Part 5
Dans l’histoire du Chou _de Bruxelles_, tout est mystérieux. D’abord son origine est mal définie. Est-ce un «sport» sélectionné d’un Chou _de Milan_ ou d’un Chou pommé quelconque? Ne serait-il pas un métis d’un Chou vert? Par ses caractères généraux, le Chou _de Bruxelles_ se rapproche beaucoup de la forme _Milan_. D’autre part, comme chez les Choux verts, sa rosette terminale ne pomme pas et sa tige ne présente pas l’atrophie qui existe toujours chez les Choux pommés. Dans les variétés primitives de Chou _de Bruxelles_, la tige était même très élevée; l’obtention des races naines est relativement récente (Chou _de Bruxelles nain_, Vilmorin, 1866).
Pour P. Joigneaux, sans aucun doute, le Chou _de Bruxelles_ est issu d’un Chou de Milan: «Le _Spruyt_ de Bruxelles, dit-il, dans le _Livre de la Ferme_, est bien certainement une variété de ce que nous appelons en France le petit Chou _Milan_. Pour s’en convaincre il suffit de semer de la graine prise au-dessus de la tige du Chou à jets; les plantes qui en proviennent donnent peu de rosettes et se couronnent d’une tête de Chou _de Milan_ qui accuse parfaitement l’origine.»
L’opinion de P. Joigneaux est généralement admise. Les praticiens disent avoir vu maintes fois dans les cultures de Choux _de Bruxelles_ des sujets «dégénérés» retournant par atavisme au type primitif supposé, c’est-à-dire à la forme _Milan_.
Les observations de M. Carrière donnent lieu à des conclusions différentes. Pour l’ancien Directeur de la _Revue horticole_ «ce qui est à peu près hors de doute, c’est que le Chou _de Bruxelles_ n’est autre qu’une variété de Chou pommé quelconque. Nous disons quelconque, parce que là où on cultive le Chou _de Bruxelles_ sur des étendues considérables, par exemple aux environs de Paris, à Bagnolet, Montreuil, Villemomble, Nogent, Fontenay et surtout Rosny-sous-Bois, l’on voit chaque année, dans les semis provenant de graines pourtant bien épurées, sortir des individus qui diffèrent plus ou moins de la mère, parfois même du tout au tout, lesquels non plus n’ont entre eux rien de commun. On y voit des Choux blancs, des _Cœur de Bœuf_, des frisés et même des Choux _de Milan_».
Ailleurs, Carrière est encore plus explicite: «Il y a toujours dans les plantations de Choux _de Bruxelles_ des individus plus ou moins dégénérés qui, parfois même, changent complètement de nature et, par une sorte d’atavisme, semblent indiquer leur origine. En effet, il se rencontre presque toujours, dans les plantations, des formes intermédiaires qui semblent se rattacher à diverses races, surtout aux Choux cabus blancs ou _à grosses côtes_. La forme _Milan_ est une rare exception et encore, lorsqu’elle se montre, n’est-elle jamais franche[61].»
[61] _Revue horticole_, 1880, p. 595; 1885, p. 324.
Sommes-nous mieux renseignés sur un autre problème des plus intéressants: d’où vient le Chou _de Bruxelles_?
Son nom semble indiquer une origine brabançonne et, d’ailleurs, certains écrivains belges revendiquent le _Spruyt_ de Bruxelles comme une propriété nationale. D’après ces auteurs, ce Chou, produit du sol, serait cultivé dans le Brabant depuis un temps immémorial. Ed. Morren dit qu’il a été importé en Belgique par les légions romaines de Jules César[62]. Mais, pour appuyer sa thèse, l’éminent journaliste belge n’a pu trouver aucun document dans les annales de l’Horticulture de son pays. Il s’est inspiré d’un article intitulé _Jules César et les Choux de Bruxelles_, publié dans l’_Indépendance belge_ du 1er mai 1845, lequel article a tout simplement, au point de vue historique, la valeur d’un pur roman.
[62] _Annales de Gand_, 1848, p. 37.
Le Chou _de Bruxelles_ paraît néanmoins une variété «endémique». Un mémoire de Jean-Baptiste Van Mons, professeur de chimie et d’économie rurale à l’Université de Louvain et présenté à la Société royale d’Horticulture de Londres le 7 juillet 1818, dit ceci:
«Nous n’avons aucune information sur l’origine de ce légume, mais il se trouve depuis très longtemps dans nos jardins car il est mentionné dans les règlements de nos marchés en 1213, sous le nom de _Spruyten_, qu’il porte encore aujourd’hui»[63].
