Part 14
D’après un rapport du jardinier-chef de la Société royale d’Horticulture de Londres, en 1819, les jardins anglais possédaient: le gros Oignon _blanc_ des Français, un Oignon _blanc hâtif_, Oignon _de Portugal_; _The Eversham_ ou _Reading_ Onion; l’Oignon _de Strasbourg_; _The Deptford_ Onion, la sorte principalement cultivée dans le voisinage de Londres et le plus usité après l’Oignon _de Strasbourg_; _James’ Keeping_ Onion, sorte très populaire; l’Oignon _Patate_, etc.[251]
[251] _Hortic. Trans._ t. III (1re série), p. 369.
_The Reading_ mis au commerce par Sutton avant 1845 a été pendant longtemps un Oignon favori des potagers anglais. C’était une remarquable sélection des races espagnoles. Il fut suivi par _Improved Banbury_, du nom d’une ville renommée pour ses Oignons.
L’Oignon _jaune de Danvers_, d’origine américaine, fut importé en France par Vilmorin en 1856. Paraît être une sélection du _jaune de Danvers_, la célèbre variété anglaise _Ailsa Craig_, obtenue vers 1875 par le jardinier du Marquis d’Ailsa. De même, _Cranston’s Excelsior_ obtenu par Cranston, de Hereford, en 1880.
Si, avec Pictet et Alph. de Candolle, nous examinons la question de l’origine de l’Oignon, nous devons reconnaître que les divergences de ses noms chez les différents peuples indiquent que la plante ne s’est pas propagée d’un centre unique et que, dès l’origine, elle a dû se rencontrer spontanée dans une grande partie de l’Asie occidentale. En effet, d’après les données botaniques, l’habitation de l’Oignon peut s’étendre de la Palestine à l’Inde. Stokes a découvert l’_Allium Cepa_ dans le Béloutchistan. Griffith l’a rapporté de l’Afghanistan et Thomson, de Lahore (Inde). L’herbier Boissier possède un échantillon recueilli dans les régions montagneuses du Korassan. Le Dr Regel fils a trouvé l’Oignon sauvage au nord de Kuldscha, Turkestan occidental[252].
[252] De Candolle, _Orig. des pl._, 4e éd., p. 54.
Nous avons tiré d’_unio_, latin populaire des paysans de l’Italie et de la Gaule, l’expression française Oignon, tandis que du mot littéraire _Cepa_ est dérivé le terme _Ciboule_, autre sorte d’Oignon. _Unio_ viendrait, selon les anciens étymologistes, de ce que le bulbe de l’Oignon est unique contrairement à d’autres _Allium_, comme l’Ail et l’Echalote, dont les bulbes sont groupés. C’est une explication un peu forcée, dit M. Pictet, car jamais un objet naturel n’a été désigné par un substantif abstrait. Il rattache _unio_ (pour _usnio_) à la racine _ush_; en sancrit _ushna_, Oignon, littéralement chaud, brûlant, piquant, de l’âcreté du suc[253].
[253] _Origines indo-européennes_, t. I, p. 370.
M. Léopold Delisle a signalé l’emploi du français Oignon dans un texte latin de 1131: «Et in hareng et _ungeons_ et oleo et nucibus...»[254]. Au XIIIe siècle, nous voyons la forme _Oingnon_ dans le _Livre des Mestiers_ d’Etienne Boileau: «_Oingnons_, poiriauz, naviaus, civos qui viennent par eaue». Au XVe siècle la forme _Ongnon_ était habituelle[255].
[254] _Etudes sur la condition_, etc. 2e éd., p. 494.
[255] Montaiglon, _Recueil_, t. I, p. 204.
POIREAU
(_Allium Porrum_ L.)
Au jardin, le Poireau ou Porreau se place au premier rang parmi les légumes. A la cuisine on l’apprécie comme il le mérite: il fait des soupes délicieuses; mangé comme l’Asperge, c’est un plat économique et sain, non à dédaigner; enfin, de tous les ingrédients qui entrent dans la composition du pot-au-feu, il est un de ceux que la cuisinière prise le plus.
