Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

Part 11

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Que faisait donc le Directoire? A toute tentative pour remettre un peu d’ordre, on lui criait: «Laissez agir la liberté! c’est la lance d’Achille. Elle guérit les maux qu’elle fait.» De sorte que la Réveillère et la majorité républicaine du Directoire étant paralysés par les journaux, le grand public, muets comme de simples comparses, pouvaient tout au plus dire des choses purement théoriques: «Les principes _permettent_..., ou: _ne permettent pas_.»

_Vive la liberté!_ disaient les royalistes, et ils poussaient à l’élection les masses de leurs paysans d’hier, bêtes brutes, qui avaient hâte de retomber à quatre pattes. Ailleurs, si les patriotes quelque part étaient forts, les royalistes prenaient les poignards et les pistolets. A Mortagne, deux républicains sont tués, et beaucoup sont blessés. Dans vingt-six départements, les assassinats furent si nombreux, qu’un agent des royalistes et des Autrichiens, qui faisait leur correspondance à Strasbourg, la baronne de Reich, s’en alarma, trouvant qu’il était absurde de jeter le masque si tôt.

Quoi! dira-t-on, la masse ne s’opposait à rien. Elle était donc bien refroidie! La France est donc bien versatile?--Non, la grande majorité était toujours pour la Révolution, mais peu à peu s’était mise à l’écart, reculée sur le second plan. Tel avait été jacobin et craignait des vengeances. Tel avait acheté des biens nationaux; dans l’inquiet souci de sa propriété nouvelle, ne voulait rien autre que (s’il pouvait) être oublié. Tout au contraire, les royalistes apportaient aux élections des passions furieuses, la haine et la vengeance, l’âpreté du chasseur et sa férocité. Les compagnons de Jésus avaient partout reparu, à Lyon, dans le Midi. Les tribunaux n’osaient rien; les gendarmes avaient peur et ne voulaient rien voir. Aussi, les royalistes, agents électoraux le jour, la nuit changeaient de rôle, et souvent forçaient les maisons, étendaient la terreur par d’horribles sévices de chauffeurs qu’on racontait partout et qui, longtemps après, dans mon enfance, terrifiaient encore les campagnes. Voilà sous quelle pression se fit l’élection du nouveau tiers.

Pendant l’élection, que disaient, à Paris, les sages et gens d’affaires, les gens paisibles, etc.? «On a signé à Léoben; voici enfin la paix. Mais les préliminaires ne sont pas encore complétés tout à fait. Ne troublons rien, et laissons aller doucement l’élection. Nous pourrions gâter la grande affaire. Carnot et Bonaparte ne sont pas maladroits. Qui le croirait. Ce Bonaparte est l’ange de la paix; il est si passionné pour elle, qu’il a rendu cinq provinces des Alpes à l’Empereur.--Et Venise?--Qu’importe? Ne soufflons mot, nous empêcherions tout.»

Dans cette joie publique, il y avait bien encore un certain trouble-fête, du côté de Vendôme. Babeuf, Darthé vivaient. Partout aux familles timides, aux femmes, on rappelait que Darthé, c’était Lebon même, une terreur plus sauvage que celle de Robespierre. Et, aux inquiétudes de la propriété, on présentait Babeuf, l’abîme immense du grand partage qui ruinerait tout, anciens, nouveaux propriétaires, et les mettrait tous en chemise.

Vaines alarmes qui, au premier moment, avaient pu avoir leur vraisemblance, comme tentation de pillage, comme une dangereuse étincelle, un incendie peut-être dans les classes nécessiteuses; mais en 97, après l’horreur générale qui avait accueilli Babeuf, elles apparaissaient dans leur réalité: rien qu’un fort bon secours pour l’élection royaliste.

Enfin ils ont vaincu, ces royalistes, les voilà installés. Pourquoi un sacrifice humain? On n’avait rien trouvé contre Babeuf que ses rêves, de vaines paperasses, qu’il avait, il est vrai, rendues plus sérieuses par son orgueil, des menaces insensées.

N’importe, on fit pour ces faux députés, ce tiers si mal élu qui arrivait et venait à peine de s’asseoir, une chose agréable, et agréable aussi à beaucoup de propriétaires, agioteurs et autres dont les titres ne valaient guère, de leur ôter ce poids de la poitrine, de leur dire: «Respirez... L’avenir est maintenant paisible et sans nuage. Ne craignez rien. Babeuf est tué.»

