Histoire des enseignes de Paris

Part 21

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Nous trouvons cependant que les ballets de cour eurent, dans la première moitié du XVIIᵉ siècle, certaines analogies avec plusieurs enseignes de Paris. Ainsi l’enseigne primitive du _Cherche-Midi_, qui a précédé celle dont nous avons parlé plus haut, page 84, était sans doute bien antérieure au ballet des _Chercheurs de midi à quatorze heures_, ballet qui fut dansé, au Louvre, en présence du roi, le 29 janvier 1620. Ce ballet[260], que nous ne connaissons que par un petit programme en vers très libres, a peu de rapport avec l’enseigne qui représentait des gens de diverses conditions, cherchant l’heure de midi sur un cadran dont les aiguilles marquaient quatorze heures, comme dans les horloges d’Italie. Les chercheurs de midi à quatorze heures, qu’on appelait des _cherche-midi_, étaient de pauvres hères faméliques en quête du dîner, qu’ils ne trouvaient pas à quatorze heures, car on dînait partout à midi. Un roman picaresque d’Oudin, sieur de Préfontaine[261], nous apprend le véritable rôle d’un cherche-midi, que le ballet mit en scène sous les traits du joueur de gobelets, du batteur de fusil, du ramoneur, du vendeur de lunettes: «La grande nécessité où j’estois m’ayant pourveu d’un office de _cherche-midy_, j’allois parfois en des couvents, mais j’y trouvois petite chance, au moins pour moy, car, pour les moynes, ils faisoient une telle chère, que, si la fumée de leurs bons morceaux qui me passoient devant le nez avoit esté rassasiante, cela m’auroit bien nourry.» Un autre ballet de cour, qui a pour titre _la Fontaine de Jouvence_[262], imprimé en 1643 et par conséquent dansé cette année-là au château de Saint-Germain, pourrait bien avoir été inspiré par la jolie enseigne du XVIᵉ siècle dont nous avons parlé et qui attirait tous les regards dans la rue du Four-Saint-Germain. Enfin, dans un ballet du roi, à la naissance du Dauphin, en 1643, les Enseignes de Paris faisaient leur entrée sous la figure d’une femme qui se plaignait des dégâts que les grands vents lui avaient causés dans les derniers orages. Voici deux strophes que Dassoucy avait mises dans la bouche de cette fée des enseignes[263]:

Je suis cette aimable Syrène, Qui, des orages précédents, Vient faire une plainte à la Reyne, Contre l’insolence des vents, Afin que leur Dieu se retire, Et qu’il trouble les flots plutôt que mon empire: Ce monstre, plein d’insolence, A causé, par nostre débris, Que l’on trouve plus d’assurance A Saint-Germain qu’à Paris. Aussi, pour éviter sa rage, Nous nous rendons ici à l’abry de l’orage.

A partir de là, comme si toutes les enseignes de Paris avaient été décrochées et brisées par l’ouragan, elles ne reparaissent plus au théâtre que dans deux chétifs vaudevilles: l’un, de Martainville: _Pataquès, ou le Barbouilleur d’enseignes_, joué en 1803; l’autre, de Brazier, Moreau et La Fortelle, _Tout pour l’enseigne_, représenté le 18 avril 1815. Ces deux petites pièces ne réussirent pas. C’est que les marchands et leurs commis ne souffraient pas qu’on se gaussât de leurs enseignes. Scribe et Saint-Georges l’apprirent à leurs dépens, quand leur opéra-comique, en trois actes, _le Fidèle Berger_, dont Adolphe Adam avait fait la musique, fut outrageusement sifflé, à la première représentation, le 11 janvier 1838. Les auteurs n’avaient pas trop ménagé la confiserie parisienne, mise en scène sous la bannière de la vieille enseigne du _Fidèle Berger_: on se battit au parterre, et les perturbateurs qui furent arrêtés étaient tous des confiseurs: «Ces gaillards-là, dit Scribe, seraient capables de m’empoisonner avec leurs dragées de baptême.» Il ne fit pas imprimer sa pièce, qui n’a paru que dans la dernière édition de ses _Œuvres complètes_; le musicien essaya de la faire jouer à Bruxelles, où elle fut traitée en douceur[264]. Les confiseurs du _Fidèle Berger_ n’étaient plus là. Marchands à enseignes et auteurs dramatiques furent depuis en parfaite intelligence, lorsque les enseignes des premiers contribuèrent grandement à la renommée des seconds.

Il est impossible d’entrer ici dans quelques détails sur les pièces de théâtre auxquelles on accorda les honneurs de l’enseigne depuis cinquante ou soixante ans; nous nous bornerons donc à citer, d’après le _Petit Dictionnaire critique et anecdotique des Enseignes de Paris_, celles de ces enseignes inaugurées sous les titres mêmes des pièces de différents genres, aux succès desquelles les marchands avaient attaché celui de leur commerce. Il suffit de rappeler que ces pièces étaient encore très connues en 1826, bien que quelques-unes remontassent aux premières années de l’Empire; plusieurs, d’une date plus ancienne, comme _le Diable à quatre_ de Sedaine, _les Trois Sultanes_ de Favart, et _la Partie de chasse de Henri IV_, par Collé, avaient été reprises avec éclat et étaient restées au répertoire.

Les tableaux dont on faisait des enseignes furent souvent composés et exécutés par de véritables peintres. Nous parlerons, dans le chapitre XXIX, _Musée des enseignes_, de ceux qui sortaient de l’atelier des meilleurs artistes.

