Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

Part 12

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D’abord des jeunes gens de bonne mine étaient venus de l’Est, des centres de l’émigration, et ne se cachaient guère: le duc de Rivière et le très charmant Polignac, fils adoré de la tant adorée! qui, douze années, régna sur la reine et la France.

Puis, venaient de l’Ouest, de grands propriétaires, les la Trémouille et autres retournés dans leurs fiefs. Gens bien venus partout, et qui, chez madame de Staël, écoutaient, se mêlaient à la société.

La Vendée, comme je l’ai dit ailleurs, s’était fort décrassée de ses héros barbares. La noble Vendée, par M. de Châtillon, avait accusé l’autre, celle des paysans et des prêtres, d’avoir fort indigné par ses excès. Stofflet, le garde-chasse, ne put avoir la croix de Saint-Louis.

Frotté, au Bocage normand, avait fait une autre Vendée, semi-féodale, flattant l’orgueil des bas Normands par son ordre, approuvé du roi. Les biographes disent que Frotté était alors à Édimbourg. Je n’en crois rien. Je pense avec de la Rue qu’il était à Paris au moins pour le moment, ne voulant pas manquer une telle occasion, d’un succès si certain, où tout le monde croyait aux récompenses.

Mais à part ces groupes et ces bandes, il y avait, si l’on peut dire, une Vendée égrenée, et fort libre, de toute arme, tout rang, des cavaliers démontés de Charette, des sangliers de Cadoudal qui, quittant la Chesnaye, marchant surtout la nuit, étaient arrivés ici sans fusil, mais avec de très bons pistolets de fabrique anglaise.

On ne peut pas douter non plus que des assassins du Midi, attirés par les grosses distributions d’argent que Dandré et autres agents de l’Angleterre faisaient aux Vendéens, ne soient venus toucher leur part. Parmi ces gentilshommes de grande route, qui avaient l’habitude des choses atroces, il y en avait qui agissaient pour leur compte, par fureur personnelle et d’un cœur très envenimé. Dans les hommes et femmes de feu Charette, et parmi les agents, les espions de Puisaye, il y avait des âmes diaboliques. On peut en juger par la fureur qu’ils eurent de crever les yeux des chevaux du général Hoche, sur lequel ils tirèrent plusieurs fois, ayant tenté aussi trois fois de l’empoisonner.

Cette diversité du parti royaliste rendait l’unité impossible et la direction difficile. Il n’y avait pas à espérer que ces beaux Polignac, quoique venant tout droit de chez le roi, fussent obéis ni des clans de Frotté, de cette sauvagerie domestique, encore bien moins de ces honnêtes gens du coin des bois, qui, depuis tant d’années, vivaient de proie, souvent de vol, parfois de meurtres.

Pichegru devait être épouvanté de ces étranges auxiliaires qui venaient, disaient-ils, se joindre à sa future garde nationale. C’était une armée de voleurs qui arrivait au secours de l’armée des banquiers. Cela donnait lieu à penser.

Carnot caressait fort le parti royaliste, et recevait chez lui ses amis de cette opinion dans son jardin du petit Luxembourg, sous les fenêtres de ces collègues et de la Réveillère-Lepeaux, qui logeait au dessus: «Lui et les siens, dit celui-ci, nous étourdissaient de chants catholiques, chantaient la messe et vêpres[59].» Mais malgré toutes ces avances aux royalistes, Carnot avait refusé de se lier à eux. Comme régicide, il ne croyait pouvoir rien espérer de bon d’un parti où il voyait tant de fanatiques et de fous. Il avait même hâte que les modérés (royalistes ou non) fussent armés le plus tôt possible et formassent une garde nationale contre ces hommes peu sûrs. C’est ce qui produisit cette scène curieuse que Thiers a reproduite d’après la Réveillère-Lepeaux, qui lui-même parla à Carnot. Celui-ci, grand de taille et de son ascendant ordinaire, fut étonné de voir le petit homme contrefait l’interroger de bas en haut, et lui dire avec fermeté:

[59] La Réveillère, _Mémoires_, t. II, p. 65.

«Carnot, as-tu jamais entendu faire une proposition qui tendît à diminuer les attributions des conseils, à augmenter les nôtres, à compromettre la constitution?--Non,» répondit-il avec embarras.

