Histoire des enseignes de Paris

Part 25

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Champmartin, dont les tableaux d’histoire et surtout les portraits avaient été fort remarqués aux Salons antérieurs à la révolution de Juillet, voulut prouver qu’il n’était pas un peintre incorrigiblement royaliste; il peignit, pour un magasin de la rue Saint-Nicaise, au coin de la rue de Rivoli, une enseigne qu’il aurait pu signer: _Au Tambour de Juillet_. Cette enseigne représentait un ouvrier en costume de travail, les bras nus, battant la charge sur une barricade, au milieu de la fumée des fusillades. Quelquefois un peintre en vogue ne dédaignait pas de vendre la copie d’un de ses tableaux pour en faire une enseigne, et cette copie était peinte dans son atelier par un de ses élèves. Telle était l’enseigne d’un cordonnier de la rue du Bac: _A la Grâce de Dieu!_ Cette enseigne n’était autre qu’une copie fidèle d’un tableau que Steuben avait exposé en 1827: _Pierre Iᵉʳ enfant, poursuivi par les Strélitz jusqu’aux pieds de la statue de la Vierge_. «Le tableau n’était pas bien bon, dit M. Poignant; l’enseigne ressemble au tableau[301].»

Nous avons entendu dire que plus d’un peintre de l’école romantique s’était donné le plaisir de faire une enseigne et de chercher un succès populaire en dehors des concours et des académies. On nommait, parmi ces essayeurs du Salon de la rue, Eugène Delacroix, Poterlet, Jeanron et d’autres. Il faut se rappeler que les tableaux d’Eugène Delacroix, envoyés à l’Exposition de peinture, étaient alors refusés par le jury académique[302]. Quoi qu’il en soit, on pourrait citer quelques enseignes peintes par des jeunes gens qui, comme Nanteuil et Baron, suivaient avec passion les

errements de l’école romantique. Il en est une surtout, _A Maître Albert_, au nº 56 du boulevard Saint-Germain, près de la rue de Bièvre, qu’on attribuait à Delacroix, et qui offre, en effet, des analogies avec la composition, le style et la couleur des ouvrages de ce grand peintre.

Cette belle enseigne représente le célèbre philosophe Albert le Grand expliquant les livres d’Aristote aux écoliers de l’Université de Paris, en 1215. Une pareille enseigne est bien là à sa place, à deux pas de la vieille rue du Feurre ou du Fouarre, où se tenaient les écoles au moyen âge[303].

On admirait beaucoup, à l’angle de la rue de la Barillerie et du quai aux Fleurs, l’enseigne des _Forges de Vulcain_. Cette peinture, très éclatante en couleur, n’était pas sans mérite, comme le déclarait Eugène Delacroix, qui s’arrêtait toujours pour la regarder. On y voyait Vénus, entièrement nue, s’appuyant sur l’épaule de Vulcain.

En 1860, tout ce côté de la rue de la Barillerie disparut pour faire place au tribunal de commerce. Le magasin de quincaillerie, exproprié, transporta son matériel et son enseigne place du Châtelet, à l’entrée de la rue Saint-Denis, nº 3. Mais la vieille peinture ne parut plus digne des splendeurs du nouveau quartier, le propriétaire la fit reproduire, en faïence émaillée, par l’un de nos plus illustres peintres céramistes modernes, M. A. Jean. C’est une œuvre vraiment remarquable, la plus grande composition de ce genre qui existe à Paris. La reproduction du nu, d’une teinte uniforme, dans ces proportions qui exigent un grand nombre de carreaux de rapport, offrait une difficulté dont l’artiste n’a pu triompher qu’en donnant aux chairs un ton sensiblement jaune, qui traduit mal l’éclat de la blonde Vénus.

