Histoire des enseignes de Paris
Part 3
«On s’occupe, depuis quelques jours, à la préfecture de police, de faire le relevé de toutes les enseignes de Paris, depuis les plus modestes jusqu’aux plus somptueuses, travail formidable auquel sont employées plus de cent personnes et qui, néanmoins, ne sera pas terminé avant la fin du mois de février 1872. L’énumération de toutes ces enseignes formera quinze à vingt volumes in-folio, d’environ 1,200 feuilles chacun. Ce recueil, assurément très original et très curieux à consulter, même pour les amateurs, sera mis gratuitement à la disposition des personnes qui auront un renseignement à prendre ou une réclamation à formuler. Toutes les enseignes nouvelles y seront inscrites, dès qu’elles se produiront, et, afin d’éviter les omissions, une ordonnance ministérielle obligera les commerçants et industriels à faire, à ce sujet, une déclaration à la préfecture de police.»
Nous ne pensons pas que cette ordonnance ministérielle ait été faite.
II
ORIGINES DES ENSEIGNES EN FRANCE INSCRIPTIONS ET MONOGRAMMES ENSEIGNES DES MAISONS ET DES HOTELS
Il est incontestable que les enseignes qui existaient dans la Gaule romaine, comme dans l’ancienne Rome (et plusieurs inscriptions antiques en font foi), ont continué d’être en usage chez les Francs, qui se façonnèrent peu à peu à la civilisation gallo-romaine. Le mot latin _signum_, employé par Quintilien[33], au Iᵉʳ siècle, pour désigner une enseigne de boutique, était changé, dans la basse latinité, en _insignium_, qui devint dans la vieille langue française: _ensigne_, _ensaigne_, _ensaingne_, _ensengne_, etc., en prenant plusieurs sens différents, parmi lesquels celui d’enseigne de boutique ou de marchand nous paraît avoir été appliqué plus tard que les autres. Nous n’en trouvons pas d’exemple, en effet, avant la fin du XIIIᵉ siècle. Le mot et la chose existaient cependant bien antérieurement, mais le mot ne figure pas dans le _Livre des métiers_, rédigé par Étienne Boileau, sous le règne de Louis IX; toutefois, dès ce temps-là, la rouelle d’étoffe jaune, que les juifs étaient tenus de porter au-dessus de la ceinture, s’appelait déjà leur _enseigne_ accoutumée. Les maisons avaient donc, de même que les gens, leur signe ou leur enseigne, et Jean Boutillier pouvait dire, dans sa _Somme rurale_, au milieu du XIVᵉ siècle: «A peine de vie, ou de membre, ou d’estre flastry, ou enseigné d’_enseigne_ publique.» C’était un écriteau que le condamné avait sur la poitrine, en allant au pilori. Il faut s’étonner que Lacurne de Sainte-Palaye n’ait pas donné, dans son _Dictionnaire historique de l’ancien langage françois_, une seule citation qui confirme l’emploi du mot _enseigne_ dans l’acception qui le caractérise le mieux.
Voici les différentes définitions du mot, dans le _Dictionnaire étymologique de la langue françoise_, par Ménage: «C’est une marque particulière, qui, aidant à discerner quelque personne ou quelque chose d’avec une autre, la fait connoître: l’_enseigne_ d’une maison, d’une hôtellerie; d’une compagnie des gens de pied; une _enseigne_ qui se portoit autrefois au chapeau ou en quelque autre endroit; l’_enseigne_ d’un sergent ou d’un _messager_, qui est une chose semblable à ce que l’on appelle l’_émail_, à l’égard des hérauts d’armes; et de là cette façon de parler: _à telles enseignes_; d’_insigne_ ou d’_insignium_.» Furetière, dans son _Dictionnaire universel_, bien postérieur à celui de Ménage, est plus explicite dans les définitions du mot _enseigne_: «Ce mot signifie ce qu’on pend devant un logis pour faire connoître que dans ce logis on vend ou l’on fait quelque chose qui regarde le public. Ainsi les bassins blancs pendus devant un logis marquent un barbier, et des bassins jaunes un chirurgien. Un clou, pendu au-dessus d’une porte, montre que l’on vend du vin dans le logis. De la paille et des petits paniers, pendus devant une maison, avertissent qu’on y vend du lait et de la crème.» Ces définitions sont empruntées presque textuellement au _Dictionnaire françois_ de Richelet, publié en 1680.
