Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 4
On disait: «_C’est la République_ qui sort aujourd’hui de prison!»
On pouvait dire: «_La Liberté_», quand on vit sortir Thomas Payne, ce grand citoyen des deux mondes, libérateur de l’Amérique, qui nous avait cependant préférés, qui s’était fait Français.
On pouvait dire: «_La France_ même», en ses noms les plus aimés, artistes, écrivains, poètes, la plupart bien inoffensifs, ce Florian tant chanté, ce Parny dont tous les Français d’alors savaient les vers par cœur, Delille qu’avait sauvé Chaumette, le secrétaire de Turgot, Dupont de Nemours, Senancour, l’auteur d’_Obermann_, Barthélemy le vieil auteur d’_Anacharsis_, Mercier du _Tableau de Paris_.
On fut ravi de revoir (tout royalistes qu’ils pussent être), tant de chanteurs applaudis, tant d’acteurs chéris du public, le Figaro, la Suzanne adorée, de Beaumarchais. Doux souvenir de ces temps si voisins et si lointains, cette aurore brillante et légère, qui, si gaiement précéda, annonça, la fin d’un monde.
Toute cette France du passé vivait-elle? On n’en savait rien. Quand on la vit reparaître, on eut une étrange joie. On ne se contenait pas. L’émotion bien près des larmes se mêlait d’incidents bouffons. Legendre arrivant au Plessis et trouvant le jeune Rousselin que par miracle on avait oublié de guillotiner, lui lance un coup de pied au c... «Qu’est-ce que tu fais là encore?... Va-t’en donc, f... polisson!»
Cette sortie avait l’air d’un véritable carnaval. Les sortants avaient usé leurs habits, allaient la plupart en costumes de fantaisie, misérables, pauvres diables, souvent les coudes percés. Cela amusait, touchait. Aristocrates ou non, ils étaient devenus peuple, avaient reçu visiblement le baptême de l’égalité.
Les femmes faisaient pitié. On lisait à leurs figures pâles quelle avait été leur terreur. Aux deux derniers mois surtout, n’ayant plus qu’une pensée, elles avaient oublié tout soin de leur personne. Celles du Plessis n’ayant plus que des caracos de toiles, semblaient de misérables ouvrières. Ailleurs où elles avaient encore de belles jupes d’autrefois, dans quel état étaient-elles? fripées, tachées et flétries. Les prisons avaient été d’étranges capharnaüms. Ce monde à part, qui semblait déjà le monde des morts, en avait les libertés. La peur avait brisé tout nerf, tout souvenir de ce qu’ailleurs on observe. On avait vécu en simple histoire naturelle, avec cette unique idée: vivre. Or la seule chance de vivre, c’était de devenir enceinte. Cela ne sauvait pas toujours; douze femmes, aux derniers mois, malgré cette déclaration, s’en allèrent à l’échafaud. En thermidor, beaucoup sortaient enceintes et fort humiliées; mais qui n’eût pleuré de les voir, entre autres Mademoiselle de Croiseilles, à peine âgée de quatorze ans, enceinte de M. de B. (guillotiné le lendemain)?
Où allaient-elles en sortant? Plusieurs n’auraient su le dire. Elles n’avaient plus de famille, plus de domicile. Leurs maisons étaient fermées, démeublées, scellées, vendues? Elles étaient recueillies par quelque ancien domestique, par quelque bonne personne. On les accueillait volontiers. On se serrait, on se gênait. On partageait ce qu’on avait. Que de choses on leur apprenait! que de morts! Elles regrettaient l’ignorance de la prison. Le monde se rouvrait à elles, en ruine, vide, désert. Elles paraissaient brisées, dans le deuil, mais résignées. Qu’elles semblaient humbles alors, celles qui, peu de mois après, se montrèrent des agents terribles, furieux, de réaction!
* * * * *
Paris tout naturellement fut de cœur pour les prisonniers. Parce qu’il était royaliste? Point du tout à ce moment, mais parce que réellement il avait été prisonnier lui-même.