XXX

ORTHOGRAPHE DES ENSEIGNES

Depuis l’origine des enseignes de Paris, il est permis d’affirmer, même en l’absence de toute espèce de preuve, que leurs inscriptions laissaient beaucoup à désirer sous le rapport de la langue et de l’orthographe, d’autant plus que la langue était à peine formée au XVᵉ siècle et que l’orthographe ne fut pas établie avant la fin du siècle suivant. Il n’y avait, à cette époque, que bien peu d’écrivains, poètes ou prosateurs, qui sussent écrire grammaticalement, et si l’orthographe était déjà perfectionnée dans les bonnes éditions de Henri Estienne et de Michel Vascosan, elle pouvait passer pour inconnue dans l’usage de la vie ordinaire. Il est donc aisé d’imaginer quelle était alors la barbarie des légendes de la plupart des enseignes, dans un temps où la grande majorité des Français ne savait ni lire ni écrire; quant à leur orthographe, elle devait être des plus fantaisistes, puisque les personnes même de la cour, les plus distinguées par la culture de leur esprit, ne rougissaient pas d’accuser à cet égard une ignorance complète dans leurs lettres particulières. On n’avait généralement aucune idée de la bonne orthographe, et la plupart des femmes de la haute société, par exemple, n’étant point là-dessus plus instruites que les femmes et les filles des marchands, il n’y avait pas lieu d’exiger des peintres d’enseignes qu’ils respectassent davantage les lois de la grammaire et de l’orthographe.

Ce fut sans doute, de la part de Molière, une grande audace que d’oser faire paraître, dans sa comédie des Fâcheux, et cela en présence de la cour de Louis XIV, le personnage de Caritidès, qui avait l’impertinence de vouloir présenter un placet au roi pour la réforme de l’orthographe des enseignes. Voici quel était le commencement de ce placet, qui s’attaquait indirectement à la plupart des nobles spectateurs, assistant alors (1661) à la première représentation de cette comédie, au château de Vaux, chez le surintendant Fouquet:

«Sire,

«Votre très humble, très obéissant, très fidèle et très savant sujet et serviteur, Caritidès, Français de nation, Grec de profession, ayant considéré les grands et notables abus qui se commettent aux inscriptions des enseignes des maisons, des boutiques, cabarets, jeux de boule et autres lieux de votre bonne ville de Paris, en ce que certains ignorants, compositeurs desdites inscriptions, renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et de raison, sans aucun égard d’étymologie, analogie, énergie ni allégorie quelconque, au grand scandale de la république des lettres et de la nation française, qui se décrie et se déshonore par lesdits abus et fautes grossières envers les étrangers, et notamment envers les Allemands, curieux lecteurs et spectateurs desdites inscriptions:

»Supplie humblement Votre Majesté de créer, pour le bien de son État et la gloire de son empire, une charge de contrôleur, intendant, correcteur, reviseur et restaurateur général desdites inscriptions.»

Les éclats de rire qui accueillirent cet étrange placet cachaient peut-être un certain embarras de la part des grands seigneurs, qui auraient été fort en peine de signaler les abus d’orthographe qu’il fallait corriger sur les enseignes. On pourrait supposer aussi que le placet du sieur Caritidès existait réellement, et avait été fourni à Molière par le jeune roi, pour faire honte à ses courtisans de leur mauvaise orthographe. Ce Caritidès pourrait bien être le type de Jean de Soudier, sieur de Richesource, qui tenait chez lui une école de philosophes orateurs et qui prétendait prouver que tous les écrivains, même les plus célèbres, outrageaient, dans leurs écrits, les principes de la langue française[304]. Il est très probable que quelque intraitable puriste avait adressé au lieutenant de police, sinon au roi, une supplique pour la réformation de l’orthographe des enseignes.

