Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 5
«C’est que l’Assemblée était sournoisement royaliste, nous disent les Jacobins. Les masses du centre, de la droite, qui généralement se taisaient, laissaient parler les Dantonistes, savaient bien ce qu’elles voulaient: une restauration de la royauté.»
Pour appuyer cela, ils montrent que tel et tel membre bientôt est devenu royaliste, impérialiste. Mais cela ne prouve rien. C’est spécieux, mais très faux. On ne voyait pas si loin.
Les royalistes eurent besoin de cinq mois pour s’éveiller. Ils étaient engourdis, évanouis de terreur. Leurs agences maladroites (les Brothier, etc.) sont encore dans des cachettes, des caves ou greniers, des armoires, sans oser montrer le nez.
Ceux qui n’ont pas en eux-mêmes le sens intérieur de la France, qui connaissent peu ce pays, où tout se fait par des coups d’électricité rapide, croiront, diront pesamment que tel était royaliste en juillet, parce qu’il le sera en décembre, ou plus tard en 95. Ceux-là voudront nous faire croire que nombre de gens, que la majorité de la Convention était hypocrite. Selon moi, tous étaient sincères, mais changeants.
Quels étaient dans l’Assemblée les hommes de Thermidor? Évidemment ceux d’abord qui vivaient par la mort de Robespierre, les soixante députés qui au dernier mois n’osaient plus coucher dans leur lit, qui étaient sous le couteau. Beaucoup ne marchaient plus qu’armés, et très ostensiblement, un peu ridiculement. Lecointre avait des poignards et des pistolets plein ses poches. Homme intrépide du reste qui avait bravé en face Robespierre plus d’une fois, qui, sans se cacher beaucoup, avait proposé à plusieurs de tuer le tyran. D’autres, par des interruptions hardies (comme Merlin, Ruamps, Bentabole, etc.), avaient lancé à Robespierre l’indignation de l’Assemblée; mots terribles! autant de pierres qui l’allaient frapper au front. L’honneur du grand coup pourtant ne fut pas à ces intrépides. Ce coup, au 9 thermidor, ce fut de faire taire Saint-Just, d’arrêter aux premières lignes le discours dont l’opération (comme celle de la torpille) allait engourdir encore l’Assemblée, où chacun se serait dit: «Ce n’est pas aujourd’hui mon tour.» L’habile arracheur de dents eût prouvé à ceux qui déjà se laissèrent arracher Danton, que l’arrachement de cinq ou six dantonistes n’eût pas fait beaucoup de mal. Saint-Just, revenant de Fleurus (où les sept immortels de Sambre-et-Meuse lui arrangèrent la victoire), Saint-Just sous ce laurier sanglant avait un peu du prestige du Corse après Marengo. Mais combien la Convention valait mieux que l’Assemblée de ces temps-là? combien l’idée républicaine, même au centre, même à la droite, était vivante encore! Il suffit d’un homme de peu, de Tallien, pour que Saint-Just, accroché après deux phrases, ne pût dire un mot de plus, manquât son 18 Brumaire, et fût avec Robespierre écrasé, mis hors la loi.
Tallien ne fut jamais qu’un masque, un acteur, et le plus faux, mais d’autant plus retentissant qu’il était parfaitement vide. Le faux était sa nature à ce point qu’il n’eut nul besoin d’une hypocrisie calculée. C’était un clerc de procureur qui devint prote d’un journal, journaliste et aboyeur à la suite de Marat. Sa jolie tête, sa figure douce contrastait avec sa furie sanguine. Il s’injectait à volonté de cette ivresse et parvenait à devenir demi-fou. Il excellait dans la colère, avec des accès si bien joués de sensibilité qu’il y était trompé lui-même et alors se croyait bon.
Babeuf l’appelle _le Prince_. Et, en effet, il avait de nature ce qu’on n’a guère que dans les cours, par l’éducation des princes. Tous les vices, ailleurs séparés, s’arrangent dans ces âmes-là. Le diable y tient sa cour plénière. La férocité n’y exclut nullement certaine bonté. Dans sa royauté de Bordeaux, ce sensible guillotineur apparut un Henri IV doublé de Caligula.
