Histoire des enseignes de Paris

Part 4

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Il ne reste plus guère de maisons anciennes portant des inscriptions et des monogrammes; signalons cependant, rue de la Huchette, au nº 14, la maison de l’_Y_, enseigne de chaussetier (_lie-grègues_), qui est entaillée dans la pierre, au milieu d’un rond à bordure architectural et reproduite dans la ferrure des balcons. Il n’y a plus trace, dans la rue Mignon, d’une petite maison à porte cochère, sur laquelle on lisait cette inscription latine: «_In fundulo, sed avito_,» que Benserade traduisait plaisamment par ces mots: «Je suis gueux, mais c’est de race[43].» L’interprétation des monogrammes offrait encore plus de difficultés et d’obscurités que les devises et les rébus, qui, selon le caprice des propriétaires, s’attachaient au frontispice des maisons. Depuis le milieu du XVIᵉ siècle, par exemple, Catherine de Médicis avait fait sculpter, sur les colonnes des Tuileries, une foule de symboles mystérieux, avec des H et des C ou D entrelacés. Mais personne n’avait pu les expliquer avant l’abbé Terrasson, qui, le premier, en 1762, dans son _Histoire de l’ancien hôtel de Soissons_, y a reconnu les chiffres du roi et de Catherine de Médicis et des signes allégoriques de la viduité de la reine. L’helléniste J.-B. Gail a reproduit dans son _Philologue_[44] ce passage de Brantôme[45], qui explique une partie de l’énigme: «Nostre reyne, autour de sa devise que je viens de dire, y avoit fait mettre des trophées, des miroirs cassez, des éventails et pennaches rompus, des carquans brisés, et des pierreries et perles espandues par terre et les chaînes toutes en pièces, le tout en signe de quitter toutes bombances mondaines, puisque son mary estoit mort.» Quant au chiffre, qu’on a pris tour à tour pour le monogramme de Diane de Poitiers et celui de la reine et de Henri II, Catherine, peut-être confondant à dessein, l’avait fait _insculpter_ non seulement sur les colonnes du palais des Tuileries, mais encore sur l’arcade de la rue de Jérusalem, construite et sculptée par Jean Goujon, et sur la colonne qui lui servait d’observatoire et qui seule subsiste du palais qu’avait bâti pour elle l’architecte Jean Bullant sur l’emplacement de la Halle au blé actuelle[46].

Il est à regretter que les érudits du XVIᵉ siècle n’aient pas recueilli les belles inscriptions grecques qui avaient été gravées sur les maisons du poète Baïf et du jurisconsulte Pasquier. C’étaient là des enseignes bien dignes de ces illustres savants.

Nous avons dit que les hôtels des grands seigneurs ne portaient pas d’autres enseignes que leurs armoiries sculptées, peintes ou dorées, souvent avec leurs devises. Au commencement du XVIIᵉ siècle, il y eut quelques inscriptions plus simples et plus faciles à comprendre, car la langue héraldique n’était pas à la portée de tout le monde: le nom du propriétaire fut donc inscrit avec ses titres sur le linteau de la porte d’honneur de son hôtel, quelquefois avec la date de la construction de cet hôtel. Plus tard, on abrégea cette inscription, et le cardinal de Richelieu avait fait graver ainsi, en lettres d’or, ces deux mots seulement: PALAIS CARDINAL, au-dessus de la principale entrée de son palais. Cette inscription elliptique fut, au dire de Sauval, _dix ans durant, et bien maltraitée et bien contrôlée tout ensemble_[47]. «Balzac, en 1652, ajoute Sauval, prétendoit que cette inscription n’étoit ni grecque, ni latine, ni françoise; et pour lors écrivit qu’il ne pouvoit souffrir des incongruités en lettres d’or, et ce frontispice fastueux, par l’ordre de ses supérieurs. Outre que cette critique ne fut pas trop bien reçue pour un _Socrate chrétien_, dont il avoit pris la qualité, c’est que pas un grammairien ne prit son parti, tant s’en faut: on prétendit que c’étoit un gallicisme, et même consacré par un usage aussi vieux que l’Hôtel-Dieu, les Filles-Dieu, la place Maubert.» La même critique se renouvela plus tard, avec plus d’acrimonie, lorsque le chancelier Séguier eut fait graver ces deux mots: _Hôtel Séguier_, au-dessus du portail de son hôtel, dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré, hôtel qui n’avait pas eu d’inscription, quand il appartenait au duc de Bellegarde et à Gabrielle d’Estrées, duchesse de Liancourt. «Si Balzac eût vu une telle usurpation, dit Sauval, peut-être s’en fût-il plaint aussi bien que de celle du Palais Cardinal.»