Jamais aucun gouvernement, que je sache, n’a aimé Paris. Les Girondins ne l’aimaient guère. Et le terrible homme d’Arras ne le comprit pas davantage. Il ne vécut nullement à Paris, mais aux Jacobins. L’ombre humide de sa rue lugubre d’Arras (que je vois d’ici), il la trouva chez les Duplay, ne suivant jamais qu’une rue, des Jacobins à l’Assemblée. Si nerveux, il craignait les foules. Il n’eut aucun sens du grand cœur, si franc, du faubourg Saint-Antoine. Encore moins du profond Paris central, de ses mille métiers changeants, des cent mille hommes si adroits, qui sans cesse modifient leurs arts, libre Protée, antipathique à la morgue, à la discipline du sombre couvent jacobin.
Les jovialités de Paris lui étaient intolérables. Notre carnaval d’octobre, aux dépens de Notre-Dame, dans le moment des vendanges, dans le bruit des trois victoires, l’indigna, lui fut aussi déplaisant qu’à un pédant une vive échappée d’écoliers. Il nous mit en pénitence, et nous déclara mineurs, interdits, outrageusement nous ôta nos élections. Nos innocents banquets civiques où mangeaient tous, riches et pauvres, lui déplurent, furent supprimés. Il brisa notre Commune. Sans cause, raison, ni prétexte, il guillotina Paris dans son bonhomme Chaumette, l’humble apôtre des plus pauvres. Le chef de sa fausse Commune, _nommée_ (et non plus élue) fut un jeune homme du Midi, du plus dur Midi cévénol, plus tranchant que la guillotine. Sous lui, dans les sections, quarante-huit petits comités, chacun de cinq ou six membres, _nommés_, payés par le pouvoir, qu’on n’osait pas même aborder. Tout seuls, d’autant plus furieux, ils arrêtaient au hasard, qui? N’importe, des hommes mortels, rapidement expédiés. Et nulle responsabilité; Paris était à la merci de trois cent commis jacobins.
* * * * *
Pendant qu’on guillotinait Robespierre et la Commune, les patriotes, dit Babeuf, sortis de leurs retraites, se réunirent à l’Évêché, dans la vaste salle où se firent les élections de 89, où l’Assemblée constituante siégea un moment. Là se tenait ce qu’on nommait le Club électoral. Là fut tramé contre la Gironde le coup du 31 mai. Ce n’était pas cette fois un coup d’État qu’on demandait. C’était tout au contraire la loi, le retour à la légalité.
Assemblée antijacobine, disposée à demander compte aux Comités rois, qui, en tuant Robespierre, espéraient le continuer.
Le jour même, ils avaient osé faire une Commune de Paris!
Ce fut un hasard apparent. Pour guillotiner la Commune de Robespierre, il fallait en constater l’identité. Trois des municipaux avaient seuls été fidèles. Le Comité de sûreté leur adjoignit des hommes à lui. Mesure irrégulière, d’urgence, mais qu’on maintint définitive. De là la plainte légitime, l’indignation de Paris.
Ces soi-disant magistrats, de si peu d’autorité, furent à la queue du mouvement, ne purent que le suivre. En parcourant les prisons, à celle du Luxembourg, ils trouvèrent qu’on travaillait à la chose que les Comités redoutaient le plus. Les prisonniers avaient prié l’un d’eux, l’avocat Réal, d’écrire leurs accusations contre les mouchards, les _moutons_, qui avaient dressé les listes de mort. On ne les envoyait aux tribunaux qu’en les faisant passer par les Comités qui signaient, endossaient l’horrible responsabilité. Ces signatures, forcées ou non, faisaient les Comités complices de ces mouchards de prison. Toucher à ces mouchards, c’était toucher aussi aux Comités. Amar, effrayé, courut au Luxembourg pour mettre la main sur Réal, le faire taire, le jeter au cachot. «Qui êtes-vous? dit Réal.--Représentant.--Que m’importe?» Il veut ses papiers: «_De quel droit?_»
Ce seul mot contenait un second Thermidor contre les Comités.
Amar dut tirer de sa poche l’écrit qui l’autorisait. Donc la Terreur durait, les Comités régnaient. Ils le croyaient si bien qu’une prison (rue de Sèvres) fut encore plus resserrée. On acheta des dogues pour mieux la garder.
Les Comités ne pouvaient conserver le monstrueux pouvoir (insensé et impie, qu’arracha Robespierre à l’Assemblée), d’arrêter des représentants. Il n’y avait pas à perdre un moment pour leur ôter une telle arme, la briser, les renouveler. Le 12, un militaire, Dubois-Crancé (excellent citoyen, on l’a vu contre Bonaparte) proposa, l’Assemblée vota (ce que Merlin, Bourdon, Cambon, Lindet avaient en vain demandé en septembre 93): _que les Comités fussent renouvelés_, mais seulement d’un quart par mois.
