Histoire des enseignes de Paris

Part 23

Chapter 233,467 wordsPublic domain

TEINTURIER. Au _Grand saint Maurice_, quai du Marché-Palu.

BANDAGISTE. A la _Culotte_, rue du Four-Saint-Germain, nº 55.

AUBERGISTE. A la _Conquête de la Toison d’or_, rue du Faubourg-Saint-Antoine, nº 66.

OISELIER. A l’_Arche de Noé_, boulevard du Temple, nº 47.

MARCHAND DE CHIENS. _Au Chien fidèle_, boulevard des Italiens, au coin de la rue de la Grange-Batelière.

HORLOGER EN BOIS. _Au Petit Moulin à vent_, rue des Coquilles, nº 10.

MARCHAND DE PARAPLUIES. A l’_Ombrelle à Jocko_, rue de la Chaussée-d’Antin, nº 4.

IMPRIMEUR. A la _Presse royale_, rue Saint-Denis, nº 317.

CARTIER. Au _Roi Salomon_, rue Sainte-Anne, nº 39.

SAGES-FEMMES. A l’_Accouchée_, rue Jean-Jacques-Rousseau, nº 23.

A la _Fortune des Enfants_, rue de Buci, nº 2.

PHARMACIENS. Au _Mortier d’Or_, rue des Lombards.

Au _Polygone_, rue du Four-Saint-Germain, nº 37.

PARFUMEUR. A la _Belle Athénienne_, rue Saint-Honoré, nº 198.

DÉBITS DE TABAC. Aux _Bons Bretons_, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, nº 13.

A la _Civette_, rue Saint-Honoré, au coin de la galerie de Nemours.

A la _Carotte d’Or_, quai Saint-Michel, nº 44.

Au _Diable à quatre_, rue Saint-Denis, nº 381.

Au _Fumeur sans pareil_, rue du Temple, nº 61.

GRAINETIERS. Au _Capousta ou Chou de Sibérie_, boulevard des Capucines, nº 13.

A la _Renommée des bonnes semences_, rue de Sèvres, nº 1.

BOULANGER. A la _Providence_, rue du Faubourg-Saint-Honoré, nº 40.

ÉPICIERS. Aux _Trois Maures_, rue de la Harpe, nº 27.

A la _Truie qui file_, marché aux Poirées, nº 24.

A la _Providence_, rue d’Enfer, au coin de la rue Saint-Dominique.

SOUDE ET POTASSE. A la _Dame Jeanne_, rue Boucherat, nº 10.

DISTILLATEUR. A la _Maison gothique_, rue Saint-Martin, nº 40.

ESTAMINETS. Au _Jardin des Épiciers_, Faubourg-Saint-Denis.

Au _Jardin de l’Écu_, même rue.

Au _Jardin du Cheval blanc_, même rue.

CHARCUTIERS. Au _Grand saint Antoine_, Porte Saint-Denis.

A la _Hure d’Or_, rue des Boucheries-Saint-Germain, nº 5.

A l’_Homme de la roche de Lyon_, rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 5.

A _Ypsilanti_, rue du Gros-Caillou, nº 27.

MARCHANDS DE COMESTIBLES. Au _Bon Vivant_, rue de Richelieu, nº 15.

Aux _Deux Perdrix rouges_, place de la Pointe-Saint-Eustache, nº 13.

Aux _Deux Gastronomes_, boulevard Poissonnière, nº 9.

Au _Gourmand_, Palais-Royal, galerie du Lycée.

Au _Pique-Assiette_, rue du Bac, nº 15.

A _Sainte Geneviève_, place de la Pointe-Saint-Eustache, nº 2.

CONFISEURS. A la _Belle Angélique_, boulevard des Italiens, nº 23.

A la _Belle Marraine_, boulevard du Temple, nº 47.

Au _Cacaotier_, boulevard des Italiens, nº 20.

Au _Chat noir_, rue Saint-Denis, au coin de la rue de La Reynie.

Au _Chocolatier_, passage de l’Ancre.

Au _Fidèle Berger_, rue des Lombards.

A la _Fidélité_, rue de la Paix, nº 5.

Au _Paradis terrestre_, rue Montorgueil, nº 21.

A la _Petite Gourmande_, rue Neuve-Saint-Augustin, nº 13.

Aux _Petites Danaïdes_, boulevard Saint-Martin, nº 57.

A _Vert-Vert_, rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 91.

RESTAURATEURS. A l’_Amiral Coligny_, rue Béthisy, nº 18.