[63] _Horticultural Transactions_, t. III (1re série), p. 197.
Deux pièces de comptabilité des archives du département du Nord donnent encore une indication sur ce problème horticole.
Les archives de Lille conservent un grand nombre de registres de dépenses, remontant aux XVe et XVIe siècles, des différents princes de la Maison de Bourgogne. Dans un «état journalier» de la dépense du duc de Bourgogne, Charles Le Téméraire, en date du 10 février 1472, au château de Male, nous trouvons ce détail intéressant: «Pour les noces de Messire Bauduin de Lannoy et de Michielle Denne, l’une des Demoiselles de ma ditte Dame: un cent de _sprocq_». Dans un autre «état journalier» de la dépense de l’hôtel de l’archiduc Maximilien, duc de Bourgogne et comte de Flandre, à Bruges, nous voyons encore à la date du 4 mars 1481: «dépenses pour les noces d’Alcande de Brébérode qui fut épousée à l’Hôtel: un demi-cent de _sprot_»[64].
[64] _Archives Nord_, série B. 3436, 3444.
Que peut signifier le mot _sprocq_ ou _sprot_ s’il n’indique pas les petites pommes du Chou _de Bruxelles_? D’après le dictionnaire rouchi-français de Hécart, _sprot_ ou _sprout_ sont les mots flamands du Nord de la France pour Chou _de Bruxelles_. En Belgique, ce Chou, en quelque sorte national, s’appelle _spruyt_, et _sprout_ en anglais. Dans les langues germaniques ce mot a le sens de jeune bourgeon ou rejet.
Les documents cités plus haut peuvent faire admettre que la culture du Chou de Bruxelles est très ancienne dans les pays flamands et que probablement cette race de Chou est un produit du sol de la Belgique.
Il est toutefois difficile d’expliquer le silence de tous les anciens livres de jardinage sur un légume aussi précieux pour l’art culinaire. Il est encore étrange qu’une race si particulière n’ait pas attiré l’attention des anciens botanistes. Fuchs, Dodoens, Clusius, Bauhin, Dalechamps, ont décrit ou figuré tous les Choux connus. Aucun d’eux n’a parlé du Chou _de Bruxelles_.
Seul, Dalechamps figure un Chou à plusieurs têtes, sous le nom de _Brassica capitata polycephalos_, qu’il note comme une espèce rare et sans usage[65]. Nous avons reproduit le bois gravé de ce Chou curieux qui paraît avoir été cultivé pendant longtemps dans les jardins botaniques. Bauhin connaissait le Chou à plusieurs têtes[66]. On le voit aussi figurer dans l’ouvrage de Morison[67].
[65] _Historia plantarum_ (1587), t. I, p. 521.
[66] _Pinax_ (1623), III.
[67] _Plantarum Historia_ (1715), part. 11. liv. III, tab. I, fol. 3.
Cette production de bourgeons caulinaires qui forment ensuite des pommes de diverses grosseurs est due à la variabilité de l’espèce. Dans notre Chou _de Bruxelles_, qui doit être sorti d’un sport analogue, les rosettes sont d’égale grosseur, étagées le long de la tige et non groupées au sommet comme dans le Chou de Dalechamps.
Dans tous les cas, la fin du XVIIIe siècle est l’époque la plus ancienne où l’on constate avec certitude l’existence du Chou _de Bruxelles_ qui portait alors le nom de Chou _frangé_ ou _frisé d’Allemagne_.
A partir de 1820 seulement, on le trouve appelé généralement Chou de Bruxelles, appellation qui dénote une grande extension de la culture de ce Chou dans le Brabant vers le commencement du siècle dernier.
En 1845, les cultivateurs français étaient encore tributaires, pour la semence de Chou _de Bruxelles_, de M. Rampelberg, grainetier du roi Léopold, au Grand-Marché de Bruxelles. Aujourd’hui on récolte partout d’excellentes graines de Chou de Bruxelles, moyennant certains soins donnés aux porte-graines.
