Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)

Part 3

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En attendant, la faim, la rage du peuple faisait craindre un massacre. L’insolence des royalistes déjà triomphants provoquait. On fit la loi des suspects, la razzia de royalistes qui combla toutes les prisons, mais prévint un 2 Septembre.

En calmant ainsi le peuple, les Comités purent frapper ceux qui les avaient accusés. Le chef d’une commission nommée pour l’accusation périt (comme modéré!). Contre Roux, contre Babeuf, on employa le moyen dont usent toutes les polices. C’est de s’écrier: _Au voleur!_ Roux indigné se poignarda; Babeuf, mis à l’Abbaye, et ne sachant pas pourquoi, apprit que ses ennemis d’Amiens, profitant de son absence, l’avaient condamné pour faux!

Ainsi en Roux, en Babeuf, la Commune était frappée. Elle allait l’être en Chaumette. En novembre, Robespierre, armé contre elle de son armée Jacobine, fit décider: premièrement, que les comités révolutionnaires des sections ne rendraient pas compte à la Commune des arrestations qu’ils faisaient; deuxièmement, que les églises ne seraient pas (comme Cambon et Chaumette l’avaient fait décréter) affectées à la bienfaisance publique, ce qui les eût ôtées au culte.

Avant cette opposition de Robespierre à la Commune, elle avait voulu exploiter les riches matériaux des églises, par exemple vendre l’immense couverture de Notre-Dame, dont le plomb eût fait des balles, ou (vendu) fait de l’argent. Un homme se présenta, un grand acquéreur de biens nationaux; un seul soumissionna.

C’était Saint-Simon.

CHAPITRE III

SAINT SIMON EN 93 ET 94.

Les Saint-Simon s’imaginaient descendre de Charlemagne et descendaient à coup sûr d’un petit favori de Louis XIII. Leurs établissements étaient principalement dans le Nord, et le tempérament picard fut celui de la famille.--Ce tempérament est double. D’un côté la violence, la colère jaune, bilieuse, à la Calvin, à la Babeuf; ce fut le tempérament du grand écrivain Saint-Simon.--Mais il y a aussi les sanguins, comme Camille Desmoulins, bienveillants et de mœurs légères. Tel fut le célèbre utopiste, cousin du premier Saint-Simon. Il tint peu de son père, dur et violent, mais probablement de sa mère (qui était aussi une Saint-Simon). Il fut aimable et bon, de plus, avec une grandeur romanesque, intrépide, désintéressé. Nul scrupule, peu de convenances, une vive audace d’esprit.

Fils de l’_Encyclopédie_, élevé sur un vaste plan qu’avait donné d’Alembert, ayant tout appris à la fois, voyagé partout et vu la variété du monde, il se concentre vers trente ans dans le principe régnant, l’attraction de Newton, l’affinité de Lavoisier. La révolution chimique éclatait à ce moment dans une admirable grandeur. Elle avait ses fanatiques, ses dévots, aussi bien que l’autre. Saint-Simon les embrassa ardemment toutes les deux, jeta là son nom, ses titres, fut le citoyen Simon. La révolution politique dut paraître à ce grand esprit comme une chimie supérieure qui allait de la terre morte nous faire de la terre vivante, en la retirant aux oisifs, la donnant aux travailleurs. Cela lui semblait si juste, si simple, si naturel, que, dans sa foi aux savants, il alla étourdiment trouver le premier de tous, Lavoisier, lui proposa de s’associer avec lui pour cette œuvre humanitaire. Les plus austères citoyens, comme les jacobins primitifs de Rouen dont j’ai parlé en 89, d’autres honnêtes gens (Girondins, et Montagnards), ne s’en faisaient nul scrupule, au contraire un mérite civique. Mais Lavoisier, accablé des bienfaits de l’ancien régime, eût trouvé cela indélicat. Comme fermier général, et comme directeur des poudres, il s’était fort compromis pour la royauté. Il craignit de se compromettre pour la révolution, d’entrer dans ce que ses amis appelaient la _Bande noire_. Il refusa cette affaire qui l’aurait sauvé peut-être.

