Part 23
Cette citation méritait d’être reproduite, malgré ce qu’elle a d’assez rabelaisien. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’a pas précisément la réputation d’avoir donné asile aux préjugés. L’article Pomme de terre est dû à la plume d’Engel, agronome distingué. On peut croire que son appréciation est l’expression de la vérité.
Nous reconnaissons maintenant pourquoi la culture de la Pomme de terre s’est généralisée si tard dans les pays riches, comme l’Ile-de-France, la Brie, la Beauce et autres terres à Froment, tandis qu’elle était acceptée à une date bien antérieure en Franche-Comté, Lorraine, Ardennes, Morvan, Cévennes, etc., pays très pauvres où les pauvres gens n’avaient pas le choix des aliments.
On ne songeait pas autrefois à semer des graines de plantes potagères et économiques, comme on le fait aujourd’hui, dans le but d’en obtenir de nouvelles races plus avantageuses que les anciennes. Depuis son introduction en Europe, on avait constamment reproduit la Pomme de terre par plantation de tubercules. Tant que le mode de reproduction asexuée a été employé, la plante n’a pu varier et s’améliorer.
Les améliorations brusques par _mutations gemmaires_ que l’on dit avoir constatées récemment ne se produisaient pas sans doute dans les anciennes cultures, puisque de Combles, en 1749, reprochait à la vieille variété rouge son âcreté qui lui faisait préférer pour la table la variété blanche ou la jaune: elle était demeurée à peu près ce qu’elle était, lorsqu’elle fut apportée à demi-sauvage du Nouveau Monde, à la fin du XVIe siècle!
Le comte Lelieur de Ville-sur-Arce, écrivain horticole distingué et directeur des jardins royaux, écrivait en 1837:
«Il y a 60 ans que nous ne possédions encore que les deux variétés primitives: la rouge et la jaune, toutes les deux rondes; ces variétés étaient âcres et d’un goût si désagréable que les habitants de nos campagnes ont été naturellement portés à croire que les tubercules de cette plante étaient plutôt destinés à la nourriture des bestiaux qu’à celle de l’homme... les écrits qui parurent alors, loin d’indiquer les moyens d’y remédier, accusèrent la population de se laisser dominer par de vains préjugés qui l’exposaient à souffrir la famine. Ces écrits, vantés encore de nos jours, furent tout à fait inutiles au perfectionnement de la Pomme de terre, mais ne purent même atteindre le but qu’ils se proposaient, celui de convaincre les intéressés, qui alors ne lisaient point[401]».
[401] _Maison rustique du XIXe siècle_, 1837, p. 397.
Les semis et la culture nous ont donc donné nos excellentes Pommes de terre actuelles et ceci viendrait appuyer l’hypothèse de ceux qui admettent que la tubérisation est le résultat de l’action de microorganismes sur les tiges souterraines de la Pomme de terre.
A une séance de la Société nationale d’Horticulture de France, en 1874, un membre rappela qu’à la date de 40 ou 50 ans auparavant, la Pomme de terre _de Hollande_, si farineuse, était sensiblement aqueuse; «une culture continue, observa M. Laizier, président du Comité de culture potagère, en a beaucoup amélioré la qualité et l’a rendue telle que nous la voyons aujourd’hui[402]».
[402] _Jal Soc. nat. d’Horic. Fr._ 1874, p. 27.
Consultons maintenant les écrivains horticoles anglais les plus éminents et nous verrons que leur appréciation des qualités culinaires de la Pomme de terre ancienne n’est guère favorable. Mortimer, dans _Gardener’s Kalendar_ (1708) dit que la Pomme de terre n’est pas aussi bonne ni aussi saine que le Topinambour, mais qu’elle peut être bonne pour les porcs. Bradley constate, vers 1719, qu’elle est inférieure en qualité au Salsifis, à la Betterave ou au Chervis. Enfin le _Dictionnaire de jardinage_ de Miller (éd. 1754) dit que les Pommes de terre sont méprisées par les riches qui les regardent comme une nourriture bonne seulement pour les pauvres gens.
