Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)

Part 6

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Si ce jour, le 6 septembre, la Convention avait eu le grand cœur de se suicider, l’élection eût été républicaine. Les royalistes étaient encore fort timides; ils ne reprirent l’audace qu’à la rentrée des émigrés. Pas un homme en France n’osait encore parler de royauté. Toute la presse était antiroyaliste. _Chouans_, _vendéens_, _brigands_, tous ces mots faisaient horreur. La trahison de Toulon, l’appel aux Anglais, Granville, l’entente des royalistes avec nos mortels ennemis, étaient des choses présentes. Les misères et les disettes avaient entretenu la haine du peuple contre le royalisme. Quand Tallien, en épousant la fille d’un ministre d’Espagne, laissa deviner ses menées, il fut l’objet de la haine, du dégoût; on le vomit. Il ne put jamais remonter, même par l’énorme massacre des royalistes à Quiberon. En septembre, les Montagnards non Jacobins auraient tous été réélus, même les Jacobins modérés. L’opinion Girondine, celle des grandes villes de commerce, eût été représentée, et en majorité peut-être. On savait (et Robert Lindet le disait sans difficulté) que jamais les Girondins n’ont voulu démembrer la France, comme on les en accusait. On savait que la plupart étaient d’ardents républicains. On le vit bien par Louvet et tant d’autres que la réaction royaliste ou le 18 Brumaire, ont fait mourir de douleur.

Le président André Dumont foudroya la pétition. Fréron, Tallien se turent, ne dirent rien pour adoucir. Les pétitionnaires ne furent pas, comme c’était l’usage, invités à s’asseoir. On prononçait l’ordre du jour. Mais Billaud-Varennes trouva que c’était trop peu sévère. Il dit que l’Évêché avait toujours été un foyer de conspiration. Ainsi la droite (André Dumont), ainsi la gauche (Billaud) furent d’accord contre Babeuf. L’Assemblée renvoya au Comité de sûreté, ce qui sentait l’arrestation. Les pétitionnaires effrayés se sauvèrent, et celui qui avait lu fut effectivement arrêté (6 septembre 94).

CHAPITRE IX

LES JACOBINS MENAÇANTS, MENACÉS.--ON FERME LE CLUB DE BABEUF.

8–30 septembre 94.

L’incrédulité méprisante que témoigna l’Assemblée à l’égard de Tallien, son accueil sec et hostile de la pétition de Babeuf, l’accusation de Lecointre déclarée _calomnieuse_ sur l’avis des plus honnêtes, des plus estimés patriotes, tout cela remontait fort, exaltait les Jacobins. L’Assemblée ne les aimait pas, mais elle avait besoin d’eux contre Babeuf, contre Paris, qui voulait l’élection. Eux seuls formaient un corps dans cette France divisée. Ils pouvaient craindre des vengeances individuelles. Le sang versé si récemment en juin, juillet, spécialement dans le Midi, était chaud encore en septembre. Quelques-uns furent arrêtés comme agents robespierristes, mais non comme Jacobins. Eux-mêmes, dans leurs adresses, reniaient hautement Robespierre. Ils restaient un corps redoutable, et, malgré leur petit nombre, imposaient encore.

Ce qui montre leur ascendant, c’est que personne n’osait les toucher à l’endroit sensible, l’emploi de l’argent et de tant d’autres valeurs qu’ils avaient eues dans les mains. De là une sécurité, une confiance excessive. L’illustre Jean-Bon Saint-André, envoyé dans le Midi, vit avec étonnement les Jacobins de Marseille déclarer que ceux qui voudraient les éplucher là-dessus ne pouvaient être que des traîtres.

C’est un fait considérable. La France magnanimement ne demanda pas de comptes. Dans les injures aux Jacobins, on ne disait pas «fripons». On disait «buveurs de sang».

Leur attitude était fière. Ils tenaient le haut du pavé ici par leurs Marseillais. S’ils avaient eu Paris pour eux, ils n’auraient pas eu besoin de se faire garder, appuyer par cette bande du Midi, fort peu populaire. Mais le grand parti ouvrier (de Chaumette et de Babeuf) n’était nullement jacobin; il restait au quartier du centre; ne venait point les appuyer. Les jeunes gens du commerce qui commencent à remuer, huaient parfois, clabaudaient, sans agir, sans approcher. Les Jacobins avaient comme eux des bâtons (parfois des sabres). Tant que le parti duelliste, l’émigré ne rentra pas, avec l’épée et l’escrime, les luttes ne furent guère sanglantes. En septembre, les Jacobins avaient encore l’avantage. Babeuf s’en plaint amèrement (nº 12).