Il avait été condamné à mort avec Darthé. Ils firent comme ceux de Prairial. Ils se poignardèrent, mais ne purent que se blesser horriblement, et furent guillotinés le lendemain (26 mai 97).

CHAPITRE VIII

INSOLENCE DES ROYALISTES.--PERSÉCUTION DE LOUVET QUI DÉNONCE LEURS COMPLOTS, ET MEURT.

Ce tiers, si mal élu par la fraude et le crime, se caractérisa suffisamment en ramenant un homme couvert de sang, que l’Assemblée jusque-là avait repoussé comme chef des royalistes assassins du Midi. Puis le long Pichegru apparaît, triste énigme sans trait, sans caractère, être douteux, à qui le Directoire venait de retirer le commandement. Ancien enfant de chœur, puis sergent et gradé par le prince de Condé. Crapuleux d’habitudes avec des mœurs étranges fort rares aujourd’hui, il n’était pas moins très ostensiblement dévot. Dès qu’il entre, on se lève; le nouveau tiers le salue président; les deux autres tiers suivent, approuvent sans difficulté.

Dès lors la trahison préside l’Assemblée. Et on l’introduit même dans le gouvernement. Un directeur sortant, on le remplace par Barthélemy, l’agent du roi (comme Barbé-Marbois l’avoue en 1818). Carnot l’accueille, rend visite à Pichegru. Dès lors le prétendant siège, avec Barthélemy, dans le Directoire même.

On ne se gêne plus. Imbert-Colomès se plaint qu’on ose lui reprocher de correspondre avec Louis XVIII. Au Rhin, au Rhône, en Bretagne, des racoleurs de l’ancien régiment Royal-Allemand recrutent publiquement pour le roi.

On a vu que pour ôter toute force au Directoire, tout moyen d’action, les Cinq Cents complotaient de lui enlever tout maniement des fonds publics. Moyen sûr de paralyser l’action gouvernementale, de suspendre l’administration.

Cependant les dévots, l’ardent Camille Jordan, voulaient armer les prêtres du grand moyen d’insurrection, en leur rendant leurs cloches et les laissant sonner à volonté la guerre civile.

A la fin de juillet (30 messidor), les Cinq Cents préparaient un projet encore plus dangereux. Sous le prétexte d’un mouvement terroriste qui n’existait pas, ils voulaient réorganiser la _garde nationale_, mais bien plus dangereuse qu’en Vendémiaire. C’eût été une garde nationale triée, nommée dans l’aristocratie par les assemblées électorales. Ce fut Pichegru qui, au 2 thermidor (20 juillet), en présenta le plan. S’il passait, Pichegru, les Clichyens, avaient une armée.

Tout était couvert d’ombre. Bonaparte, tout en menaçant les royalistes et en faisant passer une partie des papiers d’Entraigues qui concernaient Pichegru, gardait lui-même Entraigues, au lieu de l’envoyer au Directoire, qui l’eût interrogé. Moreau, avec sa grande armée du Rhin, tout opposée à celles d’Italie et de Sambre-et-Meuse, restait muet, obscur. C’était comme un gros nuage sombre que l’on voyait à l’est. Cette armée, si pure en ses grands chefs, Desaix, Championnet, n’en était pas moins fortement travaillée, surtout en ses officiers inférieurs. On avait près d’elle à Strasbourg un homme très agréable, un ange, Fauche-Borel, aimable et de figure charmante, qui, l’autre année, avait séduit Pichegru. Il était à Strasbourg, tout cousu d’_or anglais_ qui lui venait de Bâle. Sa correspondance avec les Allemands se faisait par des pâtés de foie gras qu’envoyait le curé de Strasbourg. Fauche avait apporté de Suisse nombre de montres d’or qu’il vendait à crédit ou gratis à nos officiers. Arrêté, par l’argent, l’eau-de-vie, il se fit en réalité le roi de la prison et des soldats qui le gardaient.

Moreau s’en doutait-il? Peut-être. Régulier dans ses mœurs, il dépendait de madame Moreau, qui le menait à sa ruine. J’ai dit qu’ayant trouvé dans un fourgon allemand les lettres de Pichegru à l’ennemi, il n’en dit mot, et voulut d’abord les faire déchiffrer. Cela prit plusieurs mois.