Ces inscriptions, qui sont de véritables enseignes de maison, ont toujours été en usage depuis, même en pleine République de 1793; on a lu longtemps sur le fronton de la porte de l’hôtel de la Trémoille, au nº 50 de la rue de Vaugirard, cette inscription bizarre: _Hôtel de la Fraternité_. Quelques hôtels ont gardé de ces temps un souvenir singulier; c’est ainsi qu’on lit encore sur l’hôtel du quai de la Tournelle, portant le double numéro 55, 57, cette inscription: _Hôtel ci-devant de Nesmond_; un de ses voisins était et est demeuré l’_Hôtel du ci-devant président Rolland_. Des inscriptions semblables se retrouvent encore, au Marais notamment. Au reste, les enseignes et les dénominations des maisons étaient moins monotones et plus pittoresques que les numéros par rue, comme à l’origine du numérotage, ou par section circulaire, comme cela se fit d’une façon assez peu intelligible à l’époque du Directoire. Nous regretterons donc, pour la distraction des yeux et de la pensée, cette multitude d’enseignes variées, parfois si singulières et si amusantes, qui témoignaient du caprice ingénieux des bourgeois de Paris; nous ne sommes pas fâché de voir surgir çà et là quelques protestations à cet égard. Par exemple, quand la rue de Rivoli, en vertu de la loi du 4 octobre 1849, fut prolongée jusqu’à l’Hôtel de ville, M. Henri Labrouste, architecte de la maison nº 122, fit sculpter sur la façade, par Thomas Gruyère, un grand bas-relief portant la date de 1855, à l’usage de cadran solaire et symbolisant le temps vrai et le temps moyen: le Temps vrai élève un miroir sur lequel rayonne l’heure de midi; le Temps moyen consulte une horloge. Trois petits génies complètent l’allégorie: à droite, le Matin versant la rosée; à gauche, le Soir couronné d’étoiles; au milieu, le Midi tenant un flambeau et des dards; au-dessous on lit cette inscription morale et philosophique: _Vera intuere, media sequere_ (_contemple le temps vrai, mais suis le temps moyen_[48]).

III

ENSEIGNES DES MARCHANDS, DU XIIIᵉ AU XVIᵉ SIÈCLE

Les enseignes des marchands ont été certainement bien postérieures à celles des maisons; ces enseignes, qui servaient à distinguer entre elles les industries et à empêcher de confondre une maison de commerce avec une autre, n’étaient pas d’une nécessité absolue, puisque toutes les maisons eurent leurs enseignes depuis la fin du xiiiᵉ siècle et que l’enseigne de la maison suffisait pour la boutique. Celle-ci, d’ailleurs, avait en quelque sorte son enseigne parlante, puisque les marchandises qu’on devait y trouver étaient exposées plus ou moins simplement aux regards du public. Cet étalage, il est vrai, n’avait aucune analogie avec les pompeux et brillants étalages de nos magasins. La boutique, qu’on nommait _fenêtre_ ou _ouvroir_, au moyen âge, ne ressemblait guère, en effet, à une boutique du Palais-Royal ou des boulevards du Paris moderne. C’était généralement une salle basse du rez-de-chaussée, très obscure et très enfumée, communiquant de plain-pied avec la rue, par une porte étroite, toujours ouverte, excepté dans les plus grands froids; une large baie, sans vitrage, représentait une espèce de fenêtre, qui ne se fermait que la nuit avec des volets, et devant cette fenêtre, à hauteur d’appui, une tablette assez étroite servait à l’exposition permanente des marchandises ou des denrées qui s’offraient en nature au choix des passants. Ce qui rendait les boutiques si sombres à l’intérieur, c’était moins le peu de largeur des rues que les auvents énormes destinés à protéger les passants et les marchandises contre la pluie et le soleil. Les enseignes ne pouvaient être visibles, dans la rue, que si elles débordaient la ligne des auvents et se balançaient dans l’air au-dessus d’eux, à l’extrémité de longues potences en fer.