«Les enseignes n’ont jamais brillé par l’orthographe,» dit M. Firmin Maillard dans son étude sur les enseignes[305]. Il est donc avéré que le projet du sieur Caritidès a été bien des fois renouvelé, sans plus de succès; car nous rencontrons jusqu’à nos jours les mêmes protestations contre l’orthographe des enseignes, sans que jamais l’édilité parisienne se soit décidée, avant l’époque du Directoire, à contrarier la liberté individuelle à propos d’orthographe, d’autant plus que ces protestations indignées ne venaient pas en ligne directe de l’Académie française. Nous avons rappelé plus haut (page 367) l’ordonnance du Bureau central du Canton de Paris, en date du 1ᵉʳ frimaire an VIII (novembre 1799), obligeant les boutiquiers à diverses modifications dans le mode d’application de leurs enseignes, et à y corriger «tout ce qui pouvait s’y rencontrer de contraire aux lois, aux mœurs et à la langue française.» Nous rencontrons une phrase à ce sujet dans l’ouvrage d’Henrion, intitulé: _Encore un Tableau de Paris_ (Paris, Favre, an VIII, in-12): «Le Département a sagement proscrit les enseignes grotesques et leur orthographe vicieuse.» Il paraîtrait que la Révolution du 18 Brumaire, en créant le Consulat, accorda une sorte de répit aux enseignes condamnées; huit ou neuf ans plus tard, elles n’avaient pas encore été corrigées administrativement, selon le bon plaisir des Caritidès du Directoire, car l’auteur-éditeur du _Cicérone parisien_, le libraire A.-G. Debray, fulminait ainsi contre ces enseignes déshonorantes, dans son _Indicateur_, imprimé en 1808: «Rien de plus grotesque que le style et l’orthographe de la plupart des écriteaux et des enseignes de Paris; on peut dire que, sous ce rapport, la langue n’est nullement ailleurs aussi grièvement insultée que dans la capitale, et cela est véritablement honteux. Mais combien ces fautes grossières contre la langue ne sont-elles pas plus ridicules encore lorsqu’elles se rencontrent dans des inscriptions faites par ordre de l’autorité! On vient de terminer un nouveau numérotage des rues, et je vis dernièrement écrit en beaux caractères, à trois endroits différents: _Carfour de l’Odéon_. Cela fait vraiment pitié. Quand donc nommera-t-on un censeur des écriteaux? Et quelle opinion veut-on que l’étranger prenne des habitants de la grande ville, lorsqu’il voit partout l’ignorance et la sottise étalées sur les murs?» Le censeur des écriteaux n’avait pas été nommé, et les enseignes sans orthographe continuaient à blesser les yeux des bons Français, amis de la grammaire.

Les libraires semblaient s’être entendus pour faire une levée de boucliers contre les enseignes saugrenues et mal orthographiées. Ce n’était pas l’honnête Debray qui avait commencé l’attaque, c’était le fameux éditeur des _Révolutions de Paris_, le révolutionnaire Louis Prudhomme, qui, après avoir publié les _Crimes des Reines de France_ et les _Crimes de Marie-Antoinette_, dénonça les crimes anti-orthographiques des enseignes, dans son _Miroir de l’ancien et du nouveau Paris_ (1805, 2 vol. in-18, t. II, p. 208-10). J.-B. Salgues, qui n’était pas libraire, mais qui travaillait sans cesse pour les libraires, traita aussi _ex professo_ la question de l’orthographe des enseignes dans un recueil intitulé: _De Paris, des mœurs, de la littérature et de la philosophie_ (Paris, J.-G. Dentu, 1813, in-8º). Salgues, pour mieux dire leur fait aux barbouilleurs d’enseignes fautives et condamnables, a écrit la lettre d’un peintre d’enseigne à un commissaire de police. «J’avais cru, dit-il dans cette lettre, qui ressemble à une pétition pour obtenir la place à créer d’inspecteur et censeur des enseignes de Paris, j’avais cru que ma science me ferait remarquer; que, loin d’être confondu avec ces barbouilleurs de carrefours qui insultent Vaugelas et outragent Ronsard, on citerait mes ouvrages et mon nom avec estime et reconnaissance; que la renommée publierait mes chefs-d’œuvre et m’inscrirait avantageusement parmi les hommes qui s’élèvent au-dessus du commun de leurs confrères et honorent leur profession; mais, monsieur, rien de tout cela n’est arrivé, et quoique j’aie peint plusieurs fois la Renommée, pour annoncer la _bière au pot_ et le _riz au lait_, l’ingrate m’a laissé dans l’oubli. Je vois chaque jour l’ignorance de mes confrères triompher, et les règles de l’orthographe indignement profanées par des mains barbares et sacrilèges. Comment, monsieur, dans une ville telle que Paris, au milieu d’une foule d’Académies, de Lycées et d’Athénées, ne s’élève-t-il pas un homme courageux qui dénonce tant de scandales?»

