Histoire des enseignes de Paris
Part 24
On est en droit de supposer que ceux de ces bas-reliefs, de ces médaillons, de ces statues en pierre qui ont survécu jusqu’à nos jours, durent leur conservation au mérite de l’œuvre ou à la singularité de la composition. Mais combien d’autres enseignes, sculptées par des imagiers de médiocre talent, ont été détruites, à la restauration ou à la reconstruction des anciennes maisons, dans les vieilles rues de Paris! Ces imagiers n’étaient pas plus habiles que la plupart des peintres d’enseigne, qui leur succédèrent à partir du XVIᵉ siècle et dont la profession finit par tomber, après le XVIIIᵉ, dans un mépris devenu proverbial. Les peintres qui s’adonnaient à ce genre de travail n’étaient plus guère alors, en effet, que des apprentis, de pauvres élèves d’ateliers, ou des artistes déclassés par la débauche et la misère. La plus cruelle injure qu’on pouvait adresser à un artiste, c’était de l’appeler _peintre d’enseigne_.
La chanson, la satire, le théâtre ont ridiculisé les peintres d’enseignes, surtout au XVIIIᵉ siècle. Il y en eut un, nommé Jérôme, qui devint, dès 1760, le type de ces peintres de bas étage. Favart, dans l’_Écosseuse_, parodie de l’_Écossaise_, de Voltaire, avait fait rire le public de l’Opéra-Comique aux dépens de ce Jérôme. C’est le contrebandier La Rose, qui demande à Marianne quel était son âge quand elle fut séparée de ses parents: Marianne répond qu’elle avait cinq ans, «au départ de son père, et dix à la mort de sa mère.» La Rose s’écrie: «Comme tout ça s’arrange!» Puis, il chante en aparté:
Montrons-lui ce portrait Que feu Monsieur Jérôme, Grand peintre en jeux de paume, Nous fit au cabaret.
Il déploie alors un portrait à la silhouette (dessin fait sur l’ombre du visage, placé de profil); ce qui fait beaucoup rire le gros public[291]. Jérôme, peintre d’enseignes de jeu de paume, fut dès lors le représentant caractéristique de son métier. Charles-Nicolas Cochin, dans une de ses brochures satiriques sur le Salon de 1769, le fit reparaître, avec les qualités de _râpeur de tabac_ et _riboteur_. Cette spirituelle critique est intitulée: _Lettre sur les peintures, gravures et sculptures qui ont été exposées en cette année au Louvre par M. Raphaël, peintre de l’Académie de Saint-Luc, entrepreneur général des enseignes de la ville, faubourgs et banlieue de Paris, à M. Jérosme, son ami, râpeur de tabac et riboteur_ (Paris, Delalain, 1769, in-8º de 49 pages). Il publia ensuite la _Réponse de M. Jérosme, râpeur de tabac et riboteur, à M. Raphaël_, etc. (Paris, Joubert, 1769, in-8º de 33 pages). L’Académie de Saint-Luc, que l’Académie royale de peinture poursuivait de ses dédains et de sa jalousie, était ainsi représentée comme la pépinière des peintres d’enseignes. Aucune injure n’était épargnée à ces malheureux peintres, et lorsque le suisse Denker exécuta une suite d’estampes pour le _Tableau de Paris_, de Sébastien Mercier, il grava un atelier de peintre d’enseigne dans lequel figurent diverses enseignes burlesques avec leur orthographe traditionnelle. J.-B. Pujoulx, qui avait été peintre avant de se faire écrivain d’art et de théâtre, prend vivement la défense des peintres d’enseignes, ce qui fait supposer qu’il avait plus d’un de ces ouvrages sur la conscience: «Si vous conseillez, dit-il, à un peintre qui meurt de faim, de faire quelque tableau de fantaisie, en attendant un amateur qui l’achète, il vous répondra qu’on ne vit pas d’espérance; si vous lui commandez une enseigne, fût-ce une _Rose rouge_ ou un _Lion d’Or_, il la fera sans difficulté, car il faut vivre, et dans le fond, même en consultant son amour-propre, quel déshonneur y a-t-il de faire une enseigne[292]?»
Nous montrerons bien, dans le chapitre suivant, que les plus grands peintres se sont rendus coupables d’une ou de plusieurs enseignes.