On a lieu d’être surpris que l’enseigne n’ait pas donné naissance à un plus grand nombre de ces proverbes, qui sont à la fois la raison et la malice du peuple[34]. Il n’en est pas un seul antérieur au XVIᵉ siècle. Gabriel Meurier, dans son _Trésor des sentences_, a recueilli celle-ci formulée en deux lignes rimées:
Enseigne du logis ou hôtellerie, Chacun cherche et demeure à la pluye.
Dans les _Adages françois_ de la même époque, on trouve ce conseil proverbial: «Ne t’y fie qu’à bonne enseigne.» Cette expression si usuelle et non moins proverbiale: «Être logé à la même enseigne,» s’emploie encore, dans le sens figuré, pour dire: Éprouver le même malheur, la même perte, le même embarras. On dit qu’un homme est logé à l’enseigne de la lune, ou bien qu’il a couché en plein air. On dit d’un méchant portrait ou tableau qu’il est bon à faire une enseigne à bière. Enfin, l’Académie a maintenu dans son Dictionnaire ce vieux proverbe: _A bon_ _vin, point d’enseigne_; signifiant que ce qui est bon n’a pas besoin d’être recommandé. Il faut citer encore cette locution au figuré: «L’enseigne promet plus qu’elle ne tient.»
Nous croyons que les enseignes des maisons étaient en usage avant les enseignes des boutiques, car les boutiques, avec leur étalage de marchandises, annonçaient ainsi suffisamment ce qu’elles offraient au passant, tandis que les maisons, n’étant pas numérotées, n’avaient aucun signe extérieur qui les fît distinguer l’une de l’autre. On leur donna donc des noms d’enseignes, et ces enseignes furent représentées par des _images_ en tableau ou en relief. La maison prenait aussi le nom de celui qui l’habitait. Le _Livre de la taille de Paris pour l’an 1292_[35], sous le règne de Philippe le Bel, n’indique pas une seule enseigne de maison ni de boutique[36]. Les bourgeois et les nobles n’ont pas d’autre qualification que leur nom propre; les gens du peuple, marchands ou artisans, sont désignés par leur profession: ainsi _Jehan d’Orliens, le paintre_; _Nicolas de Tours, armeurier_; _Bernier le tailléeur_; _Simon le bahutier_ (fabricant de coffres); _Nicolas le brodéeur_. Voici comment les maisons se trouvent indiquées par le nom de leur propriétaire ou locataire: «La quinte Queste de la paroisse Saint-Germain, du coing de la meson Lambert Bouche jusques au coing de la Hiaumerie et tout contremont la grant rue, jusques au quarrefour de la Porte, et du quarrefour de la Porte, jusques à la rue des Lavendières; au renc par devers la meson mestre Pérard de Troyes, et tout contremont la rue des Lavendières, par devers la meson Jean Augier jusques à la meson Lambert Bouche.» Dans le _Livre de la taille de Paris en 1313_[37], les enseignes des maisons et des boutiques ne figurent pas davantage; mais on peut, en deux ou trois endroits, deviner leur existence, quoique les noms et les professions des propriétaires ou des locataires soient simplement mentionnés, comme dans la _Taille de 1292_. Plusieurs rues sont citées, dont la dénomination provenait certainement de la principale enseigne qu’on y voyait: la _rue au Lyon_, près la porte Saint-Denis; la _rue au Cine_ (cygne), dans la Cité; la _rue de l’Image Sainte-Katherine_; or, dans cette petite rue de la Cité, qui n’a que trois personnes soumises à la Taille, la première était: _Guillain l’image, tavernier_, lequel payait 36 sols parisis, et _l’image_ n’était autre que l’enseigne de la taverne. Dans la _rue à l’Ecureil_, qui devait aussi son nom à une enseigne, cette enseigne paraît être celle de Richard de Bray, _buffetier_ (vendeur de vin). Mais tous les gens de métiers n’avaient pas encore des enseignes, car le _quêteur_ de taille eût sans doute adopté ce genre de désignation, si l’enseigne avait existé, dans cet intitulé d’un chapitre de la quête: «Parmi la viez rue du Temple, à commencer des Blans-Manteaux, à dextre, au rang où le serrurier demeure, jusques à la rue Anquetin le Faucheux.» Voilà un serrurier qu’on ne nomme pas et qui, sans doute, n’avait pas d’enseigne.