La facilité qu’il eut là de saigner des négociants, l’accoutuma à l’argent, et il commença à croire que l’argent vaut mieux que le sang. Viveur, vraie fille de joie, il fut fêté par les partis, par l’Espagne; on jugea bien qu’il ne serait pas cruel à des offres raisonnables. La Bayonnaise Cabarrus (fille d’un ministre d’Espagne), qu’il délivra à Bordeaux, l’attendrit par sa beauté. Par les ducats espagnols, déjà espérés, flairés? J’en doute. Il ne se vendit, je crois, qu’après Thermidor.
Au grand jour, l’excès de la peur le fit brave, plus brave que tous. Dérision de la destinée!
Ce fut le pire peut-être qui prit l’initiative, qui dit le mot de la Parque, qui tua Robespierre et Saint-Just.
A voir cette scène de haut, ces deux pâles représentaient la mort. Tallien, dans l’emportement rouge, brutal, de l’ivresse, du sang, et du désespoir, représenta pourtant la vie.
Tous voulaient vivre. C’était là le fond. La France, contre les Jacobins, voulut vivre: voilà Thermidor.
En ce sens, tous dans l’Assemblée, et tous dans la France même, à ce jour, furent _Thermidoriens_[8].
[8] Michelet se rencontre, ici, avec Bonaparte qui disait: «Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait vivre.» (Mémoires de madame de Rémusat, t. I, page 269.)
Ce mot désigne bien moins un parti qu’un tempérament. C’étaient les hommes sanguins, colères de la colère rouge. Beaucoup étaient des viveurs, vaillants, brillants, généreux, comme Merlin de Thionville. Plusieurs étaient des emportés, des étourdis, comme Fréron, dont je parlerai plus loin, comme le boucher Legendre, toujours dans l’orage du sang; un jour ivre de colère, et l’autre jour furieux de pitié; vrai grotesque; un bœuf aveugle que, dit-on, la rusée Contat, poussait, soufflait chaque matin. Il y avait des âmes troubles, violentes, en qui Robespierre était toujours présent, vivant, par la haine qu’ils avaient pour lui (Thuriot, Bourdon de l’Oise). Presque tous étaient de vrais, de solides républicains. Legendre déplora ses fautes, ses violences, mourut de regret (1797). Le thermidorien Bentabole, aveugle dans la réaction, accusé de s’être enrichi, d’avoir épousé une femme riche, meurt pauvre en 98.
Mais la forte pierre de touche, c’est Fructidor, c’est Brumaire. Quels sont ceux qui, en Fructidor, cèdent à l’entraînement royaliste? Quels sont ceux qui, en Brumaire, s’arrangent avec Bonaparte?
Rewbell, fort thermidorien en 94, n’en fera pas moins Fructidor avec la Réveillère-Lépeaux, modéré et girondin, pour sauver la République. Dubois-Crancé, thermidorien emporté, n’en est pas moins un républicain très sûr, violent contre les émigrés, ferme, admirable en Brumaire, admirable contre Bonaparte.
Il faut aussi bien distinguer les hommes, et voir jusqu’où chaque homme ira dans la réaction et où il s’arrêtera. Thuriot de très bonne heure s’éveille et s’arrête, Lecointre plus tard; plus tard Louvet, plus tard Legendre. La colère et la pitié les ont aveuglés d’abord. Puis ils voient qu’ils ne peuvent être humains, venger l’humanité, qu’en blessant l’humanité, en provoquant la vengeance, en frappant la Patrie leur mère. Ils reculent, se rapprochent même de leurs ennemis Jacobins. C’est ce qui arrive à Babeuf, d’abord contraire aux Jacobins, puis coalisé avec eux. Il faut dater exactement, tenir compte des époques, ne pas brouiller, confondre tout, comme font les robespierristes; ne pas les guillotiner, dans l’histoire, pêle-mêle, par grandes fournées.
Une chose ulcérait l’Assemblée. Elle avait subi Robespierre. Mais était-ce par lâcheté? ou par la fatalité qu’imposaient les événements? Elle n’en savait rien elle-même. Elle doutait, et par moment ne pouvait se pardonner. Tant d’hommes qui, aux armées et devant les factions, s’étaient moqués de la mort, gardaient un grand étonnement de cette paralysie qui, sur les bancs de l’Assemblée, les avait immobilisés, une colère très légitime, la haine des gens (médiocres) qui les avaient gouvernés.
