Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)
Part 2
[3] Cette fascination très grossière n’a jamais été remarquée. La France, après la Terreur, avait perdu le _rire_, sa grande arme contre les tyrans, Bonaparte y prêtait beaucoup. On ne s’en avisa que tard. Son bavardage étourdissant, d’un hâbleur si souvent vulgaire, en faisait un personnage de tragi-comédie (_tragediante-comediante_), comme l’a nommé Mario Proth, dans son spirituel écrit; un _Jupiter-Scapin_, a dit M. de Pradt. L’histoire ne fera jamais rien, si elle ne perd le respect, si, comme dans le vieux poème, elle n’imite Renaud de Montauban, qui prend un tison noir pour faire la barbe à Charlemagne. Le sacrilège, la raillerie des faux dieux est le premier devoir de l’historien, son indispensable instrument pour rétablir la vérité. Mais il faut que la moquerie soit l’expression d’un mépris sérieux, profond, solidement fondé.--Pour moi, je n’ai rien épargné pour donner à mon jugement ce caractère. Le temps d’abord; toute ma vie j’ai rêvé, j’ai mûri ce livre. L’Europe, je puis le dire, y a contribué par le secours que mes amis, de toute nation, m’ont donné. Grâce à leur empressement, j’ai pu travailler partout. Les bibliothécaires d’une foule de villes m’ont si obligeamment aidé, que partout j’ai pu me croire chez moi. A Florence et Pise, à Toulon, à Lausanne, Vevey, Genève, j’ai eu de précieux secours, et l’on m’en envoyait même de Pesth. A Genève, un regrettable ami que j’ai perdu, le savant helléniste, Bétant, consul de Grèce, prenait mille soins pour m’envoyer les livres. J’en dis autant de M. Vulliemin, l’éminent historien de Lausanne. Chose inattendue, c’est de cette ville, de sa bibliothèque hospitalière que me sont venus les éléments de mon travail sur la Corse qui m’a coûté tout un été. Ces livres avaient été légués et mis là par les grands patriotes vaudois, MM. de Laharpe, si amis de la France, qui voulaient être les Paoli, les libérateurs de leur pays. On peut juger de mon étonnement, en recevant ce secours inattendu de ces illustres citoyens qui m’avaient préparé cela, et travaillé pour moi, en quelque sorte. Je le méritais bien par ma reconnaissance et mes sentiments fraternels.
Bonaparte a eu l’insigne avantage d’écrire et de parler, de son rocher de Sainte-Hélène, à l’Europe attentive, avec une incroyable autorité et l’intérêt tragique de ses malheurs. Il s’est glorifié et a calomnié tout le monde, sans conteste et de haut (_in articulo mortis_). Ses ennemis l’ont cru. Et les historiens anglais répètent à l’envi ses mensonges.
Cet homme désintéressé a laissé une grosse fortune, une famille fort riche, qui, sur la foi de son _étoile_, a puissamment cultivé la légende, en vue d’une restauration, travaillant et pour lui, et, comme il avait fait, contre les grands acteurs de l’époque (Masséna, Hoche, Ney, etc.).
La vérité pourtant subsistait en dessous, quoique enterrée. Pendant un demi-siècle, j’ai pu surprendre par moments des jours inattendus qui se faisaient. La mort m’aidait beaucoup. Elle a un pacte avec l’histoire. Elle lui donnait la joie de voir par moments disparaître ces ombres artificieuses, qui pendant si longtemps avaient masqué la vérité.
Le meilleur c’est que justement en plein triomphe, ils se sont découverts. Au plus fort de l’ivresse du dernier règne, des spéculateurs littéraires assurèrent à César que la Correspondance de _l’autre_ pouvait très bien se publier, en l’épurant par des mains sûres. Bonaparte écrivait très peu. Mais dans la foule des lettres qu’il inspirait, dictait, on pouvait faire un choix. Seulement, pour cette opération, il eût fallu des yeux; je veux dire une attention éclairée, pénétrante, pour voir ce qu’il fallait cacher. Mérimée et autres avaient de l’esprit, mais il fallait une étude sérieuse et de la patience. J’ai vu avec surprise que, dans ce grand recueil, émondé au hasard, des faits énormes étaient restés; et restés pour moi seul. Car dans les Histoires (du reste estimables et fort belles qu’on commença sous Napoléon III), ni l’auteur, ni l’éditeur sans doute, ne pouvaient s’en servir, ni exploiter ces faits qui changent tout.