Une autre cause du peu d’empressement que la classe bourgeoise, pour qui les raisons d’économie sont secondaires, a mis à consommer la Pomme de terre, c’est que l’éducation du goût, l’accoutumance vis-à-vis de cet aliment n’était pas faite. La Pomme de terre semblait un mets fade, insipide ou pâteux à toutes les personnes qui n’en avaient pas mangé dès leur enfance. Plusieurs de nos correspondants, qui aiment beaucoup la Pomme de terre, nous ont affirmé que leurs grands parents, nés vers la fin du XVIIIe siècle, avaient une sorte de répugnance pour ce tubercule et n’en mangeaient jamais. Ceci est confirmé par une observation que fit Pépin, ancien jardinier-chef du Muséum, à une séance de la Société impériale d’Agriculture (2 février 1870): «Au commencement du XIXe siècle, dit-il, on comptait peu de variétés de Pomme de terre; on les cultivait seulement pour les animaux. Ce n’est que depuis 1820 que l’usage en a été introduit dans les classes aisées».
Dans une _Notice sur les tubercules proposés pour remplacer la Pomme de terre_, écrite en 1850, le Dr F. Mérat, savant botaniste, vient encore corroborer les appréciations de tous les auteurs précités:
«Il paraît qu’à son introduction en Europe, la Pomme de terre produisait peu de tubercules, qu’ils étaient petits et de chétive qualité, et comme on les goûtait crus, on ne pouvait que répugner à leur usage...
«Cela explique pourquoi on fut si longtemps avant de s’en nourrir, et pourquoi on les donnait alors aux animaux plutôt que pour une prétendue répugnance pour une plante qui plaisait tant aux pourceaux; car nos pères n’étaient pas plus indifférents que nous pour ce qui est bon, et on les calomnie quand on prétend que les animaux que nous venons de nommer avaient plus d’esprit qu’eux en ne refusant pas de s’en nourrir... Il a fallu une longue culture et des soins appropriés pour amener cette plante à l’état d’être appétée par l’homme... Mais lorsqu’on s’est avisé d’en faire des semis, ce qui ne remonte guère qu’à soixante-dix ou quatre-vingts ans, on a obtenu des variétés diverses parmi lesquelles il s’en est trouvé de plus délicates qui ont été plus goûtées.»
C’est, en effet, à partir de 1760 que des cultivateurs eurent l’idée de faire des semis de graines de Pommes de terre. La plante était préparée à varier par une culture déjà ancienne. Des variétés nouvelles naquirent aussitôt; les tubercules plus gros, plus féculents, perdirent leur âcreté native et cette amélioration de la qualité de la Pomme de terre coïncida exactement avec la campagne de Parmentier. Ce facteur, si gros de conséquences pour la diffusion de la Pomme de terre dans les milieux bourgeois, a passé inaperçu de tous les auteurs qui se sont occupés de l’historique du précieux tubercule.
Nous ne saurions donc trop répéter que Parmentier n’a ni introduit, ni vulgarisé la Pomme de terre en France. L’amélioration de la qualité de la Pomme de terre, l’habitude prise par la jeune génération d’user de ce nouvel aliment, ont été les seules causes de la propagation plus rapide de ce tubercule à la fin du XVIIIe siècle, et, sur ces causes, Parmentier ne pouvait avoir aucune influence. A-t-il seulement accéléré l’adoption de la Pomme de terre par les cultivateurs? C’est peu probable, et nous croyons avoir donné dans cette notice de bonnes raisons d’en douter. Aussi nous rééditerons à propos de la propagande tardive de Parmentier en faveur de la Pomme de terre, le mot très juste d’un de ses contemporains:
M. Paton, directeur de l’Ecole forestière de Nancy, rappelait jadis un souvenir de famille dans une lettre écrite à propos de la brochure de M. Labourasse citée plus haut:
«Mon grand-père maternel, dit-il, était pharmacien à l’armée de Moreau, sous les ordres de Parmentier, et je lui ai entendu souvent se moquer de son chef et de son invention, en disant qu’il n’était qu’un vulgarisateur d’une chose déjà vulgaire».
Le rôle de Parmentier dans la propagation de la Pomme de terre fut en réalité très modeste. Concédons qu’il a, le premier, fait l’analyse chimique de la Pomme de terre, qu’il a montré la place de cette plante dans les assolements et indiqué quelques bonnes méthodes de culture. Il a été en outre un chimiste remarquable qui a rendu de grands services en perfectionnant la mouture du Blé, la fabrication des eaux-de-vie, des vinaigres, du sucre, etc. Il a découvert le sucre de fécule ou glucose et ses propriétés. Cela suffit pour que Parmentier conserve des droits à la reconnaissance de l’humanité.