Lecointre, homme de cœur, chaleureux, honnête, intrépide, mais, entre tous, maladroit, exprima la pensée de tous, la douleur de l’Assemblée, dans une accusation immense qui semblait faire le procès à toute la Révolution.
Il accuse (avec David, le valet de Robespierre, avec Barère le parleur) des hommes qui furent les ennemis capitaux de Robespierre: Billaud, Vadier, Vouland, Amar, hommes atroces qui le perdirent à force de le seconder.
Lecointre enfin, cet imbécile, accusait Collot-d’Herbois.
Mais c’était Collot justement qui, d’un mot, disons d’un glaive, avait à jamais séparé la Terreur et la Terreur, l’une barbarement vengeresse (celle de Collot, Fréron, Carrier, etc.), et l’autre horriblement perfide, qui a inventé des crimes à mesure pour les punir. Collot dit à Robespierre le mot qui reste à l’histoire, et qui se retrouvera le jour du Jugement dernier: «Qu’est-ce qui nous restera, _si vous démoralisez_ l’échafaud?»
Il y a eu les bourreaux, il y a eu les assassins. Il faut bien les distinguer.
Lorsque Lyon prend pour général le royaliste Précy, quand Toulon se livre aux Anglais, quand la Vendée les appelle, va les recevoir à Granville, ceux qui tirèrent de ces crimes d’effroyables représailles n’eurent pas le moindre remords. Cruels bourreaux! furieux! qui ont fait haïr la France, ont navré l’humanité. Furent-ils des scélérats? Non.
Que le monde crie contre eux. Ce n’est pas à la république de punir l’amour féroce, éperdu, qu’ils eurent pour elle. Collot ne se reprochait rien. Il pouvait être accusé par les royalistes sans doute, non par les républicains.
L’exécrable mécanique était inconnue à ces hommes de 93. Elle joue en 94. La guillotine elle-même (j’appelle ainsi Fouquier-Tinville) ne vit cela qu’avec horreur. Il proteste en germinal, il proteste en prairial contre cette horrible roue où on le mit (comme un chien dans un tournebroche), pour la faire rouler.
Quelle part revenait à chacun dans cet enroulement de terreurs? Quels étaient les vrais moteurs? et les simples instruments?
Herman, le juge de Danton, l’administrateur des prisons, Herman (d’Arras), l’ex-collègue de Robespierre à Arras, faisait faire par Lanne (d’Arras), dans les prisons, les listes noires de la mort. Les _moutons_ (mouchards), payés, donnaient à Lanne les noms de prétendus conspirateurs. Ces listes devaient être signées par l’un ou l’autre Comité. On les portait aux Tuileries.--Qui trouvait-on? Peu importe, parfois les moins terroristes. Osera-t-on dire qu’ils pouvaient s’abstenir, ne pas signer? Ils avaient terreur l’un de l’autre. Ils étaient sous l’œil de David ou tel autre espion intérieur, donc sous l’œil de Robespierre, «qui ne se mêlait de rien».--Le soir, l’accusateur Fouquier prenait aux Tuileries les listes. Osera-t-on dire qu’il pouvait s’abstenir, ne pas accuser d’après ces listes toutes faites? Il était au tribunal sous l’œil de Coffinhal, de Dumas, l’œil de Robespierre. Tous les deux étaient chaque soir aux deux côtés de Robespierre, parfaitement informé, «mais ne se mêlant de rien.»
La roue tournait fatalement d’Herman à Dumas, c’est-à-dire de Robespierre à Robespierre.
Si l’on veut après Thermidor faire une justice sérieuse, il est évident qu’on doit frapper les moteurs, et non point les rouages intermédiaires.
Quatre membres des Comités, Billaud, Vadier, Amar, Vouland, avaient un crime personnel. Ils entrèrent horriblement dans le rôle qu’on leur imposait, eurent part à la mort de Danton. La méritaient-ils eux-mêmes, ces instruments trop zélés? Je n’ose le décider. Leur sort était trop lié à l’ensemble des Comités, au grand parti Jacobin, qui, malgré ses torts réels, était, sous plus d’un rapport, une défense pour la république.