L’homme courageux, c’était lui, c’était J.-B. Salgues, qui aspirait à être désigné comme inspecteur et correcteur des enseignes de Paris, car la création de cette place était à l’ordre du jour. Il donna ensuite, à l’appui de ses justes critiques, l’indication de quelques enseignes monstrueuses qu’il avait relevées dans Paris et contre lesquelles les grammairiens criaient vengeance. «Croiriez-vous, monsieur, que, sur la porte d’un savant instituteur, je lus, en grosses lettres: COURS D’ARITEMÉTIQUE ET DE GÉOMETERIE? Plus loin, une marchande de modes annonçait qu’elle vendait de _bonnes piques_; c’étaient des bonnets piqués qu’elle voulait dire. J’ai remarqué, au-dessus d’une porte d’auberge, qu’on y donnait _à mangé à l’Ange gardien_. Et, pour peindre d’un seul trait tous les désordres de ce genre, j’ai vu, il y a quelques années, dans un chef-lieu de canton, ces mots écrits sur le cabinet d’un fonctionnaire public: BURO DU JUGE DE PET.» Le peintre d’enseigne dans la peau duquel s’était mis le bonhomme Salgues finissait par déclarer que «toutes les inscriptions devaient être revues par un écrivain-juré.» Malgré ses offres de service, Salgues ne fut pas choisi pour remplir la place à laquelle il aspirait. On institua un inspecteur vérificateur des épitaphes dans les cimetières de Paris, mais on ne créa pas cette place de censeur des enseignes, qui avait donné l’éveil à de modestes ambitions.

Il eût fallu alors un volume entier pour recueillir les inscriptions d’enseignes qui auraient offert matière à la censure des descendants du sieur Caritidès. L’opinion publique, on doit le reconnaître, a eu plus d’autorité que ne pouvait en avoir un agent officiel de la police pour mettre à l’index et faire disparaître, en fort peu de temps, ces incongruités orthographiques. A mesure que se répandirent la connaissance et la pratique de l’orthographe, les inscriptions qui prêtaient à la critique ne tardèrent pas à être corrigées ou effacées. Cependant Dufey de l’Yonne, constatait, en 1820[306], qu’un peintre d’enseigne, chargé de restaurer, rue du Faubourg-Saint-Antoine, une ancienne inscription, y avait ajouté, de son chef, une magnifique faute d’orthographe, en écrivant: _Boulangerie générale des Marchées_. «C’est sur le dernier mot, dit Dufey, de l’Yonne, que se trouve la correction, encore toute fraîche.» Il signalait aussi, dans la même rue, cette inscription, qui datait de plus de cent ans, et qu’on avait laissée intacte au-dessus d’un hôtel garni qui portait le nº 58: _Hotelle du Bel Air_. Beaucoup d’enseignes de la même époque s’étaient conservées jusqu’à nos jours avec l’ancienne orthographe traditionnelle, à la porte des cabarets et des marchands de vin: Un tel, _fait nopces et festins_.

Quand le Pont-Neuf était d’un bout à l’autre le rendez-vous des décrotteurs et des tondeurs de chiens, chacun de ces industriels se constituait un écriteau plus ou moins naïf et bizarre, dont il était l’inventeur; ces inscriptions étaient émaillées des fautes d’orthographe les plus originales. Balzac a pourtant passé sous silence ces chefs-d’œuvre de l’enseigne en plein vent. Il ne cite, dans son _Petit Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris_, qu’une seule inscription de cette catégorie: «_Au Chien fidèle_, Beilliard, marchand de chiens, boulevard des Italiens, au coin de la rue de Grammont. _Tond chiens et chats, châtre les uns, coupe les autres. Vat en ville, et sa femme aussi, et prend des pensionnaires._» Toutes les enseignes de tondeurs de chiens portaient alors cette expression sacramentelle et encourageante: _Vat en ville_. On voyait, en ce temps-là, rue de l’Hôpital-Saint-Louis, cette belle et engageante inscription: N..., _jardinier, terassier, entrepran jardint, terrases, et se charge aussi de les rambleyères_. Enfin, le chef-d’œuvre de l’orthographe d’enseigne se trouvait, sur la route d’Ivry, à cent pas de la barrière d’Italie: _A la bote d’hoillegnons_.