Adolphe Berty est le premier archéologue qui ait soigneusement recherché les enseignes des anciennes maisons, pour deux quartiers de Paris, dans les _Trois Ilots de la Cité_[38] et dans la _Topographie historique du vieux Paris_[39]. Cet immense dépouillement de pièces d’archives est malheureusement resté inachevé, par suite de la mort de l’auteur. Ce sont les travaux de Berty qui nous ont appris que toutes ou presque toutes les maisons avaient un nom d’enseigne, sinon une enseigne effective; que ces noms et ces enseignes changeaient de temps à autre, quand les maisons changeaient de propriétaire; que ces noms et ces enseignes se répétaient à l’infini, en sorte que chaque rue avait souvent, comme les rues voisines, une maison de la _Corne de Cerf_, du _Grand Godet_, du _Croissant_, de la _Croix blanche_, du _Pied de Biche_, du _Cheval noir_, ou du _Cheval blanc_, ou du _Cheval rouge_, du _Plat d’Étain_, du _Sabot_, etc. Ces différents noms, sans cesse employés et répétés, n’impliquaient pas la présence d’une enseigne plastique; mais quelques-uns dépendaient de certains signes extérieurs, de certains détails matériels; ainsi est-il très probable qu’une maison du _Pied de Biche_ ou du _Griffon_ devait son nom à une sonnette emmanchée d’un pied de biche ou d’une patte de vautour; de même, une maison de la _Corne de Cerf_ ou de la _Corne de Daim_ avait sans doute un véritable bois de cerf ou de daim au-dessus de la porte.
Ce qui est bien constaté dans cette nomenclature de toutes les maisons d’une rue ou d’un quartier, c’est que la plupart n’ont pas de désignation avant l’an 1200, et que les enseignes qui se montrent dans le cours du XIIIᵉ siècle sont fort rares; mais ces enseignes deviennent nombreuses au XIVᵉ siècle, et presque générales dans le siècle suivant; elles subsistent encore en partie au XVIIᵉ siècle, pour disparaître au XVIIIᵉ siècle à peu près complètement. Quand l’enseigne est qualifiée d’_image_, on peut assurer qu’il s’agit d’une statue en pierre, en plâtre ou en bois: ordinairement, c’était l’image d’un saint ou d’une sainte, à qui la maison était, pour ainsi dire, dédiée. Dans son archéologie des _Trois Ilots de la Cité_, Berty ne cite qu’une maison à enseigne, qui existait au XIIIᵉ siècle: celle du _Paon blanc_, mais il indique une dizaine de maisons dont les enseignes dataient du XIVᵉ siècle: maison des _Trois Chandeliers_ (1358), maison des _Balances_ (1343), maison du _Châtel_ (1369), maison du _Pot d’étain_ (1381), maison de l’_Échiquier_ (1363), maison de la _Clef_ (1387), maison du _Panier_ (1346), maison du _Chat_ (1345), maison du _Paradis_ (1343), maison de la _Seraine_ ou Sirène (1353), maison de l’_Unicorne_ ou Licorne (1367), maison du _Chapeau_ (1364), maison du _Grand Godet_ (1364), maison du _Chapeau rouge_, etc. Nous nous bornerons à mentionner, toujours dans les trois îlots de la Cité, quelques maisons à image qui ne remontent pas au-delà du XVᵉ siècle: maison de l’_Image Saint-Jacques_ (1415), maison de l’_Image Notre-Dame_ (1427), maison de l’_Image Saint-Nicolas_ (1456), maison de l’_Image Saint-Pierre_ (1455). Il n’y a que la maison de l’_Image Saint-Kristofle_ qui soit du XIVᵉ siècle (1385).