Ils devinrent très agressifs, jugèrent mal la situation. Ils provoquèrent l’Assemblée qui venait de les soutenir. Ils provoquèrent le grand Paris, imaginant n’avoir affaire qu’à ces centaines de commis qui aboyaient après eux. Mais les masses ouvrières qui restaient inertes et sombres, ces masses à qui Robespierre avait ôté l’élection, pouvaient-ils les croire pour eux? Elles étaient plus favorables certainement à ceux qui, comme Babeuf, redemandaient l’élection, une Commune occupée des pauvres, ce bureau des subsistances, ce gouvernement paternel qui, dans les temps les plus durs, avait consolé l’ouvrier, du moins souffert avec lui.

Massacrer la réaction, c’était tout ce que voulaient (disaient du moins) les Jacobins. Une adresse de Marseille le demandait expressément. Le meneur des Jacobins de cette ville avait écrit qu’il comptait faire disparaître tout ce qu’elle avait d’impur. Dangereuses provocations qui allaient retomber sur eux. Ils se grisaient sur leur nombre, si petit, devant les masses qu’ils défiaient follement. Leurs Marseillais de Paris, dans leur ridicule hyperbole, disaient qu’on verrait se lever _un million_ de Scévolas, avec un million de poignards...

Contre qui? Un étourdi, le représentant Duhem, dit aux Jacobins ce mot: «Tant mieux, s’ils osent lever la tête, les _crapauds du Marais_! Elle n’en sera que mieux coupée!» Il répéta, il soutint ce propos dans la Convention même, devant ce Marais, ce centre, qui, tout girondin qu’il était, avait contre Robespierre aidé la Montagne, qui, la veille, contre Babeuf et l’accusation de Lecointre, avait couvert les Jacobins.

Cela fit réfléchir le centre, la droite. Durand-Maillane demanda froidement si une association qui couvrait la France n’offrait pas quelque danger pour la liberté. Mais le groupe thermidorien n’était pas fort arrêté sur ce que l’on pouvait faire. Tandis que Merlin criait, invoquait le canon, la foudre, jouait les fureurs d’Achille, le premier des thermidoriens, Barras, fut pour les Jacobins. Il proposa, fit déclarer par l’Assemblée «qu’elle n’entendait nullement toucher aux sociétés populaires.»

L’audace des Jacobins, l’ivresse des Jacobines fut au comble. Elles étaient bien plus furieuses et plus imprudentes qu’eux. C’était un monde terrible, exalté, un pêle-mêle de tricoteuses et de dames, de femmes même de représentants. Elles envahissaient parfois les tribunes de l’Assemblée, injuriaient les dames de la réaction qui se trouvaient là aussi. Parfois elles interrompaient les discours de risées hardies, montraient celui-ci, celui-là: «Vois-tu ce visage pâle? Vois-tu cette mine de traître?» Bref, faisaient ce qu’il fallait pour irriter l’Assemblée, servir la réaction.

Le parti Jacobin piaffait, sans voir sur sa tête une épée.

Quelle? Une de ces choses imprévues qui ne se voient qu’en France, un phénomène électrique que jamais les réacteurs n’auraient eu l’art de faire jouer, qui gagna en un moment, devint immense et terrible comme un volcan, une trombe. Ce fut une explosion de pitié, d’humanité, de sensibilité, qui par contre devint fureur, foudroya les Jacobins.

L’éclair partit des tribunaux, d’un petit procès tout simple, et, comme j’ai dit, d’humanité, non d’accusation d’abord. Il s’agissait uniquement d’élargir cent trente-deux Nantais qui étaient ici en prison, sans savoir pourquoi. Ni preuves, ni pièces, ni témoins. Ils étaient plus qu’innocents. C’étaient d’excellents patriotes qui avaient défendu Nantes, et repoussé la Vendée. Lui-même, Fouquier-Tinville, avait été si étonné d’une telle méprise qu’il voulut les faire oublier, les mit dans plusieurs prisons. La sensibilité publique s’émut au plus haut point pour eux. Leur acquittement fut une fête. Paris, un peu apathique, s’émut. On se demanda quel était donc ce Comité jacobin de Nantes qui les avait envoyés à la mort.