Le _Traité des Jardins_, par Le Berryais, paraît être le premier ouvrage horticole qui ait mentionné le Chou _de Bruxelles_ sous le nom primitif de Chou _frisé d’Allemagne_[68]. Le _Dictionnaire des Jardiniers françois_ de Fillassier, édition de 1789, décrit aussi cette race nouvelle, qu’il appelle encore Chou _des Samnites_. En 1804, nous trouvons pour la première fois le synonyme Chou _à jets du Brabant_, dans une note de la dernière édition du _Théâtre d’Agriculture_ d’Olivier de Serres (éd. 1804, t. II, p. 455). A partir de 1805, le _Bon Jardinier_ consacre chaque année quelques lignes au «Chou _frangé_ ou _frisé d’Allemagne_ ou _à rejets du Brabant_». Le nouveau Chou figure aussi dans le _Calendrier du Jardinier_, de Bastien (1807). Ceci indique qu’il était déjà populaire. Cependant d’importants ouvrages de l’époque tels que l’_Encyclopédie méthodique_ de Lamarck, le _Botaniste cultivateur_, de Dumont-Courset, etc., qui ont traité le chapitre des Choux d’une manière étendue, ne le connaissent pas encore.
[68] _Traité des jardins_ ou _Le Nouveau de la Quintinie_ (1785), t. II, p. 139.
Dans une causerie faite en 1863 à la Société impériale d’Horticulture, le grainier Bossin et un autre membre de la Société, rappelant leurs souvenirs de jeunesse, fixaient les débuts de la culture bourgeoise du Chou _de Bruxelles_, aux environs de Paris, entre 1808 et 1815[69]. En 1828, le maraîcher-primeuriste Découflé cultivait le Chou de Bruxelles dans ses jardins de la rue de la Santé comme légume de luxe qu’il vendait à la Halle au prix de 1 franc 20 la livre.
[69] _Jal Soc. imp. d’Hortic._, 1863, p. 321.
Nous n’avons pas trouvé le nom de Chou _de Bruxelles_, avant 1818. L’édition de 1818 du _Bon Jardinier_ et celles postérieures abandonnent les anciens synonymes et emploient désormais les noms: Chou _de Bruxelles_, Chou _à jets_, Chou _rosette_.
De Candolle père écrivait en 1822: «Le Chou _à jets_ est remarquable; ce Chou se cultive en abondance dans la Belgique et est fort recherché pour sa délicatesse: il est connu sous les noms de Chou _à jets_, _à rejets_, Chou _de Bruxelles_, Chou _à mille têtes_, etc. Il serait possible que le _Brassica capitata polycephalos_ de Dalechamps se rapportât à cette variété»[70].
[70] _Mémoire sur les différentes espèces et variétés de Choux_, p. 18.
En France, la culture maraîchère du Chou de Bruxelles n’est pas ancienne. MM. Gardebled et Godinot, de Rosny-sous-Bois, auraient commencé à cultiver ce Chou vers 1838 en petite quantité, car la vente était très limitée; seuls quelques marchands à la Halle et au marché Saint-Honoré leur achetaient. Ce n’est guère que vers 1842 ou 1843 que la culture du Chou _de Bruxelles_ a pris une grande extension à Rosny-sous-Bois, puis à Fontenay, Nogent, etc.[71].
[71] _Revue horticole_, 1880, p. 295; 1885, p. 323.
CHOU-FLEUR
(_Brassica oleracea botrytis cauliflora_ D. C.)
Le Chou-fleur et le Brocoli, qui est un Chou-fleur tardif, constituent une division très distincte parmi les races de Choux potagers.
Ici, la partie comestible du végétal est formée par l’inflorescence tout entière. Ce sont les fleurs plus ou moins avortées qui se mangent, avec les pédicelles hypertrophiés par l’accumulation passagère des sucs nourriciers. Le nom vieux français de _Chou flory_, aujourd’hui Chou-fleur, est fondé sur ce caractère particulier.
L’introduction du Chou-fleur en France ne remonte guère au-delà du milieu du XVIe siècle.
La région du Levant est probablement la patrie primitive de cet excellent légume, qui s’appelait encore autrefois Chou _de Chypre_, la tradition lui assignant l’île de Chypre pour pays d’origine, peut-être parce qu’alors les jardiniers se croyaient obligés de faire venir la semence de cette île; celle récoltée en France était, soi-disant, de mauvaise qualité, ou n’arrivait pas à maturité. La lecture des vieux livres de jardinage nous apprend que pendant plus de deux siècles on a tiré la graine de Chou-fleur de Malte, de Candie et de l’Italie. A un certain moment, il fut même de mode d’aller chercher la semence en Angleterre ou en Hollande. Moreau et Daverne, qui écrivaient en 1845 disent: «Il y a 50 ans, on croyait que la graine de Chou-fleur récoltée en France ne pouvait donner de beaux produits, et on la tirait toute d’Angleterre. A présent, chaque maraîcher récolte sa graine[72].»
