien, envoyons nos dessinateurs. Qu’ils contemplent cette éclatante nature, qu’ils s’imbibent de la lumière de l’Inde,» etc. Mais il faudrait aussi en prendre l’âme, la profonde harmonie. Entre la grande douceur de cette âme patiente et la douceur de la nature, l’harmonie se fait si bien, que _lui_ et _elle_ ont peine à se distinguer l’un de l’autre. (Michelet, _Bible de l’humanité_, livre I, ch. I.)
CHAPITRE II
PROMESSES DES BONAPARTES.--COMMENT ILS MACHINENT L’EXPÉDITION D’ÉGYPTE.--1797-98.
Le Directoire, au milieu de sa victoire de Fructidor et de l’explosion républicaine qu’elle avait partout provoquée (en Hollande, à Rome, Naples, Piémont, et même en Suisse, contre la Suisse aristocrate), le Directoire, dis-je, préparait à grand bruit une expédition d’Angleterre. Tous s’y faisaient inscrire. On est saisi en voyant dans la correspondance de Bonaparte et ailleurs de quels hommes, de quelles forces héroïques la France disposait alors. Une telle liste donne l’idée de tout un monde soulevé.
Nos vieux officiers de marine, en présence des débris espagnols, qui récemment avaient jonché la mer, espéraient moins la victoire qu’une belle mort. C’étaient les Indes plutôt, disaient-ils, qu’il fallait attaquer, les Indes alors désarmées. Un officier du bailli de Suffren, Villaret-Joyeuse, qui avait fait tant de fois le trajet des Indes, disait que sur ces mers immenses, rien n’était plus facile que de passer incognito. Tippoo nous attendait, et avec lui tout un empire, les musulmans des Indes, une population belliqueuse.
Le troisième projet était de s’établir entre l’Asie, l’Europe, dans la position moyenne, l’Égypte, pour profiter de la ruine de l’empire ottoman, ou de l’empire indien. Vieux projet de Leibnitz, fort raisonnable alors, lorsque la France de Louis XIV était si puissante sur mer. Fort chanceux depuis. Car sur cette mer étroite, la Méditerranée, il y avait cent à parier contre un qu’on trouverait l’ennemi et qu’on serait noyé ou pris. C’est ce qui arriva.
Ce projet n’en était pas moins celui de Bonaparte. Dès le 9 thermidor an V, il écrit au Directoire ces lignes singulières: «Il faut garder les îles Ioniennes, et restituer plutôt l’Italie à l’Empereur. Pour détruire l’Angleterre, il nous faudra bientôt nous emparer de l’Égypte. L’empire turc s’écroule. Faut-il le soutenir ou en prendre sa part[72]?»
[72] _Correspondance_, t. III, p. 311.
Tout cela vague encore, confus et étourdi. Était-il raisonnable, si l’on avait ces vues, d’établir solidement l’Autriche au delà de l’Adriatique, en lui donnant l’Istrie, la Dalmatie, comme il fit au traité de Campo-Formio?
Ceux qui, à cette époque, de France ou d’Italie, regardaient tourbillonner cette étoile indécise qui ravagea le monde, auraient été embarrassés de dire comment elle prendrait sa course. Cependant, à vrai dire, ses variations sont moindres qu’il ne semble. Dans les petites choses il tourne à gauche, mais dans les grandes à droite. Ainsi il approuve modérément le coup d’État et se montre durement ingrat envers son protecteur Carnot. Petites choses où il veut amuser le parti jacobin. Mais, en même temps, que de choses importantes, solides, il donne au parti rétrograde? Non seulement son traité de Campo-Formio, favorable à l’Empereur; mais, même avant, au 20 Fructidor, il éreinte, tant qu’il peut, la révolution d’Italie, dans les États vénitiens, où il était alors maître absolu. Et ce coup adressé à la jeune Venise, que nous venions de fonder, frappa de même ailleurs, à Bologne, à Milan, partout, comme empêchement à la vente des biens ecclésiastiques. Voici cet ordre inique que le gouvernement vainqueur en Fructidor eût dû punir: «Que tous les couvents et églises, jouissent de leurs biens et revenus, quand même les gouvernements provisoires les auraient supprimés ou en auraient disposé autrement[73].»
[73] _Correspondance_, t. III, p. 359.