Au _Bœuf à la Mode_, rue du Lycée, près du Palais-Royal.

Au _Banquet d’Anacréon_, boulevard Saint-Martin, nº 53.

Au _Cadran bleu_, boulevard du Temple, au coin de la rue Charlot.

Au _Capucin_, rue des Fossés-du-Temple, au coin de la rue d’Angoulême.

A la _Flotte de commerce_, rue Saint-Denis, nº 271.

Au _Réveil-Matin_, rue des Cordiers, nº 9.

Au _Veau qui tette_, rue de la Vrillière, place du Châtelet.

MARCHANDS DE VIN. A la _Bonne Fontaine_, rue de Charonne, nº 1.

Aux _Bons Enfants_, place de Grève, nº 2.

Au _Cocher_, quai des Célestins.

Aux _Contents_, place du Palais-de-Justice, nº 8.

A la _Côte d’Or_, rue du Faubourg-Saint-Denis, nº 86.

Au _Cardinal_, rue Vieille-du-Temple, nº 94.

A l’_Épi scié_, boulevard du Temple, nº 4.

A la _Fontaine de l’Éléphant_, rue Saint-Antoine, au coin de la rue du Petit-Musc.

Au _Grenadier français_, rue de la Ferme, nº 7.

Au _Jocko de la Montagne_, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, nº 33.

Au _Lion d’Or_, rue Saint-Denis, nº 371.

Au _Mât de Cocagne_, rue du Maure, nº 44.

Au _Mont Blanc_, rue Saint-Lazare, en face de la rue de la Chaussée-d’Antin.

A la _Partie de chasse de Henri IV_, rue de Saintonge, au coin du boulevard.

Au _Père Noé_, rue Mandar, nº 6.

Au _Port Saint-Paul_, rue des Barrés, nº 4.

A la _Porte Saint-Honoré_.

A la _Pucelle d’Orléans_, rue du Faubourg-Saint-Martin, nº 3.

A la _Renommée de la Bonne Friture_, rue de Charonne, nº 4.

_Au Rocher_, rue Basse-Saint-Denis, nº 22.

Au _Roi Clovis_, rue Descartes, au coin de la rue Saint-Victor.

Au _Tambour-Major_, rue du Faubourg-Saint-Denis, nº 36.

Au _Temple de Bacchus_, rue d’Ulm, nº 4.

Aux _Trois Lurons_, rue Bourbon-Villeneuve, nº 18.

Aux _Vignes de Tonnerre_, rue Saint-Jacques, nº 145.

A _Xantippe_, rue de l’Oursine, nº 294.

Cette nomenclature, classée par ordre systématique, des plus notables enseignes de Paris en 1826, permettra d’établir les rapports plus ou moins éloignés qui existaient entre le sujet de l’enseigne et le commerce du marchand qui l’avait choisi. Un très petit nombre de ces enseignes était antérieur à la Révolution; quelques-unes dataient du Directoire. Souvent le titre de l’enseigne ne donnait aucune idée du sujet représenté: ainsi l’_Invariable_ était Atlas portant le globe du monde; la _Dame Jeanne_ n’était qu’une cruche de

grès, destinée à contenir de l’eau de Javelle; la _Belle Indécise_ laissait flotter son indécision entre deux paires de souliers; le _Réveil-Matin_ était tout simplement un coq annonçant le point du jour; la _Belle Angélique_, pour faire un rébus digne d’un confiseur, attendait Médor à côté d’un beau pied d’angélique, qui ne figure pas dans le poème de l’Arioste; le _Lien des Nations_, c’était le commerce qui réunissait des marchands venus des quatre parties du monde; les _Architectes canadiens_, c’étaient des castors construisant leur habitation aquatique; le _Bon Fabricant_, c’était un capucin tissant au métier une paire de bas. Quant aux enseignes des magasins de nouveautés, ces enseignes, les plus belles, les mieux peintes et les plus agréables à voir, n’offraient aucune analogie avec le genre de commerce qu’elles recommandaient aux chalands, puisqu’elles étaient empruntées la plupart à des pièces de théâtre qui avaient eu la vogue et dont le souvenir n’était pas encore effacé.