«Nous as-tu jamais entendus, en matière de finances ou autres faire une proposition qui ne fût pas conforme à l’intérêt public?--Non.

«Quant à ce qui t’est personnel, nous as-tu jamais entendus ou bien diminuer ton mérite, ou nier tes services?

«Depuis que tu t’es séparé de nous, as-tu pu nous accuser de manquer d’égards pour ta personne?

«Ton avis a-t-il été moins écouté quand il nous a paru utile et sincèrement proposé?...

«Pour moi, dit la Réveillère, quoique tu aies appartenu à une faction qui m’a persécuté, moi et ma famille, t’ai-je jamais montré la moindre haine?--Non, non,» répondit Carnot.

«Eh bien, comment peux-tu te détacher de nous, et te rattacher à une faction qui t’abuse, qui veut se servir de toi pour perdre la république et qui te déshonorera en te perdant?»

Rewbell, Barras firent même violence à leur haine pour se rapprocher de lui.

Il resta froid et renouvela sèchement sa proposition de mettre en délibération la garde nationale.

Les directeurs levèrent la séance et restèrent convaincus qu’il les trahissait.

Le Directoire n’avait de force, à Paris, qu’une garde de deux cent cinquante cavaliers. Et l’Assemblée, outre sa garde de mille hommes, avait, ici, deux armées à son choix: la garde nationale, qu’elle organisait pour Pichegru, puis l’armée inconnue, ces bandes de Vendée, des verdets du Midi et des gens de l’émigration.

Barras prit un parti, et sans prévenir ses collègues, il écrivit à Hoche la situation du Directoire, qui se trouvait avoir en tête une Assemblée, et par-dessous, une armée de brigands. Ni force, ni argent, Bonaparte en a promis, n’envoie rien. Il favorise les adresses jacobines de l’armée, et, d’autre part, écrit à l’antijacobin Carnot qu’il est toujours avec lui. L’armée du Rhin, Moreau, se tait et garde un silence suspect. Le grand cœur de Hoche s’émeut. Et il envoie sa petite fortune. Puis, ce qu’il peut tirer de la caisse de l’armée. Puis, il monte à cheval et arrive à Paris, désirant montrer à ces braves leur vainqueur, l’homme de Quiberon.

La cavalerie de Sambre-et-Meuse, les escadrons invincibles de Richepanse le suivaient, ils franchirent même le cercle constitutionnel des douze lieues qu’on ne pouvait passer autour de la ville où était la représentation nationale.

Ce fut la tête de Méduse. L’assemblée d’abord épouvantée, s’irrite, se plaint au Directoire, qui dit que la chose n’a eu lieu que par erreur. Hoche, interrogé par Carnot avec sévérité, ne dit pas qui l’a appelé. Il ménage Barras et ne révèle rien, de peur de trop donner l’éveil aux royalistes.

Ceux-ci, insatiablement, revenaient là-dessus, voulaient mettre Hoche en jugement. Ce jeune homme, si fier et fort blessé du tour qu’on eût voulu donner à une affaire qui touchait l’honneur, la caisse de l’armée, tenait, disait-il, à être jugé.

Situation étrange, et singulièrement fausse. Les royalistes, avec leur armée de brigands, criaient: «La loi! la loi!» et pendant six semaines, poursuivaient Hoche avec une terrible fureur. On le croyait tellement menacé, qu’on eut l’indigne idée qu’il se sauverait. Un Américain (vrai? ou faux?) lui offrit chez lui un asile. Il répondait à tout: «Je veux être jugé.»

CHAPITRE XI

FRUCTIDOR.

Les royalistes vainqueurs, ayant eu tant de temps pour faire leur apologie, ont eux-mêmes pris soin de prouver qu’ils étaient injustifiables.

1º Ils ont très bien montré que les phrases révolutionnaires qu’on taxait de fictions jacobines: l’_or de Pitt_, _les agents de Pitt_, etc., n’avaient rien d’inexact ni d’exagéré. La corruption fut pratiquée sur la plus grande échelle où on l’ait employée jamais. On n’avait jamais vu, par exemple, ces tentatives monstrueuses d’acheter des armées entières par des cadeaux de valeur, des montres, etc., distribuées aux officiers et presque à chaque soldat[60]. Système de prodigalité folle où Pitt se précipita et où il ne fut sauvé à la fin que par trois miracles improbables, le miracle des faux assignats, la foi surhumaine des créanciers de l’État, enfin une surprise merveilleuse qui surgit à point pour faire une sagesse de cette furieuse folie: l’éruption des _Indes noires_ qui sont dessous l’Angleterre et le torrent de richesses industrielles qu’elles donnèrent, dès qu’elles furent touchées par la baguette de Watt.