Il en résulta naturellement que les marchands se contentèrent longtemps des enseignes de leurs maisons, sans en ajouter à leurs boutiques, d’autant plus que la plupart des maisons étaient fort étroites, quoique très élevées, et n’avaient pas plus d’une boutique, avec deux fenêtres de façade. On s’explique ainsi comment toutes les maisons furent garnies d’enseignes, longtemps avant que les boutiques en eussent aussi pour leur propre compte. Il est, d’ailleurs, bien difficile de reconnaître les enseignes, qui appartenaient aux boutiques plutôt qu’aux maisons, car les unes et les autres, qui devaient différer de forme, d’aspect et de disposition, représentent d’ordinaire les mêmes _images_ et affectent les mêmes dénominations. Ainsi, dans nos archives domaniales, les chartes et les actes qui concernent la propriété foncière des maisons de Paris n’indiquent que les enseignes de ces maisons et passent sous silence celles des boutiques. On a lieu de s’étonner que les érudits qui ont parlé des enseignes en général, aient négligé de faire aucune distinction entre ces deux catégories d’enseignes, n’ayant ni la même origine, ni le même but, ni le même caractère. Nous ne serions pas éloigné de croire que les changements d’enseigne, si fréquents aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, accusent non seulement des changements de propriétaires dans les maisons qui changeaient d’enseigne, mais des changements de commerce et d’industrie dans les boutiques qui dépendaient de ces maisons. D’après les renseignements certains que nous fournissent trois sources principales de documents authentiques--savoir: deux articles d’Adolphe Berty sur _les Trois Ilots de la Cité_, publiés en 1860 dans la _Revue archéologique_; trois volumes de la _Topographie du vieux Paris_ (quartier du Louvre et quartier Saint-Germain), par le même auteur, et l’_Inventaire des Archives hospitalières de Paris_--les maisons, à quelques rares exceptions près, sont mentionnées sans aucune désignation, avant le XIVᵉ siècle; c’est seulement au XVᵉ siècle que les enseignes apparaissent de tous côtés et qu’elles subissent souvent deux ou trois transformations dans le cours de ce siècle-là; ces transformations d’enseigne et ces changements de nom se continuent pendant les deux siècles suivants; à partir de l’édit de police de 1661, les enseignes de maison disparaissent presque complètement et cèdent la place aux enseignes de marchand.

L’enseigne la plus ancienne qu’on ait citée jusqu’à présent[49], serait celle de _la Corbeille_, aux Champeaux, c’est-à-dire sur l’emplacement même où Philippe-Auguste avait fait construire les Halles en 1180; or, cette maison à enseigne, qui aurait existé, à cet endroit-là, vingt-six ans plus tard (1206), nous semble bien problématique, et le fait mériterait d’être appuyé sur une preuve incontestable, qu’Adolphe Berty n’a pas donnée avec son exactitude ordinaire dans son beau travail sur les _Enseignes de Paris avant le_ XVIIᵉ _siècle_. On a cité aussi, sous la date de 1212, une autre enseigne, celle de _l’Aigle_, dans le cloître Notre-Dame; mais la preuve fait également défaut à cette citation. Dans tous les cas, ce ne serait pas là une enseigne de marchand. C’est dans nos chapitres consacrés aux hôtelleries et aux cabarets[50] qu’on trouvera plusieurs enseignes dont l’existence est bien constatée et qui datent de la même époque à peu près. Quant aux _images_ de saint et de sainte qui peuvent avoir servi d’enseignes à des boutiques aussi bien qu’à des maisons, nous en parlerons dans le chapitre des enseignes de corporation et de confrérie[51]. Il s’agit, toutefois, de rechercher ici quelles sont les premières enseignes qui peuvent avoir été appendues par des marchands aux maisons où ils avaient leurs _ouvroirs_. Ces enseignes seraient donc, à notre avis, celles qui offrent quelque instrument de travail ou quelque autre objet applicable à telle ou telle profession, à tel ou tel commerce. Il suffira de relever ces enseignes marchandes, dans les savantes recherches d’Adolphe Berty sur trois îlots de la Cité et sur le quartier du Louvre; la Cité et le Louvre étant les deux plus anciens quartiers de Paris.