Les mêmes enseignes de maisons se retrouvent dans les études de Berty sur la région du Louvre et des Tuileries[40], si ce n’est que les enseignes sont, en général, d’une époque bien postérieure. Quelques-unes ne datent que du XVIIIᵉ siècle, comme les suivantes: maison du _Puits sans vin_ (1713), maison des _Barreaux rouges_ (1700), maison du _Grand Monarque_ (1719). Il n’y a que deux enseignes du XIVᵉ siècle: la maison des _Trois Morts et trois Vifs_ (1334), dans la rue Saint-Honoré, et la maison du _Pied de Griphon_ (1397), dans la rue du Chantre. Parfois, le propriétaire choisit une enseigne analogue à son nom: la maison de la _Croix de fer_ appartient à Jacques Croix; la maison de la _Moufle_ à Guillaume Mouflet. En certains cas, le changement d’une enseigne accuse une intention malicieuse: la maison du _Saint-Esprit_ (1489), dans la rue du Champ-Fleuri, devient, en 1582, la maison de la _Pantoufle_; une vieille maison, qui n’avait pas eu d’enseigne jusqu’au milieu du XVIIᵉ siècle, prend tout à coup, en 1671, l’enseigne burlesque du _Chat-lié_, par allusion à certain Robert Challier, qui avait été propriétaire d’un hôtel voisin. Quant à l’enseigne suspecte du _Dieu d’amours_ (1530), dans la rue Saint-Honoré, elle annonçait peut-être un mauvais lieu, comme il s’en trouvait beaucoup dans le vieux Paris, et tous avec des enseignes plus ou moins spéciales. Mais, en revanche, les bons sentiments pouvaient se faire jour à l’aide d’une enseigne: dans la rue Fromenteau, une vieille maison, qui avait pris pour enseigne, après la mort de Henri IV (1610), la _Figure du feu roy Henry_, changea d’enseigne, sans changer d’image ou de tableau, et s’intitula _Maison de l’ami du cœur_. Dans la même rue, Gilles Baudouyn, contrôleur de la Maison du roi, donna pour enseigne, en 1657, à la maison qu’il possédait, le _Portrait de Louis XIII_. Gabrielle d’Estrées avait, dans cette même rue Fromenteau, un petit hôtel, que Henri IV acheta pour elle à M. de Schomberg, mais cet hôtel, ainsi que tous les hôtels des seigneurs et des nobles, ne portait pas d’autre enseigne qu’un écusson aux armes de Phelypeaux, qui en avait été le possesseur lorsqu’il eut acquis l’ancien hôtel de la _Rose_. La belle Gabrielle aurait dû rétablir cette enseigne-là.
La police d’autrefois n’avait rien à voir dans les enseignes, et la plus grande liberté était laissée aux propriétaires qui voulaient se donner le plaisir d’attacher à leur maison une enseigne burlesque, joyeuse ou même gaillarde. Il y avait seulement un léger droit à payer au voyer, pour changement d’enseigne. Dans la rue Saint-Honoré, la maison de l’_Image Saint-Jean_ (1408) prit, en 1624, l’enseigne de la _Vache couronnée_. Rien n’était plus fréquent alors que de couronner, dans une enseigne, la vache, le bœuf, le cheval, le singe et même l’âne. On ne voyait, dans ces singuliers couronnements, aucune injure à la royauté. Ainsi la maison du _Bœuf couronné_ (1416), qui avait adopté l’_Image de Saint-Martin_ en 1489, devait, en 1719, échanger son saint contre un tableau représentant le _Grand Louis_ ou le _Grand Monarque_. C’était une épigramme contre le Régent, duc d’Orléans, que d’inaugurer une enseigne de Louis le Grand à deux pas du Palais-Royal et de l’hôtel du cardinal Dubois.
