Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 7
Billaud-Varennes sentait que l’incendie venait à lui: la maison voisine brûlait. Il fit la faute d’aller aux Jacobins, et d’y faire un discours menaçant, qui, dans la Convention, fut présenté comme un appel à la révolte. Legendre eut contre Billaud un violent accès de fureur, d’éloquence apoplectique, mais terrible et près du sublime. En regardant sa face jaune, sournoise, et de chat pris au piège, il lança ce cri: «Ils disent que je demande leur tête... Eh bien, peuple, sois témoin!... Tout au contraire je voudrais que Dieu les condamnât à ne jamais mourir!» (5 nov. 15 brumaire.)
Legendre, contre Carrier, eut un autre mouvement superbe. Pour témoins, il appela à comparaître la Loire et l’Océan épouvantés de recevoir tant de sang, si souillé que le baptême de la ligne ne s’y faisait plus!... Hyperbole prodigieuse, qui n’eut pas moins son effet sur une Assemblée émue.
Le mouvement de Mirabeau sur la fenêtre du Louvre, le mouvement de Vergniaud (La terreur sortit souvent du palais de la royauté; qu’elle y rentre au nom de la loi...) ces commotions profondes se reproduisirent. On crut voir la Loire, livide, sanglante, entrer dans la Convention.
Laissons les sots dire, écrire, que ces mouvements étaient joués, que Legendre, que Fréron n’étaient que des hypocrites... «Mais eux-mêmes, dira-t-on, n’avaient-ils pas versé du sang?» Eh! mes pauvres ignorants du cœur, de la nature humaine, c’est justement pour cela qu’ils étaient si furieux. Avez-vous vu le tableau capital de ces temps-là, le grand tableau d’Hennequin (qu’on cache si sottement au Louvre), _Oreste aux mains des furies_? Voilà l’idée vraie de l’époque. Beaucoup étaient torturés, désespérés d’avoir été cruels par peur, s’accusaient les uns les autres, se déchiraient, se mordaient.
Un livre fit grande impression. Un juré révolutionnaire, le petit Vilatte, pour se sauver, dénonçait, livrait ses maîtres. Avec esprit et malice, il ouvrait leur intérieur. Il prétendait dévoiler leur idée, leur mystère profond, l’idée de sauver la France à force de la décimer: _le système de dépeuplement_.
Babeuf prit ce titre même pour attaquer Carrier, Robespierre, Billaud, etc., sans demander toutefois de sanglantes représailles. Mais un autre s’en empara comme d’une arme de guerre, contre le parti Jacobin. Ce fut l’ami de Desmoulins, de Danton, des indulgents, l’emporté Fréron. Son journal aveugle, barbare[9], comme une brute de taureau, se jette sur l’un, sur l’autre, confond, mêle et brouille tout. Il accuse ceux qui firent les crimes et ceux qui s’y opposèrent.
[9] Ce journal lourd et pâteux, avec toute sa violence, comme un orage malpropre qui amène cinq cents pieds de boue, a parfois certaine éloquence par l’excès de la fureur et par la sincérité. Certes, oui, il croit ce qu’il dit. Sans cela, il n’eût pas trouvé sa page 419 mauvaise, mais de grand effet. C’est comme un jugement dernier pour les quatre (Collot, Billaud, Vadier, Barère). Il voit un amphithéâtre énorme où siège la France, et quatre échafauds pour eux. Le peuple juge. Et d’abord arrive pour accuser une immense armée d’orphelins. Ils pleurent. Mais voici venir une prodigieuse foule de veuves. Et que de mères! et que de pères!... Vous redemandez les vôtres?... Mais que dira donc la France? Commerce, arts, villes détruites, surtout liberté ravie!--On est près de les condamner...--Un moment! crie une voix... On oublie le plus horrible... Que d’innocents ont été guillotinés avant de naître!... Hélas! tant de femmes enceintes!... Les mères mortes, ils vivaient encore, s’agitaient après le supplice dans les entrailles maternelles. On les a barbarement étouffés dans le tombeau.--Alors tout le peuple en pleurs près de déchirer ces monstres... Mais le ciel lui-même éclate, la foudre pulvérise. Une pluie de sang couvre, inonde l’amphithéâtre épouvanté (Fréron, I, 420, 11 nivôse, 31 déc. 94).