«C’est le Comité des noyades!» La légende, fort confuse, s’éveille, la curiosité, l’imagination frappée, effrayée, avide. Voici un second procès, mais terrible celui-ci contre le Comité de Nantes.

Les accusés crient: «C’est Carrier! Nous ne sommes que des instruments.» Carrier! Le mouvement alors, énormément agrandi, croît de force et de vitesse. Carrier! Des millions de voix s’élèvent de tous côtés, avec un strident terrible. Il semble qu’aient retenti toutes les trompettes du Jugement.

Carrier soutint que s’il n’eût exécuté à la lettre les décrets d’extermination, il eût été guillotiné. «Par qui?--Mais par Robespierre.» C’est un _quatrième procès_ où, à travers la personne subalterne de Fouquier-Tinville, on pénétra, on éventra l’affreux et profond mystère, la machine robespierriste qui tourna depuis prairial d’une si horrible vitesse, le secret abominable des conspirations fabriquées.

Ce fut un immense poème dantesque qui, de cercle en cercle, fit redescendre la France dans ces enfers, encore mal connus de ceux-là même qui les avaient traversés. On revit, on parcourut ces lugubres régions, ce grand désert de terreur, un monde de ruines, de spectres. Des masses que n’intéressaient nullement les débats politiques, furent de feu pour ces procès. Les hommes, les femmes et les enfants, tous du plus haut au plus bas, eurent le rêve des noyades, virent la nuit la brumeuse Loire, ses abîmes, entendirent les cris de ceux qui sombraient lentement. Rien d’arrangé dans tout cela. Les journaux que j’ai sous les yeux, ceux mêmes de Fréron, de Babeuf, en parlent assez platement. Ce ne sont pas eux à coup sûr, qui ébranlèrent à ce point l’imagination populaire. Tout le peuple se portait, se précipitait à ces jugements, éclatait dans l’auditoire par des pleurs, par des sanglots.

Cela dura une année. C’est la masse, c’est le public qui entraîna l’Assemblée. Celle-ci avait la douleur de s’accuser elle-même. Dans le péril effroyable de 93, la France étant en danger de trois côtés (Wattignies, Lyon et Vendée), l’Assemblée avait voté, les yeux fermés, les décrets d’extermination, les emphases et les hyperboles, la rhétorique de Barère, sans penser que l’on pût jamais faire ces choses-là à la lettre. Carrier ne craignait qu’une chose, c’était d’avoir trop peu tué, d’être resté trop au-dessous de ces terribles décrets. Ils étaient imprimés. Avec eux ne pouvait-on pas l’accuser comme modéré?

C’est seulement le 13 octobre que l’Assemblée autorisa le jugement du comité jacobin de Nantes, seulement le 10 novembre, qu’elle permit le procès de Carrier. Mais dès septembre, l’élan était donné. La foule, dans sa violente impatience, regardait le but, Carrier;--on ne criait que Carrier!--Les Jacobins le soutenaient. Toute la furie publique tourna contre les Jacobins.

La vitesse d’une masse de plomb qui tombe lourdement dans un puits, donne à peine une faible idée de la chute des Jacobins. Ils sont précipités si vite que l’Assemblée qui, le 8, avait enduré leurs outrages, avant le 30 agit contre eux avec un mépris outrageant.

Eux-mêmes, ils aidèrent à leur chute. Leur grand meneur de Marseille, qui parlait d’un 2 Septembre, avait été arrêté; on l’envoyait à Paris. Mais des Jacobins armés le reprennent, le délivrent en route. L’Assemblée est indignée, et Thuriot, jusque-là défenseur des Jacobins, propose et fait décréter que ce meneur est _hors la loi_. Les Comités gouvernants s’enhardissent, chassent de Paris certains étrangers suspects, c’est-à-dire les Marseillais, appelés par les Jacobins.