Quelques mots sur la synonymie de la Pomme de terre peuvent compléter utilement l’historique de l’introduction de ce tubercule en France.
Les botanistes de la Renaissance, sans se soucier de l’invraisemblance de leurs déterminations, ont voulu reconnaître dans la Pomme de terre américaine une plante des Anciens. Pour Clusius, ce devait être l’_Arachidna_ de Théophraste, tandis que Cortusus reconnaissait dans la plante nouvelle le _Picnocomon_ de Dioscoride. L’espagnol Acosta a donné, le premier, à la Pomme de terre son nom péruvien _papas_ (Papas radix). Besler, dans son _Hortus Eystettensis_ (1613), l’appelle _papas Peruanorum_. (Papas des Péruviens). On pourrait rapprocher du celtique _papa_ bouillie, purée (vieux français _de la pape_), ce mot _papas_ qui paraît signifier chez les Péruviens racine alimentaire. Mais c’est là, sans doute, une pure coïncidence. Parkinson (1629) a nommé la Pomme de terre _Battata Virginianorum_ (Batate de Virginie), pour la distinguer de la vraie Patate des Espagnols connue depuis longtemps. La Patate, tubercule d’une plante de la famille des Convolvulacées ou des Liserons, se dit en anglais _Batata_ qui est le nom espagnol et portugais de cette plante emprunté à la langue des indigènes de l’île d’Haïti (Saint-Domingue), sur le témoignage de Peter Martyr (1511-16) et de Navagerio (1526).
L’analogie qui existe entre les deux tubercules a produit une confusion de noms dont on retrouve les traces aujourd’hui, puisque la Pomme de terre s’appelle encore Patate dans le midi de la France, principalement dans le Bordelais, quelques parties de la Normandie et de la Bretagne. Dans la Vendée et le Bocage on prononce _pataque_ et _patache_ dans l’Anjou. _Patraque jaune_ est le nom d’une très ancienne variété de Pomme de terre. _Potato_ des Anglais n’est qu’une corruption du terme caraïbe _Batata_ ou _Patata_. Bauhin, au XVIIe siècle, reconnaissant une Solanée dans la plante nouvelle, lui donna le nom scientifique de _Solanum tuberosum esculentum_.
C’est Duhamel, dans son _Traité de la culture des terres_ (1755) qui a consacré le nom de Pomme de terre et cette dénomination a prévalu en France sur les anciens synonymes: Truffe, Cartoufle, Patate, mais Furetière, dans son dictionnaire, imprimé à la fin du XVIIe siècle, donnait déjà ce nom comme synonyme de Truffe rouge.
Truffe est le nom primitif de la Pomme de terre en Italie et en France. En italien moderne _Tartufo bianco_ ou _Patata_. Truffe se dit encore pour Pomme de terre dans le Lyonnais et le Forez. Dans les patois savoyard et genevois, Pomme de terre se dit _tufelle_. En Languedoc _tufère_ ou _tufène_. Dans tout le Comtat, province qui appartenait au Pape avant la Révolution, la Pomme de terre porte en langage vulgaire le nom de _tartifle_, de l’italien _tartufo_, Truffe, dont le radical se trouve dans _trufa_, tromperie[403] parce que la Truffe, Champignon, se cache sous terre. Ainsi fait la Pomme de terre, que l’on prenait pour un fruit souterrain, d’où le nom Truffe rouge, parce que la variété rouge était la plus commune autrefois. Ainsi fait, au figuré, Tartufe l’hypocrite, qui dissimule ses sentiments pour mieux tromper[404]. Le _Kartoffel_ des Allemands--c’est chez eux le nom de la Pomme de terre--est une corruption de l’italien _taratouffli_, Truffe de terre. _Cartoufle_, qui s’emploie dans quelques pays français, dérive du mot allemand. Nous avons vu qu’Olivier de Serres, au XVIe siècle, connaissait sous ce nom la Pomme de terre que l’Est de la France a vraisemblablement reçue de la Suisse allemande. Cependant, pour quelques lieux français (Anjou et Maine), il est possible que ce terme ne remonte qu’à l’invasion de 1815. Les soldats allemands demandaient souvent des _Kartoffen_; les paysans adoptèrent ce nom d’abord en plaisantant, puis par habitude. _Crompire_, employé pour Pomme de terre, dans la Lorraine allemande, en Alsace, dans quelques parties de la Belgique, est un mot flamand dénaturé de _grund birn_ ou _grond peer_, poire de terre[405].