CITÉ[52]. RUE DE LA JUIVERIE. Maison de la _Heuse_, ou de la _House_, c’est-à-dire de la Botte, vers 1400; ce serait la maison d’un cordonnier.--Maison de la _Chausse de Flandres_, vers 1450; ce serait la maison d’un chaussetier, fabricant ou vendeur de chausses, de bas, etc.--Maison des _Trois Chandeliers_, 1358. Ce pouvait être la maison d’un marchand de chandelles.--Maison des _Balances_, 1343. Peut-être la maison d’un balancier ou vendeur de poids et balances, à moins que ce ne fût le dépôt des balances publiques ou du Poids du roi.--Maison du _Pot d’étain_, 1381. Ce doit être un ferblantier, qu’on appelait alors un Potier d’étain. En 1575, c’était la maison de la _Roue de fer_, sans doute l’officine d’un ferronnier.--Maison des _Connils blancs_, 1468. C’est sans doute la maison d’un éleveur de lapins domestiques.

RUE DES MARMOUSETS. Maison de la _Nef d’argent_, 1432. Pouvait être la maison d’un orfèvre, la nef d’argent étant un grand vase à boire ou une pièce d’orfèvrerie, qu’on ne voyait que sur la table des princes et des grands seigneurs.--Maison du _Plat d’étain_, 1433. Encore un potier d’étain.--Maison de la _Clef_, 1387. N’est-ce pas la maison d’un serrurier?--Maison de la _Housse-Gilet_, 1415. Maison ou boutique d’un tailleur ou _couturier_.

RUE AUX FÈVES. Maison du _Billart_, 1423. Fabrique de billes ou balles, pour les jeux de mail ou de paume, etc.--Maison de la _Cage_, au XVᵉ siècle. N’est-ce pas un marchand de poisson, qui avait une _cage_ ou boutique à garder du poisson vivant?--Maison du _Panier_, 1346. Peut-être un vannier qui fabriquait des paniers de jonc et d’osier.--Maison du _Heaume_, 1429. Pourquoi ne serait-ce pas la demeure ou la boutique d’un armurier?

RUE DE LA LICORNE. Maison du _Sabot_, 1487: maison ou boutique d’un sabotier, sinon d’un cordier, le sabot étant un outil de deux espèces, employé par ces deux métiers.

RUE DU HAUT-MOULIN. Maison du _Pourcellet_, 1375. N’est-ce pas un charcutier qui demeurait là?--Maison du _Chapeau_, 1364, ou du _Chaperon_, 1445. Est-ce un fabricant ou vendeur de coiffures de tête?--Maison du _Grand Godet_, 1364. Marchand de hanaps, de coupes, de verres à boire.--Maison du _Paon blanc_, 1391.

RUE DE GLATIGNY. Maison du _Cercel_, c’est-à-dire du _Cerceau_, en 1362. Cette maison était une taverne.

QUARTIER DU LOUVRE[53]. RUE DE BEAUVAIS. Maison du _Gobelet d’argent_. Peut-être un orfèvre?--Maison du _Coq_, 1519. Un poulailler?

RUE CHAMPFLEURY. Maison du _Gros tournois_, 1373. Un changeur ou un banquier?--Maison de la _Pantoufle_, 1582. Une boutique de pantouflier.--Maison du _Patin_, 1573. C’est, à coup sûr, un cordonnier pour dames.--Maison de l’_Entonnoir_, 1591. Un tonnelier? Cette maison changea trois fois d’enseigne, à la fin du XVIIᵉ siècle, pour se placer tour à tour sous la protection de la _Ville de Mantes_, de la _Ville de Munster_ et de la _Ville de Bruxelles_.--Maison de l’_Étrille_, 1353. Était-ce une écurie ou un cabaret, qu’on appelait ainsi au figuré?--Maison des _Deux Coignées_, 1451. A coup sûr, c’est un charpentier.

RUE DU COQ. Maison de la _Chausse_, 1401. Un chaussetier, bonnetier.--Maison des _Trois Poissons_, 1489. Un pêcheur ou un poissonnier, marchand de marée.--Maison du _Van_, 1490. Un vannier, ouvrier en osier, sinon un vanneur ou bluteur de farine.

RUE FROMENTEAU. Maison de la _Couronne_, 1420. Les couronnes d’or étaient les armes parlantes des orfèvres.--Maison du _Pan_, sorte de filet de chasse, 1425. Fabrique de filets.--Maison de la _Cuillère_, 1524. Un potier d’étain, ne fabriquant que des cuillers. Mais, en 1571, ce fut la maison de la _Cuiller de bois_, quand le potier d’étain eut cédé la place à un boisselier, fabricant d’objets de ménage en bois.--Maison de la _Teste de Bélier_, 1574. Un abattoir, ou un échaudoir.--Maison du _Fer à cheval_, 1550. Maréchal ferrant.