Les partis monarchistes, des Bonaparte et des Bourbons, et puis des bonapartistes encore, ayant eu le dessus pendant quatre-vingts ans, ayant eu l’argent et les places, le temps pour corrompre l’opinion, l’oubli est venu à la longue, et l’on n’a plus l’idée de l’état d’insolence où arrivèrent les royalistes, les émigrés, chouans, dans cet été de 97. On peut dire que la république victorieuse fit amende honorable, et que la chouannerie vaincue, changeant les rôles, semblait lui imposer de demander pardon.

Comment cela?

Non seulement par ces fausses élections du tiers de l’Assemblée, par la prédominance du nouveau tiers, vainqueur, sur les deux anciens tiers humiliés. Mais surtout par le pied que les royalistes avaient dans le gouvernement, par la mollesse de Carnot, la trahison de Barthélemy et de Cochon, de la police même du Directoire.

Un ami de Carnot le loue d’avoir accordé deux mille congés à des jeunes gens dont leurs familles disaient avoir besoin. Eh bien, sans la forme expresse de congés, les administrations par toute la France donnaient des congés provisoires, en déclarant tel ou tel _mis en réquisition_ pour un service public. Même les parents d’émigrés furent déclarés par l’Assemblée capables d’être _requis_ pour les emplois. Ces jeunes gens, souvent un peu mieux éduqués, cravatés, à mains blanches, furent préférés, de sorte que toute l’administration se trouva peu à peu changée et recrutée parmi les ennemis de la Révolution.

L’armée même, plus à l’abri de ce mélange, n’en eut pas moins, dans les armes savantes, dans les places d’état-major, des militaires suspects, des Clarke et des Mathieu Dumas, des Lavalette, etc. Nous avons vu la trahison de Clarke et son adresse pour arriver trop tard, de sorte que Bonaparte à lui seul conclût Léoben.

Nous avons vu à la marine les Villaret-Joyeuse et ceux qui, par des lenteurs et des manœuvres calculées, firent échouer Hoche en Irlande. (Voyez la Réveillère, en 96.)

La trésorerie fit avorter de même l’expédition d’Humbert en 98. Cette administration était une des forteresses du royalisme, et telle elle resta. Barbé-Marbois, sous Napoléon, la retrouva la même. Telle, je l’ai vue sous la restauration. Personnel identique, admirable de majestueuse insolence, de mépris du public, et, sous prétexte de vigilance, de bonne économie, trouvant moyen d’empêcher tout. Vraies torpilles qui, aux moments critiques, savaient bien désarmer l’État.

Ces superbes commis, sortis pour la plupart du monde de l’émigration, en étaient la copie fidèle, et se faisaient honneur de la représenter sur le pavé de Paris au boulevard, au Palais-Royal, où ils faisaient la guerre aux journaux patriotes. La presse était-elle libre? Oui, en droit, légalement. Mais en fait? Beaucoup moins. Les journalistes républicains n’ayant pas les subventions anglaises qui, de Pitt à Wickam, et enfin ici à Dandré et autres arrivaient tous les jours, étaient dans une grande infériorité financière. De plus, le Directoire, toujours sous son épouvantail du parti de Babeuf, rognait les ailes aux patriotes. On le vit par Fréron. Quand il eut publié son premier mémoire sur les crimes des royalistes et les massacres du Midi, il ne put pas imprimer le second. Comment cela, je ne sais. Mais je crois que même son ami Barras l’en détourna, obtint cela de lui, disant: «N’ajoutons pas le feu au feu!... Laissons périr ces déplorables souvenirs!... Paris est gai, s’amuse. A quoi bon l’attrister?»

Ainsi l’indifférence de Barras, occupé de plaisir, l’indulgence de Carnot, la trahison muette de Barthélemy, tout imposait silence aux patriotes, encourageait les royalistes.

«Paris s’amuse!» disait-on. Et, en effet, le soir, que de bruit au Palais-Royal!

Chaque soir, une scène infâme s’y passait, sous les yeux de la police indifférente.

Quelle scène? Une scène de chasse, un cruel hallali! Même dans la rue Saint-Honoré, et dans les deux rues sales qui entourent le Palais-Royal, on entendait des cris sauvages. «Qu’est-ce?--Rien du tout.» Et les cris, les risées redoublaient. «Ce n’est rien. C’est Louvet, sa Lodoïska, qu’on siffle.»