[72] _Manuel de culture maraîchère_, p. 115.
Les anciens ont-ils connu le Chou-fleur? Leur Chou de Chypre et surtout le Chou de Pompéi des auteurs latins (_Brassica cypria_ et _B. pompeiana_) dont Pline dit que «la tige grossit en atteignant les feuilles» peuvent se rapporter au Chou-fleur ou au moins à un Brocoli branchu analogue à notre Brocoli-Asperge, que l’on doit considérer comme la forme primitive du Chou-fleur. Sur ce Chou à jets, les Romains récoltaient les _cymæ_, ou pousses charnues, très recherchées des gourmets de l’ancienne Rome.
Il est fait mention pour la première fois du Chou-fleur dans les ouvrages des botanistes arabes de l’Espagne. Ibn-el-Awam, auteur d’un _Traité de l’Agriculture_, au XIIe siècle, en connaissait trois variétés. Il l’appelle Chou de Syrie, ce qui est une indication pour son origine. Ibn-el-Beïthar, botaniste de Malaga, mort à Damas en 1248, décrit le Chou-fleur dans son _Traité des Simples_, sous le nom de _Quonnabit_, nom arabe qu’on lui donne encore aujourd’hui. Les Musulmans d’Espagne ont pu importer le Chou-fleur de la Syrie plusieurs siècles avant les contrées du nord de l’Europe, grâce aux relations fréquentes qu’ils avaient avec leurs coreligionnaires de l’Asie-Mineure. Cependant, ce n’est pas par la voie espagnole que ce légume a été introduit en France. Les Génois passent pour l’avoir reçu du Levant et cultivé les premiers, tradition vraisemblable, car la République génoise avait au XVIe siècle le monopole du commerce maritime européen avec l’Orient. De là, le nouveau légume se serait lentement propagé en France, en Allemagne, dans les Flandres.
Au milieu du XVIe siècle, il semble encore bien peu cultivé: Ruel n’en fait pas mention (1536), ni Léonard Fuchs, qui figure pourtant quelques autres Choux dans son _Stirpium Imagines_ (1545), pas plus que Tragus (1552) et Matthiole (1558).
Nous trouvons une première et assez bonne figure du Chou-fleur, en 1554, dans le _Stirpium Historia_ de Dodoens. Le botaniste flamand dit que la graine de ce Chou, appelé par les Italiens _cauliflores_, vient de Chypre, «car elle ne mûrit nulle part ailleurs, cette espèce étant très sensible au froid». Quelques années plus tard, en 1557, de l’Escluse, dans sa traduction française de l’_Histoire des plantes_ de Dodoens, avec le même bois gravé, donne cette description du Chou-fleur: «La tierce espèce de Chou blanc est fort estrange et s’appelle Chou-flory. Il a au commencement les feuilles grisâtres comme le Chou blanc et puis après au milieu d’icelles, au lieu de feuilles amassées ensemble, produict plusieurs tigettes blanches, grosses et douces... ces tiges ainsi croissant sont appelées la fleur de ce Chou».
En 1600, Olivier de Serres mentionne rapidement le Chou-fleur qu’il paraît connaître seulement sous son nom italien: «Cauli-fiori, ainsi dicts des Italiens, encore assés rares en France, tiendront rang honorable au jardin pour leur délicatesse[73]». Sous Henri IV, le Chou-fleur commençait à entrer dans l’alimentation. Le _Pourtraict de la santé_, de Joseph du Chesne, nous apprend qu’en 1606 «parmi les Choux, les Choux-fleurs sont les plus rares et les meilleurs; on s’en sert en potage et en salade avec l’huile et le vinaigre».
[73] _Théâtre d’agriculture_, éd. 1804, tom. II, p. 249.
Chose curieuse, le Chou-fleur a été importé dans le Nouveau Monde à une date ancienne; on le trouvait abondamment à Haïti, dès 1565, à une époque où il était si rare en France[74].
[74] _American Naturalist_, vol. XXI, p. 702.