Les plus excellents citoyens en jugèrent ainsi, intervinrent pour ces odieux tyrans. Ils étouffèrent leurs souvenirs, réprimèrent, brisèrent leur cœur. C’est un spectacle très grand.
L’ennemi de Robespierre, peu ami des Jacobins, Cambon, dit qu’on ne pouvait toucher à ces accusés (coupables ou non), qu’en touchant à l’Assemblée elle-même.
Les montagnards héroïques qui revenaient des armées, qui avaient fait la victoire, qui avaient félicité l’Assemblée pour Thermidor, parlèrent par la voix de Goujon. Cet admirable jeune homme, la pureté même, dit que son cœur était navré, que des traîtres avaient mis en avant _un homme aveugle pour tuer la liberté, tuer l’Assemblée elle-même_. (Et il ajouta ce soupir sorti du plus profond du cœur): _Comme si nous ne gémissions pas assez d’avoir été troublés, trompés!..._
Thuriot fit décider: «Que l’Assemblée indignée passait à l’ordre du jour.»
Tallien ayant réclamé deux jours après, tout le monde l’attaqua, disant que Lecointre n’avait parlé que d’après lui. Cambon fit déclarer «que l’accusation était _calomnieuse_». Ce qui fut voté avec des applaudissements unanimes et violents (30 août, 13 fructidor).
L’Assemblée entière était, quoi qu’on ait dit, républicaine, se croyait telle sincèrement. Nous verrons comment la foi faiblit en beaucoup de ses membres. Nous sommes encore au 30 août.
Un événement fortuit, l’explosion meurtrière de la poudrière de Grenelle, fut imputé aux royalistes, aux prisonniers élargis, aux imprudents libérateurs, à Tallien. Il crut apaiser le bruit en se retirant du Comité de salut public, où il venait d’entrer. Mais cela n’eût pas suffit. On assure que la Cabarrus, son Égérie de vingt ans, qui l’avait inspiré déjà la veille du 9 thermidor, lui dit qu’il était perdu s’il ne perdait les Jacobins, et que, pour y parvenir il ferait bien de se tuer, de s’assassiner quelque peu en les accusant du crime. Ce qui est sûr, c’est que, passant la nuit dans une rue déserte, il reçut un coup de pistolet très probablement de sa main. Ses amis eurent beau crier, accuser les Jacobins. On s’obstina à en rire; et il en fut pour ses frais, une écorchure bientôt guérie.
CHAPITRE VIII
L’ASSEMBLÉE, POUR SE MAINTENIR, FAVORISE LES JACOBINS CONTRE PARIS ET BABEUF.
1–6 septembre 94.
Les Jacobins, défendus par leurs ennemis eux-mêmes, avaient eu un grand bonheur. Étaient-ils sortis du péril? Non. Ils étaient des comptables qui ne pouvaient rendre compte.
Ils avaient eu plus d’un an de dictature illimitée: non seulement toutes les places, mais l’absolue disposition du capital de la France. Leurs comités faisant partout la réquisition en hommes, en chevaux, voitures, en blé, denrées de toute sorte, sans la moindre responsabilité, sans écritures régulières, avaient, dans chaque ville et village, marqué qui devait payer, et comment, combien payer.
La répartition, la levée, l’emmagasinement, l’envoi de toute chose, ils avaient tout fait à leur gré. Sans profit? je le croirais. Sans partialité? j’en doute.
Une autre opération, beaucoup plus scabreuse encore, avait été celle des saisies chez les gens qu’ils arrêtaient. Là que de tentations! Entrant brusquement dans ces riches hôtels, ces demeures luxueuses, il leur fallait une vertu peu commune pour respecter tant de choses de valeur, d’autres d’un art séduisant. Il était bien nécessaire que des inventaires rigoureux missent parfaitement à jour la probité, l’exactitude, de ceux qui procédaient sans surveillance, et sûrs de n’être accusés de personne.
Mais, dans le cercle précis des actes les plus avouables, quand on vendait ces objets précieux, ou des immeubles, qui eût osé enchérir sur eux, se porter leur concurrent? Qu’ils le voulussent ou non, ils avaient tout à vil prix.