[60] Voir Fauche-Borel.

2º Les royalistes ont montré que, dans le guet-apens qu’ils organisaient contre le Directoire, ils employaient, non seulement l’émigration et les bandes du Midi, les verdets de Job Aimé, mais les chouans, ce qui restait des brigands de Charette, gens ulcérés, envenimés par leurs récentes défaites. Que serait-il arrivé s’ils eussent désorganisé le corps de la gendarmerie, livré la France aux assassins? Mais c’est ce qui n’eut pas lieu. Carnot, quoique mou pour eux, s’effraya de cette proposition et la fit, heureusement, rejeter par les Anciens.

3º Ces gens, si peu scrupuleux, se montrèrent peu habiles, de vrais étourdis. Les forces ne leur manquaient pas. Ils avaient la première de toutes, la loi, les apparences de la loi. Ils avaient, par leur parlage hautain, assujetti l’Assemblée qui, quoique hostile (il y parut) leur obéissait. Ils avaient la force dans Paris, beaucoup de commis, et du commerce et des administrations, toutes pleines de royalistes. Ils avaient de vaillants hommes, des hommes d’exécution, endurcis à tout faire, et qui depuis plusieurs années vivaient, sur les routes, de pillage et de dépouilles, du poignard et du pistolet.

4º Leur but était simple, dit franchement de la Rue[61]: c’était de surprendre le Directoire et de lui faire son procès.

[61] De la Rue est ici l’auteur principal. Il ne dit pas hypocritement, comme Barbé-Marbois, que l’Assemblée attendait, fut surprise. Il dit que les meneurs Willot, Pichegru, avaient, dans la jeunesse et les chouans, douze ou quinze cents hommes tout prêts, et dix mille qui devaient les joindre au premier appel. (De la Rue, p. 284.)

Eh bien, ces gens peu scrupuleux, ayant tant d’argent, de force, de brigands à commandement, furent dupes de leurs manœuvres.

Certainement, au coin d’un bois, les Jean Chouan, les Cadoudal, avec leur très fine oreille, auraient entendu et compris. Mais ce qui les fit traîner, manquer le moment, c’est qu’ils ne marchaient pas seuls. Il leur fallait respecter des émigrés qui arrivaient d’auprès du roi, qui parlaient en son nom,--et, d’autre part, ménager la grosse masse bourgeoise, où ils étaient comme perdus, le peuple des battus de Vendémiaire que menait un personnage hésitant et indécis, le long et flasque Pichegru.

On se piqua d’être fin. On rusa. On attendit.

Et pendant qu’on acceptait le secours de tant de brigands, de gens condamnés par la loi, on disait cauteleusement: «Laissons le Directoire se compromettre. Gardons la loi pour nous!»

A force d’hésitation et d’hypocrisies maladroites, ils furent surpris. Et le pis, surpris par l’homme du monde qu’on aurait pu en juger le moins capable, un philosophe, homme d’étude, qu’on aurait cru peu agile et peu agissant d’esprit et de corps. Ce fut un vrai phénomène, un miracle, comme si la lente, l’inoffensive tortue, prenait un tigre au piège.

Ce philosophe, la Réveillère, petit, lent et contrefait, allait chaque soir invariablement du Luxembourg au Jardin des Plantes, chez Thouin, le célèbre jardinier, s’informer des plantes nouvelles. On pouvait, sur le chemin, l’assassiner, l’insulter; c’est ce que fit notre Malo, le sabreur ridicule; il alla avec son sabre chez la Réveillère qui, froidement, s’en moqua, le mit à la porte.

Ce fut cet homme d’une apparence tellement pacifique, qui, dans le trio, se montra le plus solide, même le plus audacieux. Rewbell fût parti volontiers, et Barras, selon la vieille pratique, ne voulait agir qu’avec le faubourg Saint-Antoine, ce qui aurait laissé beaucoup de choses au hasard, et des chances à une grande effusion du sang.