Balzac n’a pas manqué de signaler, dans son _Petit Dictionnaire_, celles de ces enseignes qui se distinguaient par un mérite d’exécution artistique et qui pouvaient être considérées comme de bons tableaux décoratifs. L’_Assomption_ passait pour une véritable peinture de maître: on la laissait couverte d’un rideau, lorsqu’on croyait devoir la préserver des intempéries de l’air, soit de la pluie, soit du soleil. Le _Banquet d’Anacréon_ n’avait aucun caractère d’imitation de l’art antique, mais les femmes qui entouraient le vieux poète de Téos étaient représentées avec tout l’éclat du coloris de l’école de Girodet et semblaient avoir été peintes, à moitié ivres, d’après nature, dans un souper au Rocher de Cancale. La _Barque à Caron_ était une très bonne toile, où l’on reconnaissait aussi le pinceau d’un élève de Girodet. L’enseigne des _Bayadères_ offrait un groupe gracieux de trois jolies personnes, que l’artiste avait très habilement costumées à l’orientale. L’enseigne du _Château d’Eau_ était un charmant paysage qui avait peut-être figuré au Salon et qui dans tous les cas y eût été remarqué. L’enseigne du _Général Foy_ exposait un portrait fort ressemblant de l’illustre orateur que le parti libéral avait perdu l’année précédente. Quant aux _Forges de Vulcain_, c’était «un beau tableau d’enseigne, dit Balzac; la figure de Vulcain ne manque ni d’expression ni de _chaleur_.» Le _Grand saint Michel_ était une copie convenable du chef-d’œuvre de Raphaël, que les jeunes peintres ne se lassaient pas de copier au musée du Louvre, et le _Soldat laboureur_ pouvait passer pour une ingénieuse réminiscence d’un tableau de Vigneron, reproduit partout en gravure, en lithographie, et même en peinture de devant de cheminée.

Cinq ans avant la publication du _Petit Dictionnaire des Enseignes_, Dufey de l’Yonne[285] avait donné une assez triste idée de celles qu’on voyait alors dans les faubourgs de Paris. «La réforme, disait-il, qui s’opère depuis quelques années dans le choix et l’exécution des sujets d’enseigne, ne s’est pas encore étendue au faubourg Saint-Antoine. On n’y trouve pas même le facile mérite de la variété. Les _Têtes noires_ et les _Boules blanches_ y sont souvent répétées, et il doit en résulter de singuliers quiproquos pour les marchands qui se sont partagé l’honneur d’en bigarrer leurs boutiques. Il n’y a pas de quartier où les enseignes soient plus multipliées. Elles présentent parfois d’assez bizarres rapprochements: j’ai vu au-dessus du tableau d’une sage-femme un _Ours dansant_.» Dufey s’étonne plus loin de rencontrer, dans la même rue du Faubourg-Saint-Antoine, nº 11, un magasin de bustes et de figures en pied, coloriés, ayant pour enseigne: _Au Grand Frédéric_. «Ces figures coloriées, dit-il, pourraient être fort prisées à Berlin, mais j’aime à retrouver le goût français dans l’atelier du nº 7; point de couleur sur les plâtres; un meilleur choix dans les objets exposés en montre, et pour enseigne: _Au Rendez-vous des artistes_.»

La rue Saint-Antoine avait sa _Truie qui file_, sculptée en relief, comme celle du marché aux Poirées, mais à cette époque, paraît-il, rehaussée d’or et de couleurs. «Quel est, disait Dufey, ce grand écusson, tout éclatant de dorure, qui décore un magasin, à main gauche, en descendant la rue Saint-Antoine? J’approche, et je distingue la _Truie qui file_[286]. C’est l’enseigne la plus riche et la plus bizarre de ce quartier. Les monstruosités ont été longtemps à la mode pour les sujets d’enseigne.»

On essaya alors de revenir aux enseignes sculptées, statuettes ou bas-reliefs, dans le genre du _Pêcheur_, du _Galant Jardinier_ et du _Coq hardi_, qui décorent encore trois boutiques du quai de la Mégisserie; comme celles du _Saint Michel_, de l’_Homme armé_ et de l’_Arbre sec_, qui avaient donné leur nom à des rues. On voit paraître successivement le _Nègre_, du boulevard Saint-Martin, et le _Chinois_, de la rue Lafayette, dont les abdomens renferment des horloges, et, plus tard, le _Vélocipède_, du boulevard de Sébastopol. Mais les enseignes peintes gardèrent longtemps la préférence. «Cette fureur, dit Amédée Berger[287], dura jusqu’à 1830 et au delà; on changea d’enseigne selon la vogue du moment, et les héros de la mode, les lions du jour, virent tous leur image reproduite sur les murailles de la ville. Les _Montagnes russes_, _Jocko_, _Cadet Roussel_, _Jocrisse_, la _Girafe_, firent fureur tour à tour, et chaque marchand les adopta. C’est de cette époque (l’Empire et la Restauration) que datent les enseignes artistiques et théâtrales, qui, prenant le titre des tableaux célèbres et des pièces applaudies, reproduisirent les scènes fameuses et retracèrent le costume et jusqu’aux traits des artistes aimés du public. L’opéra, la tragédie, le drame, le vaudeville, le roman, toute notre littérature, en un mot, sont représentés dans cette immense galerie, qui n’a fait que s’accroître, chaque jour, depuis le commencement du siècle.» De ce temps-là aussi date l’enseigne du _Grand Condé_, de la rue de Seine, au coin de l’ancienne rue des Boucheries, aujourd’hui absorbée par le boulevard Saint-Germain, enseigne qui va disparaître à son tour.