Cette faculté terrible d’arrêter qui ils voulaient, faisait croire (des plus purs mêmes), des choses ignobles, odieuses. En voyant la lâcheté, la docilité tremblante de ceux qu’ils n’arrêtaient pas, on supposait des pactes honteux. Ils furent rares, quoi qu’on ait dit, inexorablement punis par le gouvernement de la Terreur. N’importe, à ceux qui pouvaient tout, la haine et l’imagination sans nulle preuve imputaient tout.
Si leur royauté eût duré, ils se seraient corrompus davantage. Mais elle ne fut qu’une crise, un orage, et de ces orages qui tiennent l’homme au-dessus de lui-même. Ils étaient la plupart de très sincères fanatiques, sans calcul, sans précaution. Ils ont pu généralement répondre à leurs ennemis par une glorieuse pauvreté. Mais on ne voulait pas y croire. On imaginait toujours qu’ils avaient caché, enfoui, ou passé sous de faux noms. A leurs brutalités passées, à leur orgueil, à leurs fureurs, on répondit par l’outrage; on leur dit: «Retournez vos poches.»
Cambon qui ne les aimait pas, qui ne mit jamais les pieds chez eux, avait ouvert en novembre 93 un avis qui les eût sauvés. Il voulait que, pour les valeurs qu’ils avaient en maniement, leurs comités fissent des écritures régulières, qui seraient vues, légalisées, par une commission de l’Assemblée. La justice le voulait ainsi. L’ordre le voulait ainsi, et le besoin de l’unité. Ce grand mouvement n’eût pas été inégal et désordonné. La France n’eût pas présenté (dans ses 50 000 gouvernements jacobins) l’aspect difforme d’une bête à mille pattes qui marche d’autant plus mal. «Mais cela était-il possible?» Oui, en novembre 93. Par nos trois victoires d’octobre (Wattignies, Lyon et Granville), nous étions extrêmement forts, hors de la crise pressante qui avait tout légitimé.
Qui s’opposa à une chose si utile aux Jacobins? Robespierre qui les ménageait, voulait que le Jacobinisme restât une religion. Les Jacobins étaient _les purs_. Cambon les aurait sauvés, mais étrangement rabaissés. Ils restèrent irresponsables. On décida qu’ils n’auraient affaire qu’au mystérieux Conseil de sûreté générale, pouvoir occulte de police, sous la main de Robespierre, qui se garda de demander le moindre compte aux Jacobins.
Cette irresponsabilité, cette confiance extraordinaire qui les fit décidément rois en 94, eût dû augmenter leur nombre. Et le contraire arriva. Leurs sociétés fondirent. Le seul élément sûr qu’ils eussent, c’étaient les plus compromis, leurs 40 ou 50 000 comités révolutionnaires, chacun de cinq ou six personnes. Donc peut-être trois cent mille en janvier 94. Mais les comités de villages, en mars 94, retournèrent aux travaux agricoles; ceux qui avaient acquis quelque parcelle de terre ne pouvaient la négliger.
Les Comités ne subsistèrent que dans les villes de districts. Comptaient-ils cinquante mille membres? C’est ce tout petit nombre qui fit la compression horrible du printemps et de l’été. Ce qui indisposa peut-être encore plus la campagne, c’est que les comités des villes lui enlevèrent pour l’armée le cheval de labour, si cher et si précieux au moment où la culture reprit par toute la France. Le paysan eut la terre, mais comment la cultiver?
Les Jacobins avaient perdu la campagne. Dans les villes même ils étaient très isolés; à Paris (je l’ai dit) réduits à une affreuse solitude, quand vint le coup de Thermidor et l’heure de rendre des comptes.
Ils avaient eu tout en main. On les accusait de tout. Il pouvait leur arriver ce que les agents du fisc (tous juifs) ont eu en Espagne. Ils avaient pressuré le peuple au nom du roi pour la croisade; la croisade tourna contre eux, une persécution inouïe, avec une immortelle haine, que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n’assouvirent jamais.