Saint-Simon ne trouvait pas aisément des associés. Il en eut un, mais étranger, un Prussien, certain comte de Redern, qui ayant des papiers déjà discrédités, en trouva là le placement. Ce qui montre combien la chose semblait hasardeuse, c’est que, pour les biens de l’Orne, Saint-Simon se présenta, et se trouva acquéreur de tous ceux du département. A Paris, il acheta rue du Bouloy le vaste hôtel des Fermes, dont il fit, après Thermidor, l’usage le plus intelligent.

Mon ami, M. de Fourcy qui (alors enfant) le vit, et qui plus tard (jeune officier) l’admirait, le suivait tant qu’il pouvait, l’avait gardé dans les yeux vivement photographié. C’était un bel homme, très-gai, de figure ouverte et riante, avec des yeux admirables, un beau nez long, domquichottique. Il vivait au Palais-Royal et autour, dans une liberté cynique de grand seigneur sans-culotte. Sa toilette était dans le genre d’Anaxagoras Chaumette. Point de cravate, ou très-bas, tombant comme elle pouvait. La bonne houppelande du temps. Entre les femmes et les affaires, ce qui primait dans cette tête cependant, c’était l’idée. Et même les affaires et les femmes, c’était visiblement pour lui matière à l’observation, aux expériences hardies. Il était étonnamment, prodigieusement curieux, cherchant toujours, apprenant, prodiguant ce qu’il apprenait et le transmettant aux autres. On ne pouvait s’en détacher. Deux hommes surtout traînaient constamment à ses côtés, un esprit fort inquiet, le petit Coëssin (depuis mystique équivoque), et le stoïcien sauvage de l’École polytechnique, un savant, un héros fou, Clouet, l’homme des Ardennes, qui ne quitta Saint-Simon que pour aller à la Guyane recommencer l’humanité, humaniser la vie sauvage, et qui mourut dans les forêts.

Saint-Simon avait le faible, de croire non seulement à la science, mais personnellement aux savants. Il était leur courtisan, spécialement fanatique des mathématiciens du temps, de Lagrange, du jeune Laplace, bientôt même de Poisson, un enfant calculateur. Ceux qui, partant de la terre même, nous donnèrent les poids et mesures; les auteurs du calendrier, qui les premiers d’après le ciel divisèrent le temps; ceux qui organisèrent les fêtes astronomiques d’alors[6], les géomètres enfin qui nous calculèrent le culte céleste de la Raison, étaient ses Pères de l’Église.

[6] Voir dans mon _histoire de la révolution_ la fête d’Arras en octobre 93.

Ce qui le détache fort de Babeuf et de Fourier, c’est qu’il crut que nul changement social ne serait sérieux sans changement de religion. C’était l’idée de Chaumette et de la Commune de 93, du bon Anacharsis Clootz. Cette portion de la Commune (fort opposée à Hébert, ainsi que je l’ai montré) croyait, non sans vraisemblance, que la violence du peuple dans le péril et les souffrances d’octobre 93, ne seraient point sanguinaires, s’il avait le dérivatif du mouvement religieux. A Paris, à Amiens, etc., on massacra des saints de pierre pour ne pas massacrer d’hommes. Un 2 Septembre se fit sur les bonshommes gothiques du portail de _Notre-Dame_. Grande pitié chez les simples, chez ceux qui ne savaient pas que cette vieille construction sortît des sanglantes dépouilles des Albigeois, des Templiers, de tant d’autres. On la sauva en la baptisant Temple de la Raison, mais les bâtiments dépendants, les toits luxueux de l’église, on voulait en tirer parti. Qui offrirait d’acheter? Un ferme croyant sans doute de la Raison. Je l’ai dit: ce fut le seul Saint-Simon[7].

[7] Je tiens la chose de trois personnes très dignes de foi, de trois sources différentes et cependant concordantes, un disciple d’Enfantin, un disciple de Bazard, un fouriériste qui traversa l’école de Saint-Simon et entendit souvent parler de ce fait.

On ne pouvait s’en étonner; à douze ans, il était déjà un libre penseur, refusant obstinément de faire sa première communion. Cela jurait terriblement avec l’esprit de sa famille, tout dépendant du convenu. Son père fut si furieux qu’il le mit à Saint-Lazare, d’où l’enfant sut se tirer par un acte de rare énergie (voy. Hubbard). L’Amérique, sa belle guerre, les voyages lui maintinrent cette liberté d’esprit. Sa religion était dès lors l’attraction, ce lien des globes, et l’amélioration de celui-ci. Couper l’isthme de Panama, marier les mers, couper par un canal immense la péninsule Espagnole, c’était pour lui les œuvres saintes. Nul doute qu’il n’ait jugé ainsi l’éclipse du catholicisme. Le culte de l’attraction et de la raison calculée était si fort en sa nature qu’il en fut le dernier apôtre, et, en plein 1803, au moment où Bonaparte rouvrait l’église catholique, il proposa de fonder l’église universelle du globe sur le tombeau de Newton.

