Histoire du XIXe siècle (volume 1/3)

Part 1

Chapter 13,646 wordsPublic domain

HISTOIRE DU XIXe SIÈCLE

PAR J. MICHELET

NOUVELLE ÉDITION REVUE ET ANNOTÉE

I DIRECTOIRE ORIGINE DES BONAPARTE

PARIS C. MARPON et E. FLAMMARION, ÉDITEURS 1 A 7, GALERIES DE L’ODÉON ET RUE ROTROU, 4

1880 Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2

Dans ma Préface, j’exposerai le sujet de ce volume et de ceux qui doivent suivre.

Mais j’ai besoin de dire d’abord comment il a été préparé et fini, dans telles circonstances qui pouvaient l’empêcher de paraître jamais.

En 1838, lorsque j’entrai à l’Institut dans la section des sciences morales et politiques, les diverses nuances de partis, d’opinions et de gouvernements par lesquels la France a passé, y étaient représentées par des hommes qui avaient fait et su bien des choses. La Convention s’y voyait encore en Lakanal, l’âge du Directoire en Reinhard. L’Empire y était dans la personne du duc de Bassano. Ils causaient volontiers avec un écrivain fort jeune relativement, et qui semblait uniquement occupé de l’ancienne monarchie. Alors combien j’espérais peu amener mon histoire jusqu’au dix-neuvième siècle! Cependant mon instinct de chasseur historique m’intéressait à leurs récits, et je ne rentrais guère sans avoir quelque note curieuse que je jetais au fond de mes cartons.

Ces notes attendirent trente années. Aux Archives aussi, où j’étais chef de la Section historique, j’eus occasion de voir et d’écouter d’autres personnages que leurs affaires y amenaient pour faire quelques recherches et qui causaient obligeamment. Là, je connus Lagarde, le spirituel secrétaire du Directoire, et tel des fournisseurs qui, bien plus que le Directoire, commanditèrent le jeune Corse et le lancèrent à leurs dépens dans la grande affaire d’Italie, qui enfin, malgré son ingratitude sauvage, s’attachèrent à sa fortune et lui manipulèrent son coûteux 18 Brumaire.

Ces notes assez précieuses dormaient paisiblement dans leurs cartons, lorsqu’au jour où j’allais m’en servir, elles furent fort en péril.

J’habite près de l’Observatoire, quartier désert, silencieux, qui n’avait jamais eu l’honneur d’être mêlé aux grandes aventures de Paris. Un matin, on décide que, pour défendre cette ville, le plus sûr est de la brûler. Mais, si l’on en brûlait le centre, l’Hôtel de Ville, à plus forte raison devait-on incendier tout ce qui se trouvait sur la route de l’armée de Versailles, le quartier du Mont-Parnasse et de l’Observatoire. Ma maison au coin de deux rues et près du Luxembourg, dans une position stratégique, devait y passer la première. Ce qui n’arriva pas. Ses gardiens obstinés firent ajourner la chose. Cependant le combat se rapprochant, on brûla le rez-de-chaussée, qui fut tout à fait mis en cendres. Le premier fut incendié et les flammes qui montaient flambèrent le second étage et le troisième que j’occupe; elles ont roussi le fauteuil sur lequel j’ai écrit tant d’années. Mais ce fut tout; le temps manqua au feu pour en faire davantage. Ce qui fit le plus de dégât dans cet appartement conservé par miracle au-dessus de l’incendie, ce fut l’explosion de la poudrière dans le Luxembourg. Les vitres volèrent non pas en éclats, mais divisées en petits fragments acérés, en aiguilles qui allèrent s’implanter partout, spécialement dans mon visage; je veux dire dans celui de mon portrait, qui eut de plus une balle. Si son original eût été là, il eût été à coup sûr, sinon tué, au moins aveuglé.--Et qui eût pu alors se reconnaître dans mes manuscrits?

J’étais absent de Paris; j’en étais sorti, lorsque l’Impératrice, loin de songer à la défense, laissait entrer dans cette ville de deux millions d’âmes, tout un monde de bouches inutiles, quatre ou cinq cent mille paysans. Personne ne pouvait comprendre un gouvernement si insensé qui, dans Paris, engouffrait la nation comme pour la faire prendre en une fois[1].

