Histoire du XIXe siècle (volume 2/3)

Part 10

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Ce qu’on avait prévu arriva; c’est qu’en cette nuit de contradictions, Paris reçut à la tête un violent coup électrique de peur et de fureur; cette population, plus douce que celle de bien des grandes villes, est sujette à ces accès nerveux. Les uns sont des ouvriers qui tremblent que le travail n’arrête; les autres des marchands inquiets de leurs billets et de la fin du mois; les autres des propriétaires craintifs, et moins encore peut-être pour la vie que pour la chère propriété.

Le Directoire, généralement humain, fut poussé certainement par la panique, par ce tourbillon de colère. La peur est impatiente, elle lui enjoignait de sévir sur-le-champ. Et alors il fit une chose insensée et inexplicable. Les gens pris à Grenelle furent jugés sur-le-champ par une commission militaire, tandis que Babeuf et ceux qu’on disait être les chefs du mouvement restèrent presque un an à Vendôme, devant la haute cour, attendant leur jugement.

On était si pressé, qu’à ces cent trente-deux accusés on ne voulait donner qu’un défenseur. Camus, au Corps législatif, empêcha cette barbarie.

La commission qui siégeait au Temple, sur quarante-deux, en adjugea d’abord treize à la mort, qui furent fusillés à Grenelle. Puis en septembre, octobre, il y eut encore trois exécutions, de quatre, de neuf, de six, dans les neuf il y avait trois anciens députés de la Montagne, il y avait ce riche et généreux Bertrand, de Lyon, qui fut peut-être le principal apôtre du grand partage universel.

Ainsi, de mai, en octobre, les exécutions continuèrent, sans que l’on s’avisât que la confrontation de ces accusés de Paris avec ceux de Vendôme était indispensable pour l’un et pour l’autre procès.

On les gardait comme un épouvantail, utile avant l’élection. Dans le jeune Darthé, obstiné au silence, on avait la menace du terrorisme sanguinaire. Babeuf parlait, prouvait qu’il n’avait fait qu’écrire, mais orgueilleusement menaçait d’un peuple immense, qui, disait-il, le suivait, était avec lui.

CHAPITRE V

LES MODÉRÉS ET INDÉCIS, CARNOT, ETC.--INDULGENCE POUR LE GRAND COMPLOT ROYALISTE, 1797.

Il ne faudrait pas croire que ces sévérités excessives de la justice militaire fussent un acte du gouvernement, le fait du Directoire. Les Directeurs étaient fort modérés, la plupart philanthropes. Ce fut plutôt le fait sauvage de l’étourdissement, de la panique générale.

L’air du temps n’était nullement à la cruauté. Plus d’opinion tranchée et violemment fanatique. Il n’y avait réellement que deux grands partis fort excités l’un contre l’autre, les acquéreurs de biens nationaux qui étaient ou qui se croyaient patriotes, et les royalistes rentrés qui réclamaient avec fureur pour des biens que beaucoup d’entre eux n’avaient eus jamais. J’ai connu un de ces furieux aristocrates, hardi, très capable de tout pour le triomphe de la noblesse: c’était un garçon serrurier.

Ce qui dominait réellement dans l’immense majorité, c’étaient les indécis, les neutres, souvent de très bonne foi. Garat conte qu’en Fructidor, Suard passant par la Suisse[51], M. Necker lui montra le projet de son dernier ouvrage où, dans un même volume, il exposait deux plans, le premier d’une république, le second d’une monarchie, _toutes deux également bonnes_, également libres, disait-il, et soumises aux lois éternelles du véritable ordre social. Necker lui-même était ravi de cette idée et s’écriait: _Le bel âge pour écrire que soixante-dix ans!_

[51] Garat, _Mémoires de Suard_, t. II, _sub fine_.

Plusieurs, même des jeunes alors avaient soixante-dix ans. Après 93, et surtout, après l’horrible émotion de Prairial, beaucoup restèrent nerveux et indécis. Même des natures honnêtes et élevées gardèrent des impressions qui les faussaient et les faisaient varier. Boissy d’Anglas garda toujours la vision du jour épouvantable où le monstre hurlant à mille têtes, le pâle spectre de la faim, approcha de ses yeux la tête sanglante de Féraud. Ces souvenirs, sans le rendre traître à la république, lui faisaient malgré lui descendre certaine pente vers la monarchie.