* * * * *

Avec un gouvernement si ennemi de la Commune et du culte de la Raison, l’achat des matériaux de Notre-Dame était une témérité, et pouvait perdre Saint-Simon. Mais on dut user contre lui d’un moyen bien plus direct. La machine du moment était une prétendue conspiration de l’étranger. On y mit Clootz comme Prussien; l’associé du Prussien Redern, Saint-Simon fut arrêté.

Il ne s’y attendait guère. Sortant de chez lui, il trouve à sa porte la police, qui lui demanda à lui-même si le citoyen Simon est chez lui. «Il y est; montez.» Pendant ce temps, il était loin déjà, pouvait se cacher, mais il songea qu’on allait prendre à sa place la personne qui le logeait. Il revint généreusement, se fit arrêter.

Il fut à Sainte-Pélagie, prison maussade, ennuyeuse, où madame Roland a pourtant écrit ses beaux Mémoires. Il se faisait dans les prisons, dans les fuites et les cachettes, beaucoup de littérature, force prose républicaine et beaucoup de vers galants, des satires, etc. Les Girondins, aux souterrains obscurs de Saint-Émilion, firent leur drame de _Robespierre_. Louvet commença ses Mémoires dans un antre du Jura. Plusieurs, dans ce recueillement, trouvèrent leur forme la plus haute. Condorcet, dans sa mansarde de la rue Servandoni, fit, à la prière de sa femme, son ouvrage capital _des Progrès de l’esprit humain_. Thomas Payne, à Port-Royal, écrivit _l’Age de raison_ (suppression du christianisme), tandis qu’à côté de lui le léger, l’ardent créole Parny, rimait _la Guerre des Dieux_, guerre à l’Olympe chrétien.

Il est remarquable de voir combien, dans un changement si grand de situation, et sous le coup de la mort, ils restent fermes dans leur foi, celle du XVIIIe siècle, le Credo de Voltaire, de Diderot. Le fanatique enthousiasme de Voltaire pour Newton était celui de Saint-Simon. Au Luxembourg, où il fut transféré, il formula cette pensée que l’Attraction pouvait être la nouvelle religion. Cette prison, fort mondaine, la plus agréable de toutes, où il y avait des soirées, des communications faciles, et de très charmantes femmes, pouvait distraire fort un penseur. Entre le plaisir et la mort (si présente aux derniers mois!), la vie était comme un rêve. Saint-Simon y éprouva un de ces délires extatiques, où l’on croit percer l’avenir. Lui aussi, comme Condorcet, il chercha le haut progrès. Voici ce songe en quelques lignes. C’est Dieu qui parle à Saint-Simon:

Rome abdiquera, rougira d’avoir cru me représenter. Nul prêtre que le savant. J’ai mis Newton à mes côtés pour diriger la lumière, commander à toute planète. Il agira sur la vôtre par un conseil de vingt et un élus, savants et artistes. Les femmes peuvent en faire partie. L’indépendance parfaite de ces élus sera assurée par une contribution commune.

Il n’y aura plus de temples que les monuments élevés à Newton, où l’on se rendra chaque année. Autour seront des ateliers, des laboratoires. Tous travailleront, riches et pauvres, sous la direction des savants.

Dans chaque temple on verra le lumineux paradis de la science, le noir séjour de ceux qui ont entravé le progrès.

La physiologie, s’épurant (comme l’astronomie l’a fait pour l’astrologie), elle mettra à la porte la métaphysique.

La science dirigera, mais qui gouvernera, qui fera le ménage politique? Les propriétaires.--Cela semble aristocratique et l’était bien moins alors, quand la France faisait des millions de propriétaires, rendait la propriété si accessible qu’on pouvait croire que bientôt tous y auraient part.