[1] Les forts n’étaient pas gardés (constaté par M. Thiers). M. Michelet avait vu dans sa jeunesse, les Prussiens envahir deux fois le territoire, entrer à Paris en maîtres insolents.--Il ne se sentait plus la force de subir une troisième fois cette humiliation. Un matin, il vint à moi, me dit d’une voix concentrée que j’entends encore: «Si je reste, j’en mourrai.» Nous partîmes le soir même; mais à distance, il reçut le contrecoup de nos malheurs; il devait mourir des blessures faites à la France. A. M.

Cette ineptie parut dans tout son jour lorsque la France aurait eu si grand besoin de plaider sa cause, de répondre aux calomnies, aux articles payés d’une foule de journalistes, quand, dis-je, dans cette tempête d’injures et de sifflets, elle resta muette, ayant elle-même enfermé, étouffé entre quatre murs ses voix les plus autorisées. Dans ce temps lugubre, de près de six mois, le monde retentit des coups sonores que recevait la France muette. Mon âge de soixante-douze ans ne me permettait pas d’être la voix forte qu’il eût fallu. Mais la chose était si criante que, même sans être Français, on eût pu en être ému. Les dérisions de l’ennemi ne me perçaient pas tant le cœur que l’abandon de nos amis. J’avais constamment le songe de 1400, du temps de Charles VI, la vision de celui qui voyait le vainqueur trônant autour de Notre-Dame, et la France humiliée qui pleurait dans le Parvis.

Dans ce grand silence, seul en Europe je parlai. Mon livre que je fis en quarante jours fut la première, et longtemps la défense unique de la Patrie. Traduit en plus d’une langue, spécialement en anglais, il rompit l’unanimité de malveillance que l’or de M. de Bismarck avait facilement obtenue. Des voix jeunes, éloquentes, s’élevèrent, et même de Londres, pour nous. La conscience publique fut avertie, de la Tamise au Danube. L’Autriche et l’héroïque Hongrie insérèrent par fragments mon livre en leurs journaux. J’intitulai ce cri du cœur: _la France devant l’Europe_, lui donnant pour épigraphe ce grave avis d’avenir: Les juges seront jugés (janvier 1871)[2].

[2] Ce que ne dit pas l’auteur de ce livre, c’est qu’il a été vendu au profit de l’armée, des blessés. A cet argent s’ajoutaient des envois de linge, de vêtements. Dans cet hiver qui fut un des plus rudes de ce siècle, nous n’eûmes que nos habits d’été, un feu unique pour déraidir les doigts glacés. Ainsi, M. Michelet à 72 ans, malade, déjà atteint au cœur, s’imposait volontairement les plus rudes privations pour tout envoyer à nos soldats. A. M.

Par un hasard singulier que je ne regrette nullement, l’éditeur de ma grande Histoire a publié cette année le premier volume de sa réimpression, et dans ce volume la préface où, rendant compte de mes études préalables, j’explique sans restriction mes sympathies pour l’ancienne Allemagne, pour son apôtre Luther, pour ses jurisconsultes populaires, et l’amitié dont m’a honoré leur savant collecteur, Jacob Grimm, esprit très pénétrant, qui comprit bien que, derrière la France académique, officielle, il y en avait une autre, non plus spirituelle, mais candide et profonde.

Mon point de vue était fraternel pour l’Allemagne. Oh! que je l’ai aimée, cette Allemagne-là, la grande et la naïve, celle des Nibelungen et de Luther, celle de Beethoven, et celle du bon Frœbel et des jardins d’enfants. Mais j’aimais beaucoup moins l’Allemagne ironique de Gœthe, l’Allemagne sophistique d’Hegel qui a produit son fatalisme d’aujourd’hui. J’espérais mieux de l’Allemagne, et je suis frappé de la voir morte en sa victime même, au sépulcre de fer où (un État slave) la Prusse l’a inhumée.

