Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 8
Elle avait encore la force de se lever. Elle suivit. Chancelante et égarée, sans doute elle était comme en rêve. Le monde n’existait plus. Plus de roi et plus d’église! Plus de Vendée! Tout fini! Quelle était cette voix, cet homme, ce sauveur? Le savait-elle? Le sauveur avait trente-sept ans, la flamme de l’homme d’action, visiblement un grand courage, puisqu’il osait la sauver.
Il la mena droit chez lui. Personne n’aurait été assez imprudent pour la recevoir. On ne pouvait pas cacher une personne si bien désignée. Quelle prise pour ses ennemis, pour le Comité de Nantes, qui l’observait, l’épiait! Et que diraient ses amis les furieux patriotes, de voir assise à son foyer cette morte, cette pâle figure?... Qui? la Vendée elle-même!... Eût-il pu leur faire comprendre ce mystère d’amour, d’orgueil, de fureur? Après l’avoir tant combattue cette Vendée, la tenir chez lui conquise, c’était la victoire complète et la plus définitive. Jusqu’à l’âme il l’avait conquise, jusque dans la volonté. Car, enfin, elle n’avait pas refusé, cette fière personne, de le suivre, de vivre par lui. Apportant la mort en dot, elle acceptait son dévouement, voulut bien qu’il mourût pour elle.
Il mourut pour elle seule. On ne lui reprocha qu’elle. On n’aurait jamais osé lui reprocher autre chose, rien de ce qu’il avait fait avec Goulin, le Comité, et par ordre de Carrier.
Il eut ce bonheur funèbre de l’avoir quarante jours. La mort approcha par degrés. Si elle rentrait aux prisons, il était sauvé encore. Si elle restait chez lui, il périssait certainement. L’arrivée d’un envoyé de Robespierre, et le courage subit qu’il donna au Comité, avertissait fort Lamberty.
Le Comité va à Paris, second avertissement. Ses amis furent si effrayés qu’ils auraient voulu, disaient-ils, poignarder les femmes qu’on avait sauvées, faire ainsi tout disparaître.
Le troisième avertissement fut le rappel de Carrier, obtenu par le Comité. Lamberty, sûr de périr cette fois, attendit le coup. Elle et lui ne pouvaient manquer de mourir en même temps.
L’infortunée était enceinte. Elle fut enlevée de chez lui le 11 février, jugée, condamnée à mort. Elle déclara sa grossesse qui remontait à trente-cinq jours (aux premiers jours de janvier). Elle eut un sursis de trois mois.
On n’arrêta Lamberty qu’après le départ de Carrier, le 16, et pour ce seul crime,--nullement comme _exagéré_, mais comme _indulgent_. Qui n’avait été _indulgent_? qui n’avait quelque péché secret en ce genre? Le pur des purs, Robespierre même, avait sauvé un fermier général du jugement qui frappa à la fois tous ses collègues.
Lamberty n’avait pas agi furtivement, avec mystère. Il n’avait nullement caché celle qu’il tirait du foyer de la contagion, et que le fléau aurait dérobée à la loi. Elle n’avait été mise que chez un homme public, dans une maison ouverte à tous et qui était le centre même de l’action militaire. Elle était là sous la garde d’un patriote très sûr.
Défense assez spécieuse. Mais à ce moment où l’on tuait à Paris Hébert et Danton, l’indulgent et l’exagéré, il était naturel qu’à Nantes on fît périr Lamberty.
Sa dame, brisée du combat de tant d’émotions contraires, y succomba. Elle mourut le 9 avril. Lui, il périt le 14.
Ne laissant rien derrière lui, il prit la mort à merveille, comme le suprême présent de la république, le meilleur, qui le dispensait des comptes que la réaction prochaine, que l’humanité elle-même aurait pu lui demander.
Un des soldats qui le menèrent a raconté à mon ami, M. Dugast-Matifeux, qu’il alla d’un pas leste et ferme, criant: «Vive la République!» Il le cria sur la place, le cria sur la plate-forme, cria sous le couteau: «Ré...!» Le couteau coupa sa voix.