Ce moyen fut rejeté. Seulement, pour avertir au moins les patriotes, on inséra au _Moniteur_ que le prétendant faisait ses malles, préparait ses équipages, allait revenir[62]. Le vieux maréchal de Broglie, l’Achille de l’émigration, l’avait annoncé sans détour à notre ministre à la Haye. Cette nouvelle échauffa les faubourgs, et même dans l’assemblée, plusieurs, dit de la Rue lui-même, se mirent avec le Directoire, furent _dans son secret_ (p. 292), c’est-à-dire impatients de voir sauter le dernier tiers.

[62] Mathieu Dumas dit ici, contre toute vraisemblance, que Kléber, alors à Passy, en présence d’une telle nouvelle, fut près de venir à Paris pour combattre le Directoire et défendre une assemblée où triomphait le royalisme.

Hoche sans revernir à Paris agissait. Dans la sombre fête tragique qu’on faisait chaque année pour les morts du 10 août, il reçut de ses généraux beaucoup d’adresses menaçantes, et, lui-même, il souffla l’orage, disant: «Ne les quittez pas encore, ces armes terribles!» Beaucoup d’officiers eurent des permissions pour aller à Paris, entre autres Chérin, l’ami de Hoche, chef de son état-major, et le vaillant Lemoine, l’un des vainqueurs de Quiberon.

Que faisait, pendant ce temps, le patriote Bonaparte? Il envoyait aussi les adresses jacobines de son armée. Mais il écrivait à Carnot, le modéré des modérés: «Je suis avec vous.» De plus, il dépêcha son aide de camp, Lavalette, pour tenir le même langage.

Il laissait à Paris Augereau, dont il désirait peu le retour et craignait la langue indiscrète. Cet homme du pont d’Arcole faisait ici légende, et, de plus, né aux faubourgs, dont il avait le ton, il devait les charmer. Le Directoire donna à Augereau le commandement de la division militaire et celui de sa garde personnelle à Chérin, l’homme de Hoche. Dès lors les royalistes, jugeant qu’il n’y avait plus de temps à perdre, chargèrent le fougueux Vaublanc (contumace de Vendémiaire) de faire enfin le rapport sur la garde nationale.

Œuvre bien difficile. Il s’agissait de concilier les trois nuances royalistes, les furieux, émigrés, Vendéens, avec les hypocrites de Pichegru. Ajoutez les disputes sur les rangs et les places. En huit jours, on n’y parvint pas.

Sans doute, on tenait en arrière les Vendéens, qui eussent trop effrayé Paris[63]. On ne montrait que des gens plus habiles, Pichegru et Willot. Ces habiles furent des niais. Indécis, ne résolvant rien, ils firent de plus la faute de se tenir comme à la disposition de la police. Elle les trouva dans la même chambre, de sorte qu’on put les arrêter ensemble et, en même temps, les empêcher de donner aucun ordre.

[63] M. de Barante, si peu exact, ne sait pas ou ne veut pas dire ce qu’a dit franchement de la Rue trente ans plus tôt: «Que les Vendéens étaient à Paris.»

Pendant ce temps, Augereau, avec deux mille hommes, saisissait le Carrousel, et deux ou trois autres mille prenaient le jardin. La garde de l’Assemblée fraternisa avec eux. Tous les murs de Paris étaient tapissés de la trahison de Pichegru, de ses rapports avec Entraigues et les gens du prétendant. Les députés qui avaient nommé Pichegru président, et qui allaient lui donner la garde nationale, n’avaient, certes, pas à attendre que le peuple se mît pour eux.

Ils essayèrent de rentrer dans leur salle. En vain. La grande majorité des deux conseils alla à l’Odéon et à l’École de médecine, où l’appelait le Directoire, et le remercia d’avoir sauvé la chose publique.

La minorité qui, généralement, était ce nouveau tiers si mal élu, et qui (on pouvait le dire) avait criminellement usurpé la représentation nationale, fut d’abord enfermée au Temple dans la tour de Louis XVI, en attendant son jugement.

Nulle enquête sur ces émigrés, ces Vendéens, qui, rompant leur ban, les traités auxquels ils devaient la vie, étaient venus ici pour recommencer la guerre civile.