Mes sympathies pour l’Allemagne et, en général, pour les grands peuples de l’Europe, sympathies d’autant plus françaises qu’elles étaient européennes, ont apparu surtout au Collège de France. Entouré de ces jeunes gens qui m’aimaient, j’y tenais la table d’Arthur, où tous les peuples venaient s’asseoir, me demander de leur verser la vie.

Tant que César dura, je ne pensai pas à y retourner. J’achevais l’immense monument que je devais à la France. Mais, en 1871, je crus devoir réclamer moins pour moi que pour le Collège de France, pour l’inamovibilité de ses professeurs, droit reconnu dès sa fondation, et par plus d’un ministre même.

M. Jules Simon alors ministre me répondit que ma chaire était régulièrement occupée. Ce que je nie.--En 1852, M. Alfred Maury, bibliothécaire très confident de l’empereur, s’y fit nommer, et, de plus, directeur des Archives, ce qui est un sous-ministère.

Même interdiction contre mes livres d’enseignement, contre le Précis d’histoire moderne, prescrit jadis par l’Université. Tant on craint même les livres impartiaux qui remplaceraient ceux de l’empire.

* * * * *

Ceci n’est pas une plainte.

Suspendu en 1847 par le ministère Guizot,

Destitué au 2 décembre (sans retraite, ni pension),

De nouveau repoussé de ma chaire par le gouvernement de Versailles,

Je n’ai pas à me plaindre. Car, rien ne m’a manqué. Les gouvernements, les partis se sont trouvés d’accord pour me récompenser en proclamant, de leur mieux, mon indépendance.

Je le méritais bien. Je n’ai point varié. Si je n’ai point ma chaire, j’ai d’autant mieux mon tribunal, immuable, assez haut, pour bien voir les tempêtes où tout s’agite et tourne au grand vent des révolutions. Pour les rois, pour les peuples, et les révolutions elles-mêmes, là est le Jugement dernier, l’arrêt définitif, la sentence et la grande épée.

1er Janvier 1872.

PRÉFACE

Un des faits d’aujourd’hui les plus graves, les moins remarqués, c’est que l’allure du temps a tout à fait changé. Il a doublé le pas d’une manière étrange. Dans une simple vie d’homme (ordinaire, de soixante-douze ans), j’ai vu deux grandes révolutions qui autrefois auraient peut-être mis entre elles deux mille ans d’intervalle.

Je suis né au milieu de la grande révolution territoriale, et, j’aurai vu poindre la grande révolution industrielle.

Né sous la terreur de Babeuf, je vois avant ma mort celle de l’Internationale.

Plusieurs fois la même panique a créé de mon temps ce que l’on croyait un remède, le gouvernement militaire, le César d’Austerlitz, le César de Sedan.

Grands changements qui captivant l’attention l’ont détournée d’un fait non moins grave et plus général: la création de l’empire le plus grand qu’ait vu le soleil, l’empire anglais, dix fois plus étendu que ceux de Bonaparte et d’Alexandre le Grand.

Jamais la mort n’a eu de tels triomphes sur le globe. Car si Napoléon en dix ans seulement (1804–1814) a, d’après ses propres chiffres, tué dix-sept cent mille Français, et sans doute autant d’Allemands, Russes, etc., l’Angleterre, dans un procès célèbre, accusa un de ses gouverneurs d’avoir tué par la famine, en un an, des millions d’Indiens. Par ce seul fait on juge ce que put être en cent années la tyrannie coloniale exercée sans contrôle dans l’inconnu, sur deux cent millions d’hommes.

Mais si les forces destructives ont eu de tels succès, les forces créatrices n’étonnent pas moins par leurs miracles. Et cela si récent! Je crois rêver quand je songe que ces choses incroyables se sont faites dans une vie d’homme. Je suis né en 98. C’est le temps où M. Watt, ayant fait depuis longtemps sa découverte, la mit en œuvre dans sa manufacture (Watt et Bolton) produisant sans mesure ses ouvriers de fer, de cuivre, par lesquels l’Angleterre eut bientôt la force de quatre cent millions d’hommes. Ce prodigieux monde anglais, né avec moi, a décliné. Et ce siècle terrible appliquant à la guerre son génie machiniste a fait hier la victoire de la Prusse.