En Angleterre, il a été figuré par Gerarde en 1597, mais Parkinson dit que de son temps (1629) il était peu connu. D’après Miller, le Chou-fleur n’a commencé à acquérir une certaine perfection et à être vendu sur les marchés de Londres qu’en 1680. Au XVIIIe siècle, les Anglais, jusqu’alors tributaires de la Hollande pour ce légume, devinrent maîtres dans la culture du Chou-fleur. Quant à l’Allemagne, Gaspard Bauhin qui écrivait au commencement du XVIIe siècle, indique expressément les jardins, en petit nombre, dans lesquels on le cultivait. Henri Hesse rapporte que du temps de sa jeunesse les souverains en avaient seuls dans leurs jardins, et qu’en 1660, la graine qu’on faisait venir de Chypre, de Candie et de Constantinople coûtait deux thalers (7 francs 50) la demi-once. A Erfurt, célèbre localité horticole qui a donné naissance à une race recommandable, le Chou-fleur _d’Erfurt_, la culture remonte à 1660; elle a été perfectionnée, au siècle suivant, par Reichart, qui commença à cultiver le Chou-fleur en vue de la production des graines. La ville d’Erfurt est restée depuis cette époque, le grand centre, pour l’Allemagne, de la culture du Chou-fleur.
Les maraîchers parisiens sont très habiles dans la production de ce légume; ils obtiennent des pommes d’un gros volume, serrées, bien arrondies, absolument incomparables.
Chambourcy, village de Seine-et-Oise, près Saint-Germain-en-Laye, est renommé pour ses cultures de Choux-fleurs. Les habitants de ce village cultivent près de 3 millions de plants sur une étendue de 250 à 300 hectares. M. Hippolyte Jamet, maraîcher, commença en 1850 la culture en grand du Chou-fleur à Chambourcy pour l’alimentation des marchés parisiens. Gennevilliers, Nogent-sur-Marne, Sarcelles et Groslay sont aussi des centres de production fortement concurrencés d’ailleurs par Roscoff, Saint-Pol-de-Léon, Saint-Malo, Saint-Omer et Angers qui élèvent aussi le Chou-fleur en grand pour Paris et l’exportation.
De Combles, au XVIIIe siècle, nomme les Choux-fleurs _tendre_, _dur_ et _demi-dur_. Vers 1835, les maraîchers parisiens adoptèrent une race supérieure, plus précoce, le _Gros-Salomon_, trouvée par l’un d’eux. Quelques années plus tard, on apprécia aussi le _Petit-Salomon_. Puis Lenormand, maraîcher, établi rue de Reuilly, propagea en 1849 un de ses gains issu du _Gros-Salomon_, le Chou-fleur _Lenormand_. Nous citerons encore parmi les races modernes les plus estimables: Chou-fleur _d’Erfurt_ (nouveauté de 1856); _Lenormand à pied court_ (1865); _Alléaume_ (Vilmorin, 1882-83); _Picpus_ (Vilmorin, 1884-85); _Trocadéro_ (Forgeot, 1891).
CRAMBÉ ou CHOU MARIN
(_Crambe maritima_ L.)
Le Crambé, _Seakale_ des Anglais, c’est-à-dire Chou marin, n’est pas un Chou. Il est très distinct du genre _Brassica_, bien que son aspect général soit celui d’un Chou. C’est une plante indigène, vivace, à feuilles ovales, amples, épaisses, d’un vert glauque, sinuées-frangées, appartenant à la famille des Crucifères. Son fruit est une silicule presque sphérique, ne renfermant qu’une seule graine, très différente par conséquent de la silique allongée et polysperme du genre Chou.
On trouve le Chou marin, à l’état sauvage, sur toutes les plages maritimes de l’Europe occidentale, sur le littoral de la Baltique et de la Mer du Nord, sur quelques points des côtes de France et d’Italie. Il est particulièrement abondant sur les rivages de la Grande-Bretagne; on le rencontre entre Folkstone et Douvres, dans le Cornouailles, le Cumberland, Kent, Sussex, Essex, Devonshire, etc. Son habitat naturel est le gravier des plages, les endroits secs et caillouteux riches en humus, mais il paraît encore préférer les crevasses des hautes falaises inaccessibles.