Cet homme honnête et justement considéré pour sa loyauté, était fort prudent, hésitant comme on l’était dans les familles protestantes. Membre de la Convention, il se montra fort variable lors du procès de Louis XVI, se cacha, et revint siéger en 94 dans le centre. Il loua Robespierre, qui alors rassurait le centre contre la Montagne. Sous le Directoire, président des Cinq-Cents, et au premier rang dans la considération publique, ses souvenirs de Prairial le faisaient quelquefois faiblir. Ainsi, en 96, lorsque les républicains de la Drôme essayaient de résister aux royalistes, d’arrêter leurs progrès sur le Rhône, une malheureuse idée d’équilibre égara Boissy, et il obtint que le général Willot fût appelé de Marseille en Ardèche. Ce Willot était depuis longtemps accusé par l’armée d’Italie comme un traître et un royaliste, ami et protecteur des assassins du Midi.

Cette bévue de Boissy d’Anglas, si funeste, et ses tendances instinctives pour le royalisme modéré, tel que, jeune, il l’avait exposé dans son Éloge de Malesherbes, ne peuvent le faire confondre avec les traîtres que contenait l’Assemblée, un Dandré, par exemple, distributeur connu de l’or anglais, que Wickam envoyait de Bâle. Mais il est très probable que Boissy, comme une infinité de députés, et, en général, les Français fatigués par la Révolution, comme MM. Necker, Garat, etc., croyait que la république et la monarchie tempérée se valaient et pouvaient être des gouvernements également libres. On revenait à Montesquieu, et aux idées si fausses qu’il a données sur la constitution anglaise.

Dans cet état flottant, on pouvait présumer que beaucoup d’hommes, jusque-là partisans assez sincères de la constitution républicaine de l’an III (qui faisait électeur tout propriétaire, _et même tout locataire_ d’un fort petit loyer), n’étaient pas loin de penser à la monarchie constitutionnelle ou à une république monarchique. Le modéré Thibaudeau, qu’on appelait _la barre de fer_ pour sa fixité à défendre la constitution de l’an III, n’en fut pas moins des premiers à mollir pour le consulat, ainsi que Doulcet de Pontécoulant, l’ancien protecteur de Bonaparte, et avec lui une infinité d’autres.

Même des royalistes zélés et invétérés, comme les avocats Siméon, Portalis, comme Barbé-Marbois, intendant de Saint-Domingue, consciencieux et sévère travailleur, mêlaient à leur royalisme des aspirations libérales qu’ils ne laissèrent échapper qu’à la fin de leur vie, quand triompha le royalisme.

L’indécision existait au Directoire même. Barras, occupé de plaisirs, avait des relations de parti avec les jacobins des faubourgs, des relations de plaisir avec les royalistes, les agioteurs, toutes sortes de gens. Rewbell, excellent directeur, entrait dans beaucoup de détails, faisait beaucoup d’affaires et bien. La Réveillère, longtemps caché sous la Terreur, avait pris des habitudes de solitude et d’étude scientifique qui allaient peu avec le gouvernement.

Carnot et Letourneur, les deux ingénieurs, s’occupaient seuls de la guerre, et par occasion de la diplomatie. Honnêtes gens, mais trop liés à l’esprit de l’ancien régime par le corps du génie auquel ils appartenaient, et encore plus par leur éducation aristocratique et monarchique, qui se réveillait en eux avec une force d’autant plus grande qu’elle avait été durement comprimée, cachée sous la Terreur.

Les Carnot, comme les Bonaparte, étaient d’une famille de notaires établis depuis plusieurs générations à Nolay, près Autun, dans cette partie sévère de la Bourgogne qui ressemble si peu à l’autre. Là, beaucoup de dévotion, de pèlerinages, d’ermitages. La sœur aînée de Carnot, supérieure d’un hôpital, semble avoir été une sainte.

Carnot reçut son éducation des prêtres à Autun, où passa aussi Bonaparte avant Brienne. Carnot resta plus longtemps que Bonaparte sous la discipline ecclésiastique, ne la quitta qu’à dix-sept ans, pour être envoyé à Paris.