Cette enseigne du _Grand Monarque_ avait été une flatterie des bourgeois de Paris, sous le règne de Louis XIV. On la retrouve, dans divers quartiers, avec les dates de 1680 à 1700. Dans la rue Jean-Saint-Denis, près de la rue Saint-Honoré, elle avait succédé, en 1687, à l’enseigne de la _Grimace_, qui datait de 1603 et qui était peut-être un souvenir de ce bateleur populaire surnommé _maître Grimache_. Les rébus et les jeux de mots fournissaient des enseignes plaisantes à certains propriétaires de ce quartier. Par exemple, on trouvait, là comme partout ailleurs, des maisons _Au Cygne de la Croix_ (1687), où le calembour (_Signe_) pouvait seul expliquer la présence d’un cygne au pied d’une croix. L’enseigne de l’_Étrille fauveau_ (1577) reproduisait en rébus le sujet de ces vers de l’épître du _Coq-à-l’âne_, composée par Clément Marot:
Une étrille, une faux, un veau, C’est-à-dire, _étrille fauveau_, En bon rébus de Picardie.
Un autre rébus de Picardie, la _Vertu de l’assurance_, c’est-à-dire de l’_A sur anse_ (1613), dans une enseigne de la Cité, rue du Chantre, ne fut peut-être pas beaucoup plus compréhensible, en créant l’enseigne de la _Petite Vertu_, dont nous ne connaissons pas la représentation figurée (1680). Il était encore plus facile de comprendre l’enseigne des _Gracieux_, que la prononciation transformait en _Gras scieux_ et que le peintre avait représentés sous la figure de trois gros hommes sciant du bois.
Les alentours du vieux Louvre avaient conservé un grand nombre de très vieilles maisons, construites au commencement du XIVᵉ siècle, mais dont les enseignes primitives avaient été changées plusieurs fois depuis leur fondation. La maison de l’_Image Saint-Pierre_ (1700), appartenant à l’Hôtel-Dieu, n’avait pas moins de 500 ans; elle avait d’abord porté l’enseigne de l’_Étrille_ (1353). Dans la rue des Poulies, la maison du _Papegaut_ (Perroquet) n’avait cette enseigne que depuis 1426, mais elle en avait eu sans doute une autre, puisqu’elle était déjà construite en 1364. Une maison voisine, bâtie à la même époque, avait porté l’enseigne de la _Licorne_, en 1491; elle subsistait encore au commencement du XVIIIᵉ siècle et prenait alors le nom d’_Hôtel des Parfums_. Enfin, une des plus anciennes maisons du quartier, la maison des _Trois Morts et trois Vifs_ (1334), avait été décorée, dès l’origine, d’un bas-relief sculpté, représentant la sombre légende si célèbre au moyen âge et contemporaine de la Danse macabre, selon laquelle trois chevaliers, allant s’ébattre à la chasse, étaient accompagnés à leur insu par trois squelettes chevauchant à côté d’eux et les conduisant à la mort. L’enseigne subsista pendant plus de deux siècles; la maison était encore debout en 1696, mais elle avait bien changé de destination, puisqu’elle portait alors pour enseigne l’_Ile d’amour_ et qu’elle devait être occupée par des femmes de mauvaise vie.
La publication du premier volume de l’_Inventaire sommaire des Archives hospitalières_ a fait connaître un grand nombre de maisons, la plupart très anciennes; mais toutes ces maisons, appartenant à l’Hôtel-Dieu, qui en était devenu propriétaire par le fait de donations et de legs charitables, avaient été louées au commerce et à l’industrie. C’est donc aux métiers de Paris qu’il faut rapporter la plupart de ces enseignes, qui ne furent pas changées tant que l’Hôtel-Dieu conserva la propriété des maisons. Cependant, ce fut la veuve Nicole de Villiers qui fit don, à l’Hôtel-Dieu, en 1531, d’une maison à l’enseigne du _Chat qui pêche_, maison sise dans la rue du Petit-Pont. Le _Château frileux_, au coin de la rue Saint-Pierre-aux-Bœufs, dans la Cité, et la maison voisine de l’_Écu de France_, située au parvis Notre-Dame, avaient été loués au Bureau de la Ville, qui y siégea jusqu’en 1747. On peut encore citer une très belle maison, à l’enseigne de l’empereur _Marc-Aurèle_, dans la rue Taranne: elle avait été léguée à l’Hôtel-Dieu, le 2 septembre 1661, par Françoise Servais, veuve de Louis de Vanderbuch, dit Aved, peintre du roi. On trouvera, dans le chapitre des enseignes de marchands[41], la nomenclature de beaucoup de maisons à enseignes, que les administrateurs de l’Hôtel-Dieu louaient à bail et qui ne changèrent pas de nom, la plupart du moins, pendant trois ou quatre siècles, quoique ces maisons fussent occupées par des commerçants et des gens de métiers, plutôt que par des bourgeois et des familles du tiers état.