Leur royauté laissait une funeste tradition d’arbitraire et de tyrannie. Ceux qu’on leur adjoignit, ceux qui leur succédèrent, moins féroces, eurent même mépris pour la loi et la liberté. L’orgueil, la défiance étaient dans les murs des Tuileries, même dans l’air: on respirait Robespierre et Saint-Just.
Ce fut pour l’Assemblée comme une délivrance d’ôter de devant elle l’épouvantail bouffi de la Terreur, David, mouchard de Robespierre, son violent homme de police, ivre de colère et de sang. Il eût péri, sans son talent. Mais l’Assemblée elle-même gardait un esprit de police. Elle avait peur de tout, craignait les Jacobins, craignait Paris, dont les justes griefs avaient pris pour organe l’Évêché, club de Babeuf.
CHAPITRE VI
LE GRAND CLUB DE BABEUF RÉCLAME POUR LES DROITS DE PARIS.
L’Assemblée avait proclamé le 10 thermidor «que Paris avait bien mérité de la Patrie.»
Et le même jour ses Comités s’étaient chargés de fabriquer une Commune de Paris. Nomination provisoire qui devint définitive.
Ainsi le jour où l’on avait guillotiné le tyran, on l’imitait, on maintenait sa défiance sauvage à l’égard de la grande ville qui a fait la révolution.
Paris avait un droit énorme. Était-ce une simple ville? Qui ne sait que les Parisiens la plupart sont de la province, sont une France. Clootz va plus loin; il dit: «Paris est une Assemblée constituante.»--Aux grands jours (14 juillet, 10 août), il lui reconnaît la papauté du bon sens, et le proclame «le Vatican de la raison.»
Babeuf nous a fait connaître le prétexte qu’on donna dès 93 au premier coup sur la Commune, quand on lui emprisonna son bureau des subsistances, quand on tua même le chef d’une commission d’enquête que Babeuf avait fait élire par toutes les sections. Les Comités, les Jacobins, reprirent contre la Commune précisément le langage qu’avaient tenus les Girondins: que Paris _n’était qu’une ville_, devait se subordonner à la France, etc., etc.
Pendant quatorze mois, d’abord à cause du grand danger, puis après le danger, sans cause, l’élection cessa partout. Qui la remplaça? Simplement l’initiation Jacobine, _le choix des purs par les purs_.
Ce qui est à remarquer, c’est que dans les autres villes, on conserva quelques formes. A Paris, nul ménagement. L’autorité directement nomma les 48 petits comités révolutionnaires, et, comme je l’ai dit plus haut, toute vraie magistrature cessa; ces employés salariés, sans responsabilité, accusèrent et arrêtèrent.
L’étroite église jacobine, à force d’épurations, devenue si peu nombreuse, gouvernait contre le nombre, occupait toutes les places. De quel droit? Sa pureté civique, son attachement aux principes. Robespierre, ayant dans la main cette église, eût dû s’attacher à lui garder ce caractère, à ne pas exiger d’elle les brusques revirements qui feraient tomber son masque hautain d’immutabilité. Mais, dans sa stratégie, il fut en certains moments si emporté, si furieux, qu’il oublia cet intérêt, brusqua, foula, viola la pudeur de sa propre église, exigea qu’elle se dédît, se déjugeât, se démentît, variât du matin au soir. On la vit, dans la grande affaire du culte de la Raison, on la vit pour ses présidents Clootz, Fouché, tourner tout à coup du Sud au Nord, du Nord au Sud. On vit que la Société, si terrible au nom des principes, avait au-dessus des principes une idolâtrie, un homme.
Les Jacobins, si flottants, pouvaient-ils à jamais suspendre à leur profit l’élection, ôter à Paris son droit, faire de Paris un grand _suspect_, qui, s’il ne restait lié, pourrait trahir, perdre tout?
La thèse des Jacobins, soutenue encore aujourd’hui par les historiens robespierristes, repose sur un certain nombre de calomnies fort diverses et même contradictoires. «Que Paris était royaliste; que Paris était Hébertiste; que Paris était Babouviste, c’est-à-dire tout disposé à violer la propriété.»