Il est à regretter qu’on n’ait pas recueilli des documents sur les meilleurs peintres d’enseignes, qui ne seraient pas indignes de figurer dans l’histoire de la peinture, non seulement à cause de leur talent, si dévoyé qu’il fût, mais en raison de leur originalité. Un de ces artistes, nommé Davignon, mourut, en 1842, des suites d’un accident qui devait être assez fréquent dans les travaux des peintres d’enseignes. Nous lisons dans le _Bulletin de l’Alliance des arts_[293]: «Le peintre en lettres Davignon, qui s’était fait une réputation par son talent, son insouciance et sa prodigalité tout artistique, est mort à l’Hôtel-Dieu. Depuis deux jours Davignon travaillait à l’enseigne d’un marchand de vin, place du Châtelet; le troisième jour, au matin, l’artiste ayant fait, à ce qu’il paraît, des libations plus abondantes que de coutume, monta à l’échelle, mais arrivé à la hauteur du premier étage la tête lui tourna, il perdit l’équilibre et tomba sur le pavé! Relevé à l’instant même, tous les secours lui furent prodigués; puis, sur sa demande, on le transporta à l’Hôtel-Dieu, où, après plusieurs jours de souffrance, il expira. Davignon était un autre Lantara; il travaillait pour boire, il buvait pour travailler, et il s’est tué à la porte d’un marchand de vin.»
Les peintres en lettres étaient aussi peintres d’enseignes et surtout peintres des tableaux de foire, qui sont de véritables enseignes, faisant ainsi concurrence à certains saltimbanques qui se chargent d’exécuter eux-mêmes les étonnantes et mirobolantes _bagatelles de la porte_, qu’ils exposent devant la baraque de leur théâtre en plein vent. «O matrones de Rubens! s’écrie Jean de Paris, un de nos plus brillants feuilletonistes; ô soldats gigantesques! Crocodiles épouvantables! femmes à barbe, qui montrez avec tant de grâce votre jambe dodue! vous faites mon bonheur. Cependant vous m’intéressez moins que ceux qui ont peinturluré vos épaules puissantes, vos râteliers redoutables et vos charmes rebondis. Les signatures les plus fréquentes au bas de ces compositions criardes sont celles d’Auclair, dont l’atelier est situé sur la montagne Sainte-Geneviève; de Cocural, qui opère sur les hauteurs de Belleville; d’Abel Trinocq, et de Desmaret, qui de sa fenêtre voit les Buttes-Chaumont.» Nous sommes surpris de ne pas retrouver parmi les noms de ces maîtres de l’enseigne peinte celui de David, qu’on ne confondra pas avec le grand peintre Jacques-Louis David, mais qui cependant, à un degré très inférieur sans doute, avait acquis une espèce de célébrité par ses ouvrages de peinture, destinés exclusivement à l’exposition permanente du _Salon de la rue_.
Combien de peintres habiles, sinon éminents, qui s’étaient distingués dans deux ou trois expositions de peinture, sont tombés par degrés dans la triste catégorie des peintres d’enseignes! Il faut se rappeler un temps peu éloigné, où les peintres, ne pouvant pas vendre leurs tableaux, mouraient de faim. C’est dans ce temps-là qu’un artiste, qui n’était pas sans mérite, avait fait un tableau à la fois comique et navrant, tableau qui représentait sans doute son propre intérieur peint d’après nature, et qui n’était pas destiné à devenir l’enseigne d’un éditeur d’estampes de la rue Saint-Jacques, avec cette légende douloureuse: _Au Peintre dans son ménage_.
Ne pourrait-on pas dire que le Français, _né malin_, comme dit Boileau, dans l’_Art poétique_, naquit aussi peintre d’enseignes? Voici ce qu’on écrivait de Gallipoli, en juin 1854, au _Morning Chronicle_, journal anglais de Londres: «Un marchand au détail, qui était venu s’établir ici, a fait une grande fortune qu’il doit au talent artistique d’un capitaine d’état-major français. Il avait besoin d’une enseigne: le capitaine auquel il s’adressa lui peignit un zouave et un highlander, tous deux en grand uniforme, se donnant la main et trinquant cordialement. Ce tableau, quoique fait à la hâte et négligé dans plusieurs détails, a eu le succès le plus complet dans les deux armées, et y a fait plus de sensation que tous les chefs-d’œuvre du Louvre ou de la Galerie nationale. Des pachas turcs, des officiers anglais, des négociants arméniens, ont offert de l’acheter à un prix très élevé, mais le marchand a obstinément refusé de le vendre, et il a déclaré qu’il l’emporterait partout avec lui, comme un trophée et l’origine de sa fortune.» Ainsi le dernier épisode de la guerre de Crimée aura été le triomphe de l’enseigne d’un marchand de vin et liqueurs!