Il était mort bien à point. Celle pour qui il se perdit, lui eût-elle pardonné jamais? Ne lui eût-elle pas reproché ce don cruel de la vie? Cette dame, «haute comme les monts», replacée dans son parti, dans l’atmosphère royaliste, n’aurait-elle pas été implacable pour son sauveur? Eût-il péri? Je le crois. Elle ne l’eût pas fait poignarder, comme on faisait dans le Midi. Mais il n’en était besoin. Que de gens dans le parti lui en auraient fait leur cour! Il y avait d’excellentes lames chez Charette, chez les émigrés. On l’eût tué dans les règles sur le pré, en duel loyal, comme on fit au héros de Nantes, le fameux ferblantier Meuris.
Ceux qui aimèrent des Vendéennes, généralement s’en trouvèrent mal. Savary le dit pour les demoiselles sauvées après l’affaire du Mans, que des patriotes épousèrent, même en les refaisant riches, rachetant, restituant leurs biens.
On sait l’histoire de celle que Marceau sauva lui-même. «Aucune femme plus jolie», dit Kléber qui la vit aussi. Mais elle était effrayante de fierté, d’audace et de haine. Elle voulait être fusillée. Ils ne purent pas la sauver, car elle ne tut pas son nom, et elle dénonça ses libérateurs. Un procès fut commencé contre eux, que le représentant Bourbotte fort heureusement arrêta. Si elle eût vécu, Marceau eût eu le cœur pris sans doute, l’eût épousée, et il eût eu cruellement à s’en repentir.
Babeuf dit aux thermidoriens qui raffolaient de dames nobles: «Lâches plébéiens! que faites-vous? Elles vous embrassent aujourd’hui, demain vous étoufferont.» (I, 276, 19 nivôse.)
L’exemple le plus frappant en ce genre sera celui de Tallien. Sa Tallien (née Cabarrus, femme du marquis de Fontenay), sauvée par lui à Bordeaux, sauvée encore à Paris, un moment reine de France, l’avilit, comme on a vu. Dès qu’il est bien dans la boue, elle l’y laisse et convole ailleurs. D’amant en amant, de mari en mari, vieille, elle se fait princesse. Quel est ce coquin qui mendie à sa porte? C’est Tallien.
CHAPITRE XIII
LA CLÔTURE DES JACOBINS.
10 novembre 1794.
Les princesses de l’époque, dans ce temps intermédiaire, sont les dames de l’agiotage, les maîtresses des thermidoriens, qui trônent aux salons de jeu. Ceux-ci ne furent jamais fermés; les Sainte-Amaranthe, on l’a vu, les tenaient en pleine Terreur. Maintenant, le jeu, agrandi par l’agio du papier, l’intrigue de l’élargissement successif des prisonniers, les plaisirs et les soupers, tout le mouvement du jour a pour reine cette Tallien. Autour d’elle, une pléiade de dames aimables et peu sévères, comme la pâle, la gracieuse et déjà fanée Joséphine.
Elles étaient fort étourdies, n’avaient pas même le sens des convenances politiques qu’aurait imposées l’intérêt. Par exemple, pour porter le dernier coup aux Jacobins, on aurait dû prendre un jour où le grand flot populaire de lui-même irait contre eux, ce jour que le procès terrible contre leur ami Carrier ne pouvait manquer d’amener. Mais on prend maladroitement le jour d’une affaire d’argent, le jour où la Tallien échoue pour ses fonds espagnols. Plus maladroitement encore, le mouvement qui aurait paru celui de la moralité contre «les buveurs de sang», fut souillé d’espiègleries indignes contre les jacobines.
On calcula seulement que ces furieuses jacobines ayant étourdiment (le 8) hué la Convention, on pouvait, le 9, hardiment les insulter. On crut que l’Assemblée même serait froide à les protéger, ne serait pas fâchée de voir ces orgueilleuses humiliées, que l’abandon, le petit nombre des Jacobins serait constaté, qu’ils resteraient impuissants et ridicules, avilis.
Le principal exécuteur paraît avoir été un homme bien connu et actif aux premiers jours de la révolution, un furieux _girondin_ (les Jacobins le désignent ainsi). C’était un homme de main, fort et grossier, Saint-Huruge, prisonnier de la Terreur, sorti au 9 thermidor. Ils disent qu’il avait avec lui une douzaine d’_émigrés_ ou de _chouans_. C’est le nom que les Jacobins donnent toujours à leurs ennemis. Mot très faux pour cette époque. On le voit par le discours que Saint-Huruge adressa à son bataillon de jeunes gens au Palais-Royal. Il n’eut garde de leur dire le moindre mot de royalisme. Tous l’auraient abandonné. Il parla comme girondin, au nom de la révolution. Il dit: «Puisqu’ils veulent sauver Carrier, ils sont contre-révolutionnaires. Tombons sur eux.»