Au XVIIIᵉ siècle, l’orthographe fantastique et phénoménale affligeait tellement la vue des passants, qu’un digne prêtre, nommé Teisserenc, bachelier et théologien, imagina de rendre les enseignes utiles et intéressantes, au moyen d’un nouveau système d’inscriptions, lequel serait appliqué sous la direction de l’autorité; il voulait d’abord «fixer, à chaque espèce d’écriteau et d’enseigne qui regarderait le même métier et la même matière, une forme et une couleur particulière, pour les distinguer des autres: ce qui formerait une variété la plus agréable et la plus utile.» On voit que le style du réformateur des enseignes aurait eu besoin de subir une réforme académique pour être intelligible et grammatical.

Puis, «comme la première utilité qu’on doit tirer des enseignes, c’est celle du maître de l’enseigne et de sa profession», il faudrait, dit-il, «faire un nombre d’écriteaux suffisants qui portassent les principaux outils, ouvrages, ou marchandises de la même profession, etc., et le nombre fixé pour chaque profession.

»Dans les écriteaux qui marqueraient un fait historique, ajouter l’année en laquelle ce fait est arrivé, comme: _A la Bataille de Fontenoy_, 1745, chez un tel, marchand.» L’inscription serait nécessairement correcte sous la surveillance de l’autorité. Cet écriteau n’empêcherait pas le marchand d’y ajouter la peinture qu’il voudrait et l’explication détaillée du fait lui-même.

Enfin, outre les écriteaux explicatifs, les enseignes pourraient offrir le portrait et les noms du roi, des princes et des autres seigneurs, les portraits des grands hommes, tous les ordres de chevalerie et toutes les espèces de monnaies françaises et étrangères. Ce système ingénieux correspondait à celui que l’auteur avait projeté pour les noms des rues, auxquels il proposait d’ajouter des noms de pays et de ville, avec plus ou moins de détails géographiques et historiques. L’ouvrage que l’abbé Teisserenc avait consacré à son projet est intitulé: _Géographie parisienne, en forme de dictionnaire, contenant l’explication de Paris ou de son plan, mis en carte géographique du royaume de France_, pour servir d’introduction à la Géographie générale (Paris, chez la veuve Robinot, 1754, in-12). Les feuilles périodiques parlèrent de cet ouvrage comme de l’œuvre d’un fou, mais ce fou, docte et intelligent, fut comblé d’éloges par un autre fou, plus ardent et plus violent, qui s’étonna qu’une idée si neuve et si originale n’eût pas été mise aussitôt à exécution pour l’instruction du peuple.

Aujourd’hui le public est devenu difficile et fait lui-même la police de ses enseignes. Il n’y eut qu’un cri d’indignation, dans le quartier de l’Hôtel de ville, quand un marchand de chaussures ouvrant sa boutique, lors de la visite de Nasser-ed-Din à Paris, en 1873, écrivit au-dessous d’un fulgurant portrait du Schah, en grand uniforme, _avec tous ses diamants_: AU CHAH DE PERSE. Le commissaire de police intervint et enjoignit au cordonnier philologue de corriger la chose. Mais celui-ci lui démontra, Littré en main, que le nom du souverain persan s’écrivait indifféremment _Chah_ ou _Schah_, et que, par conséquent, il avait bien le droit de faire l’économie d’une lettre sur son enseigne. L’affaire fit scandale, les journaux s’en mêlèrent; mais, en fin de compte, le malin cordonnier trouva moyen de satisfaire l’autorité et de réaliser en même temps l’économie d’une lettre, en adoptant une troisième orthographe; il fit peindre sur sa boutique: _Au Shah de Perse_, inscription qui subsiste, quoique le portrait ait disparu depuis peu. Nasser-ed-Din fut enchanté, paraît-il, de sa popularité et de sa ressemblance, quand on lui fit remarquer l’enseigne en question, dans une de ses tournées à travers Paris, où il n’admira franchement que deux choses, ainsi que son Journal de voyage en fait foi, les exercices du Cirque et la belle prestance de M. le préfet de la Seine. L’ingrat personnage ne mentionne pas le portrait-enseigne de la rue de Rivoli.