Comme un homme ivre (et ceci n’est pas une simple figure), parfois il tombe dans des trous, je veux dire des absurdités, trop absurdes et ridicules. Par exemple, si, dans le Midi, il s’est fait tels assassinats, on les a payés de l’argent du Trésor. Et qui les paye? Cambon (I, 295).
C’était une marionnette dont Tallien, madame Tallien, jouaient souvent pour leurs affaires. Quant à l’argent, Fréron fut net. Il avait, dès 89, sacrifié la fortune que la protection de la cour lui assurait. Il fut toujours aux armées, étranger aux mauvais jours de la Révolution. Quand on l’envoya à Toulon, il avait reçu un million, et il le remit au Trésor.
Ce n’était pas un Carrier. Il expliqua parfaitement cette affaire de Toulon. Il y était avec Barras, Salicetti, Robespierre jeune. Quand on s’empara de la ville (de ceux qui l’avaient livrée, avaient pendu beaucoup de patriotes), l’armée frémissait de fureur. Les Comités gouvernants exigeaient l’exécution du décret exterminateur, écrivaient des lettres terribles (que nous donne ici Fréron). «Ne sachant, dit-il, comment distinguer les innocents des coupables, nous fîmes un jury patriote qui désigna, condamna 250 hommes pris les armes à la main. J’écrivis aux Comités qu’on en avait tué 800, et je fus réprimandé pour cet excès d’humanité. La ville devait être rasée. J’affichai et j’écrivis que j’allais mettre 12 000 maçons en réquisition. Cela plut. Je ne fis rien, ne touchai pas une maison.» (Voy. ses Nºs 74, 81, 82, 83).
Révélation que je crois véridique et instructive. Nombre de lettres effrayantes des représentants en mission ont pour but d’exagérer leurs rigueurs, de tromper les Comités, de fournir des phrases à Barère pour les terribles gasconnades qui faisaient frémir l’Assemblée. Chez plusieurs, la férocité des paroles était juste en rapport inverse de la réalité des actes. Dans ses lettres d’Amiens, André Dumont eût fait croire qu’il ne buvait que du sang, se régalait de cadavres. En réalité, il fit un massacre affreux de saints, de châsses, de statues, de reliques. Il était impitoyable sur la rigide observance des fêtes de la Raison. Dans le temple de la Raison (la cathédrale d’Amiens), il faisait danser ensemble les dames et les cuisinières, «faire la chaîne de l’égalité.» On dansait même aux prisons. Qui n’eût dansé était suspect. Il fallait que l’on fût gai. Là-dessus, il ne plaisantait pas.
Une des meilleures scènes en ce genre est celle que le Montagnard Taillefer exécuta à Cahors. Au moment le plus tragique de toute la Révolution, après la grande razzia de septembre 93, qui combla toutes les prisons, il fallait être terrible. Entre les Comités si sévères et l’exaltation locale des violents patriotes, comment faire de la terreur au meilleur marché possible? Taillefer dépassa l’attente des plus furieux eux-mêmes. Il entra sur un cheval rouge à Cahors, avec trente-deux voitures pleines d’un monde de prisonniers qu’il avait ramassés en route. Sans débotter, il commanda qu’on lui dressât sur la place une superbe guillotine.
En face, sur un échafaudage, il fit faire deux trônes, régala le peuple ravi d’un grand jugement des rois. Il prit entre les prisonniers, il nomma un roi, une reine, des princes et des courtisans. Le roi et la reine, dûment couronnés en grande pompe, avec tous les prisonniers amenés, et ceux de Cahors durent (par couple, un homme, une femme) prendre une torche à la main, monter à la guillotine et lui présenter leurs hommages, puis réunis, faire en bas une immense farandole. Quelques zélés pendant ce temps accommodaient l’instrument. Mais le peuple était charmé; cette belle amende honorable lui semblait bien suffisante. Il ne souffrit pas qu’on fît monter aucun des danseurs.
Taillefer à l’exécution substitua un dîner dont un citoyen fit les frais, un bal où dansa tout le peuple. Sa vigueur fut admirée, et il garda de ce jour une réputation superbe de terrible terroriste et de vrai buveur de sang.