Qu’était-ce que ces jeunes gens? La rue Vivienne, le Perron, le Palais-Royal, les commis des banquiers, courtiers, des changeurs et marchands d’or, qu’on nommait _Jeunesse dorée_. Le soir, ils piaffent aux _galeries de bois_ entre les modistes et les filles, jouant les marquis, en attendant que les vrais marquis revinssent.
A l’appui venait le flot du commerce. Les marchands des rues Saint-Martin, Saint-Denis, des Lombards, du Temple, trouvaient bon qu’après souper la foule de leurs commis s’en allât polissonner dans la rue Saint-Honoré, aboyer aux Jacobins.
Un trait spécial de cette époque qu’aucun écrivain ne marque, c’est que ces jeunes gens, fort différents des nôtres, étaient de beaux joueurs de paume, grands coureurs au champ de Mars. Ils se vantaient (bien à tort) d’une prodigieuse force physique. Au reste, c’était alors la prétention de tout le monde, girondins et jacobins, celle des gens de lettres même. Marie-Joseph Chénier était moins fier de son talent (m’a raconté M. Daunou) que de sa vigueur, disait-il, intarissable, inépuisable.
Ces gaillards, une trentaine d’abord pour commencer et n’effaroucher personne, se mirent rue Saint-Honoré, à la porte des Jacobins, insultant les femmes, une à une, qui entraient: «Coquine, va à ton ménage», etc., etc.
Plusieurs se glissèrent dans la salle, et s’assirent parmi les femmes. Là, ils entendirent ce que Saint-Huruge leur avait dit des Jacobins. Ceux-ci accueillaient mal les discours contre Carrier et soutenaient cette thèse, que toucher à Carrier, c’était toucher aux Jacobins. Cela commença la noise. Le tumulte était effroyable. On criait, on se colletait. Les femmes étaient si exaltées, que, dans ce danger évident, une d’elles remplaça l’orateur et essaya de parler.--Celles qui étaient dans les tribunes criaient contre les intrus: «A bas les aristocrates!»--Alors, grande confusion et des cris: «A l’assassin!»--Brutalement on les avait empoignées, on les fouettait.
Qui croirait que, dans un moment si cruel, au lieu d’agir, certains groupes disputaient. On entendait une voix claire: «Oui, les Jacobins sont dans les principes!» Cependant, d’autres plus actifs parvinrent à mettre à la porte les insulteurs, peu nombreux. Ils fermèrent la porte en dedans. Mais la foule du dehors frappait, voulait enfoncer.
Enfin, la troupe arrive, rétablit la circulation. Douze hommes portent un jeune homme blessé, crient: «En voilà un que les Jacobins ont assassiné. Ils veulent sauver Carrier. Ils assassinent le peuple», etc.
Arrivent des représentants à cheval, membres du Comité. On crie: «Vive la Convention!» Mais une scène émouvante (sans doute arrangée) a lieu. Un homme vêtu en charbonnier approche des représentants, leur dit: «Ils ont tué mon frère, égorgé cent mille Français.»
L’ordre se rétablissant, on put emmener les femmes, chacune étant au bras d’un homme.--On disait pour les garantir: «Prenez garde! elles sont enceintes!»--Une seule qui brava le danger, traversa la foule, fut traitée très indignement, moins maltraitée qu’outragée.
Le petit nombre des Jacobins qui étaient restés dans la salle écoutaient un long discours de Léonard Bourdon, maladroit et dangereux, pour Carrier, où il disait que, si le peuple était contre, les Jacobins sauveraient le peuple malgré lui. Plusieurs ne goûtèrent pas cela, et profitèrent de ce mot pour s’en aller, ne revenir jamais.
Le lendemain (10 novembre, 20 brumaire), les indignités de la veille furent dénoncées à l’Assemblée, mais par qui? Par ce Duhem qui avait le plus gâté les affaires des Jacobins--(en parlant de couper la tête «aux crapauds du Marais»). Les tribunes s’en mêlèrent.
Un quidam appuyait Duhem, parlait haut, gesticulait, menaçait. «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Ce fut le cri de l’Assemblée.