XXIX
MUSÉE DES ENSEIGNES
Il y a longtemps qu’un autre a dit avant moi: «S’il était possible de réunir les plus belles enseignes qui ont été peintes par de grands maîtres et de bons artistes, pour les marchands de Paris, on aurait une des collections de peinture les plus intéressantes et les plus curieuses: ce qu’on appelle le _Salon de la rue_ deviendrait alors le _Musée des Enseignes_.» C’est un coin de ce musée que nous allons décrire par ordre chronologique, sans avoir sous les yeux, malheureusement, tous les originaux qui sont aujourd’hui égarés, ou perdus, ou détruits.
Jean Lepautre (né à Paris en 1617 et mort en 1682), qui fut dessinateur et graveur plutôt que peintre, avait peint l’enseigne d’un armurier ou d’un fourbisseur, lequel demeurait sur le pont au Change. Cette enseigne, _A la Valeur_, représentait un combat à l’arme blanche très mouvementé et très finement dessiné. Ce joli tableau fut acheté par un riche financier. Nous n’en possédons plus que la gravure. Jean Lepautre avait gravé aussi son adresse, qui pouvait
bien être l’enseigne de sa boutique ou de son atelier. Les graveurs marchands d’estampes avaient tous des enseignes peintes. Nous en avons vu une, très curieuse en ce genre, chez notre vieil ami Paul Lacroix: elle représente un portrait d’homme, sans doute celui de l’artiste, attaché aux quatre coins sur un carton, comme pour servir de modèle à la gravure; d’un côté, un médaillon de Louis XV jeune; de l’autre, plumes, crayons et tous les attributs du graveur, avec une inscription à moitié oblitérée, sur laquelle on ne peut lire que les mots: MARCHAND D’ESTAMPLES (_sic_).
La superbe enseigne due au talent de Ant. Watteau et faite pour Gersaint, son ami, a figuré longtemps à l’entrée de la boutique de ce marchand de tableaux et d’objets d’art, sur le pont de Notre-Dame. Par la suite, elle fut achetée par M. de Julienne, qui lui donna une place honorable dans sa galerie, après l’avoir fait réparer, et qui la fit plus tard graver par P. Adeline. On a cru longtemps que cette charmante peinture, qui représentait l’intérieur de la boutique de Gersaint, toute garnie de tableaux et remplie d’amateurs des deux sexes, regardant et achetant des objets d’art, était absolument perdue, mais elle n’était qu’égarée. M. Edmond de Goncourt découvrit qu’une partie de la toile qui composait ce grand tableau, haut de cinq pieds sur neuf, avait passé dans le cabinet d’un abbé Guillaume, à la mort duquel ce fragment de l’original avait été acquis par la Prusse, en 1769. «J’écrivais alors en Allemagne, dit M. Edmond de Goncourt[294], et j’apprenais que ce morceau de l’enseigne n’était pas perdu, mais qu’il avait été complété par l’achat du second fragment, fait je ne sais à quelle époque et dans quelle vente; en sorte que l’enseigne, tout entière, mais encadrée dans deux cadres, est aujourd’hui dans le vieux palais de Berlin (chambre d’Élisabeth, chambre rouge).» Voilà une enseigne qui a eu des aventures, avant de se compléter et de trouver un asile définitif dans un musée impérial! On suppose que le second fragment, séparé du premier pendant un siècle et demi, s’était retrouvé par hasard dans l’atelier d’un peintre, nommé Auguste, élève d’Ingres, et premier prix de Rome, lequel mourut à Paris vers 1848. M. Edmond de Goncourt avait vu ce fragment d’enseigne chez le baron de Schwiter, mais, selon lui, c’était «une peinture bien grosse et ne donnant aucune idée d’un travail où Watteau avait mis sa dernière fièvre».