Le Poireau n’a pas été rencontré à l’état sauvage; c’est pourquoi la plupart des botanistes le considèrent comme une forme cultivée de l’_Allium Ampeloprasum_, vulgairement Ail d’Orient, Ail faux-Poireau, Poireau des vignes; herbe spontanée et fort commune dans la région méditerranéenne, l’Europe centrale, l’Orient et l’Algérie. La description de l’_Ulpicum_ des Romains semble se rapporter à cette plante. Les deux formes sont d’ailleurs très voisines.
La souche probable du Poireau possède un gros bulbe divisé en plusieurs caïeux à saveur et odeur d’Ail et de Poireau; ses feuilles sont plus étroites que celle du Poireau et son ombelle de fleurs est moins dense. Il ne semble pas que le bulbe unique et si peu prononcé du Poireau infirme l’opinion des botanistes qui voient dans cette plante potagère une simple variété de l’_Allium Ampeloprasum_, attendu que le Poireau, essentiellement polymorphe, peut, sous l’influence d’un traitement spécial, produire des caïeux, devenir vivace et gazonnant comme la Ciboulette. Le Poireau perpétuel ou vivace, qui produit des drageons ou rejets, ne serait-il pas un retour au type primitif? En plus, c’est justement sous l’influence de la culture que l’on constate la disparition du renflement bulbeux du Poireau au bénéfice de la portion inférieure de ses feuilles engainantes. Ces gaines, emboîtées les unes dans les autres, étiolées par leur séjour en terre, forment la seule partie comestible de la plante. Les formes anciennes étaient bulbeuses. Camerarius (1586) donne deux figures de Poireaux avec bulbe très prononcé. L’anglais Gerarde (1597) a figuré aussi un Poireau à bulbe. Quant aux Romains, ils tenaient beaucoup à développer la base de la plante qu’ils appelaient la tête; nous disons aussi une tête d’Ail. Pour cela, ils employaient divers procédés culturaux que Pline relate. Une coutume des Anciens pour obtenir une soi-disant grosse tête consistait à placer au-dessous du bulbe une pierre ou une tuile.
Les Anciens distinguaient deux sortes de Poireaux: le _Porrum capitatum_ ou Poireau à tête, qui est notre Poireau cultivé mais bulbeux, et le _Porrum sectile_, c’est-à-dire le Poireau à couper dont les Anciens ont souvent parlé[256]. De ce dernier légume, on consommait seulement les feuilles. Aussi doit-on penser qu’il s’agit d’un Poireau vivace ou perpétuel, dont on tondait les feuilles après l’avoir semé très dru pour cet usage. En Normandie, on mange les feuilles du Poireau perpétuel coupées menu dans une soupe qui a gardé le vieux nom français de «porée».
[256] Juvénal, _Satires_, III, v. 253.--Martial, _Epigr._ X. v. 48, etc.
C’est de ce Poireau que l’empereur Néron mangeait à l’huile pour améliorer sa voix. Ceux qui raillaient les prétentions musicales de Néron l’avaient surnommé _porrophage_. On croyait que le Poireau donne de la netteté à la voix et, dit-on, ce préjugé se serait perpétué presque jusqu’à nos jours.
Les textes bibliques mentionnent le Poireau, _Chatsir_, en hébreu. «Il nous souvient, disaient à Moïse les enfants d’Israël en route vers la Terre promise, des poissons que nous mangions en Egypte sans qu’il nous en coûtât rien, ainsi que des concombres, des pastèques, des poireaux, des oignons et des aulx»[257].
[257] _Nombres_ XI, 5.
Pline, sous l’empire romain, célébrait encore l’excellence des Poireaux d’Egypte.
Le savant égyptologue M. V. Loret a découvert des documents qui confirment la Bible. L’examen des textes hiéroglyphiques l’a amené à identifier le mot _aaqi_ avec le Poireau, par ce fait que la plante _aaqi_ est mentionnée comme un légume ordinairement attaché en botte. Il est vrai, dit-il, que d’autres légumes peuvent être attachés en bottes, par exemple les Radis, les Navets et les Carottes, mais jamais ces dernières espèces n’ont été figurées dans les tombeaux parmi les objets comestibles, tandis qu’au contraire la représentation de bottes d’Oignons, d’Aulx ou de Poireaux, tombe si naturellement sous le pinceau des peintres chargés de dessiner des victuailles, qu’il n’est presque pas de monument funéraire qui n’ait sa botte d’Oignons ou de Poireaux étalée sur une table d’offrande[258].