On offrit à Barthélemy un passe-port. Il n’en voulut pas, préféra Cayenne. Carnot se sauva avec peu de peine, resta plusieurs jours à Paris. Il crut qu’on voulait le tuer. «Pourquoi faire? dit la Réveillère. Qu’est-ce que le Directoire y eût gagné? Rien que l’exécration.»

Le Directoire avait une crainte singulière, celle de vaincre trop, ce qui aurait pu créer un dictateur.

Il suspectait Barras, l’attention avec laquelle il avait toujours cultivé les faubourgs. On ne permit à ceux-ci d’approcher que deux jours après le succès, où quelques hommes en vinrent, conduits par l’ex-général Rossignol et furent sur-le-champ renvoyés.

D’autre part, si la brillante cavalerie de Sambre-et-Meuse, qui était à deux pas, fût arrivée, elle aurait fort bien pu proclamer dictateur le général Hoche.

La Réveillère, par excès de prudence voulut n’opérer qu’avec peu de forces, n’avoir qu’une petite victoire, dont les ambitieux ne sauraient profiter. De la Rue montre très-bien qu’Augereau eut en tout cinq mille hommes, nombre minime pour s’emparer de Paris. Aussi, quand les royalistes virent le petit nombre des vainqueurs, ils allèrent s’offrir à Carnot réfugié chez un ami, lui dirent qu’avec lui, ils étaient prêts à tomber sur Augereau et le Directoire[64]. La témérité vendéenne paraît assez dans cette offre d’attaquer l’homme d’Arcole. Carnot fut sage. Ces furieux qui, certes, n’avaient rien oublié, lui parurent plus dangereux pour lui que le Directoire même, et il aima mieux échapper.

[64] Voy. _Mémoires de Carnot_.

Mais cette hésitation du Directoire, cette crainte de frapper trop, cette gaucherie d’allure qui, tout à la fois avançait, retirait la main, fut très fatale à l’acte même et lui ôta son grand effet à Paris.

Les deux conseils, ravis d’être débarrassés de leur tyran, le nouveau tiers, et d’autant plus irrités qu’ils avaient par faiblesse subi honteusement son ascendant, se montrèrent aussi sévères et plus que le Directoire. Ils ordonnèrent une mesure inouïe: Que quarante-sept départements referaient leurs élections, et que de nouveaux tribunaux arrêtant, punissant la Terreur royaliste, garantiraient pour tous la liberté.

La confiance de l’Assemblée pour les Directeurs était telle qu’on eût voulu les maintenir à leur poste dix ans. Ils répondirent par un Non magnanime, jurant qu’ils ne resteraient pas une heure en place au delà du terme fixé par la constitution.

Que ferait-on de ce coupable tiers qui avait usurpé la souveraineté nationale? Sur les deux cent cinquante, on décida que cinquante seraient déportés, peine d’autant plus naturelle que les royalistes eux-mêmes venaient de l’infliger aux membres du Comité de salut public, qui (quels que fussent leurs actes) ont sauvé la France après tout. Quinze députés furent réellement déportés, et un seul journaliste. (Voy. Barbé-Marbois.)

La déportation était fort usitée depuis Choiseul, qui d’abord n’envoya que des colons, de très honnêtes gens. Peine fort inégale selon qu’on est pauvre ou riche (exemple, Barbé-Marbois, qui la subit assez doucement). Enfin, peine trompeuse. Pichegru, en deux ans revenu, continua ses trahisons, guida les Russes contre nous, comme il avait naguère guidé les Autrichiens.

Les jacobins, dont naguère on avait fusillé cinquante dans la plaine de Grenelle, avaient bien droit de s’étonner, de s’indigner que cette abolition philanthropique de la peine de mort commençât par les royalistes.

Barras disait fort lestement: «Il faut au moins la tête de Pichegru.» Les députés connus qui avaient pris la charge infâme de distribuer l’or anglais (en remplissant d’abord leur poche) n’avaient guère moins de droit que le grand traître à une mort honteuse, à une exécution en Grève[65].

[65] Ce qui excuse un peu la Réveillère d’avoir, malgré Barras, Augereau, etc., épargné les royalistes, c’est qu’il était fort irrité contre eux, et les traita comme ses ennemis personnels. Leurs plaisanteries sur la théophilanthropie l’avaient exaspéré. Lui-même en fait l’aveu.