Louvet était haï, et non sans cause. Son journal, _la Sentinelle_, est le seul vrai tableau du temps, le seul témoin fidèle de la terreur qu’exerçait alors l’insolence royaliste.

On a trop oublié cet homme, si hardi et si généreux, et si sincère républicain, qui défendit en Prairial les Montagnards, ses proscripteurs. On ne sait pas bien même tout ce qu’il a produit. Outre _Faublas_, trop fidèle peinture des mœurs d’avant 89, il a fait un roman très-beau, quoique oublié, sur _le Divorce_ et sa nécessité. Les aventures de sa proscription, ce récit si touchant, eussent dû lui ramener les partis. Ce fut tout le contraire. Il avait découvert la place vulnérable où l’on pouvait lui lanciner le cœur. Sans fortune, il vivait, avec sa femme, d’une librairie qu’il tenait aux Galeries de bois. On s’acharna sur elle (hélas! alors une ruine après tant de malheurs!) tous les soirs, on l’accablait de huées; on lui jetait à la face les scabreux épisodes des romans de Louvet. On disputait, on ouvrait des gageures: «Elle a rougi! elle a pâli!» Et si l’infortunée fuyait, on triomphait: «Je vous dis qu’elle se trouve mal... Va donc, Louvet, elle se meurt!»--Alors Louvet, un petit blondin pâle, et, pour comble, myope, sortait parmi la foule, montrait le poing, défiait... De là un colossal éclat de rire.

Dans ces Galeries (de bois alors, et de cuivre aujourd’hui), nul moyen d’échapper aux regards. Chaque boutique a deux façades, et, par derrière, on voyait tout, la femme demi-morte, et le désespoir du mari; ses pleurs surtout! ses pleurs! quel régal pour la meute des _incroyables_, qui se roulaient de rire: «Pleure! pleure! Louvet!... Et tu as bien raison. Comme elle est pâle! elle en mourra!»

Son journal nous a donné ces scènes abominables d’une femme honnie et déchirée à mort: le tourniquet du pilori antique et l’outrage de l’exposition s’y retrouvaient avec les sifflets, et, pour ainsi parler, les crachats au visage, enfin l’aveu, friand aux insulteurs, que l’outrage a mordu, et la honte de la défaillance sous ces regards féroces et impudiques. Louvet en fut poignardé à la lettre. Il prédit dans sa _Sentinelle_ le coup que le parti montait contre le Directoire. Il prédit, et mourut huit jours avant l’événement.

Prenez à la Bibliothèque, la collection Hennin et autres, vous verrez là, dans les gravures du temps des types tels que ni Dante, ni Michel-Ange, dans leur Enfer, leurs Jugements derniers, n’ont jamais pu atteindre. Le chat furieux, désespéré, les a donnés peut-être dans ces réjouissances atroces où, dans un sac de fer, à la Saint-Jean, on suspendait une douzaine de chats hurlants, miaulant sur un brasier. Grimaces épouvantables que purent représenter les chouans, duellistes enragés, ou chauffeurs de 97, dans leurs épouvantables rires.

CHAPITRE IX

LE DIRECTOIRE S’AFFRANCHIT DE CARNOT.

Les royalistes trépignaient sur la France. Vaincus en Vendée, et partout, dans les armées de l’ennemi, ils n’en étaient pas moins agressifs, insultants à Lyon et à Marseille. A Paris, provoquant sous les Galeries de bois, et au nouveau Coblentz. Les amis de Charette, amnistiés par Hoche, les soldats gentilshommes de Lusignan, graciés par les nôtres en Italie, ayant quitté à peine l’uniforme autrichien, ici, étaient comblés des dames, et, sur les chaises du boulevard des Italiens, étalaient leurs grâces en vainqueurs[55].

[55] Voy. Boily et C. Vernet; Bibl. nationale.

Les historiens qui nous rapportent les adresses menaçantes, venues des armées, ont l’air de croire que toute cette tempête fut suscitée par Bonaparte (courroucé de l’ingratitude des royalistes). Mais des adresses non moins fortes, encore plus menaçantes, venaient du Nord, et des soldats de Hoche, de l’armée de Sambre-et-Meuse. Des adresses si révolutionnaires n’étaient nullement dans la politique de Bonaparte, qui, un moment fâché avec les rétrogrades, leur revint, les servit si bien à Campo-Formio.