Deux mois après, quand le Directoire lui écrit: «Révolutionnez l’Italie!» il fait le niais, et ne veut pas comprendre: «Comment faut-il entendre cela?» dit-il. On ne lui répond pas. Il était évident que le général n’était pas celui de la République mais son ennemi. Barras était trop incertain, Rewbell, la Réveillère, trop humains, pour lui donner la vraie réponse: celle que l’ancienne Venise trouva si à propos, pour en finir avec Carmagnola.
Le Directoire, par sa loi financière, où il offrait deux tiers en terre aux créanciers de l’État, et se faisait (très faussement) accuser de banqueroute, s’était tué dans l’opinion, et, au milieu, de sa victoire, semblait avoir la faiblesse, l’impuissance d’un vaincu. C’est ce moment que Bonaparte prit pour retourner avec son traité et la paix. Cependant les contemporains disent qu’il fut reçu avec plus de curiosité que d’enthousiasme[74]. Les Italiens étaient furieux contre lui; et beaucoup de Français entrevoyaient le personnage. Les carrosses à huit chevaux dont il s’était servi là-bas leur plaisaient peu. Le général qui après Vendémiaire était parti dans son habit râpé, qu’il avait fidèlement repris pour entrer à Paris, n’en avait pas été moins roi d’Italie, et plus que roi, par la facilité du Directoire.
[74] Thibaudeau.
Tout le monde a redit l’accueil que le Directoire lui fit, malgré lui, la scène qui se passa dans la cour du Luxembourg, son discours bref, où il finissait par une chose agréable aux deux partis (royalistes et jacobins): «Que d’autres institutions pourraient être nécessaires à la France.» Mais ce fut une vraie parade, quand l’histrion boiteux, Talleyrand, passant toutes les bornes, par ses hâbleries, montra le général n’aimant que la paix et l’étude, n’aspirant qu’au repos. Il faisait ses délices d’Ossian, etc.
En cette circonstance et en tout, le nouveau membre de l’Institut[75], reçu en remplacement de Carnot! avait pour vraie tactique de se taire, sauf quelques mots d’oracle qu’on comprenait diversement.
[75] Bonaparte s’était fait recevoir de l’Institut, section des Sciences.
Bonaparte, dans cette première période de sa vie, apparaît plus qu’un individu, c’est un groupe, un faisceau, et il faut dire _les bonapartes_. Joséphine d’un côté, et les militaires bureaucrates de Carnot, les Prieur, les Clarke, et les Mathieu Dumas, l’avaient fort bien servi, tant que les royalistes et semi-royalistes n’étaient pas trop démasqués. A gauche, il avait eu d’abord son prôneur Salicetti; mais celui-ci redevient hostile et plaide contre lui la cause des pauvres Italiens. Alors Bonaparte essaya de nouveau de ses frères comme instruments d’intrigues. On n’aurait pu, pour ce but, trouver une machine mieux composée que cette famille Bonaparte, où la nature avait fort bien distribué les rôles. Un avantage réel qu’ils eurent, c’est qu’ils se ressemblaient peu et pouvaient jouer parfaitement divers personnages. Ils avaient des parleurs, ils avaient des muets; même des gens paisibles, dont l’air tranquille et respectable éloignait toute idée d’intrigues.
L’aîné, Joseph, élevé dans la somnolente Toscane, bien posé par un mariage riche avec les Clary, de Marseille, avait cet air tranquille, médiocre, qui donne confiance, qui dit qu’on ne hasarde rien, l’air d’un presque honnête homme. Louis, le quatrième des frères, fort jeune, et de figure mélancolique, pouvait aussi inspirer confiance. On a vu qu’à Arcole il avait aidé à sauver Napoléon, qui le récompensa en tyrannie, en honneur et en déshonneur de toute sorte. Louis, d’un esprit bizarre, lent et rêveur, ce qu’expliquait sa mauvaise santé était né fort tard, et quand Lætitia, ayant passé ses grands orages, déjà inclinait au retour.
Mais à l’époque passionnée, au second, au troisième enfant, elle avait eu deux rages en sens divers: l’une, Napoléon, son rêve d’ambition titanique; l’autre, Lucien, créature discordante, où tout tourbillonnait. Il naquit de l’envie et d’une situation fausse, de l’idée saugrenue qu’il serait le vrai héros des Corses.
Napoléon, élevé en France, y était déjà avancé, général de brigade, lorsque le vieux Paoli, revenu d’Angleterre à Ajaccio, vit Lucien, et dans cet enfant précoce salua un jeune _philosophe poète_, lui fit croire qu’il serait le vrai Bonaparte, remplirait le destin que l’autre, devenu Français, avait manqué.