On y voit plusieurs choses, singulières et inattendues: 1º l’apparition des banquiers et fournisseurs (que du reste j’ai connus moi-même), lesquels ont lancé Bonaparte dans la campagne d’Italie; 2º les longs mois de sa royauté financière, ces mois où par deux fois cette campagne fut interrompue, où Bonaparte mit à la porte les surveillants que lui donnait le Directoire, enfin où il fut vice-roi ou roi plus que Clive et Hastings ne le furent jamais dans les Indes.
Je me suis arrêté ici, dans ce volume, à ce point où les deux histoires, où les deux grands acteurs, la France et l’Angleterre, qui se battaient sans se connaître, et on peut le dire, à tâtons, ont certains points de ressemblance. On ne peut faire l’histoire de France, et encore moins la vie de Bonaparte, en restreignant le champ de la vision, à cet unique objet, sans se l’exagérer beaucoup, et le fausser par cela même.
Au volume suivant, tout en donnant la fin de l’héroïque et vaine campagne d’Italie qui finit par en rendre les clefs à l’Autriche, j’espère mener de front les grandes masses qui font mon sujet principal, l’histoire morale de l’armée des soldats, et de l’armée des ouvriers.
Une chose assez curieuse, c’est que l’esprit de guerre avait alors gagné tout le monde. Un Genevois a fort bien remarqué la fureur militaire que déployaient alors les ouvriers anglais, travaillant avec rage, et peut-être plus animés à la guerre que les soldats eux-mêmes. Dans le sombre atelier, ils rêvaient des batailles, faisant à leur métier la conquête des Indes ou livrant des combats de Trafalgar. Ce qui, dans ce jeu acharné, leur permit en vingt ans, de doubler constamment la mise, jusqu’à ce que le gros lot sortît.
HISTOIRE
DU
XIXe SIÈCLE
PREMIÈRE PARTIE
LA FIN DES JACOBINS
CHAPITRE PREMIER
LE JACOBINISME FINIT.--LE SOCIALISME COMMENCE.--BABEUF, SAINT-SIMON, FOURIER.
Ce que Camille Desmoulins entrevoit dès 92, la _Terra incognita_ qu’il signale à l’horizon, paraît au 9 thermidor. Les chefs des trois écoles socialistes, Babeuf, Saint-Simon, Fourier, sortent presque en même temps des prisons de la Terreur.
Saint-Simon avait trente-quatre ans, Babeuf trente, Fourier vingt-deux. Saint-Simon avait été enfermé au Luxembourg, et Babeuf à l’Abbaye. Fourier, en 93, après le siège de Lyon, fut très près de l’échafaud, puis, en 94, prisonnier à Besançon.
Leurs idées, à l’origine, ne sont nullement discordantes; elles ont le même point de départ: l’humanité, la pitié, la vue des extrêmes misères. L’ardent foyer en fut Lyon, d’une part, où vivait Fourier; de l’autre, la Picardie, patrie de Babeuf; et le profond centre du monde, la commune de 93, où Chaumette, son apôtre, accueillit les socialistes de Picardie et de Lyon.
Le peuple mourait de faim. Du papier, des lois, des clubs ne suffisaient pas. Il fallait du pain. Trois pensées surgirent du cœur. Quelque opinion qu’on ait des fameux utopistes, il faut dire que leurs systèmes, leurs excentricités même sortirent d’un cœur admirable, de l’élan le plus généreux.
Babeuf, dans ses premiers ouvrages, fort sage, encore éloigné de l’impossible utopie qui le mena à la mort, ne demande (comme Chaumette) que le partage des terres désertes qui surabondaient, le partage des communaux pour les rendre productifs. _Le Droit_ est sa base unique, le droit universel des hommes «à la suffisante vie.»
Saint-Simon veut le _Progrès_. Le progrès immédiat pour lui, c’est de faire passer la terre des mains nobles, oisives, aux mains laborieuses et fécondes, de la mettre en menues parcelles, à bas prix, pour le paysan. De là ses spéculations, si désintéressées, sur les biens nationaux. De là aussi son fanatisme pour la Science, cette religion positive qui va centupler les forces de l’homme, ses ressources, ses moyens de bonheur.