Une chose assez curieuse, c’est que de même que les Bonaparte mettaient leur orgueil à être petits-neveux d’un saint du moyen âge, d’un capucin célèbre, les Carnot étaient parents (si le mot ne trompe pas) du père Hilarion Carnot, historien de l’ordre de Saint-François et de plusieurs livres mystiques.

Le père de Carnot[52] eut dix-huit enfants. Fort estimé, il était juge de la plupart des seigneuries des environs. Cela devait lui donner une grande autorité dans le pays, mais aussi devait le tenir fort dépendant de tous ces personnages. Il faut une grande force de caractère pour se garder soi-même dans cette position.

[52] _Mémoires_, t. I., p. 64.

Telle était la situation d’une bonne partie des députés de nos assemblées. Beaucoup étaient clients et gens d’affaires des seigneurs, du clergé. Cela créait des habitudes invariablement liées aux souvenirs de l’ancien régime, dont ces légistes exerçaient seuls en toute chose le pouvoir réel, l’action.

Carnot, envoyé à Paris pour étudier, ne tomba pas dans le dévergondage d’esprit et de lectures où nous avons vu Bonaparte.

Il n’avait pas un Marbeuf pour le protéger. Son protecteur naturel aurait été le duc d’Aumont, seigneur de son village et qui, sous Louis XV, était premier gentilhomme de la chambre du roi. Cette grande maison, riche de tant de seigneuries, avait à Paris, pour administrateur et principal agent, une dame fort entendue et sage (madame Delorme). Tout naturellement elle s’intéressa au jeune Carnot, laissé seul sur le pavé d’une telle ville, dans une pension qui préparait aux examens de jeunes officiers. Rien ne fut plus heureux que ce patronage pour le jeune Bourguignon, fort sensible, qui eût pu tomber dans mille écarts. Ce jeune mathématicien était poète, même auteur érotique; on lui attribue, non sans vraisemblance, neuf volumes imprimés de correspondance amoureuse.

Carnot avait bon cœur. Loin de cacher ou d’oublier le rapport de clientèle où sa famille était à l’égard du duc d’Aumont, il saisit plus tard l’occasion de rendre à cette famille un service signalé.

Mais sa vive reconnaissance était pour sa Minerve, cette dame prudente qui, à Paris, l’avait si bien gardé. Il l’invitait souvent à sa table au Luxembourg[53]. Et peut-être était-ce pour elle et quelques autres amis de même opinion, qu’il avait, dans ces dîners, l’attention d’avoir, certains jours, des plats maigres pour ne pas les contrarier[54].

[53] Nous dit M. Carnot, le fils, t. I, p. 84.

[54] _Mémoires_, t. II.

La maternité adoptive, ce lien délicat qu’on n’a jamais encore suffisamment décrit, analysé, n’en a pas moins une grande force. Et madame Delorme, alors âgée, prudente et expérimentée, put agir indirectement pour son parti plus qu’on ne supposait. Elle avait pour auxiliaire le sentiment de Carnot même, qui croyait que les royalistes seraient patients, éviteraient toute violence, comptant sur les élections.

C’était bien leur vrai jeu. Et ils l’auraient joué, si l’Angleterre pressée, ne les avait peut-être forcés d’agir trop tôt, sans attendre.

Ils s’adressèrent à ce pantin Malo qui, en chemise, avait sabré les Babouvistes. Malo saisit aussi cette chance d’avancement, fit bonne mine aux royalistes, les attira, et les fit arrêter chez lui. La chose était publique, et le ministre Cochon ne put faire autrement que de lui laisser son cours (janvier 97).

Mais Cochon trouva là bien plus qu’il ne voulait trouver. Indépendamment des dépositions de l’abbé Brottier et autres, qui présentaient les choses comme des projets sans conséquence, un certain épicier Dunan, qui réellement s’appelait Duverne de Presle, eut peur, avoua tout, donna au Directoire l’idée complète de l’affaire, expliqua sans détour le plan concerté avec les Anglais. On avait décidé depuis deux ans qu’on ne ferait plus d’entreprises partielles, plus de tentative de détails toujours avortées, mais un complot d’ensemble, suivi sur le même plan. La déroute des chefs vendéens y servait plutôt que d’y nuire. Ces forces, indisciplinables jusque-là, devaient désormais se plier à l’unité de vues, d’efforts.