[403] Le vieux français possédait le verbe _trufer_, tromper.
[404] De l’origine du mot Tartufe (_Revue des Provinces_, 1865, p. 322).
[405] Voir _Intermédiaire des Curieux_, I, p. 154; XXI, p. 91, 172, 251, 410; XXV, p. 409; XXVI, p. 70.
Les variétés de Pommes de terre sont aujourd’hui fort nombreuses. Limitées aux deux races primitives pendant plus de 200 ans, l’agronome Engel en comptait déjà 40 sortes en 1777 que Parmentier réduit à 12 en 1789. Lorsque la Société d’Agriculture de la Seine réunit en 1815 les variétés en usage, il s’en trouva 120 environ qui furent confiées à M. de Vilmorin. C’est l’origine de la collection actuelle de Verrières qui en comprend plus de 800[406]. La plupart des variétés anciennes sont disparues par caducité. Une douzaine vivotent péniblement, mais la _Chave_, la _Marjolin_ et la _Vitelotte_ sont toujours largement cultivées. La _Schaw_ ou _Chave_, ou _Patraque jaune_, avait été rapportée d’Angleterre en 1810. _Segonzac_ ou _Saint Jean_, lancée en 1839 par Morel de Vindé, ne paraît guère différente.
[406] Vilmorin (Henri de), _Catalogue méthodique et synonymique des principales variétés de Pommes de terre_. 3e éd., 1902.
La _Marjolin_ est d’origine anglaise. C’était l’_Early Kidney_ ou _rognon hâtif_. Dès 1815 on avait en France la variété _Cornichon jaune_, sorte analogue. M. Hardy la cultive au Potager de Versailles, en 1824, sous le nom de Pomme de terre hâtive. On doit le nom de _Marjolin_, féminisé quelquefois en _Marjolaine_, au comte Lelieur[407]. Poiteau paraît l’avoir appelée Pomme de terre _hétéroclite_[408].
[407] _Maison rustique du XIXe siècle_, 1837, p. 396.
[408] _Ann. Soc. d’Hortic._ 1831 (t. IX, p. 204).
Rentrent dans la catégorie des Pommes de terre oblongues, lisses, à chair jaune, aux yeux peu marqués: _Marjolin Tétard_ (H. Rigaud avant 1870) obtenue par Tétart, cultivateur à Groslay[409]; _Royale_ ou _Royal ash-leaved Kidney_, obtenue en 1864 par Thomas Rivers dont l’établissement était à Sawbridgeworth (Angleterre); _Belle-de-Fontenay_ (H. Rigaud, 1893); _Belle de Juillet_, semis de Paulsen qui l’a nommée en allemand _Juli_, d’où l’on a fait en France _Belle de Juillet_ (Vilmorin, 1898); _Joseph Rigault_ obtenue en 1879 par J. Rigault, cultivateur de Pommes de terre à Groslay, mise au commerce en 1884; _à feuilles d’ortie_ (Courtois-Gérard, 1864). La variété _Jaune de Hollande_ ou _Parmentière_ a une histoire obscure que M. Mottet a essayé d’éclaircir[410]. Elle a été pendant plus d’un siècle la première pour la table. Elle paraît connue maintenant sous les noms de _Quarantaine de la Halle_, ou _de Noisy, Marjolin tardive_ _Hollande_ est un nom commercial qui s’applique à beaucoup de variétés à chair jaune et à peau lisse. _Pousse debout_ (Thierry-Tollard vers 1847) a remplacé l’ancienne _Rouge longue de Hollande_. _Victor_, encore plus hâtive que la _Marjolin_, est une variété peu ancienne. Obtenue en Angleterre, elle était encore rare en 1887. _Reine des Polders_ (Vilmorin, 1893) paraît avoir été cultivée d’abord dans les polders de la baie du Mont Saint-Michel vers 1890; mise au commerce par Vilmorin en 1892-93, mais il y a une autre race _Des polders_ (Van Geert 1852). _Magnum Bonum_ variété obtenue par James Clark, de Christchurch (Hampshire) vers 1878, mise au commerce par Sutton; _Institut de Beauvais_, nouvelle en 1886, a été obtenue dans l’établissement de ce nom; _Saucisse_ ou _Généreuse_, commençait à se répandre vers 1867. _Early rose_, ou _Rose hâtive_, aurait été obtenue aux Etats-Unis en 1867 par M. Bressee, de Brandon. On la vendait alors 60 dollars le boisseau. Gloède, horticulteur à Beauvais, l’a figurée dans son catalogue dès 1869, mais elle n’a guère été connue en France qu’en 1871.