Les causes principales qui amenèrent la décadence des enseignes en tableaux peints furent l’augmentation prodigieuse du nombre des omnibus et des voitures de toute sorte; puis les révolutions de la rue, 1830, 1832, 1848, etc. Les enseignes n’avaient pas été ménagées dans ces commotions révolutionnaires, qui, dans l’espace de dix-huit ans, avaient si souvent changé les rues en champ de bataille.

Beaucoup d’enseignes avaient été mutilées par les balles, et l’émeute populaire s’était acharnée sur quelques-unes, dans lesquelles on voulait détruire les emblèmes et les souvenirs de la royauté déchue. C’était une dépense assez forte à supporter, que de faire restaurer une belle enseigne ou de la remplacer par une nouvelle. Aussi bien, le passage des lourdes voitures, omnibus, chariots et messageries, dans les rues étroites, affectées au commerce, empêchait les passants de s’arrêter pour regarder les enseignes; c’eût été s’exposer à se faire écraser dans un moment de distraction et d’imprudence. On jugea, d’ailleurs, que le public qui va dans un magasin qu’il connaît, ne songe pas à en admirer l’enseigne. Il y avait économie bien entendue à supprimer une dépense inutile, en renonçant à ces enseignes coûteuses, qui ne produisaient pas autant d’effet sur la vente des marchandises qu’une simple annonce de journal. On vit encore quelques nouvelles enseignes peintes, de véritables tableaux, comme celle des _Mystères de Paris_, dont nous parlions tout à l’heure, ou bien des enseignes excentriques, comme celle d’un tailleur de la rue des Petits-Champs, qui avait figuré les lettres de son nom avec des os de mort, attirer, occuper un instant les flâneurs; mais le nombre des enseignes allait diminuant, et la plupart des marchands finirent par se persuader que le titre seul de l’enseigne, sans aucune représentation peinte ou plastique, suffisait pour accompagner l’adresse d’une boutique en lui servant de raison commerciale, et la recommander aux clients qui avaient été satisfaits de leurs achats.

XXVIII

IMAGIERS ET PEINTRES D’ENSEIGNES

On peut dire avec assurance qu’il n’y a pas eu d’imagiers et de peintres d’enseignes proprement dits avant le XVIIIᵉ siècle. Jusque-là les artistes sculpteurs et peintres formaient des corporations dans lesquelles tous les membres avaient les mêmes droits de confrérie, vis-à-vis les uns les autres, sans jamais prétendre à l’égalité de talents. Le meilleur peintre était compagnon avec le plus exécrable barbouilleur, et chacun se rendait justice et prenait son rang, selon le mérite et la qualité de ses œuvres, dans l’exercice de sa profession et de son métier. L’Académie de Saint-Luc comprenait donc, sans distinction de personnes, les peintres en bâtiments et les peintres d’histoire, des statuaires de premier ordre et des fabricants de figures décoratives en plâtre. La différence des travaux n’était constatée que par la différence des prix demandés et payés. La création de l’Académie royale de peinture en 1648 n’eut pas d’autre but que de faire un choix entre les artistes, à la suite d’un concours où chaque candidat donnait la mesure de son savoir-faire. Il y eut encore, sans doute, quelques académiciens qui ne dédaignèrent pas d’exécuter des enseignes, lorsque l’œuvre était payée à sa valeur; mais, généralement, les enseignes n’étaient plus peintes ou sculptées que par les derniers élèves de l’Académie de Saint-Luc et par les plus pauvres membres de la corporation des peintres et des imagiers.