Elle était bien mal disposée quand un excellent patriote, Duroy, nullement jacobin et qui avait toujours été aux armées, accusa l’autorité d’être intervenue si tard, de n’avoir pas suffisamment protégé les Jacobins. Il demandait qu’on renouvelât le Comité de sûreté.
L’inaction avait été volontaire. Le président des Comités, Rewbell (fort républicain, on l’a vu en fructidor, mais ennemi des Jacobins), fut dur pour eux, les acheva. Il dit: «Ils ont ce qu’ils méritent. Ils ont fait tous nos malheurs. Il faut que cette société soit provisoirement suspendue.»
Les Jacobins évidemment ne connaissaient guère la nature humaine, ni la France, ni Paris, la légèreté avec laquelle on y prend certaines choses. Celles de la veille, odieuses et certainement regrettables, ils les rendirent ridicules par leurs exagérations, disant que «leurs sœurs avaient été violées et prostituées.» Rien de tel n’avait eu lieu.
Les Jacobins (11 novembre) n’arrivèrent que lentement vers sept heures. Mais dès six heures, les Jacobines y étaient, surtout à leurs places ordinaires, aux tribunes qu’on appelait celles de Robespierre et de Couthon. Dans ce jour qui fut le dernier, dans cette église, déjà abandonnée, et qui paraissait immense, elles n’en étaient que plus ardentes, déploraient l’hésitation, le modérantisme des hommes. Les journaux du temps nous peignent cette scène étrange. Des amies se retrouvaient. C’était comme Oreste et Pylade; elles se donnaient le baiser fraternel, s’embrassaient comme martyrs de la liberté: «Chère amie, je te revois donc! Je te retrouve encore! O ciel!»
Si les Jacobins restaient dans la cour, n’entrant pas encore, c’est qu’ils attendaient en grande inquiétude les nouvelles de l’Assemblée. La commission nommée pour décider si l’on accuserait Carrier faisait ce soir-là le rapport; son président était Romme, un montagnard si estimé. Si le rapport concluait à l’accusation, on pouvait croire que Carrier serait abandonné par la Montagne même, qui se séparerait décidément des Jacobins. Cela se réalisa. On vota l’arrestation.
Ce vote sonnait la dernière heure des Jacobins. Il était sept heures du soir. Ils entrèrent, enfin, dans leur salle, et, comme les Hébreux en péril, ils dévoilèrent les tables de la Loi, lurent la _Déclaration des Droits de l’homme_.
«Mais c’est l’œuvre de Robespierre!» disaient les uns, «Peu importe! Peu importe, répondait-on. L’or peut se trouver dans la boue.»
Quelques-uns, à la lecture, criaient: «Chapeau bas! tête nue!»--D’autres voulaient qu’on se couvrît. Vaine dispute, et qui prit du temps.
A ce moment, les Jacobins avaient parmi eux l’ennemi. Ils se sentaient menacés. Plusieurs chantaient _la Marseillaise_ pour s’encourager au combat. Mais d’autres, pour les faire taire, chantaient le _Réveil du peuple_, un chant de réaction.
A sept heures un quart, la cour pleine d’une foule ennemie criait: «A bas les Jacobins!» Les femmes furent épouvantées, et disaient: «Mon Dieu! mon Dieu!» Quelques-uns veulent se défendre. La plupart veulent sortir. On se heurte. On se blesse. On tombe... Par bonheur, la troupe était déjà arrivée et contenait les jeunes gens. Les Jacobins s’enfermèrent, emmenant deux prisonniers. Ils ne leur firent aucun mal, leur mirent seulement le bonnet rouge pour les protéger.
Ayant repris la séance, à ce moment décisif, ils attendaient le résultat d’une tentative dernière qu’ils firent pour appeler Paris. Ils avaient envoyé des leurs aux sections, au centre, au faubourg Saint-Antoine. Les grands quartiers ouvriers se mettraient-ils en mouvement? C’était toute la question. Ils ne bougèrent. Les Jacobins avaient, contre Babeuf, de concert avec l’Assemblée, empêché l’élection, empêché la résurrection de la Commune de Paris. Leur défense opiniâtre de Carrier, du Comité des noyades, glaçait les masses parisiennes, généralement humaines, et alors uniquement attentives au grand procès. Ainsi nul secours ne vint. Paris fut pour les Jacobins ce qu’il fut pour Robespierre même.