Ce plan répondait parfaitement à la parole de Burke, longtemps incomprise de Pitt: «On ne viendra jamais à bout de la France que par la France.»

Dunan disait: «C’est par la constitution même que nous trouverons les moyens de ruiner la constitution. Pour cela il faut s’emparer des élections, forcer les royalistes d’aller aux assemblées primaires en se concertant dans leur choix, faire voter dans le même sens les indifférents qui veulent moins tel gouvernement que l’ordre et le respect de la propriété.

«Les compagnies royalistes que l’on armera sous les couleurs républicaines n’auront pour but ostensible que de s’opposer à tout ce qui peut gêner _la liberté_ d’élections. Avec ce mot, on se rendra maître des assemblées primaires. L’agent anglais en Suisse, M. Wickam, fournira les fonds nécessaires.

«Nous avons eu le plan de descente en Irlande, et le rapport de Carnot sur ce plan. Dès le mois de juin 96, des membres du Corps législatif se sont offerts au roi, mais ils voulaient ne lui donner que le pouvoir exécutif sans changer la constitution même.

«Si l’on publie mon rapport, ajoute Dunan, les royalistes vont rentrer en terre, mais d’autres proposeront, à Londres, d’appuyer les jacobins qui, ramenant la Terreur, feront d’autant plus désirer le roi.»

Cette dernière menace, un peu vaine, mais habile, semble avoir pétrifié le Directoire; Babeuf et Darthé vivaient encore à Vendôme, à la date des élections, pour paralyser le gouvernement. Les conspirateurs royalistes, condamnés à mort, furent graciés pour ainsi dire, n’eurent que des peines d’une douceur étrange; au même moment l’on innocentait les contumaces de Vendémiaire qui, depuis plus de dix-huit mois, se promenaient, se montraient, piaffaient dans Paris.

Cochon restait à la police. Il avait prouvé sa sûreté, sa fidélité, en saisissant en une année les deux complots en sens inverse des Jacobins et des royalistes. Cela semble avoir tranquillisé le Directoire, qui parut dès lors endormi.

Au 30 décembre, dans sa situation flottante, il ne se montra pas moins à l’Europe dans une scène vraiment triomphale, pour recevoir les drapeaux d’Arcole qu’envoyait Bonaparte. Les ambassadeurs d’Espagne et des États-Unis, ceux de Sardaigne et de Tunis assistaient à cette scène. Le président était Barras. Mais le vrai roi, en quelque sorte, était Carnot, ce protecteur constant, zélé de Bonaparte, qui en tout l’avait assisté, qui, à ce moment même, détachait de l’armée du Rhin vingt mille hommes d’élite pour l’aider dans l’expédition du Tyrol. Carnot et Bonaparte étaient en ce moment l’unique objet de l’attention. Le premier, dirigeant une guerre heureuse, et si doux au dedans, indulgent pour les royalistes, était au comble de la faveur publique.

On regardait les Alpes neigeuses, on calculait les chances de cette expédition romanesque, improbable.

Les royalistes en quatre mois, jusqu’en mai, avaient bien le temps de machiner l’élection, de préparer, monter leur coup.

CHAPITRE VI

CRISE SUPRÊME DE L’ANGLETERRE.--RÉVOLTE DE LA FLOTTE, MAI 97.

Il est constant que, depuis Léoben et la nouvelle élection de tiers (250 députés), le Directoire se trouva effroyablement pauvre, dépourvu de tout moyen d’action. Les contes qu’on faisait de Barras et de sa folle cour en étaient le prétexte. Mais, en réalité, il y avait un projet fixe, formé, avoué, d’_affamer_ le gouvernement, en lui ôtant tout maniement de fonds. La loi passa aux Cinq cents, et elle aurait passé aux Anciens, sans Dupont de Nemours, un royaliste, mais enfin un Français, qui trouva monstrueux de désarmer l’État dans un moment si grave. Eh bien, malgré le refus des Anciens, les commis de la Trésorerie, rois absolus et traîtres royalistes, s’assirent solidement sur la caisse, même après Fructidor, et firent manquer l’expédition d’Irlande, la séparant habilement, donnant de l’argent pour Humbert et pour douze cents hommes, mais refusant l’argent des douze mille hommes, qui, avec Saladin, allaient rejoindre Humbert.