Au point de vue culinaire, le Chou marin rentre dans le groupe de légumes que l’on consomme seulement blanchis comme le Cardon, le Fenouil doux, la Poirée à Cardes, l’Asperge et même la Rhubarbe. On mange, au printemps, les jeunes pétioles des feuilles étiolés, d’un blanc rosé, d’un goût très fin intermédiaire entre l’Asperge et le Chou-fleur, accommodés au beurre ou à la sauce blanche.
L’usage culinaire des pétioles épais et charnus de cette plante Crucifère a commencé en Angleterre. Dans ce pays, on goûte le Chou marin plus que partout ailleurs. Le _Seakale_ est un légume national anglais.
Plusieurs siècles avant de figurer sur les tables à titre de légume fin, les pousses étiolées du Chou marin enfouies sous le sable apporté par le flot, devaient être cueillies, au sortir de l’hiver, par les femmes des pêcheurs, pour être mangées comme des Choux.
Il est même assez vraisemblable que cette plante a servi à l’alimentation des Anciens. _Crambe_ était l’un des noms donnés par les Grecs à diverses sortes de Choux. Pourtant on ne peut affirmer avec certitude que le _Krambe agria_ de Dioscoride, de même que l’_Almurys_ cité par Eudème dans le _Banquet des Savants_ d’Athénée, se rapportent bien à notre Chou marin mais les commentateurs veulent reconnaître ce légume dans l’_Olus Halmyridianum_ dont Pline dit: «Il est une autre espèce de Chou qui a aussi son mérite. On les appelle Halmyrides parce qu’ils ne croissent que sur les côtes. Ils se conservent toujours verts et on en fait des provisions pour les voyages de long-cours sur mer»[75]. Si l’on admet cette interprétation, les Anciens auraient conservé dans l’huile ou la saumure le Chou marin récolté à l’état sauvage.
[75] _Hist. nat._ l. XIX, c. 41.--Athénée, l. IX, p. 369.
Au XVIe siècle, le Chou marin était parfaitement connu des botanistes sous le nom de _Brassica marina_, mais non cultivé. Lobel et Turner en envoyèrent des graines sur le continent. Dalechamps (1587) donne une figure exacte du Chou marin lequel, dit-il, «croît ès lieux maritimes d’Angleterre, mais pour ce qu’il n’est pas cultivé et qu’on n’en tient compte, la plante est rude et fort dure et ses bourgeons mal plaisants; et néanmoins on en pourrait bien manger[76]». Ce botaniste ignorait que le Chou marin n’est comestible qu’après avoir été complètement privé d’air et de lumière. Le buttage même est insuffisant pour lui enlever son âcreté naturelle. On n’obtient des pousses tendres et savoureuses que depuis l’emploi des pots spéciaux à blanchir et des cloches de bois.
[76] _Histoire des plantes_, trad. Desmoulin, éd. 1653, t. II, p. 281.
La culture anglaise du Chou marin a dû commencer au XVIIe siècle. Parkinson, pourtant plus horticulteur que botaniste, ne connaît pas encore ce légume en 1629, date de la publication de son _Paradisus terrestris_, mais son dernier ouvrage (1640), sous le vieux nom anglo-saxon de _Sea Colewort_, montre le Crambé déjà cultivé dans les jardins pour aliment[77].
[77] _Theatrum botanicum_, p. 270.
Miller écrivit le premier en praticien sur la culture de ce légume. L’édition de 1731 de son Dictionnaire de jardinage donne seulement des indications culturales très succinctes. Le chapitre du Chou marin, plus développé dans l’édition de 1758, nous apprend que l’on se contentait, chaque automne, de recouvrir les planches de Crambé d’une couche de sable ou de gravier de 4 à 5 pouces d’épaisseur pour favoriser l’étiolement des bourgeons au printemps.
On vendait déjà le Chou marin sur les marchés des grandes villes. William Curtis, fondateur du _Botanical Magazine_, dans une brochure de propagande publiée à la fin du XVIIIe siècle en faveur de ce légume, dit que M. Jones, de Chelsea, vit des bottes de Seakale, à l’état cultivé, exposées en vente au marché de Chichester, en l’année 1753.
A Dublin (Irlande), où la plante croît à l’état sauvage sur la côte, on la voit cultivée au moins depuis 1764. Loudon dit que le Dr Lettsom cultivait le Seakale vers 1767, à Grove Hill, et que, par lui, le Chou marin a été propagé autour de Londres.
La grande extension de ce légume en Angleterre paraît dater de la fin du XVIIIe siècle et coïncide avec le perfectionnement des méthodes de culture.