C’étaient leurs gardes du corps qu’on leur ôtait. Mais un coup plus grave était de leur ôter plusieurs de leurs membres même, Jacobins, très Jacobins, fort compromis, fort inquiets. Le Comité de sûreté en fit venir aux Tuileries trois cents environ qui avaient composé les terribles 48 comités de sections. Il les avait déjà couverts contre toute accusation. Il leur dit qu’on les maintenait, mais réduits à 36 membres (en 12 comités seulement), qu’eux-mêmes ils éliraient entre eux les 36. Merveilleuse transformation: ces 36 furent tout à coup si zélés pour le nouveau gouvernement qu’ils arrêtèrent un Jacobin, qui avait signé pour la société une adresse, modérée du reste, où l’on disait que l’unique point de ralliement était la Convention.

Les sages voyaient avec tristesse la chute des Jacobins, qui allait précipiter violemment la réaction. Lindet qui n’y allait jamais et leur était très étranger, dans un admirable rapport sur la situation (20 septembre), fit un appel à la concorde, à l’oubli, «sauf certains forfaits.» C’était abandonner Carrier, un seul homme, pour sauver le reste. Il dit aussi noblement: «Ne nous reprochons ni nos malheurs, ni nos fautes. Que nous est-il arrivé, qui n’arrive à tous les hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie? L’architecte, en achevant un monument, ne brise pas ses instruments, ses ouvriers, etc.»

Comment pacifier les âmes? on essaya de grandes fêtes. C’était une tradition très certaine que Marat était haï de Robespierre. Il était fort peu Jacobin. On croyait (et sa sœur l’a dit) que jamais il n’aurait consenti à la mort de Danton, qu’il l’eût défendu, eût sauvé l’équilibre de la République. A travers ses déclamations furieuses, il était souvent humain pour les individus. Tous les partis opposés, Jacobins, Thermidoriens, Évêché, tous se réclamèrent de lui. Il fut résolu de le porter au Panthéon (3 vendémiaire, 24 septembre). Peu après on y mit Rousseau.

Le soir de ces fêtes, on vit aux théâtres un touchant spectacle qui pouvait le plus adoucir. On avait tout simplement mis en scène les jeunes élèves de Léonard Bourdon, les travaux de forge et d’armes qu’ils faisaient au Conservatoire actuel des arts et métiers. Leurs chants, que la réaction voulait tourner en ridicule, et qui vraiment étaient très beaux, m’ont été chantés par mon père, et me sont restés encore dans l’oreille et dans le cœur.

Vains essais de rapprochement. Les Thermidoriens, voyant que les Jacobins enfonçaient si vite, loin de reconnaître l’appui que Babeuf et l’Évêché, que la rue Saint-Honoré (section du Muséum) avaient donné à l’Assemblée contre les Jacobins, les Thermidoriens, dis-je, étouffèrent brutalement l’Évêché, la voix de Paris.

Paris allait, par ce club, porter à la Convention une réclamation raisonnable, modérée, et qui avait une portée très vaste d’avenir. On y protestait que le peuple voulait défendre toujours la Convention, lui servir de rempart; mais qu’il demandait qu’on élût librement une Commune de Paris, que l’on rétablît les assemblées régulières de sections. Il demandait, au nom du commerce, qu’on en supprimât les entraves. Le régime des réquisitions qui enlevaient les denrées avait pu être nécessaire pour la défense nationale; mais, à ce moment, la France devenait envahissante. L’Europe avait à se défendre. Devait-on, pour une guerre offensive, maintenir dans sa dureté le régime des réquisitions, et la cherté des vivres qui en résultait (nº 22 de Babeuf)?

L’assemblée avertie n’attendit pas cette adresse. Irritée, elle décréta que le club n’aurait plus la jouissance de la salle de l’Évêché. Réclamation (7 vendémiaire, 28 septembre), renvoyée aux Comités pour faire un rapport _dans trois jours_.

Ceux-ci n’attendent pas trois jours. Le 8 vendémiaire, au matin, un architecte arrive, à l’Évêché, avec deux cents ouvriers qui arrachent, saccagent les meubles. On emporte les débris le soir. On ferme la porte, on y met un cadenas.

L’Assemblée eût dû s’étonner de ce qu’on n’avait tenu nul compte du délai qu’elle avait voté. Les Comités gouvernants, pour lui faire avaler la chose, lui présentèrent le 8 même (étrange indélicatesse), un projet flatteur qui semblait la payer de sa complaisance. Dans le décret proposé (que rédigea Cambacérès, un rédacteur ordinaire pour la Gironde, Robespierre, ou Bonaparte, n’importe), l’Assemblée se décernait, se donnait à elle-même la nomination de tous les fonctionnaires! (Voy. _Babeuf_, nº 24.) Donc _plus d’élus_. Des commis _nommés_. Et nommés par qui? Nommés par les Comités. Ceux-ci se perpétuaient la monarchie de Robespierre.