Cette royauté des bureaux, qui, déjà sous Carnot avait longuement retardé le passage du Rhin en mai, tint la France désarmée au moment où un événement unique ouvrait l’Angleterre à ses ennemis.

Je ne suis pas l’ennemi de ce grand peuple, et j’ai souvent remercié le ciel de ce que cette ruche immense de travail, d’industrie, n’avait pas été bouleversée par la barbare expédition que préparait notre tyran en 1805. Cependant, en voyant la guerre d’argent que Pitt, croisant les bras et sans bouger, nous faisait par nos traîtres en 97, on ne peut s’empêcher de regretter que cette honte alors n’ait pas fini.

Un événement terrible eut lieu en mai 97 qui semblait la fin de la fin, et comme le jugement dernier pour la nouvelle Carthage. On eut, une nuit, sur la côte et jusque dans la Tamise, un spectacle terrible, et bien plus effrayant que toutes les visions apocalyptiques d’Ézéchiel. Les trois immenses flottes qui gardaient l’Angleterre, celle de Portsmouth, Plymouth, et une autre encore dans le Nord, ces citadelles flottantes de la Grande Bretagne, obscures la nuit, muettes comme des corps de naufragés, tout à coup prennent voix, s’illuminent bizarrement par des torches mouvantes... Qu’est-ce ceci? C’est une éruption, et bien autre que celles de l’Etna... La Flotte est révoltée. Ce qui faisait jusqu’ici la défense, la sécurité, c’est maintenant le péril. Quel péril? un enfer déchaîné. Et un enfer bizarre et tout artificiel.

La nature n’aurait jamais fait cette tourbe, cette écume épouvantable, un peuple de maudits. L’homme seul pouvait faire un tel monstre. L’Angleterre, en déclamant fort contre la Terreur française, avait fait sur la mer un 93 permanent. Malgré toutes les phrases qu’on a dites sur la _presse_ des matelots, il est sûr que les habitudes effroyables de la traite des nègres (surtout depuis cent ans, depuis le traité de l’Assiento), avaient créé, même pour les blancs, une férocité indicible. A peine les côtes de Guinée purent-elles jamais offrir de scènes plus barbares et plus démoniaques que ce qu’on voyait chaque nuit dans les ruelles qui mènent à la Tamise. Des hommes, à moitié ivres, qu’on prenait n’importe comment, au filet, au _lazzo_, et qu’on traînait presque étranglés jusqu’à la barque fatale, où meurtris et sanglants sous les gourdins, on les précipitait, ne bougeant plus et comme morts. De là, avec d’autres sévices, traînés au vaisseau noir, où on les précipitait à fond de cale, sans air et sans lumière, dans un tartare immonde. Quelques vieux romans de ce temps ont peint cela, mais non jusqu’au bout, grâce à Dieu. Au reste, les figures de damnés qu’on a encore, même de grands marins anglais, font un parfait contraste avec les figures grossières, mais calmes, empreintes de bonhomie, de ceux de la Hollande. Comparez Nelson et Ruyter.

Ce n’était pas une petite affaire que de tenir ces enfers bien fermés, et ces foules furieuses qui, si elles n’étaient enchaînées, restaient toujours sous l’effroi de terribles supplices, ne travaillant, ne manœuvrant que sous la gueule des pistolets. Horrible effort d’entasser dans ces cales tant de désespoirs, de blasphèmes, la fureur de tant de damnés.

Ce chaos de victimes, d’hommes inexpérimentés, était certainement moins utile que n’auraient pu l’être des équipages formés et résolus. Mais dans l’éblouissement où était Pitt, et sans doute aussi dans son indifférence hautaine pour la nature humaine, tout cela lui resta fermé. Il empila avec fureur des hommes, de la matière vivante, dans ces cachots flottants. Cachots, parfois sépulcres. Vivants ou morts, on ne distinguait guère. De cette chambre, élue on sait comment, il obtint tout d’abord soixante, quatre-vingt mille matelots! On s’effraya. Alors, il exigea cent mille. Puis, sans précautions, d’une main froide et au hasard, sans s’inquiéter si son enfer pourrait contenir tout cela, il en engouffra cent dix mille.