[258] _Recueil de Travaux relatifs à la Philologie et à l’Archéologie égyptiennes et assyriennes_, t. XVI, p. 1.
Le _Papyrus des métiers_, cité par M. Loret, montre, en décrivant le labeur du maraîcher, que le légume _aaqi_ était communément cultivé sous les Ramessides: «Il se lève le matin pour arroser les poireaux; il se couche tard pour les choux». Dans un autre papyrus, et celui-là d’une antiquité beaucoup plus reculée, le roi Chéops, pour récompenser un magicien habile, lui accorde un traitement de mille poires, cent cruches de bière, un bœuf et cent bottes de poireaux.
C’est le Poireau qui a donné son nom à un mets extrêmement populaire au moyen âge, la _porée_, bien que ce mets ait été souvent confectionné avec d’autres herbes: Chou, Bette, Epinard, Pourpier. La porée était en général une soupe aux légumes, parfois un plat de légumes hachés. Les Anglais appellent toujours _porridge_ le potage aux légumes. Actuellement, dans le Tournaisis, la porée est un plat de Choux hachés et accommodés avec du beurre. Arras était réputé au moyen âge pour ses délicieuses porées, d’où le dicton caractéristique du _Dit des Pays_:
«Bonne porée à Arras»
Les habitants de la Picardie et de l’Artois ont gardé un goût très vif pour le Poireau, car les porées d’Arras étaient faites surtout de Poireaux. On mange en Picardie des pâtisseries spéciales, de la tarte _à porjon_ (_porjon_, _porion_, nom local du Poireau). Bref c’était autrefois un légume si utile qu’il serait bien étonnant de ne pas le voir figurer dans les _Cris de Paris_:
A mes beaux poireaux Qui cuysent en eaue! C’est un bon potage Avec du laictage![259]
[259] _Les cent et sept cris de Paris_ (1545).
Au temps d’Olivier de Serres, la culture compliquée du Poireau est à noter:
«Semer vers la Sainte Agathe, dit le célèbre agronome, et en lune nouvelle, selon l’observation des jardiniers; seront bien sarclés afin que les herbes malignes ne les oppriment. Jusques à la mi-juin, ils demeureront au séminaire (pépinière), puis seront plantés en planches pour y achever leur service.
«Ce sera lune croissant, leur ayant auparavant roigné les bouts de l’herbe (du feuillage) et des racines. L’on les recourbe dans terre en les plantant: puis, au bout de quelques mois, comme si on les voulait replanter, rouvert le rayon, l’on les y enfonce plus profondément qu’auparavant, à la mode du provigner, afin de blanchir beaucoup de leur racine»[260].
[260] _Théâtre d’agriculture_, éd. 1600, l. VI, p. 510.
Aujourd’hui on plante droit et, pour obtenir beaucoup de blanc, il suffit, une fois pour toutes, d’enfoncer le plant assez profondément.
Les anciens distinguaient-ils des races de Poireaux? Nous l’ignorons. Dans tous les cas, au dire de Pline, les gourmets savaient bien apprécier d’abord ceux d’Egypte, puis ceux d’Ostie et d’Aricie, centres de la culture pour la consommation de Rome.
Les Poireaux d’Aricie, aujourd’hui Riccia, ont été célébrés par les poètes. Martial s’écrie: «Aricie, célèbre par sa forêt, nous envoie les plus beaux Poireaux; voyez la verdure de leurs tiges et la blancheur de leurs têtes»[261]!
[261] _Epigrammes_, XIII, 19.
Columelle renchérit encore. Pour lui, Aricie est la mère des Poireaux!
«_Et mater Aricia porri_»[262]
[262] _De re rustica_, X, vers nº 202.
Nos races de Poireaux sont peu distinctes. Il existe seulement des variétés plus ou moins rustiques. Le développement de l’appareil foliaire de cette plante potagère dépend surtout de l’abondance des engrais. Le Poireau _monstrueux de Carentan_, lui-même, cultivé en sol non fumé, donnerait un piètre résultat. Cependant, de longue date, on a distingué des Poireaux dits _longs_ et d’autres _courts_; ces derniers plus gros, mais les autres plus profitables, possédant plus de matière blanche étiolée. Les botanistes du XVIe siècle figuraient ces deux formes. De Combles (1749) connaît deux Poireaux, le _long_, qui est le plus cultivé; le _court_ est le plus rustique[263].