XXXI

DÉCHÉANCE DES ENSEIGNES ET RÈGNE DES AFFICHES

Depuis la révolution du 4 Septembre 1870, la dernière heure des enseignes de Paris paraît avoir sonné. Le jour même où cette révolution s’accomplissait, sans émeute et sans résistance, les enseignes furent plus compromises que les hommes; on s’attaqua de préférence à celles dont le sujet semblait avoir quelque complicité avec l’Empire et porter plus ou moins le cachet napoléonien; on ne fit pas même grâce aux souvenirs militaires de l’armée française; tout ce qui rappelait ou pouvait rappeler, de près ou de loin, la première ou la seconde époque impériale, fut condamné sans forme de procès et proscrit sans rémission. Dans l’espace de vingt-quatre heures, on enleva ces enseignes maudites et vouées à la haine des bons républicains, et l’on effaça consciencieusement toutes les inscriptions qui les concernaient. Il y avait pourtant un progrès sensible dans les mœurs de la populace, qui ne s’attaqua point matériellement aux enseignes et qui se contenta de les voir disparaître. A peine si quelques-unes furent insultées et maltraitées avant leur enlèvement.

C’était la cinquième fois, depuis 1814, que la politique prenait à parti ces pauvres enseignes, que la chute d’un gouvernement rendait tout à coup compromettantes et coupables; non seulement les plus beaux magasins perdaient avec leurs enseignes le fleuron de leur couronne, mais encore une foule d’industriels, qui avaient attaché à leurs marques de fabrique les emblèmes de l’Empire, de la Royauté ou de la République, reconnaissaient que ces emblèmes, après leur avoir été favorables, pouvaient tout à coup leur devenir dangereux et nuisibles. Il y avait toujours eu, à Paris, deux ou trois cents enseignes que la réaction mettait hors la loi chaque fois que le gouvernement venait à changer en France; il y avait aussi mille ou douze cents boutiques qui, au moment d’un cataclysme révolutionnaire, se trouvaient plus ou moins menacées pour avoir appelé la protection du gouvernement déchu, en acceptant comme un honneur l’étiquette impériale, royale ou républicaine. Cet état de choses, toujours identique dans ses résultats, donna donc à réfléchir aux marchands les plus naïfs, et chacun jugea prudent de s’abstenir désormais, dans son enseigne, de toute manifestation politique. Or, comme on peut voir de la politique dans ce qui lui ressemble le moins, on en vint tout naturellement à supprimer l’enseigne. On se souvenait en effet que, selon le temps et les circonstances, l’enseigne avait été une forme caractérisée d’opposition, de protestation ou de flagornerie.

Les enseignes ne se relevèrent guère de cette proscription vague et indistincte. Nous avons indiqué déjà, dans les chapitres précédents, les autres raisons qui les firent abandonner peu à peu par un grand nombre de commerçants, et nous n’y reviendrons pas ici. Signalons seulement la grande part que prirent naturellement à la disparition des anciennes enseignes, dont beaucoup étaient si intéressantes, les démolitions opérées à Paris dans ces vingt-cinq dernières années. Les anciennes enseignes n’ayant été remplacées presque nulle part, et ce genre d’annonce commerciale tendant à passer de mode, on comprend que la rareté des enseignes se soit faite de jour en jour. Aussi peut-on prévoir que celles qui existent encore finiront par disparaître à leur tour, quoique, même parmi les plus récentes, quelques-unes soient vraiment jolies: telles, par exemple, la _Petite Fermière_, de la rue Lepic; la _Fraternité_, au nº 54 de la rue Monge, etc., tableaux ingénieux et assez bien peints.

Peut-être l’enseigne sculptée survivra-t-elle cependant, mais plus artistique et par conséquent plus rare, si l’on peut considérer comme durable l’espèce de résurrection qu’elle a subie depuis une dizaine d’années en entrant comme motif d’architecture dans la décoration générale de la maison, transformation dont nous avons donné déjà des exemples et dont nous reparlerons tout à l’heure.