Ce rêve n’a été imprimé qu’en 1803, sous Bonaparte déjà, et visiblement gâté par certaines platitudes de cette mauvaise époque, baroquement, prosaïquement coloré des circonstances du spéculateur et de l’homme d’argent. J’ai voulu le donner ici dans la primitive grandeur et la simplicité sublime où je crois que Saint-Simon l’eut en présence de la mort, qui ennoblit, grandit tout.

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Sa vie tenait à un fil. La fausse conspiration des prisons, où l’on enveloppait tout le monde, les épouvantables listes (l’une de cent cinquante personnes!) dont Fouquier-Tinville lui-même frissonna, montrait le projet de vider les prisons jusqu’au dernier homme par le massacre judiciaire, par ce que Babeuf a nommé le _Système de dépeuplement_.

CHAPITRE IV

BABEUF AU 9 THERMIDOR.

Comment Babeuf vivait-il encore au 9 thermidor? Comment l’employé de Chaumette, de son bureau des subsistances, aurait-il été épargné dans l’extirpation terrible que Robespierre fit de la Commune de 93, la frappant de mort trois fois: en août, dans les alliés qu’elle avait aux sections; en janvier, par la tragédie de Jacques Roux; en avril, par l’exécution de Chaumette? On ne le comprendrait pas si Babeuf lui-même ne l’expliquait dans son _Journal_ et dans sa _Vie de Carrier_.

Ce journal, si curieux, et, selon moi, le monument le plus instructif de l’époque, donne non seulement les détails qu’on a lus plus haut sur l’intérieur de Babeuf, mais jette la plus vive lumière sur la lutte que soutint la Commune contre le chef des Jacobins (voy. son nº 29, et son _Carrier_, p. 103), enfin sur la part que prirent au 9 thermidor les amis et survivants de Chaumette et de Babeuf contre Robespierre.

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Babeuf eût péri sans nulle doute s’il eût été à Paris. Mais le comité de législation l’avait tiré de l’Abbaye, l’avait envoyé à Laon, pour faire rejuger, casser l’affreux jugement d’Amiens qui lui imputait un faux. Il ne revint à Paris que tard, quand on pressentit que Robespierre allait tomber, était mûr pour la mort.

Des signes clairs apparaissaient même chez les Jacobins, où Robespierre était chez lui; une divergence étonnante éclata, quand ils choisirent pour président son ennemi, Fouché! Il ne le souffrit pas, mais le coup était porté.

Autre signe singulier. On arrêtait aux Tuileries des gens qui, disait-on, avaient parlé de lois agraires. Et, d’autre part, Saint-Just jetait vaguement dans ses discours des paroles qui firent espérer des distributions de terre.

On était donc bien ébranlé pour recourir à ces moyens de se refaire des partisans? En réalité, Robespierre tarissait, on peut le dire, ne refaisait plus ses forces. Les Jacobins offraient l’exemple singulier, unique, d’un parti qui a toute place, et qui ne peut se recruter. Ils siégeaient dans le désert. Le personnel de Robespierre avait étrangement baissé. Sauf Payan, chef de la Commune, il n’avait plus d’autres agents que des rustres furieux, comme l’Auvergnat Coffinhal, ou Dumas, son président du tribunal, sot maladroit qui, à chaque instant, le compromettait et que pourtant on voyait à côté de lui tous les soirs. Chaque matin, à ce tribunal, les juges se morfondaient à attendre les jurés qui ne voulaient plus venir. On faisait une battue dans le voisinage, comme _la presse_ des jurés, et on les forçait de siéger. De même au tribunal d’Orange; le plus solide qui fut jamais, un canut lyonnais, Fernex, qui avait condamné des centaines d’hommes à mort, répondant à Robespierre (qui lui demande _où l’on en est_), lui exprime tristement, timidement, que les jurés n’en peuvent plus, qu’ils trouvent le métier trop dur, n’ayant plus à condamner que de pauvres imbéciles.

Le combat finissait faute de combattants.

Les _Registres des sections_ (nullement falsifiés) montrent parfaitement qu’au 9 thermidor, à travers telles variations, la plupart des sections, les faubourgs furent immobiles, Antoine immobile, Marceau immobile, etc.

Mais le centre de Paris fut terrible contre Robespierre. La Cité qui lui en voulait (pour les banquets fraternels) lui refusa sa garantie, quand il y vint prisonnier, puis le soir garda les tours, l’empêcha de sonner le bourdon qui eût averti au loin, et le réduisit ainsi aux clochettes de l’Hôtel de Ville.