La sculpture et la peinture des enseignes de Paris avaient de quoi occuper alors une grande quantité d’artistes, et malgré la modicité du prix de ces ouvrages, on peut estimer que la multitude des labeurs de cette espèce représentait tous les ans une dépense considérable, car, chaque année, on exécutait à Paris quinze cents à deux mille enseignes, et le nombre des membres de la corporation des peintres et des imagiers ne s’élevait pas à plus de 250. Il faut rappeler aussi qu’avant le XVIIIᵉ siècle, un artiste, quel que fût son talent, acceptait communément tous les travaux qui lui étaient offerts et en réglait l’exécution d’après la destination de ces travaux. Ainsi, au XVIᵉ siècle, les plus grands sculpteurs, les plus grands peintres, attachés à la Maison du roi, ne se croyaient pas déshonorés pour avoir décoré des appartements et des galères, sculpté des corniches et des chambranles, peint à la détrempe des lambris et des battants de portes, des coffres et des tentures. Il y avait donc, en ce temps-là, parmi les enseignes, d’excellents tableaux peints sur bois, d’admirables bas-reliefs, modelés en plâtre ou en terre cuite, de superbes statues taillées en pierre. Nicolas de Blegny dit expressément, dans son _Livre commode des Adresses de Paris_: «Il est difficile de mettre les prix justes aux ouvrages de la sculpture et peinture, particulièrement aux tableaux et statues; c’est suivant les maîtres qui y sont employés que le prix doit être réglé, parce que c’est la beauté qui en règle la valeur; aussi, les curieux qui voudront avoir du beau de l’un des deux arts, doivent s’informer des bons maîtres, qui ne laissent rien sortir de leurs mains que de bien fini.» Le sieur de Blegny, à la suite de ces sages observations, n’indique aucun prix d’estimation pour les peintures, mais il nous apprend que si une figure de pierre de saint Luc, grande comme nature, vaut 75 livres, une pareille figure, faite par un habile homme et bien finie, vaut au moins 300 livres.

On préférait autrefois les enseignes sculptées aux enseignes peintes, parce qu’elles duraient longtemps et qu’elles n’étaient pas sujettes, comme les secondes, à des détériorations résultant des intempéries de l’air et des saisons. On peut dire même que, dans l’origine et jusqu’au milieu du XVᵉ siècle, il n’y avait que des enseignes de pierre sculptées en ronde bosse. La plus ancienne qui s’était conservée, et qui datait probablement de cette époque, était la fameuse _Truie qui file_, petit bas-relief plaisant et naïf, qui se trouvait au nº 24 du marché aux Poirées, au coin de la rue de la Cossonnerie. On comptait encore plus de cinq à six cents enseignes sculptées, dans Paris, au commencement du siècle; aujourd’hui, le nombre en a beaucoup diminué. La plupart d’entre elles étaient grossièrement travaillées et d’après un mauvais modèle; mais plusieurs pouvaient être considérées comme de bons ouvrages d’art. Ainsi, la _Fontaine de Jouvence_, rue du Four-Saint-Germain, que nous avons décrite ailleurs (chap. V), était une fort jolie sculpture du XVIᵉ siècle, qui a subi de regrettables mutilations. On citait naguère, avec éloge, parmi ces enseignes sculptées, le bas-relief de la _Chaste Suzanne_, rue aux Fèves, dans la Cité. «Ce bas-relief, que la perfection de son style, dit E. de La Quérière, avait fait attribuer à Jean Goujon, fut acheté, à un prix très élevé, par un amateur, et aujourd’hui un moulage en plâtre occupe sa place.» Dans la même rue, auprès de la maison où était l’enseigne de la _Chaste Suzanne_, on voyait un autre bas-relief, en ronde bosse, sculpté dans le mur de façade d’une maison voisine, au-dessus de la porte: c’était l’enseigne de la _Gerbe d’Or_, ayant de chaque côté une brebis dressée sur ses pattes de derrière, dans un cadre de feuillage; au-dessous de cette sculpture du XVIᵉ siècle, une console en pierre, formant piédestal, était ornée d’une sculpture bizarre: une tête d’homme à moustaches, laquelle se terminait en gaine avec des ornements. Le travail de cette sculpture était commun et grossier. L’enseigne de la _Petite Hotte_, dans la rue des Prêcheurs, nº 30, offrait un meilleur travail de la même époque: «Dans une niche en pierre, dit E. de La Quérière, on voit une petite hotte, supportée par un cul-de-lampe orné de feuilles d’eau et surmontée d’un dais également sculpté. La hotte est remplie de fruits à pépins et nous paraît avoir servi d’enseigne à un marchand fruitier.» Près de la place Maubert, rue de Bièvre, nº 12, est encore un saint Michel, en pierre, haut de 75 centimètres; c’est une sculpture assez bizarre de la fin du XVᵉ siècle[288]. L’enseigne du _Puits d’Amour_, que nous avons déjà citée en racontant la vieille légende qui s’y rattache, était certainement bien postérieure à cette légende; elle se trouvait au nº 15 de la grande Truanderie, mais le boulanger, ayant transporté son four à l’angle de la rue de la petite Truanderie, avait fait enlever l’enseigne pour la replacer sur sa nouvelle demeure[289]. Citons encore celle du _Cheval blanc_, avec la date de 1618, qui était au nº 19 de la rue de l’Arbre-Sec; le _Chien rouge_, de la rue de la Ferronnerie, sculpture peinte; l’_Étoile dans les nuages_, au nº 19 de la rue Greneta, enseignes aujourd’hui disparues.