CHAPITRE XI
TERRIBLE ASCENDANT DES FEMMES.--CE QU’ÉTAIENT LES JACOBINES.
La défaillance du temps paraît surtout en une chose, l’ascendant subit des femmes. Je les vois partout en novembre, au premier rang de l’action. L’homme semble devenu secondaire. Les femmes reprennent tout à coup leur règne de l’ancien régime, mais avec des passions, des puissances inouïes.
Les thermidoriens d’abord, les royalistes tout à l’heure, servent les fureurs des femmes. Tout le combat de novembre se fait entre elles. Elles sont les véritables acteurs; d’une part les jacobines, d’autre part les femmes sorties de prison en thermidor, les dames de l’agiotage ou de la réaction.
Celle qui fut madame Tallien était alors à la mode. On l’appelait sottement Notre-Dame de Thermidor, lui rapportant le courage que Tallien, au grand moment, puisa dans le désespoir, dans l’excès de la peur même. Elle était belle, brillante, mais de bien petit esprit. Ce qui le prouve, c’est qu’elle n’eut pas l’adresse d’économiser Tallien, de le faire durer dans ce rôle de chef de la réaction qu’il avait si peu mérité. Elle le précipita et l’avilit tout d’abord dans une affaire trop visible d’argent et d’agiotage.
Les portraits de Tallien disent son rapide abaissement. Dans celui de 90, c’est un beau jeune homme aux yeux brillants, expansif, de peu de cervelle. Celui de 94 (simple trait, mais excellent) est un profil, abêti, pointu, est-ce de sanglier ou simplement de chien vulgaire, que cette fée mène en laisse? Au moment de leur mariage, voulant de l’argent sans doute, elle le jette dans un faux pas, dangereux et ridicule. Elle lui fait prendre en main la cause des agioteurs, celle de son père Cabarrus pour faire lever le séquestre mis sur les fonds Espagnols. Cambon empêchait la levée. Tallien (le 8 novembre) attaque Cambon qui le perce à jour. Il est démasqué. L’Assemblée en eut la nausée, voyant la malpropre main qui le poussait par derrière.
Un hasard vint à son secours. D’autres femmes, en sens inverse, troublèrent à point l’Assemblée, lui firent oublier Tallien. C’étaient les dames jacobines qui, croyant que ce jour-là on parlerait de Carrier, étaient venues le défendre, avaient envahi les tribunes, interrompaient les orateurs, menaçaient, criaient, huaient, faisaient tout ce qu’il fallait pour aider la réaction. L’Assemblée fut indignée. Ce fut la mort des Jacobins. On ne les défendit plus contre le terrible flot de haine et de fureur publique que leur défense de Carrier faisait monter chaque jour, et qui, retombant, les engloutit pour jamais.
Qu’était-ce que les jacobines? La tradition, sur ce point, reste trop confuse. On croit trop que ce n’étaient que les furies de guillotine, les tricoteuses, etc. En grande majorité, elles étaient tout autre chose. Robespierre, en fermant les clubs des femmes révolutionnaires, des bacchantes échevelées, s’était attaché de très près des femmes de meilleure tenue, non seulement ses dévotes, dames riches dont je parle ailleurs, mais d’autres, serrées, sérieuses. Le tempérament janséniste, sobre, avec des éclats aigres, se trouvait volontiers chez elles, et beaucoup d’honnêteté, comme chez les dames Duplay (la maison de Robespierre). La Cornélia Duplay, qui, dit-on, eut l’honneur d’un si terrible amour, était, on le comprend bien, contractée comme la mort. Sa jeune sœur, que Lebas laissa à dix-sept ans veuve déjà et enceinte, était de nature moins sombre, très vive, un peu emportée. Son idéal était Saint-Just. Je la vis peu avant sa mort, et la trouvai charmante encore de vivacité, de chaleur de cœur. Elle donnait la meilleure idée de cette moyenne respectable des dames jacobines.
L’église des Jacobins devenait chaque jour plus grande, plus vide. Beaucoup s’en éloignaient. Non les femmes. Tout au contraire, elles étaient plus exactes, assidues tout le jour. Les hommes bougeaient. Elles non.