[263] _Ecole du Potager_, t. II, p. 399.
Le _long de Paris_ actuel doit être une sélection de la première variété.
Rouen a toujours réussi dans la culture du Poireau. Son territoire a produit une race estimée. Vers 1830, on commençait à parler d’un Poireau _gros court de Rouen_, remarquable par sa grosseur. Un premier échantillon fut présenté en 1833 à la Société royale d’Horticulture de Paris. Les années suivantes, Pépin, jardinier-chef du Muséum, expérimentait cette variété nouvelle que les maraîchers adoptèrent ensuite pour la culture sous châssis[264].
[264] _Ann. Soc. roy. d’Hortic._ (1833), t. XIII, p. 332.--(1838), t. XXII, p. 129.--(1839), t. XXIV, p. 207.
Le Poireau _monstrueux de Carentan_, le roi des Poireaux, mis au commerce en 1874, est une forme améliorée du _gros court de Rouen_.
Le prosaïque Poireau jouit en certains endroits d’une véritable considération. A Peebles (Angleterre), existe une société horticole qui a pour objet l’amélioration de ce légume. Le _Peebles Leek Club_ organise chaque année une exposition et, naturellement, le premier prix est décerné à l’heureux propriétaire du Poireau le plus phénoménal.
Même en France, on a vu des Poireaux atteignant le poids de 2 kilogr. et demi. Malgré ce beau résultat, n’attendons pas, dans notre pays, la création prochaine d’un club des Poireaux. Les membres auraient à supporter trop de plaisanteries très usées et très peu spirituelles...
Où il y aurait lieu de s’étonner, c’est lorsqu’on voit une plante aussi vulgaire servir d’emblème national. Le Poireau symbolise le Pays de Galles en Angleterre depuis la victoire de Cressy, gagnée en 640 par les Gallois sur les Saxons, envahisseurs des Iles Britanniques. Shakespeare nous apprend que pour se distinguer dans la bataille les Gallois avaient arboré sur leurs casques cette plante potagère. Naguère, les habitants du pays de Galles portaient le Poireau, comme un emblème national, le jour de la fête de leur patron saint David, ancien roi des Gallois.
Actuellement, le centre de la culture du Poireau dans la région parisienne est Mézières, près Mantes. Ce village a produit une race locale estimée depuis quelques années, le Poireau _long de Mézières_. Les apports aux Halles de Paris viennent ensuite de Croissy, Montesson, La Courneuve, Villejuif.
Légumes-racines
BETTERAVE POTAGÈRE
(_Beta vulgaris_ L. var. _rapacea_)
Comme plantes alimentaires, les légumes-racines viennent par ordre d’importance après les Céréales et les Légumineuses. Ils forment le fond de l’alimentation populaire dans les pays du Nord de l’Europe, justement appréciés en Pologne, Russie, Suède, Allemagne, Alsace, etc. pour l’abondance des matières nutritives qu’ils contiennent et pour la facilité de leur préparation culinaire: une simple cuisson à l’eau, au four ou sous la cendre.
En France, où l’importance des légumes-racines est moindre, Carottes, Navets, Céleri-Rave, Betteraves et autres tiennent néanmoins une place notable au jardin potager.
La Betterave de table, en particulier, appartient, au point de vue culinaire, à la catégorie des salades d’hiver; on la mange cuite, découpée en rondelles et associée à la Mâche, à la Barbe de Capucin ou aux Pommes de terre. La Betterave s’emploie encore comme hors-d’œuvre ou comme légume.
Le type spontané des Betteraves, et aussi des Bettes et Poirées à Carde, est la Bette maritime (_Beta maritima_ L.), plante vivace ou bisannuelle de la famille des Chénopodées, quelquefois sous-frutescente, à racine fusiforme, grêle, commune sur les bords de l’Océan et de la Méditerranée, jusqu’à la mer Caspienne, la Perse et l’Inde.
L’influence de la culture et les conditions climatériques différentes ont produit sur cette plante déjà très polymorphe des terrains sablonneux maritimes, des modifications de deux sortes:
1º _Beta Cicla_: l’accroissement s’est porté sur les feuilles, pétioles et nervures des feuilles, tandis que la racine restait grêle, ce qui a donné naissance aux Bettes et aux Poirées à Cardes.