Alors, les ténèbres flambèrent. La mer s’illumina. Un formidable cri s’éleva, et tout d’abord s’inscrivit sur les pavillons: _La république flottante_. Hélas! ce mot de république, tant oublié depuis Cromwell, et dans tous les temps plats de la maison de Hanovre, qui peut alors bien savoir ce que c’est? Chose rare et singulière, fort peu anglaise: _Ils perdirent le respect_, ils mirent leurs officiers aux fers. Maintenant qu’allaient-ils faire? Remonter la Tamise? On le croyait, on construisait des batteries pour les arrêter au passage. Et s’ils passaient, qu’auraient-ils fait, ces diables égarés, demi-fous? Ils auraient fort bien pu brûler Londres, comme au temps du Complot papiste. La Banque défaillit de frayeur, et la Bourse tomba à cinquante pour cent. C’est justement l’excès d’effroi qui soutint Pitt. Ses adversaires votèrent pour lui et lui accordèrent tout. La Banque fut dispensée de payer, sinon en billets. Les créanciers de l’État furent très braves à force de peur, firent tout ce qu’on voulait, agirent comme un seul homme. On attrapa, on désarma la foule, lui accordant toutes ses demandes, comme paye et comme nourriture. Force pardons surtout. Puis on pendit les chefs et tout rentra dans le devoir (juin 97).

Dans cette terrible aventure qui, il est vrai, dura peu, Pitt eut ce grand bonheur que le gouvernement français n’existait pas, pour ainsi dire, était paralytique. Cette leçon ne fut pas perdue. Par des moyens désespérés, et surtout par un déluge immense, épouvantable, d’or, d’argent, on prépara, on hâta, à Paris, en France, la grande trahison royaliste. Pendant que, de l’Est, du Midi, Pichegru venait avec les Francs-Comtois et les Lyonnais, de la Vendée, de la Bretagne, qui paraissaient dormir, vinrent les brigands, les amis de Charette, avec leurs ceintures pleines d’or.

Les Autrichiens eussent aimé mieux peut-être que le mouvement n’eût lieu que quand la mauvaise saison allait rendre la guerre impossible. Mais les Anglais étaient pressés, après cette grande panique; ils voulaient se remettre le cœur par le naufrage de la France.

CHAPITRE VII

LA FAUSSE ÉLECTION DE 97.--MORT DE BABEUF (26 MAI).

L’indulgence excessive des procès royalistes, les fusillades atroces des procès jacobins, montrèrent suffisamment au parti monarchique qu’il pouvait tout oser, et que, quoi qu’il osât, on ne punirait que ses adversaires.

Cela commença par des farces, des amusements de jeunes gens, qui, la nuit, abattaient les arbres de liberté. Puis ils trouvèrent plus gai d’en prévenir l’autorité insolemment. Alors, on osa davantage; on s’amusa, la nuit, à arrêter les diligences. Histoire de rire. Mais quand elles étaient chargées de l’argent des impositions, on le prenait. Histoire de rire. D’ailleurs, n’était-ce pas l’argent du roi? Des fonctionnaires mal appris qui réprouvaient ces choses furent poignardés. On s’amusait aussi à tirer des coups de fusil aux acquéreurs de biens nationaux. Ceux qui tirent sont pris, jugés, absous. Les tribunaux ont peur, et les acquéreurs patriotes sont traités comme des bêtes fauves.

Un courageux juge de paix osait commencer des poursuites contre les royalistes. Mais c’est lui que l’on met en jugement.

Partout les prêtres réfractaires prêchent le meurtre, les vengeances. Ils organisent deux petites Vendées, au Vivarais et aux Alpes-Maritimes, et guident les bandes sauvages des barbets.

La guerre civile est imminente. C’est alors que Boissy d’Anglas, toujours sous son impression de Prairial, et craignant une jacquerie jacobine, obtint pour son département, l’Ardèche, qu’on y fît venir de Marseille le général Willot accusé justement comme traître par l’armée d’Italie; il arrive, pour porter secours aux royalistes triomphants. Le long du Rhône, grâce à lui, ils eussent massacré à leur aise les républicains. Heureusement, la Drôme, un département vigoureux, coupa l’horrible chaîne qui, de Marseille, allait s’étendre à Lyon.