Il reste encore quelques bonnes enseignes en pierre du XVIIᵉ siècle; entre autres, celle des _Quatre Vents_, rue du Faubourg-Saint-Denis; celle du _Cherche-Midi_, au nº 19 de la rue qui porte ce nom, en beau style académique de la fin du siècle; celle du _Centaure_, au coin de la rue Saint-Denis et de la rue des Lombards, grand bas-relief d’exécution magistrale; celle de l’_Annonciation_, de la rue Saint-Martin,

etc. Voici des enseignes qui paraissent appartenir à la première moitié du XVIIIᵉ siècle: le _Gagne-Petit_, de la

rue des Moineaux, tout récemment transporté Avenue de l’Opéra; un autre _Gagne-Petit_, tout à fait différent et fort curieux pour les détails du costume et de l’attirail, rue des Nonnains-d’Yères; la _Barbe d’Or_, au nº 21 de la rue des Bourdonnais, très élégante sculpture d’ornement; le _Petit Maure_, au nº 26 de la rue de Seine, médaillon un peu lourd; une _Renommée_, au nº 31 de la rue de la Ferronnerie, jolie statuette dorée; le _Panier fleuri_, quai Saint-Michel, sculpture d’artisan; le _Chat noir_, au nº 32 de la rue Saint-Denis, figurine en haut-relief, reproduite à chacune des encoignures de la maison et peinte en noir (voir figure page 346); enfin, le _Repos d’Hercule_, sculpture en demi-bosse, qu’on voyait, il y a vingt ans, au nº 100 de la même rue, entre les fenêtres du second étage de la maison. Nous

ne rappellerons pas ici quelques autres enseignes sculptées, d’un assez bon travail, que nous avons déjà décrites ailleurs (notamment chapitre V), mais nous ne devons point oublier un beau mascaron du XVIIIᵉ siècle, représentant une tête de satyre chargée d’un panier de fruits et formant le claveau d’une voussure de porte, à l’angle d’une maison de la rue Montfaucon. Le marchand qui a fait de cette porte architecturale l’entrée de sa boutique, s’est approprié comme enseigne la sculpture décorative, en la baptisant: _Au Vieux Satyre_. Mentionnons aussi la _Flotte d’Angleterre_, tableau en relief, représentant trois vaisseaux, assez bien sculptés, au-dessus d’un magasin de quincaillerie déjà établi en 1750 rue de la Barillerie, nº 15, et qui s’est transporté au nº 24 du boulevard de Sébastopol, lors des démolitions effectuées dans la Cité en 1857. Tout près de ce magasin étaient les _Forges de Vulcain_, dont nous avons déjà parlé et qu’on retrouvera plus loin. Ce n’est pas un bon sculpteur, mais un simple praticien imagier, qui a fait l’enseigne assez connue des _Trois Canettes_, puisqu’elle a donné son nom à la rue des Canettes: elle représente, au nº 18 de cette rue, trois canettes barbotant dans l’eau, sous les yeux de la mère cane. Cette naïve sculpture, assez gracieuse (voir figure page 214), avait remplacé sans doute au XVIIIᵉ siècle l’enseigne primitive, qui datait du XVᵉ; ce petit bas-relief entouré d’un cartouche rococo, avec une tête de Minerve en pendentif, était peint, comme l’enseigne des _Trois Poissons_, fort habilement sculptés au milieu des roseaux, dans un médaillon de forme ovale, au nº 14 de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois[290].