Suprême condamnation. Cette illustre société, qui avait fait tant pour nous, contre nous aussi plus tard, qui, croyant garder le pouvoir, avait éreinté Babeuf, le parti de l’élection, sortit de son étroite église. Elle est sortie dans l’histoire et dans l’immortalité.
Les Jacobins, un à un, partirent, donnant le bras aux femmes, pour les reconduire chez elles. Les troupes faisant la haie, les représentants étant là, la foule était furieuse de ne pouvoir rien faire que maudire et regarder.
Les rues restèrent pleines, agitées jusqu’à trois heures du matin. Les représentants allaient et venaient, tâchaient de calmer les esprits. Enfin, ils fermèrent la porte des Jacobins, y mirent les scellés (10 novembre 1794, 20 brumaire an III).
DEUXIÈME PARTIE
FIN DE LA CONVENTION.--DIRECTOIRE.
CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE REPREND LE MOUVEMENT.--LA GRANDE CRÉATION DES ÉCOLES.--RÉACTION DE LA NATURE.
Les Jacobins, avant un an, pourront redevenir utiles, seront regrettés des plus sages. Mais il n’en est pas moins vrai qu’en novembre 94, ils étaient l’obstacle à tout.
Qui croirait qu’une société réduite à cinq ou six cents personnes, qui criaient dans le désert, pût paralyser Paris? Eh bien, tant qu’on l’entendait, on restait comme suspendu; on ne faisait rien, on n’achetait rien. On se disait: «Il faut voir... Si la Terreur revient demain?» Ni les poches ni les cœurs ne pouvaient se dilater.
Cette voix qui disait toujours: «Terreur! échafaud! guillotine!» était comme un glas sinistre, sonnant même note: «La mort!» Elle rappelait la clochette aiguë de l’Hôtel de Ville qui, dans la nuit de Thermidor, glaça tellement les esprits.
Elle se tait. A l’instant, le mouvement recommence. Les murs sont bariolés d’affiches de cent couleurs. Bals, restaurateurs, diligences nouvelles, s’annoncent à grand bruit.
Un homme de ce temps me disait: «Les Jacobins avaient tant parlé, reparlé de mort, qu’à leur clôture il sembla que la mort était supprimée, que jamais on ne mourrait plus.--Nous nous crûmes nés de ce jour-là, jeunes et devant rester jeunes, ne pouvant vieillir jamais. On ne se souciait plus guère de ses années antérieures. Tout le passé s’obscurcit. Ceux d’aujourd’hui sont fous de croire que nous étions rétrogrades. Non, nous étions au présent. Il y avait eu sans doute un certain ancien régime. Il y avait eu hier la crise de la Terreur. Mais, Terreur et Royauté, nous jetions tout de grand cœur au profond puits de l’oubli.
«Personne n’a compris ni décrit ce moment où nous n’avions plus les assommants Jacobins, et nous n’avions pas encore la turbulente rentrée des Émigrés, aigres et fats, rancuneux, impertinents. Les disputes, les duels ne revinrent qu’avec eux, en 95. Nul orgueil aristocratique en novembre 94. Toute classe assez mêlée. Les partis (sauf bien peu d’hommes) se rapprochaient. A l’Assemblée, bon nombre des plus violents avaient traversé la salle, et étaient allés s’asseoir à droite parmi leurs ennemis. Ils semblaient, bien plus que le centre, émus de douleur, de pitié, pour tout ce qui avait souffert.
«Que de souffrances duraient! que d’ouvriers sans travail! que de boutiques encore fermées! Sous la Terreur (quelqu’un l’a dit), comme on forçait de vendre à perte, «c’était à qui ne vendrait pas.» Le commerce reprit un peu. On s’aperçut de l’état sordide où l’on était depuis deux ans. Les hommes, à la carmagnole, substituèrent les habits. Mais aucune toilette encore. Les folles modes du Directoire ne viennent que bien plus tard. Les femmes (sauf un ruban peut-être) n’achetaient encore rien du tout. Elles étaient fort malheureuses. Il était grand temps que la vie ordinaire, le train du monde reprît. Elles mouraient de faim. Telle comtesse cousait des chemises. Telle marquise était ravaudeuse. D’autres allaient humblement offrir des leçons de clavecin, ou vous forçaient de laisser faire votre portrait. Mais souvent leurs petits talents d’agrément, jadis tant loués, aujourd’hui mis à des épreuves sérieuses, leur valaient de durs compliments. Après cent courses dans la boue, mal accueillies, mais payées, elles remontaient en pleurant manger leur pain sec au grenier.