Gersaint ne s’était pas contenté d’une enseigne peinte par Watteau; il avait fait, en outre, dessiner son adresse par Boucher, et cette adresse, dont il n’existe qu’une seule épreuve à la Bibliothèque nationale, aurait été gravée par le comte de Caylus, en 1740. Elle représente un Chinois ou un Japonais, la tête et les épaules couvertes d’une épaisse fourrure, tenant une pagode à la main, assis sur un cabinet de vernis de la Chine, et qui semble contempler, au-dessous de lui, tous les objets qu’un marchand de curiosités entassait alors dans son magasin. Il serait très possible que le dessin de Boucher eût fourni le modèle d’une enseigne peinte, que Gersaint avait fait exécuter, après avoir cédé sa première enseigne à M. de Julienne. Les amateurs ne dédaignaient pas, comme on le voit, de chercher, parmi les enseignes, quelques bons tableaux pour leur galerie. L’enseigne du _Petit Dunkerque_, à la descente du Pont-Neuf, entre la rue de Nevers et la rue Dauphine, qui datait de 1767, représentait le port de Dunkerque avec l’arrivage des vaisseaux, qui apportaient de l’Inde et de la Chine la plupart des curiosités qu’on recherchait avec passion pour l’ornement des appartements et que vendait là Granchez, l’heureux propriétaire du célèbre magasin[295]. Cette enseigne, longtemps admirée, était de Joseph Vernet, selon les uns; de La Croix, de Marseille, selon les autres: elle fut acquise enfin, aux approches de la Révolution, et remplacée par un simple vaisseau en fer assez finement forgé, qui sert aujourd’hui d’enseigne à un marchand de vin, mais qui rappelle au moins l’ancienne marine qui l’avait précédé.
Une bonne peinture d’enseigne avait été souvent le coup d’essai d’un jeune peintre. Siméon Chardin, élève de Coypel, dut à une enseigne son premier succès. Cette ovation de l’enseigne est ainsi racontée par Haillet de Courenne dans son Éloge de Chardin[296]: «Un chirurgien, ami de son père, demanda au jeune homme de lui faire un plafond ou enseigne pour mettre au-dessus de sa boutique; il y voulait des instruments de son art: bistouris, trépans et autres. Ce n’était pas ce que Chardin se proposait: il peignit une nombreuse composition de figures. Le sujet était un homme, blessé d’un coup d’épée, qu’on avait apporté dans la boutique d’un chirurgien qui visitait sa plaie pour le panser. Le commissaire, le guet, des femmes et autres figures remplissaient la scène: tout y était plein de feu, de remuement et d’intérêt. Le tableau n’était que heurté, mais traité avec goût. L’effet en était singulièrement piquant. Un jour, bien avant que personne fût levé dans la maison du chirurgien, il le fait poser en place. Le chirurgien voit de sa fenêtre la foule des passants qui s’arrêtaient devant sa porte, ce qui l’excite à demander de quoi il est question. Il voit ce plafond. Il fut tenté de se fâcher, n’y retrouvant plus rien des idées qu’il se souvenait d’avoir confiées à son peintre, mais les éloges du public pacifièrent un peu son humeur: il ne se plaignit que très modérément. On juge bien que le tableau fit du bruit; on s’empressa d’aller en juger. Toute l’Académie connut les talents du jeune Chardin.» Ce tableau, de neuf ou dix pieds de long, passa de la boutique du chirurgien dans la collection du graveur Lebas, mais on ne sait pas ce qu’il est devenu depuis.
Si Chardin débuta par une enseigne, Greuze en fit une lorsqu’il était déjà en possession de toute sa renommée. Ce fut après la brillante réussite de l’opéra-comique du _Huron_, composé par Marmontel et mis en musique par Grétry. La représentation de cette pièce en deux actes, qui eut lieu à la Comédie italienne le 20 août 1769, fut un véritable triomphe pour le musicien et le point de départ de sa réputation musicale. Peu de jours après, Greuze, qui s’était pris d’amitié pour Grétry, alla le trouver et lui dit: «Viens avec moi; je veux te faire voir une peinture qui te fera grand plaisir.» Il le conduisit près de la Comédie italienne et lui indiqua du doigt une enseigne fraîchement peinte: _Au Huron, Nicolle, marchand de tabac_. Grétry entra tout ému dans la boutique et acheta une livre de tabac. «Quel bon tabac!» disait-il plus tard[297]. On ne sait ce qu’est devenue l’enseigne du _Huron_.