Les Jacobins avaient perdu leur tête dans Robespierre. Mais ne peut-on vivre sans tête? Ils le renièrent bien vite dans des adresses solennelles. S’il a conspiré, disaient-ils, qu’importe au grand corps jacobin? La Convention qui en tant de choses avait suivi Robespierre, devait, pour son honneur même accepter cette apostasie. Les représentants, si nombreux, qui avaient eu des missions, qui de même avaient exercé une si violente dictature, dont ils n’auraient su rendre compte, n’avaient garde d’en demander de sévères aux Jacobins. Ceux d’entre eux qui sont journalistes, dans leurs furieux combats contre les Jacobins, ne les attaquent jamais sur cette question si grave du maniement des deniers. Ils gardent là-dessus un silence, une discrétion qui dut singulièrement enhardir leurs ennemis.
Rassurés sur le grand point, les Jacobins imaginèrent que la Terreur dont on les accusait, devait être leur refuge. Ils appelèrent des Marseillais, une petite bande bruyante qui les gardait, les appuyait, allait, venait, était partout, provoquait imprudemment les grandes masses de Paris, battaient les colporteurs du journal de Babeuf. Celui-ci, avec son club de l’Évêché, qui demandait des élections municipales (et peut-être générales), était la bête noire de tous ceux qui avaient à rendre des comptes, c’est-à-dire des Jacobins et de la Convention même.
«De l’audace! encore de l’audace!» Ce fut l’idée des Jacobins. A Babeuf et à Paris qui demandaient qu’on supprimât pour jamais toute Terreur, ils opposèrent une adresse (qu’ils avaient fait faire à Dijon) pour doubler, tripler la Terreur. Tout comité révolutionnaire de la moindre petite ville aurait eu pouvoir pour la France entière! Un mandat d’arrêt lancé de Pantin, eût frappé jusqu’aux Pyrénées, aux Alpes, atteint Lyon, Bordeaux! La petite inquisition de chaque localité aurait eu la dictature plénière sur tout le territoire. C’était dépasser tout ce que les décentralisateurs les plus exagérés ont rêvé jamais. Les Girondins n’y pensèrent pas. Robespierre en aurait frémi.
Le 5 septembre, l’Assemblée écouta cette folie, l’accueillit honorablement, la renvoya à l’examen de son comité de législation.
Pourquoi? C’est que cette adresse, qui flattait toutes les villes, permettait d’écraser Paris. C’est ce qu’on fit le lendemain.
Babeuf est étonné, dit-il, de ce que les thermidoriens, Tallien, Fréron, qui, comme lui, demandaient la cessation de la Terreur et la liberté de la presse, ne l’appuient point dans leurs journaux, évitent même de parler du sien. Cependant il avait la simplicité de croire que la pétition, très modérée, de son club, trouverait en eux quelque appui à la Convention. Leur homme, leur ami, un thermidorien violent, était au fauteuil ce jour-là. André Dumont présidait.
La pétition ne demandait que deux choses: la liberté de la presse,--et l’exercice du «droit qu’a le peuple _de nommer ses fonctionnaires_.»
S’agissait-il de Paris, d’une Commune librement élue? Oui, ce semble. S’agissait-il de la France? Ce mot de fonctionnaires comprenait-il celui des mandataires du peuple? Devait-on croire qu’on demandait des élections générales, une nouvelle Convention?
Personne ne veut mourir. L’Assemblée crut (ce que croit toujours un gouvernement) que sa vie était le salut. Elle se demandait à qui elle laisserait la république. Elle n’avait pas vécu jusque-là, je veux dire, n’avait pu faire les grandes choses de la Révolution projetées sous la Terreur; elles restaient sur le papier (le Code, l’instruction publique, etc., etc.).
Elle se défiait aussi excessivement de Paris, non d’un Paris royaliste qui ne paraissait nulle part, mais du Paris Cordelier, mais du Paris Hébertiste, du vieux fonds industriel de Chaumette, du fantôme des lois agraires. Fantôme à qui l’on donna un corps à force de le craindre. Il n’y en a pas un mot en 94 dans le journal de Babeuf. Il n’était pas Hébertiste, il le dit expressément, et, mieux encore, il le prouve en écrivant tout un livre contre les Hébertistes de Vendée (Carrier, Ronsin, etc.).