Elles soutenaient les parleurs, les encourageaient de cris, quelquefois de doux murmures. Mais rarement, bien rarement, on arrivait à leur hauteur. Elles avaient pitié des hommes, déploraient leur modérantisme. Le reniement de Robespierre que faisaient les Jacobins indignait leur loyauté. Elles n’avaient peur de rien; elles n’accordaient rien au temps.
Elles mettaient leur orgueil à rester immuables dans la tension excessive de la crise de 93. Elles défendaient violemment les choses les plus odieuses que la nécessité d’alors, le péril, l’emportement du combat avaient fait faire, et jusqu’au mystère affreux, exécrable, de juin–juillet 94, qu’elles ne connaissaient nullement.
Pour être juste, il faut dire que, pour beaucoup, cette ivresse terroriste remontait plus haut, bien plus haut que 93. Plusieurs avaient leurs raisons pour haïr l’ancien régime d’une haine inexpiable. Cinq ans n’avaient pas effacé le trop cuisant souvenir des outrages, des dérisions, des férocités libertines. De Sade est un imbécile quand il dit avoir peint cela. Toutes ses monstruosités sottes ne donnent nulle idée des aiguilles dont on piquait un jeune cœur, de ce que la créature dépendante pouvait souffrir, des terribles jeux de chatte où la grande dame surtout s’amusait à avilir une fille fière et jolie. Plusieurs sortaient enragées, et n’en guérissaient jamais. Devenues dames à leur tour, parfois reines de théâtre, admirées et adorées, elles ne détendaient pas leur cœur. Courtisanes austères, tragiques, elles faisaient de la guillotine un culte, une sorte de dogme et de religion de la mort. La thèse de M. de Maistre sur le caractère sacré, providentiel, des grandes purgations sociales les eût ravies, et déjà elles semblaient l’avoir dans le cœur.
Elles avaient une ferveur sincère pour «la messe rouge», sacrement national, et elles la manifestaient avec une intrépidité cynique, défiant les vengeances, toutes les chances de l’avenir. Un de mes amis m’a conté que la belle, l’éblouissante Julie T..., quand elle passait en voiture sur la place de la Révolution, voyant l’échafaud, descendait, ôtait ses souliers, disait: «Dieu me garde de ne pas honorer, comme je dois, le champ de la Liberté[10]!»
[10] D’autres attribuent ceci à une femme de chambre anglaise, dont le duc de... n’aurait vaincu la résistance qu’en la menaçant de la défigurer avec de l’eau-forte.
On comprend que ce culte étrange, ce dogme de sang, était rare. La grande masse des jacobines étaient des femmes honnêtes, violentes, souvent dominées par des intérêts de famille, la destinée de leurs maris engagée dans l’action. Beaucoup avaient paru cruelles, et plus que les hommes peut-être, spécialement contre les femmes qui venaient prier, pleurer. Elles gardaient leurs maris contre certains entraînements. Ceux-ci, souvent embarrassés devant ces prières, ces larmes, avaient besoin pour résister de s’armer de grandes colères, de brutalités, d’injures. La suppliante s’obstinait, souvent chassée à midi, trouvait le soir quelque entrée, et quelquefois de guerre lasse eût fini par réussir. Mais Madame était prudente, inquiète pour la maison. Elle tremblait que cette pleureuse ne compromît _le bonhomme_. Elle disait comme l’épicière de Varennes, madame Sauce, dit à la reine: «Ma foi, madame, chaque femme pour son mari.»
CHAPITRE XII
LES DAMES DE LA RÉACTION.
On a vu qu’en thermidor, à la sortie de prison, les dames étaient des agneaux. On les aurait crues brisées à un point dont toute autre femme, une Allemande, une Anglaise, ne se fût relevée jamais. La personnalité française est bien forte. Plus elle est pliée, plus vivement elle remonte; c’est comme un ressort d’acier. Dès septembre, elles se remirent. Elles semblaient avoir oublié. Dès novembre, elles se souvinrent, redevinrent fières et terribles, violentes contre les Jacobines.