Paris n’était point Hébertiste. Il avait fort applaudi à la mort du Père Duchesne.
Paris ne pensait nullement à vouloir des lois agraires. Les distributions des terres vacantes, que Chaumette, Momoro, Babeuf, promettent en 93 pour calmer un peuple affamé, n’étaient point une atteinte portée à la propriété.
Le seul nom de royaliste semblait la plus grande injure. L’Assemblée fit des royalistes par ses tergiversations. Elle fit croire qu’on n’aurait jamais de repos en république. Mais il y fallut du temps. Les vrais royalistes (en août, septembre, octobre), étaient encore émigrés. Ceux qu’on prend alors pour eux, c’est la jeunesse girondine du commerce et de l’industrie, fort bruyante, et ennemie surtout de la réquisition. Personne, à ces premiers moments, ne revenait au royalisme. C’était comme une idée lointaine, enfoncée dans le passé. Babeuf l’assure. La république qui avait repoussé l’Europe en 93, et qui l’envahit à la fin de 94, était encore en thermidor l’idéal de la nation. On aurait cru s’avilir en renonçant à l’espoir que _la France gouvernerait la France_, ferait elle-même sa loi.
Babeuf, antijacobin, mais qui tarde peu à juger aussi les thermidoriens avec grande sévérité, me semble à ce moment la vraie voix de Paris, du grand Paris de Chaumette, la résurrection légitime de ce qui fut le plus pur dans notre Commune de 93.
Il repousse l’injure de ceux qui le disent hébertiste (nº 3, 22 fructidor).
Il n’est nullement ennemi de la propriété. Babeuf (au nº 4), loue et félicite ceux qui en défendent les droits.
Même en janvier 95, lorsque la persécution l’a exaspéré, il ne demande encore (nº 29) que ce qui a été voté ou promis par l’Assemblée elle-même: des lois contre l’accaparement, des secours aux vieillards et aux infirmes, pour tous l’éducation et des moyens de travail; des terres enfin pour retraite aux défenseurs de la patrie.
On n’accabla le journal, Babeuf, et le club de l’Évêché, qu’en employant la calomnie, en évoquant l’épouvantail de la loi agraire, en les flétrissant du nom d’exagérés, de furieux, tandis qu’au contraire, Babeuf ne prêche dans son journal qu’indulgence, même pour ses plus grands ennemis (v. le nº 19), et que, dans sa _Vie de Carrier_, il n’invoque que les indulgents, Phelippeaux, Desmoulins, Danton.
Il y a dans ce journal des choses très belles, d’un grand sens, et qui montrent que ce pauvre Gracchus Babeuf (avant d’être ensauvagé par l’excès des maux, des jeûnes, les prisons, etc.,) eut, non seulement un cœur admirable, mais un ferme, un pénétrant esprit. Je vois au nº 2 l’observation la plus juste sur la langue révolutionnaire, la barbarie d’un jargon obscur et néologique, la confusion terrible qu’il met dans la tête du peuple: «Nous avons rétrogradé, dit-il. Réapprendre la liberté c’est plus difficile qu’apprendre.»
* * * * *
J’ai demandé bien souvent aux gens qui avaient vu ce temps: «Que pensait-on? que voulait-on au mois d’août 94, après cette secousse immense?--_Vivre_, me répondaient-ils.
«Et quoi encore?--_Vivre._
«Et qu’entendez-vous par là?--Se promener au soleil sur les quais, les boulevards, respirer, regarder le ciel, les Tuileries un peu jaunissantes, se tâter et se sentir la tête sur les épaules, se dire: «Mais je vis encore!»
On arrivait à la place de la Concorde. On admirait les loisirs de la guillotine. Depuis l’exécution de la prétendue Commune, elle était destituée, commençait un long chômage. Qu’allait devenir Sanson? On en fit une gravure où l’on voyait l’infortuné, qui, désolé de ne rien faire, se guillotinait lui-même.
«Il était temps, disait-on. Personne n’eût survécu.» David avait dit: «Vingt à peine resteront sur la Montagne.» Vadier trouvait que c’était trop. Il ne trouvait que quatre hommes qui fussent encore dignes de vivre.