Nous serions en peine de dire à quelle époque l’hôtel de Villette, quai Voltaire, au coin de la rue de Beaune, fut décoré d’une enseigne en l’honneur de Voltaire, mort, le 30 mai 1778, au premier étage de cet hôtel, où il avait pris domicile lors de son arrivée de Ferney, trois mois auparavant. Il est probable que cette enseigne commémorative ne put être placée sur la maison mortuaire qu’à la suite de la révolution de 1789, car, antérieurement, le nom de Voltaire était à l’index, et ce n’est qu’en 1792 qu’on donna ce nom au quai des Théatins, sur lequel se trouvait l’hôtel du marquis de Villette. L’enseigne _A Voltaire_, la seule que le propriétaire de l’hôtel ait tolérée sur son immeuble, peut dater de la même époque. Mais elle a été remplacée, de nos jours, par une véritable peinture d’enseigne, un portrait forain plus prétentieux que réussi.
Une autre enseigne, un peu moins ancienne, contemporaine de la fabrication du similor, qui prêta un brillant trompe-l’œil aux faux bijoux du Directoire, portait ce titre: _A l’Impossible_, et représentait un _Merveilleux_ s’élançant dans les airs pour prendre la lune. C’était un très joli tableau, très bien exécuté, dans le genre de Boilly: le similor lui a survécu, et le tableau méritait de survivre au similor. On le retrouverait peut-être dans l’œuvre de Boilly.
L’_Incroyable_ figure encore sur une enseigne de Gautier, chemisier, rue de Rivoli, vis-à-vis de la place Lobau; ce tableau, assez bien peint, a précédé les _incroyables_ si populaires de la _Fille de Madame Angot_.
Carle Vernet, qui excellait dans la caricature, peignit plusieurs enseignes; on en a gravé une, dans le _Musée des Familles_, en 1866. Une enseigne peinte par un bon peintre ne reste pas longtemps l’ornement de la rue et va tôt ou tard figurer dans le cabinet d’un amateur. Cependant, nous avons vu celle du _Bœuf à la Mode_, qui date du Directoire, garder sa place jusqu’à présent, à l’entrée d’un restaurant fameux de la rue de Valois; elle n’a rien d’agréable, il est vrai, pour faire un tableau de cabinet, quoiqu’elle soit très bien peinte par Swagers. Il en existe d’ailleurs une bonne gravure par S.-C. Ruotte.
Le premier tableau de Prudhon avait été une enseigne, celle d’un chapelier, «ornée d’un bonhomme prodigieux», disait un journaliste, le 20 janvier 1874, en annonçant l’ouverture de l’exposition de toutes les œuvres de Prudhon, à l’École des beaux-arts.
De Géricault il y eut aussi une enseigne, qui annonçait encore, en 1841, la forge d’un maréchal ferrant, non pas à Paris, mais sur la route de Saint-Germain en Laye, au coin de la grande rue du village de Roquencourt. Plusieurs autres enseignes, représentant un cheval ou plusieurs chevaux, furent attribuées aussi, avec plus ou moins de probabilité, à Géricault, comme le célèbre _Cheval blanc_ de l’auberge de Montmorency.
On attribuait également à Horace Vernet l’_Hirondelle_, assez bien peinte, qu’on voyait représentée volant à tire-d’aile sur le plafond du café de Foy, au Palais-Royal. On racontait qu’un ouvrier maladroit, chargé de repeindre ce plafond, y avait fait une tache qu’il essayait vainement de faire disparaître. Horace Vernet, âgé de vingt ans, aurait alors pris des mains de l’ouvrier le pinceau et la palette et, grimpant à l’échelle, se serait amusé à transformer la tache qui déshonorait le plafond en un charmant oiseau que le café de Foy a conservé jusqu’à la fin de son règne. Cette hirondelle n’était pas indigne du talent preste et vif d’Horace Vernet, mais ce grand artiste, qui ne rougissait pas d’avoir fait des caricatures plaisantes et satiriques, se montrait blessé de ce qu’on lui attribuât cette peinture anonyme.