Les rues Saint-Martin, Saint-Denis, les Arcis et Gravilliers, qui sont la plus grosse masse des ouvriers, marchèrent la nuit contre lui. L’homme important des Gravilliers, l’ancien ami de Chaumette, Léonard Bourdon, entra le premier dans la salle où Robespierre fut tué, le premier après le jeune homme qui frappa le coup.

Babeuf agit aussi, dit-on. Mais on n’en sait pas le détail. Il nous fait du moins connaître ce que son ami et collègue (du bureau des subsistances), Garin, fit dans ce grand jour. En lui ressuscita Chaumette, plus violent que celui-ci n’eût été jamais. Ce Garin, par un miracle étonnant, vivait encore. On le tenait disponible chez lui, mais gardé à vue par trois geôliers qu’il payait. Au 9, grandi de dix pieds, il emporte ses gardiens, en fait ses aides de camp. Il les mène au faubourg Saint-Honoré. Cette section, peu éloignée des Jacobins, eût pu se joindre à leur club, recruter certaine force par la rue Saint-Honoré, prendre à revers le flot des Halles, des rues Saint-Martin, Saint-Denis, qui marchaient contre Robespierre, peut-être tomber sur la queue des troupes peu nombreuses de la Convention qui suivaient le quai. Mais ce revenant, Garin, stupéfia la section, et peut-être la toucha du douloureux souvenir de tant de frères immolés. Il fut pathétique et terrible, versa son cœur et sa vie. On le rapporta malade. Il mourut six jours après (Babeuf, _Carrier_, 106).

Ce qu’il y eut pourtant de plus général au 9 thermidor, ce fut l’inertie. Peu de Robespierristes, et peu de royalistes. Peu d’ardents républicains. La très grande majorité (du commerce surtout) eût été plutôt girondine. Mais on n’aimait pas trop les Girondins, leurs braveries méridionales. Bref toute opinion avait faibli, pâli. Voilà le bel héritage d’une dictature de quatorze mois. Sauf les cinq premiers mois qu’excusait le danger, le reste fut injustifiable, tyrannique, assomma la France, débilita l’esprit public.

* * * * *

Ce qui parut, ce fut, après cette tension atroce, une détente de nature et d’humanité. Chez plusieurs elle fut violente. J’ai dit comme, au passage, Robespierre fut maudit (des femmes spécialement, et dans la rue Saint-Honoré). Mais le grand, l’immense Paris fut moins agité qu’on n’eût cru. Beaucoup de témoins me l’assurent. Mon père, et mon oncle, employés à l’imprimerie des Sourds et Muets, près de l’Arsenal, partirent de là, et traversèrent Paris en deux sens. Mon père par les boulevards et vers la chaussée d’Antin. Il trouva assez peu de monde, et la plus profonde paix. Mon oncle suivit les quais, y trouva des rassemblements, mais, étant presque enfant encore, il passait sans difficulté. A la Grève, beaucoup de gens stationnaient et jasaient. Il demanda: «Qu’y a-t-il?--Oh! ce n’est plus rien. Cette nuit on a blessé Robespierre. On va le guillotiner».

Les vainqueurs étaient si sûrs de leur victoire et des dispositions du peuple, qu’ils firent l’étrange expérience de montrer Robespierre et de le promener dans Paris. Il avait été pansé de sa blessure le matin aux Tuileries. Sous prétexte de panser encore ce blessé qu’on allait tuer, on le fit aller par les quais; on l’envoya à l’Hôtel-Dieu d’où, par les rues de la Cité, on le mena au Palais de Justice. De là à la place de la Concorde, on aurait pu le conduire avec sûreté par le Louvre, le Carrousel et le jardin. Mais on voulut l’exhibition au complet, et par le Pont-Neuf et la rue de la Monnaie, par la longue rue Saint-Honoré, on lui fit faire la solennelle promenade que la charrette avait tant faite.

Grave épreuve. Où donc était le Paris robespierriste! Où étaient les Jacobins? Il n’eût fallu que dix hommes résolus pour l’arrêter, l’enlever, au tournant du quai et des rues si étroites de la Cité.

CHAPITRE V

LA SORTIE DES PRISONS.--L’EXPLOSION DE LA PITIÉ.