Quel fut l’effet immédiat de ce changement subit? Robert Lindet le dit très bien dans son rapport du 20 septembre:
«Chacun se concentre dans sa famille, et calcule ses ressources.» Fort peu de passions politiques dans la grande majorité; le royalisme est très timide d’abord; le jacobinisme malade, menaçant à force de peur. Ces deux minorités minimes tirent une force relative de l’inertie générale des masses.
Un peu de société se refit. On se remit à dîner en ville, chez les plus proches parents: maigre dîner, de bouilli, de quelque poulet étique. Il n’y avait guère à la halle. La moisson n’était pas rentrée. Le pain n’était pas abondant. Chaque convive (me dit mon père) avait la discrétion d’arriver la poche garnie de son petit morceau de pain. On jasait, mais la parole n’était pas revenue encore tout à fait. D’août en novembre, quelque chose restait d’inquiet; les femmes tremblaient toujours, ne pouvaient se rassurer. Paris reprenait la vie, mais plus lentement qu’on n’a dit. Comme, depuis quinze mois au moins, on n’avait rien acheté (rien, ce qui s’appelle rien), bien des choses étaient usées. Le commerce allait reprendre forcément. La difficulté, c’est qu’on n’avait pas le sou. Les dames se raccommodaient, et pour laver la robe unique, il fallait rester en chemise.
* * * * *
Ce réveil de Paris, sortant comme de sa fosse profonde, semble une vraie exhumation, faible, lente, à petit bruit, quand on a gardé (comme moi) dans l’oreille, le bruit des grandes journées, 92, 93, le tonnerre de la voix du peuple.
L’année 94 est terrible de silence jusqu’au 9 thermidor. On entend voler une mouche. Quand les voix se réveillent, quand les paroles gelées au vent de la Terreur dégèlent brusquement, retentissent, cette Assemblée, si nerveuse, tressaille... Ce bruit inusité, cette réclamation de droits, ces demandes d’élections, tout lui paraît insupportable. Au lendemain de la tyrannie, elle ne redemande pas sans doute la tyrannie, mais elle arme ses comités du même arbitraire.
«Quoi! dit Babeuf (nº 2), déjà un procès de presse au bout d’un mois! La liberté naît à peine, n’est qu’un embryon...» C’est que 94 ne peut plus, ne veut plus entendre la voix de 92, la voix de 93. L’ombre du vrai peuple fait peur.
Babeuf demeurait au centre de la rue Saint-Honoré, section de Muséum. Cette section, sous son influence, décida (30 thermidor), qu’elle se porterait à la Convention, et y ferait le serment «de ne plus reconnaître que les Droits de l’homme», c’est-à-dire comme l’expliqua l’arrêté de la section, que rien n’empêcherait le peuple, autorité constituante, de s’assembler et d’élire; que Paris ne pouvait rester sans magistrats élus par lui; que le 9 thermidor devait faire trembler ceux qui proposeraient des lois sanguinaires, ceux qui usurperaient le droit d’élection; que si, _dans la Convention_, il y avait des gens qui méconnussent ces principes, on l’aiderait à les terrasser.
Cette adresse menaçante de la rue Saint-Honoré fut reprise par le grand club, mêlée des 48 sections, et qui (dit Babeuf) exprimait au nom de Paris le sentiment de Lyon, de Nantes et de toutes les villes. Le club fit sa pétition, mais on retarda ce coup, et la pétition ne fut présentée à l’Assemblée que huit jours après, lorsque les thermidoriens affermis purent mettre durement à la porte les amis de Babeuf et la pétition de Paris.
CHAPITRE VII
LA RÉSURRECTION DE DANTON.
Août 94.
L’assemblée n’était nullement maîtresse d’elle-même. Elle sentait derrière elle une réaction immense. Après l’horrible tension, le ressort en sens inverse tout simplement se détendait. Il est ridicule d’y chercher des explications mesquines, celles des robespierristes: «C’est Tallien, la Cabarrus, etc., etc., qui faisaient la réaction.» Cherchez moins les petites causes, quand vous en voyez d’énormes, un fait plus gros que les montagnes. Quel! L’explosion de la vie après le règne de la mort, la revanche de la nature après cette compression monstrueuse et dénaturée. Cela revint par l’orgie et par la fureur des sens, je le sais bien. Mais avant, le cœur eut son explosion dans un cri de douleur.