[409] Rapport _Jal Soc. nat. d’Hortic. Fr._ 1876, p. 124.
[410] _Revue Horticole_, 1899, p. 389.
Il se fait un grand commerce de Pommes de terre hâtées à Roscoff, et dans le Finistère, à Saint-Pol-de-Léon, à Jersey. La plus grande partie est destinée à l’Angleterre. Les premières Pommes de terre hâtives arrivent d’Algérie, puis du Vaucluse, surtout de Barbentane.
Serait-il possible de remplacer la Pomme de terre par d’autres tubercules féculents qui rendraient les mêmes services? L’expérience en a été faite. A partir de 1845, pendant plusieurs années, à la suite de l’invasion de la maladie de la Pomme de terre causée par le _Phytophtora infestans_, on craignit la disparition complète du précieux tubercule. On expérimenta diverses plantes américaines à racines féculentes alimentaires consommées par les aborigènes, entre autres l’_Apios tuberosa_, l’_Arracacha_, l’_Ulluco_ et d’autres encore. Tous ces essais de culture sont restés infructueux: la Pomme de terre n’a pas de succédanés.
TOPINAMBOUR
(_Helianthus tuberosus_ L.)
Le Soleil vivace, à tiges annuelles, à rhizomes renflés en forme de tubercules, qui a nom Topinambour, est originaire du Nouveau Monde, comme toutes les autres espèces du genre _Helianthus_, plantes de la famille des Composées répandues en grand nombre dans les régions tempérées et froides de l’Amérique du nord.
L’histoire du Topinambour ne commence qu’au XVIIe siècle avec la colonisation française du Canada. La côte du Canada fut découverte en 1497 par Sébastien Cabot. François Ier prit possession de ce pays qu’on appela la Nouvelle-France. En 1534, Jacques Cartier explora le golfe du Saint-Laurent et fonda le port de Sainte-Croix, premier établissement français au Canada. Le navigateur Champlain, envoyé en mission par Henri IV, fonda plus tard Québec et, dès lors, les colons affluèrent à la Nouvelle-France.
Nous savons par les _Relations_ des anciens voyageurs que les premiers émigrés dans ces contrées inhospitalières subirent de grandes privations. Pour échapper à de fréquentes famines, ils durent apprendre des Hurons et des Algonquins la recherche des racines sauvages comestibles. Mais il n’est pas facile de distinguer sous le nom de noix de terre ou autres appellations comme truffes, poires de terre ou pommes de terre, que les voyageurs leur donnaient, les trois ou quatre tubercules mangés par les Indiens d’Amérique: _Solanum tuberosum_, _Apios_, Topinambour, _Aralia trifolia_ et un _Cyperus_. Leurs descriptions, brèves et vagues, prêtent à confusion surtout entre les tubercules de l’_Apios_ et ceux du Topinambour. Il ne paraît pas douteux, cependant, que Champlain, dès 1603, avait réellement vu entre les mains des indigènes du Nord des Etats-Unis actuels «des racines qu’ils cultivent, lesquelles ont le goût d’Artichaut»[411]. Des botanistes comme Asa Gray et Decaisne auxquels nous devons beaucoup de nos renseignements sur l’histoire du Topinambour admettent que Champlain parle de l’_Helianthus tuberosus_[412]. Lescarbot, un des colonisateurs du Canada, fait allusion à cette même plante dans la 3e éd. de son _Histoire de la Nouvelle-France_: «Il y a encore en cette terre certaine sorte de racines grosses comme naveaux ou truffes, très excellentes à manger, ayant un goût retirant aux cardes (Cardons), voire plus agréable, lesquelles, plantées, multiplient comme par dépit en telle façon que c’est merveille»[413]. Lescarbot ajoute que ces racines sont bonnes cuites sous la cendre ou mangées crues avec du poivre, sel et huile. «Nous avons apporté quelques-unes de ces racines en France lesquelles ont tellement multiplié, que les jardins en sont maintenant garnis, mais j’en veux mal à ceux qui les font nommer Topinambaux aux crieurs des rues; les sauvages les appellent _chiquebi_». Sur ce point, Lescarbot se trompe: _chiquebi_ était le nom sous lequel les Algonquins désignaient les tubercules de l’_Apios_.