Les prisons ne savaient rien dans la nuit du 9 au 10 thermidor. Les communications avec le dehors, faciles en 93, furent impossibles en 94. Les geôliers terrifiés eux-mêmes n’avaient plus de complaisances. Chacun de ces grands bâtiments était une ville dans la ville, n’apprenant rien du monde des vivants. La saison faisait contraste. Les beaux mois de juin, juillet, marqués d’exécutions immenses, furent lugubres. Les prisons crurent à ce qu’affirme Babeuf, au _Système de dépeuplement_, d’extermination. Continuerait-on de juger? Un massacre semblait vraisemblable. Le Plessis, qu’on appelait l’antichambre de la guillotine, crut qu’on commencerait par lui, et il attendait le tocsin. Notre-Dame ne le sonna pas. Mais quand l’aigu petit tocsin de l’Hôtel de Ville s’entendit à neuf heures du soir, un prisonnier dit: «A cette heure, chacun de nous a cent ans.» La panique fut telle au Plessis qu’ils se firent des remparts de bancs, de chaises, préparèrent contre le massacre une défense désespérée.

Le premier qu’on délivra fut l’homme du faubourg Saint-Antoine. Peu après que Robespierre reçut le coup, on envoya à Port-Libre (Port-Royal), et on en tira Santerre. Il était trois heures, c’était l’aube.

Les détenus du Luxembourg qui sortaient à volonté de leurs chambres toute la nuit, venaient à la belle terrasse sur la rue de Tournon, et par-dessus voyaient Paris, ce semble, calme, paisible. A quatre heures, on vint leur prendre Antonelle, le grand patriote, qui crut aller à la mort. Mais, à cinq, on amena un robespierriste, le commandant du Champ de Mars. Cela dit tout, et Réal qui nous a fait ce récit courut dans toutes les chambres porter la bonne nouvelle.

Même surprise à la Conciergerie. Dans cette prison funèbre où l’on ne venait guère qu’en dernier lieu pour mourir, Hoche, se promenant le matin, au préau, vit arriver un jeune homme. C’était son ennemi Saint-Just. Il se contint, admira ce prodigieux revirement des choses humaines.

Au Plessis, ce fut un délire. L’un des prisonniers Saint-Huruge, le célèbre agitateur, avait une mansarde sur la rue Saint-Jacques. A six heures, il vit les voisins, empressés, palpitants eux-mêmes, n’ignorant pas l’agonie où étaient les prisonniers; ils étaient montés sur leurs toits, lui criaient par-dessus la rue: «C’est fini!... Robespierre est mort!...» Un coup de foudre est moins fort... Les hommes qui dans cette prison, étaient séparés des femmes se précipitèrent, rompirent les barrières, les trouvèrent blotties dans les coins, ces pauvres créatures, mortes de peur, anéanties. On s’embrassa, on pleura, on crut sortir du tombeau.

Le bon cœur du peuple éclata. Il courut aux portes des prisons voir sortir les prisonniers. La belle large rue de Tournon offrit le plus touchant spectacle. Les premiers qui franchirent le seuil du Luxembourg, on se précipita sur eux, on les serra dans les bras, sans s’informer de quel parti, de quelle classe ils pouvaient être. Étaient-ce des royalistes? Peu, bien peu avaient survécu. La surprise ne fut pas petite de voir que ces prisonniers en énorme majorité, étaient d’excellents patriotes.

La grande année 93, on peut le dire, avait été emprisonnée, elle qui a sauvé la Révolution, emprisonnée par sa fille, la barbare année 94.

Il y avait là les Nantais, cent vaillants défenseurs de Nantes qui repoussèrent la Vendée.

Il y avait ces Normands, obstinés républicains, que sauva Robert Lindet avec une heureuse adresse qui calma la guerre civile.

Il y avait Antonelle, le chef du redouté jury de 93, qui n’avait pas voulu souffrir l’avilissement de la justice, qui motivait ses jugements, voulait convaincre le public et les condamnés eux-mêmes de l’équité de ses arrêts.

Hoche à la Conciergerie! Hoche ayant déjà un pied sur les marches de l’échafaud!... Monstrueuse récompense de la conquête du Rhin! Sinistre augure de ce que Kléber et nos Mayençais avaient aussi à attendre du gouvernement jacobin!