Fourier rêve l’_Harmonie_. Né vers le Jura, il connut ses humbles mais admirables associations fromagères. A dix-huit ans, la vision du Palais-Royal, à Paris, éblouissant d’arts, du noble enseignement du Cirque, le saisit, lui donna un songe du phalanstère de l’avenir. Mais rien n’agit plus sur lui que le brûlant milieu de Lyon, ses fraternités ouvrières. Le socialisme était là chez lui, et déjà ancien chez les Vaudois lyonnais, les Pauvres de Lyon. Il avait eu comme un saint, une légende en 93 (dont je parlerai tout à l’heure). C’est Lyoni[4], surtout qui fit Fourier. Il y vit l’excès des maux et il y chercha les remèdes. Son rêve d’harmonie tourna vers la société agricole, vers les fraternités rustiques, dont il avait vu le germe au Jura. Sous forme de calculs bizarres, il devint un grand poète, le poète de la faim. «La suffisante vie» de Babeuf ne suffirait à celui-ci. Mille ans de faim sont en lui, et il aurait en pitié les tables de Gargantua. Il tire de l’association les miracles de l’abondance, fait asseoir toute la terre à un prodigieux banquet.
[4] Voir le _Banquet_ tiré des _papiers intimes_.
La terre? Mais c’est peu de chose. Il faut qu’elle soit si heureuse que le bonheur en regorge dans toutes les planètes voisines et dans les globes infinis que nous devons traverser.
* * * * *
On ne comprendra jamais la France en 93, le crescendo de ses misères accumulées de siècles en siècles et pesant alors du poids du temps qui était derrière, tant qu’on n’aura pas écrit un terrible livre qui manque: _l’Histoire de la faim_.
«Quoi donc? Ce qu’on a dit du progrès serait faux.»
Non. Mais observons deux choses:
1º Le progrès n’est point du tout une ligne droite et suivie; c’est une ligne en spirale qui a des courbes, des retours énormes sur elle-même, des interruptions si fortes qu’il ne recommence ensuite qu’avec peine et lentement;
2º En bien des choses où les maux ont diminué, la sensibilité augmente. Moins endurci, on a bien plus l’impression des douleurs présentes, les regrets, les soucis, les craintes.
Voilà ce que j’ai observé tout le long de ma grande histoire, en traversant tant de famines. Je voyais, en avançant, un sens se développer, celui des besoins, des misères. Oui, on souffre davantage à mesure que vient le temps. On prévoit mieux, il est vrai, mais on est de plus en plus affiné pour la douleur.
Les animaux meurent sans bruit. La faim qui revient souvent, la très faible alimentation qui use, atténue, alanguit les facultés digestives, rend scrofuleux, rend phtisique, mais tue assez doucement. On se déshabitue de vivre. On se dit: «Pourquoi manger?» C’est ce que nous avons vu (peu après 1860) dans l’extinction immense des tisserands de Normandie. C’est ce que nous comprenons des grandes extinctions d’hommes qui moururent en silence dans le lointain moyen âge.
* * * * *
Vers 1300, lorsque le serf ne paya plus seulement en denrées, mais en argent, la piqûre du désespoir fut atroce. Tout eût fini sans la leçon de Satan (qui fut le Malthus d’alors): «Peu d’enfants et beaucoup de blé. Supprimer les bouches inutiles. N’engendrer plus pour la mort.»
Louis XII nous remonte un peu, Henri IV nous remonte un peu. Mais quelle rechute terrible avec la guerre de Trente ans, avec le vampire Mazarin! Un chiffre certain, authentique, dit qu’une terre qui, sous Henri IV, rapportait 2500 livres, n’en donne plus sous Mazarin que 400. (V. Feillet.)
Il y eut dix années meilleures, de l’avènement de Colbert jusqu’à la guerre de Hollande (1661–1670). Mais après, un nouvel état de misère et d’épuisement. Boisguilbert, dans ses préfaces, dit lugubrement: «Plus d’huile à la lampe.» L’année 1709 parut être le décès de la France. Ce qu’en raconte Duval dans ses _Mémoires_ fait horreur. A peine se remettait-on que la grande débâcle de Law nous fit enfoncer de nouveau.