Elles parlaient de leurs pertes, des deuils, des prisons, des misères, des choses qui s’effacent à la longue. Elles ne parlaient pas de ce qui fut pour la plupart la blessure la plus sensible, la moins oubliée de toutes. C’est que la Révolution, dans sa rudesse égalitaire, dans la haine qu’elle avait pour l’ancienne société, pour les dames qui y étaient reines, les avait outrageusement précipitées de ce trône, avait ravalé ces idoles, leur avait ôté l’auréole, les avait brusquement placées dans les conditions dures de la simple humanité, disons plus, dans les misères de l’animalité commune. Jetée tout à coup à la Force, à Saint-Lazare, dans tel vieux bâtiment noir, où rien n’existait pour la propreté, la décence, dans une petite chambre nue où rien ne se dérobait de ce qui humilie le plus, la prisonnière s’abandonnait, pleurait, perdait le nerf moral. Quoiqu’on ait dans les mémoires bien arrangé tout cela, les aveux judiciaires des pauvres créatures même disent jusqu’où elles descendaient.
Plus tard, elles s’en voulaient, moins de ce qu’elles avaient subi, que des conditions, des lieux passablement prosaïques, où tout cela se passait. Mais on s’en souvenait trop bien. Des miniatures indécentes (selon la mode d’alors) restaient pour en témoigner. Exemple, celle que garda le dernier (et le meilleur) amant de Marie-Antoinette.
Elles croyaient bien à tort que ces misères de prison, où l’humanité physique est si tristement révélée, étaient la mort de l’amour. C’était plutôt le contraire. La pauvre nature, réduite à son humble réalité n’éloigne pas, attendrit. Pour la première fois, la dame se voyait dans la vérité. Plus d’arrangement, plus d’art, plus de coquetterie suspecte. Une créature si bonne, si douce, si désolée de ce qui pourrait déplaire! Sa pudeur la faisait jeune. Dans cette jupe de prison, elle semblait une demoiselle, une petite fille du peuple. Les larmes venaient aux yeux. Quelle tentation violente de la sauver à tout prix! J’ai conté l’histoire tragique du bon et généreux Bazire, celle d’Osselin, qui se perdit pour avoir caché dans les bois de Versailles une jeune dame émigrée.
* * * * *
L’histoire la plus forte en ce genre est celle de Lamberty. Fait spécial, mais terrible, qui éclaire un monde de choses[11].
[11] J’en ai dit un mot ailleurs. Mais je n’avais pas les détails précis que j’ai aujourd’hui.--L’arrêt de Lamberty et ses motifs sont donnés exactement dans l’ouvrage de M. Berriat Saint-Prix, _Justice révolutionnaire_, d’après les registres de la commission du Mans.--Plusieurs détails importants se trouvent dans l’_Histoire parlementaire_, t. XXXIV, XXXV.--MM. Belloc, Souvestre, et mes autres amis de Nantes, m’ont souvent parlé de ces faits, spécialement de l’état horrible où se trouvait l’Entrepôt. Grâce à eux, j’ai pu juger combien le livre romanesque de Barante (_la Rochejacquelein_) était inexact. Par exemple, il dit que Carrier noya trois cents filles publiques. Ce fut une simple menace, M. Lejean l’établit en parlant de l’intervention du maire, le tailleur Leperdit.--Pour la personnalité de Lamberty et les plus curieux détails de l’événement qui amena sa mort, je les dois à mon savant ami, M. Dugast-Matifeux, que je puis appeler l’histoire vivante de Nantes et de la Vendée. Il a connu la belle-sœur de Lamberty et plusieurs témoins de la tragédie, l’un des soldats qui virent mourir Lamberty, etc.
L’affreuse affaire de Vendée, comme j’ai dit, avait été faite surtout par les Vendéennes, fières, colères, audacieuses, qui voulaient garder leurs prêtres, et entraînèrent leurs maris, ces imbéciles héroïques.
A la défaite, voilà tout ce monde qui est un peuple (nobles, paysans, prêtres, femmes, religieuses, etc.), voilà l’étrange pêle-mêle, vrai carnaval de la mort, qui vient s’engouffrer dans Nantes. Prodigieux entassement. Et tout ce monde était malade d’une diarrhée contagieuse qui s’empara de la ville. Les décrets étaient précis: Tuer tout. On les fusillait. Mais les morts tuaient les vivants. La contagion augmentait; deux mille Nantais meurent en un mois. L’irritation était grande à Nantes et sur toute la Loire. A Angers et à Saumur, on noyait des prisonniers. Les Vendéens avaient brûlé plusieurs des nôtres (vivants!). On contait que les Vendéennes avaient, de leurs longues aiguilles, piqué les yeux des mourants! Le petit peuple de Nantes criait qu’il fallait jeter toute cette Vendée à la Loire. Les deux autorités de Nantes, le représentant Carrier, et le Comité révolutionnaire, en vive rivalité, s’observant, prêts à s’accuser si l’un ou l’autre donnait le moindre signe d’indulgence, suivirent la fureur populaire, substituèrent (sans souci des lois) la noyade à la fusillade.