* * * * *

Ceux qui croient que le passé contient l’avenir, et que l’histoire est un fleuve qui s’en va identique, roulant les mêmes eaux, doivent réfléchir ici et voir que très souvent un siècle est opposé au siècle précédent, et lui donne parfois un âpre démenti. Autant le XVIIIe siècle, à la mort de Louis XIV, s’avança légèrement sur l’aile de l’idée et de l’activité individuelle, autant notre siècle par ses grandes machines (l’usine et la caserne), attelant les masses à l’aveugle, a progressé dans la fatalité.

Notez qu’à ces grands faits d’en bas, répond par en haut très fidèlement une petite sonnette. C’est la philosophie, qui dit parfaitement les mêmes choses. Au fatalisme de 1815 et d’Hegel succède le fatalisme médical, physiologique, de Virchow, Robin et Littré.

Moi, je m’en tiens ici à la grosse machine. Et si je parle du fatalisme d’idées, ce sera par occasion, et seulement quand j’y serai traîné par le progrès des sciences naturelles (comme par Lamarck en ce volume).

En général, cette histoire fort matérielle, pourrait se dire toute en trois mots: _Socialisme_, _Militarisme_ et _Industrialisme_.

Trois choses qui s’engendrent et s’entre-détruisent l’une l’autre.

La terreur de Babeuf fit Bonaparte autant que ses victoires, c’est-à-dire que le Socialisme naissant, par sa panique, a fait le triomphe du Militarisme.

Celui-ci, que rencontra-t-il dans sa grande lutte?

Constamment l’or anglais créé par la puissance industrielle qui payait et armait l’Europe. Puissance vaincue à Austerlitz, victorieuse à Waterloo.

* * * * *

On ne peut comprendre un siècle qu’en le voyant dans son ensemble. Les faits énormes de celui-ci resteraient fort obscurs, si on ne le reprenait à son principe général, _la machine_, et d’abord la machine humaine: _l’enrégimentation_.

Je suppose que vers 1800, sans rien savoir de notre Europe, je la regarde d’en haut, par exemple du haut d’un ballon. Quelle chose frappera ma vue? Un phénomène analogue dans tout l’ouest. Je verrai dans notre France des masses énormes graviter vers de vastes ruches maussades qu’on appelle des casernes, et des foules non moins grandes en Angleterre s’entasser dans ces ennuyeux habitacles qu’on appelle des fabriques.

Je croirais des deux côtés voir des maisons pénitentiaires où l’on ne va que condamné. Il n’en est pas ainsi. Tout entière, l’Angleterre d’elle-même y a passé, et s’est enterrée là. Où est-elle la vieille Angleterre, avec ses classes agricoles, le paysan, le gentilhomme de campagne?... Tout cela, en trois quarts de siècle, a disparu, fait place à un peuple d’ouvriers, enfermés aux manufactures. Chez nous, depuis quatre-vingts ans, le fils du paysan chaque année, gaillardement enrubanné, a accepté en chantant la servitude des casernes et leurs exercices ennuyeux. Pourquoi? Pour échapper au labeur du sillon, à la monotonie du travail agricole. Cette monotonie, l’ennui sans fin des longues heures, l’Anglais l’accepte parfaitement. Pour que tous deux agissent tellement contre la nature, il y a des motifs variés. Mais le plus général à coup sûr pour l’Angleterre depuis un siècle, et chez nous depuis un peu moins, c’est le grand changement du régime alimentaire, le besoin d’une nourriture plus coûteuse qui double la force.

Est-ce (comme croient les moralistes) un pur matérialisme? Est-ce la simple sensualité qui met le monde sur cette pente? Non, c’est surtout une idée, la joie de _se croire fort_, de croire qu’on peut davantage. De plus en plus on y tend pour agir ou pour produire. Tout a été augmenté et accéléré par ce changement de régime.