CHAPITRE X

LES JACOBINS EN PÉRIL.--BABEUF ARRÊTÉ.--FRÉRON.

Octobre 94.

Reporter la guerre au dehors, réaliser au dedans les grandes et belles choses sociales que l’on avait projetées, engourdir la violence, la turbulence politique, c’était l’idéal du centre, de la droite, et peu à peu de toute l’Assemblée fatiguée.

Elle avait vécu un siècle. Ses membres étaient des centenaires, des vieillards chagrins, qui la plupart sentaient peu qu’en tuant les partis, ils risquaient d’aller bien loin, d’étouffer les forces vives.

Le parti de l’élection, Paris, l’Évêché, Babeuf, ils l’étouffent en octobre. Et le parti Jacobin, qui ne veut pas d’élection, ils l’étouffent en novembre.

C’est ce qui fait que bientôt rentrera la masse émigrée. Le royalisme triomphe? Non. L’Assemblée, si peu puissante pour faire, est forte encore pour défaire. Quiberon et Vendémiaire montrent que le Royalisme est faible, autant que les deux partis qu’on vient déjà d’étouffer.

Si ces trois partis sont faibles, étouffés ou ajournés, que restera-t-il? La guerre.

C’est l’avenir sombre, lugubre, que je vois à l’horizon, vers lequel je vais cheminer à travers le flux, le reflux, le violent cahotement, les secousses opposées.

* * * * *

Le 9 octobre, au nom des Comités, le grand faiseur Cambacérès lut une adresse, adoptée, envoyée par toute la France. Elle frappait les Jacobins et l’ennemi des Jacobins, Babeuf, le club de l’Évêché.

Elle désignait les premiers, «ces patriotes outrés qui parlent tant d’échafauds.» Elle rappelait adroitement qu’ils avaient eu tout dans les mains, que beaucoup étaient _acquéreurs_, qu’on eût pu demander compte «aux patriotes enrichis.»

Mais, d’autre part, on rassurait les acquéreurs, quels qu’ils fussent: «La propriété est sacrée. Loin de nous ces systèmes d’_immoralité_, de _paresse_, qui diminuent l’horreur du vol, qui l’érigent en doctrine.»

Calomnieuse insinuation qui voulait frapper Babeuf. Mais le journal de Babeuf, jusqu’en octobre (en janvier même), n’a pas un mot de communisme, de lois agraires, etc. Il défend tout au contraire le droit de propriété. Les ouvriers de Paris auxquels surtout ils s’adressent, ne demandaient point de terres, ils n’auraient su qu’en faire. Ils voulaient du travail, du pain. Ils voulaient que les denrées ne fussent plus enchéries par les réquisitions d’une guerre désormais offensive, interminable, éternelle.

Le mot _paresse_ était singulièrement dur, injuste. Babeuf avait eu pour lui les travailleurs de Paris, les sections laborieuses.

Et le mot _immoralité_, qu’il était peu mérité! Quel intérieur laborieux, austère, que celui de Babeuf! Lui seul a toute la peine et l’imprimeur tout le gain. Sa femme et son fils de neuf ans travaillent jour et nuit à plier et distribuer le journal. Point de temps même pour manger. La maison est abandonnée. Deux pauvres petits enfants, dont l’un de trois ans, restent seuls, enfermés tout le jour. L’imprimeur un matin refuse d’imprimer, chasse la femme, dénonce lui-même Babeuf au Comité de sûreté. On l’arrête le 25 octobre. Ses faux amis thermidoriens l’accablent, poursuivent son club, prennent les papiers, emprisonnent le président, les secrétaires. Ainsi, plus d’_élections_. Voilà l’Assemblée tranquille. La Commune ne renaîtra pas; l’ombre importune de Chaumette est rentrée dans le tombeau.