Ce rêve avorta. Lucien chassé bientôt de Corse avec sa mère, vécut à Marseille d’une petite pension que la Convention accordait aux Corses réfugiés. Simple commis d’abord et garde magasin, il avait épousé la fille d’un aubergiste, puis s’était élevé à la place de commissaire des guerres. Tel il se rappela à son illustre frère, au moment le plus mal choisi, au moment où Napoléon, ayant levé le siège de Mantoue, se trouvait sauvé par Castiglione et par Bassano. Napoléon, furieux de cette parenté et de cette audace, écrit à son ami Carnot qu’on éloigne au plus vite l’insolent de Marseille, qu’on le place à l’armée du Rhin. C’était le perdre, ou à peu près. Mais Lucien para ce coup. Il n’alla pas au Rhin, il se rendit en Corse, et là, par le nom de son frère il se fit nommer député. Il fallait vingt-cinq ans, et il n’en avait que vingt-quatre. N’importe. On passa là-dessus.
Napoléon, élevé par les prêtres, avait d’après lui-même conçu une singulière idée, trop juste, de la nature humaine: Que plus on houspille un homme, plus on l’outrage, plus il devient ami, s’il y voit intérêt. Il avait agi ainsi avec Salicetti et d’autres, et ne s’était jamais trompé. Il comprit que Lucien, ayant senti le talon de sa botte, serait rentré dans son bon sens, et trouverait plus sûr, ne pouvant être son rival, d’être son docile instrument. Il ne se trompa pas. Il rencontra dans Lucien, un grand bavard, improvisateur solennel, qui semblait un peu fou, une machine commode qu’on croyait une girouette sincère, et qui (comme tel) pouvait soutenir tour à tour mille choses contradictoires. D’ailleurs, pour antidote à Lucien, n’avait-il pas Joseph, doux et calme, bien assis comme riche, et qu’on n’accusait pas d’appuyer d’imprudents avis? Ces deux frères permettaient un jeu très variable. Quand Bonaparte voulut, malgré le Directoire, que l’on autorisât la messe et qu’on laissât tomber le décadi, cette proposition rétrograde, il la fit faire, non par son frère Joseph, aristocrate, mais par Lucien, son jacobin.
Généralement c’était Lucien qui avait l’honneur des propositions patriotiques. C’est lui qui réclama pour la liberté illimitée de la presse, c’est-à-dire pour les pamphlets contre le Directoire. Après Fructidor, Lucien, plein de zèle pour la constitution de l’an III, veut que l’on jure de lui être fidèle. Puis, arrivent des propositions philanthropiques contre les impôts du sel et denrées de première nécessité que la nouvelle guerre allait faire établir; et enfin, des propositions difficiles à réaliser pour doter, pensionner les familles des soldats.
Ce qui favorisa singulièrement les intrigues diverses des frères de Bonaparte, ce furent les fluctuations qui agitèrent la France dans l’hiver qui suivit Fructidor. Ce coup de Fructidor, qui stupéfia au loin l’Europe, eut, de près, peu d’action; les douze déportés auxquels le coup d’État s’était borné parurent si peu de chose, que les royalistes étourdis frétillèrent toujours, comme ces mouches hardies, importunes, qui vont autour de vous bourdonnant et piquant jusqu’à ce qu’on s’éveille et les écrase. A Paris, dans certains cafés, les _incroyables_, avec leurs costumes excentriques, avec leurs gros bâtons, paradaient, prétendaient dicter les arrêts de la mode. Cela peu sérieux, mais quand on songe que quelques jours plus tôt la Vendée était avec eux, on comprend bien l’émotion du Directoire. Les soldats d’Augereau étaient là, voulaient qu’on leur permît d’agir sur ces vaincus si insolents. Certain soir, ils fondent sur eux et sur leur café principal, se prétendent insultés, en blessent plusieurs. Chose odieuse, mais d’utile retentissement, et qui n’aida pas peu à arrêter les rassemblements royalistes dans les départements.
Par bonheur, la paix récente permettait de nombreux congés; beaucoup de soldats qui rentraient dans leurs familles changèrent les choses de face. Ils auraient pris sur les royalistes de vastes représailles, si le Directoire, en maints départements, n’eût organisé des commissions militaires dont les arrêts sévères ramenèrent les vaincus à la modestie.