D’ailleurs, ce mouvement de l’armée contre les royalistes avait commencé bien avant. Barbé-Marbois[56], exact pour les dates, nous donne ici un fait que je crois vrai: c’est que cette armée d’Italie, furieuse après Léoben contre la réaction qui lui arrachait sa proie des dents, prévoyait que la réaction, après cet avantage, serait d’autant plus forte pour la prochaine élection; elle aurait voulu que l’élection fût remise.

[56] Barbé-Marbois, t. I. _Introduction_, p. XVIII.

L’armée, ce grand muet du dix-neuvième siècle, n’était pas telle encore à cette époque. L’autorité elle-même souvent l’excitait à parler, en correspondant avec elle paternellement. Le Directoire écrivait quelquefois à un simple officier après un beau fait d’armes (par exemple à Rampon, avril 96).

Ignorait-elle, cette armée d’Italie, ce qui se passait à la maison? Fille du Rhône et des Pyrénées, pouvait-elle ne pas savoir que, tout le long du Rhône, on assassinait ses parents, qu’on allait à la chasse des acquéreurs de biens nationaux? Et qui faisait ces meurtres? De jeunes réfractaires, qui, par protection, trouvaient moyen d’éluder la réquisition, aimant mieux cette guerre commode de tuer sur les grandes routes.

La mère écrivait au soldat: «Reviens! la guerre n’est plus en Italie; elle est ici... Reviens, et défends-nous. Ici, on ne dort plus. Chaque nuit, on entend le chauffeur qui ricane et frappe au volet.»

Le jour, ces brigands gentilshommes étaient facétieux, excellents escrimeurs, adroits à jouer de la pointe. Très poliment, ils demandaient: «Vous créverai-je l’œil droit ou l’œil gauche[57]?»

[57] C’est ce qui arriva à un de mes amis.

A Paris, tout cela était nié. «Des assassinats! disait le bon Camille Jordan, il y a eu très peu, fort peu d’assassinats.»--Carnot dit quelque part qu’il y a eu en tout deux assassinats. «Et je le sais, dit-il, parfaitement; car l’un a eu lieu dans mon département la Côte-d’Or, et l’autre dans le Nord, où est née ma femme.»--Assertion contre laquelle cent mille familles sont prêtes à protester.

Ce qui prouve combien les meurtres furent nombreux, c’est que cette assemblée, telle quelle, en fut effrayée elle-même et crut les arrêter en fixant une amende pour toute commune où l’on aurait assassiné.

Ces guet-apens, ces meurtres frappaient surtout les populations dispersées, solitaires, de nos paysans du midi qui avaient acheté des biens nationaux. On le sentait peu à Paris, mais beaucoup à l’armée d’Italie, où le soldat était fils ou frère, parent des victimes, ou du moins connaissait celles de sa commune. De là une irritation extrême contre le Directoire qui remédiait peu à ces maux, et spécialement contre Carnot, déjà haï pour le traité de Léoben, et suspecté surtout pour sa faiblesse envers les royalistes.

Cette disposition des armées n’éclata en plein que dans l’été de 97. Et, au printemps, nul n’eût su voir encore comment s’ébranlerait la toute-puissance de Carnot. Outre son mérite réel, son travail, son activité, son maniement déjà ancien des affaires, des bureaux, il avait une chose qui l’ancrait dans le public, et que lui-même explique longuement: le fort lien qui l’unissait à Bonaparte[58]. Non seulement, il dit qu’il fut l’artisan de sa fortune, plus que Barras, et réclame en partie comme siens les traités de Bonaparte avec le Piémont et l’Autriche. Mais il accuse la majorité du Directoire (la Réveillère, Barras, Rewbell), le fameux trio, «tremblant pour son autorité», d’avoir toujours voulu se débarrasser du général. «Bonaparte leur fut toujours odieux, dit-il, et ils ne perdirent jamais de vue le projet de le faire périr.»

[58] Carnot, _Réponse à Bailleul_, p. 37, etc.