[411] _Voyage de Champlain_, réimpression 1830, t. I, p. 110.
[412] Voir _American Journal of Science_, 1877 (XIII); 1883 (XXVI).--_Flore des Serres_, t. XXIII, p. 112.
[413] _Hist. de la Nouvelle-France_, l. VI, p. 931 (3e éd. 1618).
Dans tous les cas, il est intéressant de constater que le Topinambour, introduit en France quelques années plus tôt, était répandu en 1618 dans les jardins et déjà denrée populaire; ce qui s’explique par la prodigieuse multiplication de la plante et la facilité de sa culture.
Claude Mollet, jardinier royal, confirme l’extension de la plante nouvelle en France vers 1610-1615, époque de la rédaction de son _Traité de jardinage_: «Les gros Treufles (Truffes), dit-il, sont fort bonnes (_sic_) à manger en Caresme, les faisant cuire dans la braise comme les poires, et après qu’ils sont cuits, les peler, et leur faire une saulce comme à des Artichaux; en les mangeant, ils ont le même goût d’Artichaux»[414].
[414] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 150.
Decaisne cite encore le passage suivant d’un auteur contemporain de Mollet et de Lescarbot: «Depuis quelques années en çà, nous avons recouvert une plante qui, à bon droit, doit être mise au rang des _herbes du Soleil_; le vulgaire l’appelle Truffe du Canada. Cette racine est si bonne à manger bouillie dans de l’eau avec du sel ou cuite sous la cendre, qu’il semble que l’on mange des cardes (Cardons). Nous l’appellerons doncques _Herba Solis radice et flore prolifero_[415].»
[415] Ant. Colin, _Histoire des Drogues, Epiceries_, etc. _qui naissent aux Indes_, Lyon (1619).
Gabriel Sagard, missionnaire Récollet de saint François, parlant des racines consommées par les sauvages des Etats-Unis et du Canada indique aussi les noms vulgaires portés en France par le Topinambour au début de sa vulgarisation: «Les racines que nous appelons canadiennes ou pommes de Canada... dit-il dans le _Grand voyage du pays des Hurons_ (1632).
Pommes de Canada, du nom de son pays d’origine, et Truffes du Canada ont donc été les noms primitifs du Topinambour qui a encore eu les synonymes suivants: Artichaut du Canada, ou simplement Canada, Tartifle, qui ont été aussi les noms de la Pomme de terre.
Les Flamands et les Wallons adoptèrent le nom de poire de terre (grond-peer), d’où est venu _cronpire_, réservé plutôt aujourd’hui à la Pomme de terre. Le nom anglais du Topinambour: _Jerusalem Artichoke_, Artichaut de Jérusalem, est une corruption de l’italien _Girasole_ (Tournesol ou Soleil) combiné avec le goût de fond d’Artichaut des tubercules du Topinambour.
La plante appelée Cartoufle, de l’italien _Tartuffi_, truffe, si peu clairement décrite par Olivier de Serres en 1600, n’est pas le Topinambour comme Parmentier l’a cru et comme on le voit dans une note de la belle édition de 1804 du _Théâtre d’Agriculture_. C’est la Pomme de terre.
Le mot Topinambour, qui a prévalu en France, a une origine populaire due à une circonstance particulière. Un événement de l’année 1613 qui amusa tous les Parisiens fut l’arrivée de six sauvages Tupinambas de la côte du Brésil. Ces Indiens, de la grande famille des Caraïbes, avaient été les alliés de la France au XVIe siècle.
Malherbe écrit, à la date du 15 avril 1613, au célèbre Peiresc: «Aujourd’hui, le sieur de Razilly qui depuis quelques jours est de retour de l’île de Maragnon, (ou Maragnan, île du Brésil) a fait voir à la Reine six Toupinamboux qu’il a amenés de ce pays-là. En passant par Rouen, il les fit habiller à la française: car, selon la coutume du pays, ils vont tout nus, hormis quelque haillon noir qu’ils mettent devant leurs parties honteuses; les femmes ne portent du tout rien. Ils ont dansé une espèce de branle sans se tenir par les mains et sans bouger d’une place; leurs violons étoient une courge comme celles dont les pèlerins se servent pour boire, et dedans il y avoit comme des clous ou des épingles[416].»