En réalité, l’imprudente douceur de Fructidor n’ayant en rien brisé l’insolence des royalistes, ceux-ci ne furent réellement réprimés que par l’intervention de ces revenants redoutables, par la terreur des soldats jacobins.
Mais on devait s’attendre à ce que ceux-ci, ayant rendu un tel service, deviendraient exigeants, et, à l’époque prochaine des élections, s’en rendraient hardiment les maîtres.
Ici, nous sommes obligé de caractériser au vrai les masses militaires qui rentraient, et qui, ayant vaincu l’Autrichien au dehors et les royalistes au dedans, rapportaient certes un vrai patriotisme et l’amour de la république. Mais, parmi ces bons éléments s’en présentaient d’autres aussi que la guerre et ses habitudes, ses désordres n’y avaient que trop mêlés.
Lorsque Augereau, l’enfant du faubourg Saint-Marceau, vint à Paris, et fut reçu du Directoire, il ne se montra pas couvert uniquement de l’auréole d’Arcole et de Castiglione, mais grotesquement surchargé de montres et de bijoux, si bien que le sévère Rewbell dit tout bas à la Réveillère: «Quelle figure de brigand!» Augereau avait cru que ce bizarre accoutrement, qui ne plut pas au Directoire, paraîtrait en revanche à la foule, aux soldats, le vrai costume des héros d’Italie, que beaucoup se représentaient chargés et surchargés de ces futilités brillantes.
On ne songeait pas encore à se nantir de trésors plus solides. Il fallut quelque temps, et l’adresse surtout des meneurs, pour rappeler qu’en 93, la république avait promis des terres à tous ses défenseurs. Ces idées d’avoir de la terre durent les prendre surtout lorsque tout le monde parla de Babeuf et de son utopie. Très-peu acceptaient l’idée d’un partage universel, mais beaucoup l’idée de favoriser les soldats en récompense des services rendus dans la guerre. Cet espoir de lois agraires et de distributions de terre du moins aux élus, à l’élite guerrière, se répandit au moment même où le Directoire prétendait leur assigner un autre emploi, _les donner comme gage de la rente_, des deux tiers qu’on ne payait pas, mais qu’on voulait consolider sur la terre non vendue. _D’autre part_, ce qui resterait de biens nationaux semblait bien nécessaire comme _réserve de la guerre_ prochaine que l’Angleterre, l’Autriche, allaient nous faire en appelant les Russes.
Mais qui pourrait donner cette fortune? quel, si ce n’est _le grand Bonaparté_? (on prononçait ainsi pour que le nom fût plus retentissant). Et, dans les poèmes insipides que Lucien faisait ou faisait faire là-dessus, ce nourrisseur du peuple qui lui distribuera des terres, _le grand Bonaparté_, rime toujours avec _Liberté_, dont il doit être en même temps le sauveur.
Si quelqu’un, curieux, demandait plus d’explications au soldat revenu, voulait savoir où Bonaparte prendrait tant de trésors, on lui riait au nez, on disait: «Quelles sottes demandes!» On les faisait aussi quand il partit pour l’Italie. Eh bien, il a trouvé de quoi nourrir le Directoire, l’armée du Rhin, etc.--Et l’Italie, qu’est-ce? Peu de chose; il a dit: «Qu’on ne m’en parle plus, qu’on la donne à l’Autriche! Je ne m’occupe que de l’Orient!»
Mais l’Orient, qu’est-ce?--«_Les îles._ Et de là vient tout l’or du monde, des Indes et de l’Égypte, de Saint-Domingue, etc. Est-il possible d’ignorer cela, à votre âge?[76]»
[76] Mon père a entendu cent fois ces redites au courant de la conversation.
CHAPITRE III
COMMENT BONAPARTE ÉLUDE L’EXPÉDITION D’ANGLETERRE, ET PRÉPARE CELLE D’ÉGYPTE.--97-98.
Ainsi Bonaparte renonça à la grande succession de Hoche à la périlleuse aventure d’Angleterre, où tout le monde le croyait engagé. Le passage était incertain, dangereux, mais non pas impossible, puisque Humbert le franchit peu après.
La difficulté était grande de tromper l’attente universelle. Il visita les ports, la côte; ce fut tout.
Ce qui permit en partie ce singulier revirement, et porta les regards ailleurs, ce fut la crise de Prairial. Les jacobins, auxiliaires du Directoire contre les royalistes, et l’aidant à les réprimer, deviennent exigeants; ils réclament pour eux-mêmes les terres promises aux soldats.