2º _Beta vulgaris_ var. _rapacea_: la variation a été limitée à la racine qui est devenue volumineuse, charnue, tendre et sucrée, semblable à celle de la Rave, aussi l’appelle-t-on Betterave, Bette en forme de Rave.
Nous ne parlerons ici que des Betteraves de table chez lesquelles la culture a développé, avec la matière saccharine, les principes colorés. Les Betteraves fourragères et sucrières ont la même origine et ne diffèrent des Betteraves potagères que par certaines qualités spéciales.
La Betterave est sortie des Bettes, plus récemment que les Poirées et par l’intermédiaire de ces variétés déjà améliorées auxquelles de Candolle assigne une antiquité de 4 à 6 siècles avant l’ère chrétienne. Le type primitif de l’espèce, la Bette maritime, est une plante couchée, traçante, à racine fibreuse. Les Poirées, au contraire, ont tous les caractères généraux de la Betterave. La faculté de variation est grande chez cette plante. Carrière a plusieurs fois remarqué dans les cultures de Poirées des pieds à racine principale charnue, plus ou moins renflée; il estime avec raison que ces individus forment le passage entre les Bettes et les Betteraves[265]. Vilmorin a aussi démontré par ses expériences sur l’amélioration des Betteraves sucrières et fourragères que les modifications acquises deviennent très vite héréditaires.
[265] _Revue horticole_, 1886, p. 224.
Nous avons dit plus haut que dans l’Antiquité on mangeait beaucoup les feuilles passablement indigestes de la Bette, _Teutlon_ des Grecs, _Beta_ des Latins. Des variétés aux racines quelque peu charnues existaient, puisque Théophraste, Dioscoride et Galien les mentionnent, bien que ce soit seulement pour usage médicinal. On mangeait quelquefois ces racines. Athénée les trouve agréables au goût. Apicius donne des recettes culinaires. Cependant, comme ni Columelle, ni Pline, ni Palladius n’indiquent une culture de Betterave, on peut dire qu’elle a été à peu près inconnue aux Anciens. En somme, la Betterave est un légume moderne. Au XIIIe siècle, Albert le Grand ne mentionne pas cette racine alimentaire. Crescenzi, en Italie, ne la connaît pas non plus.
La Betterave semble originaire de Germanie. De là elle serait venue en Toscane vers le commencement du XVIe siècle, selon le témoignage de Soderini et du Père Agostino del Riccio[266]. Le nom _Beta romana_, Bette romaine, qui lui est donné par Dodoens, Gérarde, Parkinson, implique l’importation d’Italie dans les autres pays d’Europe de variétés améliorées italiennes.
[266] Targioni, _Cenni storici_, 1re. éd., p. 64.
Ermolao Barbaro, patriarche de Venise, qui mourut en 1495, auteur d’un Commentaire sur Dioscoride, a probablement parlé le premier des Bettes à racines charnues. Il représente la Betterave comme une racine simple, droite, longue, charnue, douce au goût[267]. Ruellius s’est approprié cette description, ajoutant que cette racine n’est pas désagréable à manger et plaît à quelques-uns[268]. La première édition de l’_Histoire des Plantes_ de Fuchs donne la figure d’une Bette rouge à racine maigre, fibreuse[269]. Une édition française de 1549 signale la Betterave comme un légume encore rare dans son pays d’origine: «La race rouge est cultivée par excellence ès jardins des seigneurs; car elle n’est pas encore cognue de tous les jardiniers»[270]. L’italien Matthiole, qui écrivait en 1558, est l’auteur qui donne le plus de renseignements sur l’origine de la Betterave:
[267] Ruellius, _Dioscoride_ (1529), p. 124.
[268] _De naturâ stirpium_ (1536), p. 481.
[269] _De stirpium_ (1542), p. 807.
[270] _Hist. des plantes_ (1549), p. 120.
«En Allemagne il y en a de rouges et feuilles et racines lesquelles sont grosses comme des raves et sont si rouges qu’on estimeroit leur jus être du sang. Les Allemands mangent leurs racines en hyver, cuites entre deux cendres: et les dépouillant de leur pelure, petit à petit ils les mangent en salade avec un peu de poivre tout ainsi qu’on fait des carottes et y trouvent meilleur goût qu’aux carottes. Ils en usent aussi avec le rôty les ayans fait un peu cuire et couppé de travers en pièces et mises en composte, y mêlant du reffort sauvage découpé auparavant»[271].