Cette philanthropie déplorable, qui crevait tellement les yeux à la justice et mettait de niveau avec des fautes légères les plus épouvantables crimes, eut son fruit naturel, la multiplication des traîtres. C’est surtout de ce jour que les frères Bonaparte, voyant la France indifférente, dégoûtée du bien et du mal, travaillèrent sans pudeur ni crainte à nous creuser l’abîme de Brumaire, la fosse qui contenait pour l’Europe et pour nous quinze ans de guerre atroce et la mort de trois millions d’hommes.

CHAPITRE XII

CONSÉQUENCE DE FRUCTIDOR.--LA RÉPUBLIQUE ÉCLATE PARTOUT.--(FIN DE 97).

La plus belle surprise, je crois, que la France offre en son histoire, c’est celle qui eut lieu le lendemain de Fructidor.

Les plus grandes victoires du monde n’eurent jamais un tel effet.

L’attente de nos ennemis était immense en présence de l’élection de mai 97, où l’on put croire que la France avait voté contre elle-même, s’était reniée.

La mollesse du Directoire pour les conspirateurs royalistes qui avouaient, déclaraient leur entente avec les Anglais, semblait l’excès même de l’indifférence, et comme un évanouissement de la république.

Le brillant héros de la guerre, d’accord avec la partie dominante du Directoire, avait accordé la paix aux rois (Piémont, pape, Autriche), et réellement fait la guerre aux peuples, en empêchant la vente des biens d’Église, qui seule pouvait assurer la révolution d’Italie.

Les habiles, le traître Pichegru, et l’indifférent Moreau, tournaient leurs regards ailleurs, abandonnaient la république, qui s’abandonnait elle-même, ou bien la trahissaient.

Wickam à Bâle, Dandré à Paris, distribuaient les guinées à bureau ouvert. Sous ce honteux allèchement, les Vendéens étaient venus, croyant tenir la tête de la France moribonde, pendant qu’on la saignerait.

Tout cela au 17 fructidor. Au 18, tout est changé.

Les royalistes en une nuit ont été vaincus en France, en Europe et partout.

C’est là véritablement le beau de l’événement. Si peu d’efforts, si peu de force, et des résultats immenses. La grandeur morale a tout fait.

La Réveillère a dit et écrit (avec l’autorité de son caractère): «Comme président du Directoire, _j’ai signé seul tous les actes de cette nuit_. Et, sans moi, le 18 Fructidor n’eût pas été fait.» Ce qui ne le prouve pas moins, c’est la grande colère de Carnot qui s’en prend surtout à lui (colère effarée qui ne se connaît plus, le charge de mille injures, l’appelle puant, vipère, etc.). Les royalistes avouent que la Réveillère n’eut d’hésitation que pour son collègue Barthélemy, dont la trahison ne fut connue qu’en 1818 par l’aveu de Barbé-Marbois.

Donc ce fut ce philosophe valétudinaire, qu’on croyait tout occupé de botanique et de théophilanthropie, qui prit la responsabilité, mena tout, sans verser le sang, et, fortement appuyé sur sa foi dans la république, signa, fit tout, découvrant pour ainsi dire sa poitrine aux poignards, lorsque vingt mille assassins peut-être, de l’ouest et du Midi, étaient à Paris.

Ce fut comme dans une forêt où des malfaiteurs voient un homme endormi à terre. Profond sommeil. Ils approchent. Mais voilà que cet homme, éveillé, armé tout à coup, met flamberge au vent, fait luire et reluire comme un cercle de lueurs d’acier. Il n’a pas besoin de frapper. Avec respect on recule, et il est fort à l’aise dans ce cercle d’éclairs.

Quel cercle? Oh! c’est le plus sublime. Le moment sanglant de 93 avait étonné, fixé tous les regards à la terre. Ici, spectacle bizarre, c’est un philosophe, un philanthrope obstiné (obstiné jusqu’à la sottise d’épargner Pichegru lui-même) qui, contre Barras, Augereau et tous, exige impérieusement que le sang soit épargné. Et malgré cette clémence, admirablement imprudente, toute la terre se réveille et salue la république, autrement dit le Droit et la Raison.