La nourriture insuffisante ramène, au XVIIIe siècle, ce détraquement des nerfs que l’on vit au XIVe (dans la danse de Saint-Gui), les convulsions de Saint-Médard, si près de l’épilepsie. Les plaisanteries des Anglais sur les _grenouilles françaises_, le peuple maigre, ne sont que trop bien fondées. Dans la classe la plus connue, celle des gens de lettres, on voit des misères incroyables. On voit Rousseau, sans asile, coucher dans une grotte, près Lyon. Diderot nous conte qu’un jour il s’évanouit de faim...
Cependant l’industrie naissante, les étoffes de Lyon, sous Colbert, sous Louis XV le meuble, les arts charmants de Paris qui alors conquirent l’Europe, augmentaient la population ouvrière des grandes villes. L’ouvrier travailla _en chambre_. Quoi donc! il avait une chambre? La _mansarde_ avait été créée sous Louis XIV. On ne fut plus entassé dans un malpropre pêle-mêle. Le vieux communisme cessa. On eut un _chez soi_, et, dès lors, une femme et une famille, souvent de nombreux enfants.
Ainsi, ce progrès moral fut un progrès d’embarras. Comme on sentit mieux la misère dans les mauvais temps de chômage! Dans les _macabres_ d’Holbein, la mort semble joyeuse et légère, tout heureuse de n’exister plus. Mais l’homme-famille, grand Dieu! les épreintes de la faim lui sont devenues sensibles! les mères!... Elles auraient passé à travers le fer et le feu!... On le vit le 6 octobre, quand elles allèrent à Versailles prendre, au milieu de leurs gardes, le _boulanger_, la _boulangère_, et les ramener à Paris. On le vit dans toutes les grandes journées de la Révolution. Ce sont les femmes, les mères qui les rendirent plus furieuses. Et, quand les hommes furent las, elles seules persévérèrent. Il y eut des jours terribles où l’on ne vit que des femmes; alors nul cri que la faim.
J’excuse Quesnay d’avoir tout vu dans la terre, d’avoir fait de l’Économie comme une religion de l’agriculture. Mais tous ces appels à la terre ne pouvaient être entendus d’elle. Le fisc, sous Louis XIV, ayant saisi, vendu, détruit tous les troupeaux, plus d’engrais. L’épuisement alla croissant. Le voyageur Arthur Young traversa de vastes terres abandonnées. Pourquoi? Un chiffre l’explique (Doniol, 433). La moitié du champ, chaque année, devait rester au repos, et la moitié cultivée, ne rendait que quatre fois la semence. Tirez de là l’impôt, la dîme, les taxes seigneuriales, rien ne reste pour manger. Nulle raison de cultiver.
Mais voilà 89... Sans doute nous sommes sauvés. Au contraire: la France subit une chose inouïe. Pendant deux ans, point de culture. C’est une opération terrible en l’histoire naturelle de se métamorphoser, de changer de peau. Il y a de quoi en mourir. Cet entr’acte dans la culture a lieu quand la terre n’est plus au clergé, à l’émigré, et n’est pas encore vendue, divisée au paysan. Il y eut sur des espaces immenses interruption du travail, attente. Mais la vie n’attend pas. La faim, surtout dans les villes, atteignit la limite extrême où elle soit arrivée jamais.
* * * * *
La vue de ces cruelles misères était pour le cœur un supplice. La faim crée des maladies; mais le spectacle de la faim fit aussi une maladie, très nouvelle et propre à ce siècle, _la furie de la pitié_. L’humanité fit des appels insensés à l’inhumanité même, à la mort, au grand médecin, qui semblait pouvoir d’un coup guérir tous les maux de ce monde. Marat qu’on saignait sans cesse et qui ne voyait que du rouge, fut un philanthrope atroce. Châlier, un saint de la Terreur, qui ne fut cruel qu’en paroles, mais qui eut au cœur un amour infini des pauvres et de tout ce qui souffrait, effraya Lyon de son délire. Son ami, le riche Bertrand, donna tout et vint à Paris s’unir à Chaumette et à Babeuf.
CHAPITRE II
BABEUF.