Ce qu’il y avait eu d’atroce en mai, juin, juillet, c’est qu’en un si terrible deuil, on ne pouvait pleurer. On les voyait toujours là, ces grandes victimes. Les morts ne rentrent pas en terre, tant qu’ils n’ont pas eu leurs larmes. L’héroïque 93 qui avait sauvé la France, venait d’être guillotiné, la Montagne avec Danton, la Commune avec Chaumette. Ces gens-là ne s’en allaient pas, ne se tenaient pas pour morts. Aux quartiers les plus misérables, au noir centre de Paris, la nuit, errait encore Chaumette, l’apôtre, le consolateur, le prédicateur des pauvres. Aux Cordeliers et dans tout cet ardent foyer (près l’École de médecine), que d’échos! Quelle vie brûlante! et en un moment éteinte!
Le plus sombre était l’Assemblée. Quel veuvage!... Existait-il, dans la Droite même ou le Centre, quelqu’un qui ne pleurât ces cœurs chaleureux, sincères, l’infortuné Phelippeaux qui nous révéla la Vendée, le bon et généreux Bazire. A chaque instant, en disant floréal ou thermidor (ces noms de mois si bien trouvés), le deuil revenait du brillant, du charmant Fabre d’Églantine. Mais Camille Desmoulins, mais sa touchante Lucile, mais le bon Anacharsis, si amoureux de la France!... on n’osait les nommer même. On n’eût pu se contenir. L’orage intérieur eût crevé. Le plus dur au souvenir eût étouffé de sanglots.
Il fallait bien prendre garde de trop voir sur la Montagne certaine place, un vide énorme... Un vide? Aux heures mal éclairées de cette grande salle obscure, quelque chose de redoutable y apparaissait toujours. Malgré soi on y tournait, on y reportait le regard. De là que de fois la foudre, les éclairs étaient partis! Et de là aussi pourtant combien d’idées généreuses, «le Comité de la Clémence», et l’universel banquet où tous les partis, la France et le monde se seraient assis... Danton était resté là dans sa majesté funèbre. En l’Assemblée si éteinte, le plus vivant était ce mort. Sa chaleur était entière dans le groupe torturé qui avait siégé près de lui, qui l’exprimait malgré soi par des mouvements convulsifs, des gestes démoniaques, parfois le regard des furies. La vue de ces possédés séchait, maigrissait Robespierre. Il languissait de voir Danton si vivant, indestructible; se consumait sur le problème de le guillotiner deux fois, et de lui-même fût mort de ne pas le faire mourir.
Un muet tira de son cœur, d’un effort désespéré, ce cri qui trancha la cause, fit le 9 thermidor: «Le sang de Danton l’étouffe.» De tous côtés, on dit: «Ah!...» Enfin, on avait respiré.
Mais aussi on était lancé sur la pente la plus glissante. Où s’arrêter? Ce Robespierre s’était tellement mêlé au fond de la Révolution, par le mal et par le bien, par l’idée, par la police, l’âcre virus pénétrant, qu’arrachant l’un on avait peine à ne pas arracher l’autre. Ceux qui avaient aidé le plus à détrôner le tyran se trouvaient dans les derniers actes qui l’ont perdu à jamais. Pour achever Robespierre, l’extirper, le fer devait passer à travers le cœur de ceux qui l’avaient renversé.
Que penser de la sortie précipitée des prisons, de ce mouvement aveugle qui jetait dans la liberté tant d’hommes de tous les partis?
L’Assemblée fut très flottante; un jour elle suivait son cœur, un autre la politique, l’intérêt de la patrie. Elle vota un matin que désormais «on imprimerait les noms des prisonniers élargis.» Le soir, un maladroit dit: «Il faut remettre en prison ceux qu’on a élargis à tort.» Horreur, les thermidoriens, Merlin, Legendre, Tallien s’indignent: «Eh bien! imprimons aussi les noms des emprisonneurs!» La Convention qui venait de regretter sa pitié, se trouva indulgente, se repentit du repentir. «On n’imprimera aucun nom.» Ainsi, dans un discret silence, vont se vider les prisons; tous, coupables ou non, n’importe, les prisonniers sortent tous.
Les Jacobins réclament en vain. En vain (19 août). Louchet, homme inconnu, qui demanda l’arrestation de Robespierre, veut le maintien de la Terreur, veut que les prisonniers rentrent. Renvoyé aux Comités, à l’oubli et au néant.