Au contraire, Abel de Pujol ne désavouait pas le moins du monde les enseignes qu’il avait faites, et il en gardait soigneusement les croquis dans ses cartons, lors même qu’il fut membre de l’Académie des beaux-arts. Ces croquis spirituels, on les vit parmi ses compositions, à la vente de ses dessins, en décembre 1861, et ils ne manquèrent pas d’amateurs. La _Chronique des Arts_, du 15 décembre, enregistrait le fait: «Les projets, les croquis se sont pieusement distribués entre quelques amis du mort. Nous citerons, comme curiosité, huit compositions d’enseignes, et particulièrement celle de _Monsieur et Madame Denis_ s’offrant cette prise de tabac qui fit tant rire nos pères et tant rougir nos mères, et celle de la _Fille mal gardée_, magasin situé jadis dans la rue de la Monnaie. N’est-ce pas une note curieuse dans l’histoire d’un académicien?» Où sont-elles à présent, ces enseignes qui étaient de vrais tableaux décoratifs?
Il ne faut pas oublier un très bon tableau d’enseigne qui date du Directoire, ou plutôt du Consulat; le nom de l’artiste, qui peignait ce tableau vers 1801, n’est pas connu, mais la maison Corcellet, qui rivalise avec la maison Chevet, depuis près d’un siècle, pour la vente des comestibles, a toujours conservé son enseigne: _Au Gourmand_[298]. «Un bon gros vivant, costumé comme on l’était encore sous la Restauration: ailes de pigeon, queue de rat, culotte courte, bas chinés, souliers à boucles, est assis devant une table et travaille à faire envie à Gargantua. Il y a beaucoup d’esprit et une grande justesse de mouvement dans cette figure.» M. Poignant[299], à qui nous empruntons la description et l’éloge de cette plaisante enseigne, ne paraît pas avoir soupçonné que ce gourmand n’était autre que Grimod de la Reynière, peint d’après nature, à l’époque du Consulat, lorsqu’il allait publier son fameux _Almanach des Gourmands_, en tête duquel il est représenté tel qu’il l’était sur l’enseigne de Corcellet.
C’est M. Poignant qui nous fournit encore la description d’une autre enseigne gastronomique, dont l’auteur était aussi un assez bon peintre qui n’a pas signé son œuvre et ne s’est pas fait connaître: «Un autre tableau, également bien exécuté et reproduisant le même sujet: _Au Gourmet_, sert d’enseigne à un charcutier, place de l’Ecole. Celui-ci a joui un instant d’une notoriété publique, quand il fut mis en place, vers 1820. On voulut voir, dans ce personnage attablé, une ressemblance avec le roi Louis XVIII. Les passions politiques s’en mêlèrent. Les partis opposés se donnaient rendez-vous sur la petite place de l’Ecole; des rassemblements se formaient, des horions pleuvaient. Si l’on avait su quel était le peintre de l’enseigne, on lui aurait fait un mauvais parti.» C’était un fâcheux renom, pour un peintre d’histoire, que d’être cité comme peintre d’enseigne! Il y en eut plus d’un, cependant, qui fut peintre d’enseigne malgré lui. Un peintre, nommé Marcel, qui n’était pas sans talent, eut un grand tableau deux fois refusé au Salon, la première fois sous le titre de _Passage de la Bérésina_, et la seconde fois sous celui de _Passage de la mer Rouge_. Cette toile finit par être vendue comme enseigne à un marchand qui l’intitula: _Au port de Marseille_.
Gavarni, dont le coquet et gracieux talent s’essaya d’abord à dessiner des modes, n’était pas peintre, mais il était excellent dessinateur. Après avoir dessiné des cartes d’adresse de marchands, entre autres celles de Mesler, graveur sur métaux, il consentit, vers 1836, à peindre une enseigne: _Aux deux Pierrots_, au bas de la rue Saint-Jacques, et le succès de cette enseigne faillit le décider à faire de la peinture. «Combien d’enseignes valent mieux que des tableaux!» L’enseigne des _Deux Pierrots_ avait été criblée de balles pendant l’insurrection de juin 1848; elle fut depuis restaurée, mais en même temps défigurée, puisqu’elle ne donne plus qu’une idée très imparfaite de ce qu’était l’œuvre primitive; au reste, Gavarni avait pris soin de la reproduire lui-même en lithographie[300].