Bertrand arriva de Lyon, et Babeuf de Picardie, à peu près au même moment. Tous les deux se rallièrent non aux Jacobins, mais à la Commune, à Chaumette. Ils le trouvèrent dans la crise épouvantable de Paris qui mourait de faim. Chaque jour il devait répondre aux foules désespérées qui, comme un élément aveugle, venaient heurter à la Grève, en criant: «Du pain! du pain!» Le bureau des subsistances, où se précipitaient ces foules, avait pour secrétaire Babeuf.
L’inaltérable douceur de Chaumette, sa prodigieuse patience, amortissaient quelque peu le choc de ces vagues humaines. Pendant trois longs mois entiers, juin, juillet, août, où les Comités ne firent rien, il soutint ce flot. Avec quoi? avec des paroles, des projets, des plans de réformes. Il nourrissait ce peuple misérable, mais intelligent, des prospérités à venir. Les registres de la Commune (voy. _Archives de l’Hôtel de Ville_) sont chose admirable et sacrée[5]. Il n’y eut jamais une administration plus inquiète du bien du peuple, qui, du plus haut au plus bas, à ce point sentît, prévît tout. Depuis la réforme des hôpitaux jusqu’au Musée du Louvre, au Conservatoire de musique, sa paternité embrasse toute la vie populaire. Une seule chose manquait, le pain.
[5] Ces registres ont été brûlés, en 1871, dans l’incendie de l’_Hôtel de Ville_. Ce qu’on en trouve ici, est d’autant plus précieux (1880) A. M.
Ce qui calmait le plus le peuple, c’était le désintéressement connu, la sobriété fabuleuse de ses magistrats. Jacques Roux, membre de la Commune, et ses amis, ses disciples, refusèrent obstinément tout salaire, celui qu’on donnait même pour l’assistance aux sections. Ils jeûnaient avec le peuple. Le secrétaire des subsistances, Babeuf, avait la vie austère du plus rigide stoïcien. Lui, sa femme et son enfant, ils ne mangeaient que du pain. La femme et le fils travaillaient, aidaient le père. Ce fils (Émile, élevé d’après l’_Émile_ de Rousseau) garda toujours la forte empreinte de cette haute austérité, du plus ardent patriotisme. Quand l’étranger entra en France, il monta sur la Colonne et il se précipita.
Babeuf était d’un pays que j’appelle le midi du Nord, la Picardie, race inflammable, où abondent les cœurs généreux (citons Camille Desmoulins, qui commence la Révolution, et Grainville qui la finit par l’épopée du _Dernier homme_.) Ce sont des populations très bonnes. Qui jamais en bonté, en charité, en pitié, surpassa les femmes picardes? Babeuf fut atteint du mal qui perdit Châlier, tant d’autres, la pitié violente, active, qui ne s’égare point en discours, mais veut, en acte et en fait, mettre ici-bas un régime d’humanité, de justice.
Il était de Saint-Quentin. Tout ce qu’on sait de sa famille, c’est que son père, au service de l’étranger, éleva le philanthrope Léopold, duc de Toscane. Ce serait donc d’un Babeuf que Léopold aurait reçu les idées philosophiques, économiques, de la France? Ce père était-il un disciple de Quesnay, de l’école économiste de la terre? je le croirais. Car je vois son fils, orphelin de bonne heure, qui se fait l’homme de la terre, arpenteur et géomètre, faiseur de terriers, comme on disait. Dès seize ans, il est plongé dans les archives seigneuriales, et prend à fond la connaissance du régime d’iniquité qui fait faire la Révolution.
Ce qui le choquait le plus, lui était intolérable, c’est la manière monstrueuse dont on imposait la terre, dont on répartissait les taxes. En mettant d’abord à part les biens des privilégiés, on retombait cruellement sur le simple cultivateur. Il n’était point appelé à donner des renseignements pour éclairer les collecteurs. Ceux-ci déchargeaient leurs biens, déchargeaient ceux de leurs amis, en surchargeant tout le reste. Pour la vérification, ils s’assemblaient au cabaret avec les notables du lieu, bâclaient tout parmi les pots (Bab., _Cad._ 37). Babeuf, en 89, écrit son premier livre, _Cadastre perpétuel_. Livre très bon, très modéré. Il part des idées de Rousseau, de Raynal, sur le droit de tous à la terre; mais, en pratique, il ne demande que des choses fort applicables. «Je ne prétends pas rétablir la primitive égalité, dit-il, mais je dis que les malheureux pourraient la redemander si les riches persistaient à refuser des secours, et les secours honorables qui conviennent à des égaux.» Le premier c’est l’éducation; uniforme, égale pour tous.