L’aveugle, l’impatient besoin d’être fort, a entraîné à préférer souvent à la viande même, ce qui donne immédiatement un accès de force factice, les liqueurs fermentées, l’alcool. De là, mille maux. Il suffit ici de constater que ces moteurs puissants, qui tendent si violemment la machine humaine, ont infiniment augmenté la passion de faire des miracles, d’obtenir des effets subits, de suivre les grands machinistes, et les faux enchanteurs qui nous trompent en les promettant.

* * * * *

Dans le présent volume, je dois signaler une chose et prévenir d’avance le lecteur, qui, parvenant sans avis aux deux tiers, rencontrerait un changement à vue, un énorme saut, d’une chute épouvantable. Est-ce ma faute si ce volume est monstrueux, discordant? Non, c’est celle du Dieu de ce siècle, de sa fatalité barbare et meurtrière.

Avez-vous quelquefois, en chemin de fer, passé brusquement un tunnel qui change tout à coup l’aspect des lieux, le paysage, comme quand de l’aimable Lyonnais vous entrez au monde des mines, dans les rudes scories et les noirs charbons du Forez? Changement qui ne rend que faiblement celui qu’on trouve en ce livre. Vous y arrivez tout à coup à une fente profonde et si large que vous ne pouvez la sauter. C’est comme sur la Mer de glace, à tel pas dangereux. Tout s’effondre, s’abîme. Que vois-je au fond? Horreur! trois millions de morts, pour commencer, de plus 1815, 1870, l’enterrement de la France, et demain celui de l’Allemagne, qui craquera pressée entre la France et la Russie.

Mais pour revenir au principe du désastre, avant 1800, une chose fort tragique, c’est le vertige, une sorte d’aliénation mentale. Le mauvais rêve de la terreur et de la guerre universelle avait bouleversé les esprits, les mettant hors de la raison et de tout équilibre, et les rendant surtout avides d’émotions. Après avoir épuisé et forcé tout ce que donnait l’humanité, il faut quelque mirage, quelque songe qui semble être au delà. On veut du miracle à tout prix.

Mais quelles contradictions! Jamais la France ne fut si attendrie que le lendemain de Thermidor. Une vive sensibilité éclate, et par les systèmes de fraternité sociale, et dans les sciences qui montrent (de l’homme jusqu’à l’animal) l’universelle parenté de la Nature. Dans l’art, une grâce touchante apparaît dans Prudhon. Il semble que le faux héroïsme et les comédies d’énergie se soient tous réfugiés dans les toiles de David.

Qui croirait qu’à ce moment même, la surprise d’un imbroglio violent, la vive entrée en scène d’un acteur étranger ravisse les spectateurs et les jette hors d’eux-mêmes? Et ce n’est pas seulement la masse qui s’extasie devant Bonaparte. Les artistes, qui sont des enfants, battent des mains. «Quel bonheur! changement à vue!... Quel merveilleux spectacle, inexplicable! L’humanité tout à coup ne compte plus dans les affaires humaines. Quelle simplification sur le théâtre. Un seul acteur! Ah! voilà bien le spectacle classique, la vraie peinture d’histoire.» D’autres sentent dans cette unité apparente, un terrible brouillamini, mais se gardent de l’éclaircir. Ils en ont la joie des enfants, la joie que l’enfant a du déménagement et de l’incendie. C’est superbe! Il n’y comprend rien!

Aussi, bien loin de vouloir éclaircir cette grande complication, ils l’augmenteraient plutôt. De la confusion ils feraient volontiers une Babel encore plus discordante. Ils veulent à tout prix le miracle.

Le miracle, c’est notre sottise et notre aveuglement. Le naturaliste et l’historien (ce qui est même chose) est celui qui supprime les miracles en les expliquant, et montre que les plus étonnants ne sont que des cas naturels.

Pour Bonaparte, un sérieux examen prouvera que (bien loin que son succès fût un miracle), le miracle eût été, qu’avec de telles circonstances, il ne réussît pas.