«Elles étaient fort touchantes, de leurs dangers, de leurs malheurs. Jamais elles n’eurent moins d’art, de manège, jamais plus de sincérité. Elles voulaient être aimées, et ne le cachaient point du tout. Elles venaient en nos bals en novembre et en décembre, dans leur petite robe blanche, robe unique de toute saison, et qui ne défendait guère. Beaucoup venaient seules, sans parents ni amies, sans protection. Mais justement cette époque eut la fièvre du mariage. On n’y mettait nullement les calculs d’aujourd’hui. On s’informait moins des fortunes. On voyait, aimait, épousait. Et celle qui arrivait là seule, sans appui, avait plus de chance qu’aucune de trouver un mari.
«Mercier, peu d’années après, s’étonne de voir aux promenades tant de jeunes mères qui allaitent, tant d’enfants de deux ou trois ans dans de petits chariots; enfin, dit-il, plus d’enfants qu’il n’y a de grandes personnes. C’est le fruit des mariages innombrables qui eurent lieu en 94 après la Terreur. Il remarque encore une chose, la douceur toute nouvelle, la tendresse, les ménagements avec lesquels sont traités les enfants.
«Il n’y avait plus de salons, plus de sociétés. C’est aux bals, tout bonnement, que se préparaient, se faisaient les mariages. On a parlé sottement, ridiculement, de tout cela. Ce qui, plus tard, devint cynique, alors ne l’était point du tout. Rien n’était plus sérieux que cette folie apparente. Les dix-huit cents bals de Paris eurent lieu partout et tout à coup. Rien n’était disposé encore. On s’établit où l’on put, dans les locaux les plus grands, nombre d’églises ruinées. On a remarqué, comme un acte de légèreté impie, que l’on dansait sur les caveaux où nos pères étaient enterrés. Nos pères eux-mêmes, s’ils avaient ressuscité, auraient été heureux, je crois, de voir cette renaissance d’une société si éprouvée, de voir leurs pauvres filles trouver, après tant de malheurs, la consolation de l’amour, la sécurité du mariage et du foyer.
«Un lien tout naturel, très fort, existait d’avance entre ceux que l’échafaud avait fait veufs ou veuves, orphelins. Il ne faut pas imaginer que cela fût rare. L’énorme majorité de guillotinés (comme le témoignent les tables qu’on en fit) étaient des classes populaires. Les survivants étaient un monde, une tribu à part. Elle eut ses bals qu’on nommait _bals de victimes_. On en a ri. Et rien n’était plus touchant. Entre tant de personnes en deuil, sympathiques les unes aux autres par l’analogie de malheurs, on avait quelquefois le rêve de rencontrer quelque chose de ce qu’on avait perdu. Les situations obligent souvent, non pas d’oublier, mais de sacrifier aux nécessités nouvelles. La famille, privée de ses appuis naturels, retrouvait parfois un honnête et loyal consolateur. Cela est dit à merveille dans une petite gravure, vraiment admirable, du temps. On y voit danser deux personnes, une ravissante jeune femme et un jeune homme plus âgé de beaucoup et sérieux. Il l’a prise, et leur mouvement gracieusement unanime, fait dire: «Ce sera pour toujours.» Elle suit, et d’élan et de cœur, se rattache sincèrement à sa destinée nouvelle. Mais ses beaux yeux disent au ciel: «Pourtant je n’oublierai jamais[12].»
[12] Gravure de Boilly, gravée par Tresca (collection Hennin).--Boilly, avant 89 très faible, grimaçant sous l’Empire, eut un merveilleux éclair en 95. La charmante petite gravure, pleine de deuil et de douleur, ne fut plus comprise plus tard. On l’intitula sottement: _la Folie du jour_.
«Mercier observe très bien que, dans tous les bals du temps, les femmes dansent _en silence_ (Mercier, III, 137). «Entre deux cents femmes nul bruit», elles «semblent se recueillir.» Mais il ne sait pas pourquoi; il suppose que c’est «pour mieux préciser le mouvement.» Explication superficielle, mauvaise certainement pour 94.