RUE SAINT-HONORÉ. Maison du _Cheval rouge_, 1350. Sans doute une hôtellerie.--Maison du _Papegaut_ ou Perroquet, 1426. Un oiselier, vendeur d’oiseaux rares?--Maison des _Trois Serpettes_, 1568. Un fabricant de coutellerie.--Maison du _Bœuf_, 1378. Un boucher.--Maison du _Heaulme_, 1378. Un heaumier, fabricant de casques et armures de tête.--Maison de la _Huchette_, 1432. Menuisier, fabricant de huches et de bahuts.--Maison de la _Croix d’or_, 1415. Orfèvre.--Maison de la _Pelle_, 1410. Fabricant d’outils de bois.--Maison de la _Clef_, 1411. Serrurier.--Maison du _Plat_ ou du _Pot d’étain_, 1489. Potier d’étain.--Maison de la _Crosse_, 1489. Orfèvre.--Maison du _Bœuf et du Mouton_, 1413. Boucher.--Maison du _Godet_, 1413. Potier d’étain ou plombier, fabricant de gobelets.

Nous avons remarqué que, parmi les enseignes que nous laissons de côté, en recueillant les précédentes, quelques-unes portaient les noms de différentes villes de France et de l’étranger. Ces enseignes, ce nous semble, peuvent être attribuées à des marchands, qui avaient signalé ainsi, soit le lieu de leur naissance, soit leurs rapports commerciaux avec les villes qui figuraient sur ces enseignes. Voici donc, à titre de spécimens, quels sont les noms de ville qui avaient été mis sur des enseignes, dans ces anciennes rues de la Cité et du quartier du Louvre que nous venons de parcourir sous la direction du savant archéologue Adolphe Berty.

CITÉ. RUE DES MARMOUSETS. Maison de _Jérusalem_, 1508. Le propriétaire de cette maison était un marchand et bourgeois de Paris, nommé Jean Legras, qui avait fait le voyage de la terre sainte, peut-être pour son commerce, et qui, en 1557, fit une fondation de vingt livres de rente annuelle, à prendre sur sa maison, en faveur de la confrérie du Saint-Sépulcre, ayant son siège dans l’église du couvent des Cordeliers.

RUE FROMENTEAU. Maison de la _Ville de Tours_, 1600.

RUE CHAMPFLEURY. Maison de la _Ville de Mantes_, 1680, puis, de la _Ville de Munster_, 1687; puis, de la _Ville de Bruxelles_, 1700. On peut supposer que cette maison, que nous avons citée déjà plus haut, était une auberge, qui a cherché successivement sa clientèle parmi les voyageurs de Mantes, de Munster et de Bruxelles, en changeant chaque fois de propriétaire.

RUE SAINT-HONORÉ. Maison de la _Ville de Cornouaille_, 1687. C’était assurément une auberge.--Maison de la _Ville de Lude_, 1687.--Maison de la _Ville de Lunel_, 1687.

RUE JEAN-SAINT-DENIS. Maison de la _Ville de Lyon_, 1668.--Maison du _Bois de Boulogne_, 1680[54].

La plupart de ces enseignes, avec des noms de ville, sont du XVIIᵉ siècle; on ne peut donc pas supposer que la représentation de chaque ville était sculptée en relief sur la pierre, comme cela avait eu lieu au moyen âge. Il y eut peut-être quelques tableaux dans lesquels l’imagination des peintres avait fait les frais d’une vue de la ville que l’enseigne annonçait; mais il est plus probable que l’enseigne se bornait à une simple inscription.

Quant aux enseignes héraldiques, telles que l’_Écu de France_, l’_Écu de Bretagne_, l’_Écu d’Orléans_, etc., c’étaient ordinairement des hôtelleries qui se les attribuaient, pour s’en faire un titre d’honneur et de recommandation. Mais les marchands ne se privaient pas de les prendre aussi, dans l’intérêt de leur commerce (nous en dirons quelque chose dans le chapitre des enseignes armoriées[55]). Ils ne craignaient pas, pour ce fait, d’être recherchés et inquiétés par les juges d’armes attachés à la Maison du roi. Les marchands se permettaient tout dans leurs enseignes, si ce n’est de blesser l’honnêteté publique, et pourtant cette enseigne drôlatique, _Au Q couronné_, a subsisté rue de la Ferronnerie, depuis 1680 jusqu’à nos jours, sans avoir mis en émoi la pudeur de la police. On assure même que plus d’un des propriétaires du _Q couronné_ eut le bonheur de faire fortune, grâce à son enseigne, qui était encore plus impertinente que celle où l’on voyait figurer le _Bœuf couronné_ et la _Vache couronnée_. Cependant il faut bien dire que M. l’abbé Dufour a rectifié l’opinion de M. de La Quérière, qui s’étonnait d’avoir rencontré, en 1828, cette enseigne qu’il qualifiait d’irrévérencieuse: «C’est tout simplement la marque d’un balancier, dit M. l’abbé Dufour. Les balanciers habitaient alors cette rue et prenaient pour enseigne la lettre qui leur servait à poinçonner leurs produits[56].»