On peut, ce me semble, établir une différence notable entre les enseignes des maisons et celles des boutiques. Les enseignes des maisons étaient ou devaient être sculptées en pierre, ou modelées en terre cuite, quelques-unes contemporaines de la maison elle-même et ayant été engravées au ciseau dans la muraille même au-dessus du fronton de la porte; elles étaient généralement peintes ou dorées. Les images ou statuettes reposaient sur des piédestaux en pendentifs, ou s’abritaient dans des niches ogivales, plus ou moins ornementées et fleuronnées à la manière du style gothique. Un très petit nombre de ces images étaient en métal, mais beaucoup sans doute en bois colorié. Il faut comprendre parmi ces enseignes les inscriptions et les monogrammes, qui ne figuraient pas seulement au-dessus de l’entrée principale, et qui souvent se trouvaient répétés en différents endroits de la façade. Malheureusement, le Paris ancien ayant à peu près disparu, depuis soixante à soixante et dix ans, par suite de la reconstruction des maisons, il est bien peu d’enseignes sculptées qui aient échappé aux démolisseurs.
Ainsi on voyait encore, à la fin du XVIIᵉ siècle, dans la rue Saint-André-des-Arcs, la maison de Jacques Coictier, le médecin de Louis XI, laquelle conservait au-dessus de la porte la représentation figurée d’un arbre chargé de fruits, avec cette devise en rébus: _A l’Abricotier_. Mais cette maison, bâtie sur l’ancien emplacement de l’hôtel de Navarre, près de la porte de Bucy, à l’endroit même où s’ouvre aujourd’hui le passage du Commerce, n’était plus celle de l’_Éléphant_, que Louis XI avait donnée à son médecin et que les héritiers de celui-ci firent rebâtir; on sait pourtant que la maison de l’_Éléphant_ avait, sur le mur de sa cour intérieure, l’image sculptée d’un oranger ou d’un abricotier, chargé de fruits; ce qui expliquerait le changement de l’enseigne de l’_Éléphant_[42].
La belle enseigne de la _Cour du Dragon_, dans la rue de l’Égout-Saint-Germain, vis-à-vis de la rue Sainte-Marguerite, a survécu à ces deux rues disparues depuis vingt ans. Faisant suite à la rue Sainte-Marguerite, cette cour ou passage devait porter le même nom, et l’architecte
avait eu l’idée de lui donner pour enseigne le dragon légendaire sous la forme duquel le diable apparut à sainte Marguerite et l’avala d’une seule bouchée; assez délicatement pour que la sainte ayant fait le signe de la croix dans les entrailles même du monstre en pût ressortir saine et sauve.--Et voilà pourquoi sainte Marguerite était invoquée par les femmes en couches. La porte monumentale au-dessus de laquelle on voit ce dragon issant d’un cartouche évidé, les ailes étendues et la tête fièrement dressée contre la console d’une fenêtre du premier étage, superbe sculpture du xviiᵉ siècle, qui donne une idée de ce qu’était naguère la statuaire des enseignes, se trouve aujourd’hui presque au coin du boulevard Saint-Germain et de la rue de Rennes, au nº 50 de cette dernière. Par contre, on a détruit, vers la même époque, une maison de la rue du Four, ornée d’une enseigne représentant la _Fontaine de Jouvence_, petite sculpture du XVIᵉ siècle, un peu mutilée, dans laquelle cette fontaine semble placée sous l’invocation de Vénus dominant la vasque supérieure: une femme puise de l’eau, et de l’autre côté, un vieillard rajeuni s’éloigne. Cette jolie enseigne a été conservée; elle fait partie des collections si intéressantes du musée Carnavalet, ainsi que l’enseigne du _Chapeau fort_, grand feutre couvrant un fort bastionné, sculptée sur la façade de la maison d’un chapelier, rue de l’École-de-Médecine (XVIIIᵉ siècle).