[271] _Commentaires_, éd. Lyon, 1680, p. 200.
Le point de départ de toutes nos races actuelles se retrouve dans les bois gravés où les botanistes de la Renaissance ont figuré les types de Betteraves connus de leur temps:
I
_Beta rubra_, Lobel, Matthiole. -- _rubra romana_, Dodoens. _Rapum alterum_, Tragus. _Rapum rubrum_, Fuchs. _Beta nigra_, Matthiole, Dodoens, etc.
La Bette rouge romaine, à la racine grosse et longue, doit être considérée comme le prototype de la variété actuelle _rouge longue_, la plus répandue sur les marchés.
II
_Beta rubra_, Matthiole, Camerarius, Dalechamps.
Matthiole figurait cette première forme améliorée dès 1558. Racine assez volumineuse, napiforme; ancêtre probable de la variété _rouge naine_ et des races demi-longues.
III
_Beta Erythrorhizos_, Dodoens, Dalechamps. _Beta rubra radice crassa_, J. Bauhin.
Racine globuleuse; type primitif des sortes rondes, précoces.
IV
_Beta quarta radice buxea_, Césalpin.
La plus ancienne des variétés à chair jaune. La couleur rouge intense de la chair de la Betterave, plus agréable à l’œil, est aujourd’hui la condition exigée d’une Betterave à salade. Au commencement du XIXe siècle on semble avoir préféré à la cuisine les sortes à chair jaune foncé beaucoup plus sucrées, comme la _jaune de Castelnaudary_, au moins pour la préparation de la fricassée de Betteraves, peu usitée de nos jours. Les cordons bleus que nous avons consultés ne paraissent pas connaître cet ancien mets dont voici la recette: Coupez les racines _cuites_ en rondelles; mettez dans une casserole avec du beurre, du Persil, de la Ciboule hachée, un peu d’Ail, une pincée de farine, du sel, du poivre et faites bouillir un quart d’heure.
Le naturaliste Belon, du Mans, assure que les Orientaux faisaient usage de la Betterave au commencement du XVIe siècle: «Les Turcs ont de moult bonnes inventions de confitures en saulmures, qui sont de petite valeur, qu’on vend par les villes de Turquie: car ils confisent les racines des Bettes, qui sont grosses comme les deux poings, dont les unes sont blanches ou jaunâtres, et les autres sont rouges, qui sont celles que plusieurs ont estimé être des Raves, mais cela est faux»[272].
[272] _Singularitez_, p. 423.
Olivier de Serres (1600) est le premier auteur français qui ait parlé de la Betterave: «Une espèce de pastenade (ancien nom de la Carotte et du Panais) est la betterave; laquelle nous est venue d’Italie n’a pas longtemps. C’est une racine fort rouge, assés grosse, dont les feuilles sont des bettes et tout cela est bon à manger: le jus que la racine rend en cuisant semble à syrop au sucre, et est très beau à voir pour sa vermeille couleur»[273].
[273] _Théâtre d’Agriculture_ (1re éd.), p. 530.
Claude Mollet, jardinier de Henri IV et de Louis XIII, avait bonne opinion de la Betterave: «C’est une racine grandement excellente; elle peut servir en fricassée et aussi en salade»[274].
[274] _Théâtre des plans et jardinages_, p. 147.
Cinquante ans après Olivier de Serres, ce légume était vulgarisé. Les menus du cuisinier La Varenne (1651) montrent la Betterave en fricassée, en hors-d’œuvre et en salade.
En 1629, l’anglais Parkinson connaissait la Betterave rouge romaine; elle est en usage, dit-il, pour ses feuilles et sa racine qui est de la taille de la plus grande Carotte, très rouge en dedans et en dehors, quelquefois courte comme un Navet, d’autrefois large comme une Rave[275].
[275] _Paradisus_, p. 488.
Nombreuses sont les variations de la Betterave qui portent sur la forme de la racine, le coloris de la chair et la précocité plus ou moins grande. Vilmorin, dans la 3e éd. de ses _Plantes potagères_, décrit 17 variétés principales de Betterave de table à chair rouge et 2 variétés à chair jaune. Il nomme, en outre, un grand nombre de races cultivées à l’étranger.