C’est au XVᵉ siècle que l’enseigne des marchands règne partout dans Paris et prend la place de l’enseigne des maisons. A partir de cette époque, pas une boutique, pas une échoppe qui n’ait son enseigne, modeste ou triomphante, religieuse ou libertine, sévère ou plaisante, bizarre ou ridicule. Nous pouvons, en quelque sorte, nous représenter cette variété d’enseignes, comme si nous nous promenions dans les rues du Paris de ce temps-là, en lisant et en commentant une facétie en prose intitulée: _le Mariage des quatre fils Hémon et des filles de Damp Simon_[57], laquelle n’est autre qu’une nomenclature des enseignes de Paris, imprimée et sans doute réimprimée plus d’une fois à la fin du XVᵉ siècle. Il y avait alors devant la grande Boucherie, près du grand Châtelet, une enseigne des _Quatre fils Aimon_, tous quatre montés sur le même cheval. Cette enseigne rappelait un roman de chevalerie, que tout le monde connaissait, et ce fut là sans doute ce qui fit le succès de l’enseigne, qui avait une sorte de célébrité. Une marchande de la rue du Cygne emprunta au même roman le sujet d’une autre enseigne, celle des _Trois Filles de Damp Simon_, qu’on pouvait regarder comme le pendant de l’enseigne des _Quatre fils Aimon_. Quand on avait vu la première, on voulait voir la seconde. La badauderie parisienne se chargea de la renommée des deux enseignes. Un littérateur de carrefour prit de là occasion d’inviter, en quelque sorte, toutes les enseignes de Paris au mariage des Quatre fils Aimon avec les Trois filles du seigneur Damp Simon.

Voici comment s’est fait le mariage, «avec tout l’ordre qui a été gardé au banquet». Tout par enseignes, enseignes partout. La _Grâce du Saint-Esprit_, du bout de la rue des Lavandières, est descendue sur l’_Image Saint-Pierre_, du chevet de l’église Saint-Gervais; et, à la requête des _Trois Rois de Cologne_, de la Grande-Rue-Saint-Jacques, et des _Trois Roines_, du grand _ouvrouer_ (ouvroir), on veut faire, au carrefour Saint-Innocent, le mariage des _Quatre fils Aimon_, de devant la Boucherie, avec les _Trois filles de Damp Simon_, devant l’église Saint-Leu et Saint-Gilles, et, pour avoir une quatrième épousée, on songe à prendre la _Pucelle Saint-Georges_, au bout de la rue Trousse-Vache. Quant aux filles de la noce, qui devront tenir compagnie aux épousées, on a les _Trois Pucelles_, qui sont devant la porte de maître Jean Turquet, et la _Nonnain qui ferre l’oue_ (l’oie), au ponceau (rue du Ponceau) de la rue Saint-Denis.

Quel doit être le parement des épousées? Les _Fermiaux_ (agrafes) de la rue Quinquampoix, les diamants et les ceintures de la _Couronne_ et de la _Fleur de lys_, du cimetière Saint-Jean. Les épousées auront, en outre, la _Couronne_, du carrefour de la Porte-de-Paris. Tous ceux qui viendront à la fête auront les _Chappelets_, de la porte Baudet, et les Gands, de la rue des Arsis. Les _Ménestriers_ de la salle de danse qui est dans la rue de la Tonnellerie mèneront les épousées à l’église aux sons de leurs instruments. Les seigneurs de la noce seront le _Chevalier au cygne_, de la rue des Lavandières, _Samson fortin_ (le fort), de la rue de la Harpe, et l’_Image Saint-Georges_, de la rue des Barres; les rois et les chevaliers logeront au _Château de Pontoise_, rue de la Cossonnerie; les reines et les dames, au _Palais du Terme_ (des Thermes), rue de la Harpe.