Carrier n’en fut que plus aimé du petit peuple, pour qui il maintenait par la terreur les vivres à très bas prix. Les poissonnières lui firent des fêtes et le couronnèrent de fleurs.
Malgré la grande victoire, Nantes n’était pas hors de danger, ayant Charette à sa porte sur l’autre quai de la Loire. Deux hommes dirigeaient tout, non Carrier, un demi-fou, mais le meneur du Comité, le créole Goulin, et le factotum de Carrier, le carrossier Lamberty.--Goulin, planteur de Saint-Domingue, joli homme, qu’on croyait noble, plein d’esprit, de feu, de ruse, avait été secrétaire de l’indulgent Phelippeaux qui périt avec Danton. Il s’était réfugié dans le parti opposé, et il tâchait de se laver à force de férocité.--Son rival contre lequel il travaillait sourdement était Lamberty, le plus vaillant homme de Nantes, de ceux qui la sauvèrent en juin et qui brisèrent la Vendée dans son plus terrible effort. «Je l’ai vu, disait Carrier, arrêter seul deux cents hommes» (sans doute aux _longs ponts_, si étroits). Il commandait l’artillerie, et il était devenu général de brigade, mais il ne s’épargnait pas pour les choses les plus dangereuses. Parfois il se déguisait, et, la nuit, passait la Loire, entrait au camp ennemi, l’observait intrépidement jusque sous le nez de Charette.
Comment perdre Lamberty, comment rejeter sur lui seul et sur Carrier ce qui s’était fait en commun? c’était la question pour Goulin et le Comité.
Lamberty ne donnait nulle prise pour l’argent, pour l’intérêt. Ses hommes semblaient nets en ce sens. Ils fusillèrent un des leurs qui, en décembre, presque nu, grelottant, avait pris la culotte d’un homme tué.
Mais il avait un plus grand crime. Lui et son second, Fouquet, ils avaient sauvé des femmes.
L’occasion en fut étrange. La grande masse des malades, des mourants et des morts même (le temps manquait pour les ôter), était l’Entrepôt de Nantes. Un de mes amis, alors enfant, au bout de quarante années, m’en parlait avec terreur. Cet entrepôt, comble d’ordures, ses émanations mortelles étaient l’effroi de la ville. On n’osait en approcher. C’est là que, vers le 20 décembre, Lamberty vit gisantes deux ombres de femmes, une dame de vingt-cinq ans, sa fille de chambre de dix-sept.
La dame n’était que trop connue. C’était une Vendéenne, qui appartenait à la reine, qui ne parlait que de la reine, si bien que les patriotes l’appelaient Marie-Antoinette. Quoique son mari eût eu un poste à Versailles, ils étaient tranquilles à la Flèche sous l’abri d’une permission du Comité de salut public. Mais, au procès de la reine, elle délira, voulut qu’on joignît l’armée vendéenne; elle suivait dans sa voiture. A la déroute, ils essayèrent de se cacher dans Nantes, furent trouvés, pris, reconnus. Le mari fut fusillé.
Pour elle, était-elle vivante, ou déjà ensevelie? Dans ce putride tombeau, muette, livide, échevelée, elle eût pu faire reculer un homme moins intrépide. Mais elle était, disait-on, «la plus mauvaise des brigandes», la plus impossible à sauver. Cela piqua Lamberty. Elle n’était pas, celle-ci, des libertines Clorindes qui suivaient Charette à cheval. C’était une vraie dame, altière dans son loyal fanatisme, qui n’aurait rien demandé, n’eût voulu être sauvée. Cela le mordit au cœur. Elle était dans tous les sens terriblement dangereuse. C’est ce qui le décida. Il n’avait jamais rien gagné dans ses deux ans de combats. Il s’adjugea celle-ci; il prit pour lui ce cadavre, en bravant la mort et la loi.