Ces paroles étranges (tant répétées plus tard) expliquent bien la situation, la puissance incroyable que ces deux hommes se prêtaient l’un à l’autre. Carnot, par lequel Bonaparte se croyait sûr d’être approuvé de tout, tirait lui-même une force énorme des grands succès de l’heureux général d’Italie. Quand Masséna apporta, à Paris, le traité de Léoben sans attaquer Bonaparte comme eût fait sans doute Augereau, Masséna ne put déguiser à la majorité du Directoire combien ce traité, si agréable aux Parisiens et à la grande société, l’avait été peu à l’armée, qu’il arrêtait au fort de ses victoires. Là commença entre la Réveillère et Masséna, cette estime, cette amitié fidèle qui continua jusqu’à la mort.

La Réveillère vit là de près ce qu’on ne voyait pas de loin, que l’armée était mécontente, que l’empressement de Carnot à accepter le traité et à le faire subir à ses collègues par la force et la tyrannie du haut public, était le sujet de graves accusations.

Sa sagacité s’éveilla. Il comprit que c’était le moment faible de Bonaparte et de Carnot, et il dit à Rewbell: «Unissons-nous!... sinon, nous périssons. Si nous avons Barras aussi, nous serons la majorité.»

Le moment était court. Il fallait le saisir. Le grand enchanteur Bonaparte, affaibli devant l’armée par Léoben, mais relevé par les folles attaques des royalistes, ne pouvait pas tarder à reprendre sa fascination. La Réveillère, grandi, fortifié d’un élan de civisme, osa proposer aux deux autres la chose qui devait le plus déplaire à Bonaparte et à Carnot: _de nommer Hoche ministre de la guerre_.

Carnot a toujours dit avec raison que, le premier, il avait protégé Hoche. Mais Hoche l’a toujours cru son ennemi, pensant que sa prison lui était venue non de la haine seule de Saint-Just, mais de la liberté qu’il avait prise de vaincre malgré le fameux Comité, et contre les plans de Carnot. Leur antipathie mutuelle n’était un mystère pour personne. Aussi, ce choix (impossible d’après la trop grande jeunesse de Hoche), n’en était pas moins significatif. Il disait aux armées, à tous, que la majorité du Directoire s’était affranchie de la royauté de Carnot.

C’est ce qui donna un si terrible effet aux adresses anti-royalistes de l’armée d’Italie et de l’armée de Sambre-et-Meuse.

Ayant fait cette chose de grand courage, les Directeurs se hasardèrent à faire un pas de plus.

La police était dans les mains de Cochon, l’homme de Carnot. C’est-à-dire que le Directoire ne savait que par lui sa vraie situation, l’état de sûreté ou de péril où il était, et, en réalité, vivait dans les ténèbres.

A ce Cochon qui pour les royalistes avait peu de secrets, ils substituèrent Sotin, un homme à eux, sûr et fidèle, et dès lors, comme éveillés en sursaut, ils virent avec terreur que déjà ils étaient enveloppés dans un filet, avec un abîme dessous.

CHAPITRE X

LES ROYALISTES APPELLENT LA VENDÉE A PARIS. LE DIRECTOIRE APPELLE HOCHE, LES ESCADRONS DE SAMBRE-ET-MEUSE.

Le Directoire, ouvrant les yeux, et regardant par le milieu fidèle de sa nouvelle police, avait vu ce que le précédent ministre Cochon se serait bien gardé de lui montrer.

Il avait cru n’avoir à craindre qu’une seconde édition de Vendémiaire, une révolte bourgeoise où les fils d’agioteurs, les commis de la Trésorerie, etc., viendraient escarmoucher aux marches de Saint-Roch, applaudis de leurs belles, des gracieux balcons de la rue Honoré.

Le nouveau ministre Sotin, mieux informé, enlevant les toits des maisons (comme dans le roman de le Sage), montra aux Directeurs surpris, un tableau d’intérieur qu’ils ne devinaient point, et leur dit tout d’un mot: «La Vendée est ici.»

Ce secret a été fort bien gardé des royalistes, si bien que, longtemps même après la victoire du parti, le sage Barbé-Marbois ne le dit pas. Et nous n’en saurions rien si de la Rue, qui avait plus de cœur, d’emportement que de cervelle, n’eût tenu à rendre justice aux zélés dont la tentative malheureuse fut déjouée en Fructidor. Ainsi, tandis qu’à lire le récit si bien calculé de Barbé-Marbois, on doit croire que le Directoire fut l’agresseur, on voit à plein par une simple note, que donne franchement de la Rue, on voit, dis-je, que le Directoire avait en face une armée inconnue, et d’autant plus insaisissable.