Le gouvernement qui venait après le grand effort de 93 était perdu par la seule lassitude d’un tel effort (V. Hamel). Perdu _financièrement_ par les milliards de faux assignats que fabriquèrent les Anglais, perdu _militairement_ par la nécessité où il fut de réformer en un an 300,000 soldats, 17,000 officiers. Il était facile à prévoir que ces gens licenciés regarderaient vers un chef et le suivraient. Ils ne voulurent pas un des leurs, mais plutôt un étranger, que le maladroit Barras et le crédule Carnot élevèrent à l’envi, et qui, avec l’armée merveilleuse de la révolution, eut de très rapides succès.

Une étrange coïncidence, mais facile à concevoir, c’est qu’indépendamment de l’armée, il vit la nation venir à lui. Pourquoi?

La France ayant eu la magnanime imprudence de laisser rentrer les émigrés, un débat interminable s’élevait entre l’émigré de retour et l’acquéreur de biens nationaux, entre l’ancien et le nouveau propriétaire. Comment juger un tel procès? On crut que tout Français y était trop intéressé. On se fia à cet Italien qui donnait des espérances à tout le monde.

C’est ce qu’on avait vu si souvent en Italie, où une ville n’espérant pas concilier elle-même ses débats intérieurs, se fiait plutôt à quelque étranger qu’on cherchait au loin, et qu’on créait juge armé, _podestat_.

Mais ici, il y avait une chose de plus. Les variations de la _propriété_ avaient créé des doutes sur sa nature et son droit même. Babeuf, le principal auteur de ces théories, avait pour lui une partie des Jacobins. Cela causa une alarme universelle. On crut voir la société elle-même en péril, et pour la sauver, on implora ce grand prometteur italien qui gagna les deux classes de propriétaires, en garantissant les nouveaux, et donnant aux anciens des places, et leurs biens non vendus, enfin les dédommagements d’une cour.

* * * * *

Au reste, je ne veux nullement faire l’histoire de Napoléon. Je désire seulement montrer les _origines de son système et du militarisme_, montrer comment la guerre, devenant sous lui un métier, une industrie, lutta contre _l’industrie anglaise_. Celle-ci, si rapace dans l’infini colonial, et créant dans l’intérieur un monde de richesses, a détruit en revanche _Old England_, la vieille Angleterre, où était l’âme du pays.

Voilà le sens, le sujet principal des volumes que je publie. C’est ma joie de pouvoir enfin ramener la justice dans une histoire si longtemps obscurcie. Les vainqueurs, les vaincus en ont également souffert. Et je ferai effort pour leur faire à tous réparation. On verra quelle conspiration le bonapartisme fit constamment contre Hoche, Masséna et tant d’autres héros. Je rendrai aussi ce qu’on doit aux Hongrois, Slaves et tant de nations brutalement perdues dans le nom d’Autrichiens et qui, tant de fois, dans cette lutte, ont relevé l’Autriche avec une mémorable obstination.

L’Italie a bien le droit de réclamer aussi contre un faux Italien qui, bien loin de l’aider au grand moment de son réveil (95), l’a constamment injuriée par de funèbres mots qui la replongeaient dans la tombe.

* * * * *

Je me félicite de publier si tard les vues qu’à diverses époques de ma vie j’eus sur Bonaparte, ce sujet où tant de gens ont regardé sans voir. C’est, certainement, le plus difficile de l’histoire, le plus obscur en plein soleil par la quantité des mirages et des fausses lueurs qui ont égaré les esprits.

Il n’est aucun exemple d’une vie si préparée et si voulue. Né d’une prophétie, dès l’enfance élevé et s’élevant lui-même pour les réaliser, en tout le reste variable, il fascina par des moyens divers[3] des hommes fort différents, des Barras, des Carnot. Puis, le succès faisant le reste, il éblouit même ses instruments, les hommes héroïques qui faisaient ce succès. Ils s’admirèrent et s’adorèrent en lui. Les grands acteurs de cette époque, guerriers ou politiques, n’ont point écrit, ou ils ont laissé leurs écrits à des mains intéressées à en ajourner la publication (Victor, Barras, la Réveillère-Lépeaux, Réal et Talleyrand, etc.).