Rien n’indique qu’il ait connu Morelly. Son livre n’est point communiste. Il reconnaît partout le droit de propriété. Il explique le but de l’impôt. La société qui lève l’impôt, doit l’employer à protéger et les actes de l’industrie actuelle, et les fruits de _l’industrie antérieure_ qui amassa les capitaux. Seulement, dit-il, le rentier doit payer double.
L’ouvrage présenté à l’Assemblée Constituante, fut bien accueilli, loué. Il est de 89, mais postérieur évidemment aux décrets du 4 août, à la renonciation aux droits seigneuriaux. C’est le seul point où Babeuf soit vraiment révolutionnaire. Il y parle des _promesses_ qui doivent être réalisées, qui ne peuvent rester de vains mots.
Son fort bon portrait gravé (1790), de figure très résolue, d’œil ferme, de grand nez, décidé, indique assez l’homme d’action qui veut réaliser le droit, le rigoureux géomètre de justesse et de justice.
Il avait pris au sérieux les lois que faisait l’Assemblée. Il ne laissa pas dormir ces fameux décrets du 4 août. Le pauvre paysan picard continuait de payer. Babeuf l’avertit de son droit. Il y eut alors sur la Somme ce qu’on nommait insurrection, et ce qui n’était après tout que l’exécution de la Loi. La suppression des gabelles fut de même, grâce à Babeuf, exécutée à la lettre; les préposés furent chassés. De là un procès terrible en 90. Il est jugé à Paris. Babeuf acquitté devient populaire. Il est nommé administrateur de la Somme (au 10 août 92).
Mais là, il a le secret de mettre contre lui tout le monde. Dans la terrible misère où l’on était, il propose de partager, cultiver les biens communaux, ces landes qu’on laissait stériles. Les plus indigents, pour paître une chèvre, aimeraient qu’on laissât à la vaine pâture, au désert, des terres de demi-lieue carrée. Les gros du pays ameutèrent contre lui ces masses aveugles. La rage alla jusqu’à mettre sa tête à prix. On l’aurait traqué, tiré, tué, comme une bête sauvage.
En juin 93, il se sauve à Paris, à la Commune où on le place au bureau des subsistances. Pendant ce temps, dans la Somme, sans l’avertir, l’appeler, on tramait sa perte. On arrangeait, on machinait contre lui un procès faux.
Établissons-nous avec lui au bureau des subsistances, à la Grève, au grand combat.
La Commune était divisée. Hébert s’en occupait peu, était tout dans son journal de colère et de menaces, qui ne parlait que de sang, de nul remède applicable. Chaumette et autres, promettaient des terres au peuple, mais c’étaient choses d’avenir. Jacques Roux et les Lyonnais, arrivés de Lyon, qui s’unirent à lui, voulaient qu’on fît, comme à Lyon, comme en une place assiégée, qu’on obligeât les fermiers des départements voisins à apporter leurs denrées, à remplir des magasins publics; l’État les aurait payées et vendues, livrées au peuple. Les Comités gouvernants s’effrayèrent. Robespierre fit une guerre terrible, implacable, à Roux, le fit rayer des Cordeliers, employa contre lui Hébert, c’est-à-dire contre la Commune il employa la Commune.
En empêchant Roux de faire, il ne faisait rien lui-même. L’inaction des Comités dura trois mois! Et l’ennemi approchait, Paris se mourait. Roux alla à l’Assemblée dénoncer l’inertie du gouvernement. Le bureau des subsistances, Babeuf, Garin, etc., assiégé et aux abois, prit un parti violent; ce fut de dire ce que le peuple disait, que les Comités, leur ministre, voulaient affamer Paris. Le ministre, c’était le phraseur Garat, vrai paralytique, et l’âme des Comités, c’était Robespierre, qui à ce moment, louvoyait, pour rien ne voulait agir.
Le réveil eut lieu en août. Pour le dehors, pour les armées, on prit Carnot, grand travailleur. Pour l’intérieur, Robert Lindet gouverna les subsistances; il demanda (justement ce qu’on demandait) qu’à l’avenir Paris fût approvisionné, comme les villes assiégées, par réquisitions.