Coup grave pour Paris, pour sa moralité même. C’était par là que Paris reprenait à la vie civique, aux principes et aux idées. En détruisant l’Évêché, et bientôt les Jacobins, on détourna fortement les esprits vers un autre monde, de passions, de sentiments, de plaisirs, de jouissances. L’Assemblée, par ce double coup, croira avoir calmé les masses. Au contraire, une explosion de fureurs en divers sens va éclater, et au procès de Carrier, et à la chasse brutale que l’on donne aux Jacobins, à la guerre d’outrages impudiques que l’on fait aux Jacobines.

C’est un changement à vue. Qui parlait avec Babeuf, et qui réclama pour lui? Les sections du travail (Saint-Martin, Saint-Denis, du Temple), faubourgs du Nord et Saint-Antoine.

Et qui parle, après Babeuf? qui prend le haut du pavé? Le Paris de la Banque. C’est la section Lepelletier ou des Filles-Saint-Thomas. Section d’abord girondine, et peu à peu royaliste, l’ennemie de la Révolution.

Le lendemain du jour où ceux-ci virent l’Évêché fermé, la voix du vrai Paris éteinte, ils se trouvèrent tout à coup avoir du courage, se mirent à relancer les Jacobins. Cette section de la Banque, dans son brûlant patriotisme, vint le 2 octobre à la barre crier contre Robespierre et la queue de Robespierre. Elle demande qu’on arrête un Jacobin qui s’est vanté d’avoir été, dans la nuit du 9 thermidor, contre la Convention.

Belle prise pour les réacteurs. Ils obtiennent une inquisition. On demandera désormais à tout fonctionnaire: «Cette nuit-là, où étais-tu?»

Là-dessus Legendre prend feu: «Oui, il faut que chacun dise: _Si j’ai failli, prenez ma tête_... Jusque dans la Convention, je revois toujours Robespierre, Billaud, Collot, Barère...» La défense des accusés était très froidement reçue. Mais Carnot, Lindet, Prieur, invoqués, par eux, voulurent bien dire qu’ils les avaient vus toujours _dans les bons principes_, et qu’eux-mêmes avaient participé à toute mesure des Comités.

Le péril des Jacobins était si visible que plusieurs d’entre eux, qui étaient membres de la Convention, crurent les sauver en les purgeant, demandèrent et firent décréter «que l’Assemblée _épurât_ les Jacobins de Paris.» (4 octobre.)

Le 13, une bombe éclata sur les Jacobins de Nantes. Merlin lut une dénonciation contre tel _qui a fait noyer_...

A ce mot l’Assemblée frémit. La voilà tout étonnée de ces choses connues de tous, qu’elle sait très bien depuis un an... Mais 93 est si loin, si reculé dans le passé!

Un patriote de Vendée, Goupilleau, crie: «Hors la loi!» André Dumont fait décréter que le Comité de Nantes sera mis en jugement.

Énorme coup de théâtre. Toute la France, à ce moment, ne regarde plus l’Assemblée. Elle regarde le tribunal où ce comité arrive accablé, jugé d’avance, se rejetant sur Carrier. Mais son plus terrible regard se pose sur les Jacobins, sur les défenseurs de Carrier.

Leurs amis à l’Assemblée, leur propre président Delmas, imaginèrent qu’on pouvait les sauver en les désarmant, les montrant inoffensifs. Ils demandèrent, on décréta ce qui pouvait faire épargner ceux de Paris, mais ce qui les tuait en France comme grande institution: _Plus de correspondances entre les sociétés_. Plus de pétitions collectives. Le président ou écrivain qui les signe sera arrêté. (16 octobre, 25 vendémiaire.)

Ce décès du Jacobinisme, un si énorme événement, fut à peine remarqué. Le procès des Jacobins de Nantes qui se faisait ici avait saisi le public. On écoutait avidement, on haletait, on respirait à peine. Ce comité était perdu, n’avait qu’une chance pour lui, celle qui parfois réussit au lièvre, au cerf poursuivis. C’est de donner le change à la meute, de faire lever une autre bête après qui courront les chiens.

Déjà le public était très occupé de Carrier. Le Comité se rejeta entièrement sur lui, cachant les rapports intimes qu’il avait avec Robespierre. Cela flattait la passion, la soif que l’on avait du sang de Carrier, l’attente d’un procès inouï, horriblement sale et sanglant.

La Convention elle-même fut entraînée. Les Comités (29 octobre, 8 brumaire) firent décréter que vingt et un représentants examineraient si Carrier devait être mis en jugement.