L’Académie royale de musique reconnaissait des opéras et des ballets de son répertoire dans les enseignes suivantes: _Aux Bayadères_, boulevard des Italiens, nº 9, Nouveautés. _Les Bayadères_, opéra en trois actes, paroles de Jouy, musique de Catel, représenté le 8 août 1810.--_A la Vestale_, rue Montmartre, au coin de la rue de Cléry, Nouveautés. _La Vestale_, tragédie lyrique de Jouy, musique de Spontini, fut représentée le 11 décembre 1807.--_A la Lampe merveilleuse_, Demarais, lampiste, illuminateur du Gouvernement. _Aladin, ou la Lampe merveilleuse_, opéra-féerie en cinq actes, par Étienne, musique de Nicolo et de Benincori, fut représenté le 6 février 1822.--_Au Triomphe de Trajan_, M. Payen, tailleur, rue de Richelieu, nº 77. Le _Triomphe de Trajan_, tragédie lyrique en trois actes, par Esmenard, musique de Lesueur et de Pertuis, fut représenté le 23 octobre 1807.

Passons au Théâtre-Français, qui avait vu, en plein Directoire, apparaître l’enseigne des _Trois Sultanes_, un des plus beaux tableaux d’enseigne de Paris, pour annoncer le magasin de mesdames Delatour, lingères, rue Vivienne, au coin de la rue Colbert.--_A Marie Stuart_, Nouveautés, rue Saint-Denis, nº 392. _Marie Stuart_, tragédie de Pierre Lebrun, représentée en 1820.--_Aux Templiers_, rue Feydeau, nº 16, Michalon, coiffeur. _Les Templiers_, tragédie de Raynouard, représentée en 1805.--_A la Fille d’honneur_, rue de la Monnaie, au coin de la rue Boucher. _La Fille d’honneur_, comédie en cinq actes et en vers, par Alexandre Duval, représentée en 1819.--_A Valérie_, rue Saint-Denis, nº 309, magasin de nouveautés. _Valérie_, comédie, en trois actes et en prose, par Scribe et Melesville, représentée en 1822.--_Aux Deux Cousines_, magasin de nouveautés, rue Coquillière. _L’Éducation, ou les Deux Cousines_, comédie en cinq actes et en vers, par Casimir Bonjour, fut représentée en 1824.

Le théâtre de la porte Saint-Martin avait fourni, à lui seul, deux fois plus d’enseignes que l’Opéra et le Théâtre-Français: _Au Vampire_, magasin de nouveautés, rue Saint-Antoine.--_Au Bourgmestre de Saardam_, Grisard, drapier, rue Saint-Honoré, nº 53.--_Aux Petites Danaïdes_, Potier, confiseur, boulevard Saint-Martin, nº 57. (Il ne faudrait pas confondre l’acteur avec le confiseur, malgré la similitude du nom: le fameux comédien Potier avait créé le rôle du Père Sournois, dans _les Petites Danaïdes_, de Gentil et de Désaugiers.)--_Au Solitaire_, Malard, marchand de nouveautés, rue du Faubourg-Saint-Denis, nº 68.--_A Joko, ou le Singe du Brésil._--_A Polichinel_ (sic) _vampire_.--_A la Fille mal gardée._--_Aux Ramoneurs._--_Au Déserteur_, etc.

Les enseignes drôlatiques se rapportaient surtout à des pièces du théâtre des Variétés, dans lesquelles avaient figuré les premiers acteurs de ce théâtre, Brunet, Potier, Odry, Vernet, Bouffé, etc., comme _le Désespoir de Jocrisse_, _le Ci-devant Jeune Homme_, etc. Le théâtre du Vaudeville inspirait des sujets d’enseignes gaies et plaisantes, sans être bouffonnes, comme _les Deux Gaspard_ du faubourg Saint-Denis, dont nous avons donné la figure page 197, _les Deux Edmond_, _le Petit Matelot_, _Monsieur Dumolet_, _Monsieur Pigeon_ (le héros d’_Une Nuit de la Garde nationale_), dans la rue de Seine, etc. Il y avait aussi les enseignes patriotiques, ou chauvinesques, que le Vaudeville, les Variétés, le Cirque Olympique, et même le Gymnase, auraient dû fournir en plus grande quantité, mais que la crainte de la Censure interdisait souvent aux commerçants les plus paisibles; nous en pourrions néanmoins citer une vingtaine, entre autres, _les Deux Sergents_, dans la rue Saint-Honoré, en face la rue du Coq, aujourd’hui Marengo; _Fanfan la Tulipe_, _Michel et Christine_, _le Soldat laboureur_, _le Chien du Régiment_, _François les Bas-bleus_, à l’angle du faubourg Montmartre et de la rue Fléchier, etc.

Presque tous les grands succès du Gymnase dramatique, dus la plupart à l’infatigable fécondité du talent de Scribe, furent signalés par l’apparition de nouvelles enseignes, qui augmentaient et prolongeaient la vogue de _Malvina, ou le Mariage d’inclination_, du _Mariage enfantin_, de _la Carotte d’Or_, du _Gamin de Paris_, du _Comédien d’Étampes_, etc.[265].

Les spectacles du boulevard du Temple, la Gaîté,

l’Ambigu-Comique, le Cirque Olympique, les Funambules, etc., avaient eu aussi de grands succès populaires, et, par conséquent, ces succès s’étaient affirmés par un grand nombre d’enseignes boutiquières, qui duraient beaucoup plus longtemps que ces pièces de différents genres,

telles que _l’Oiseau bleu_, _les Deux Pierrots_, qui sont toujours en place, au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue de la Huchette (voir figure p. 349), _les Innocents_, _les Quatre Sergents de la Rochelle_, du boulevard Beaumarchais, etc. Mais, comme tout passe ici-bas, les plus beaux drames, les plus merveilleuses féeries, les plus amusantes pantomimes, les mimodrames les plus éblouissants n’avaient qu’un temps, et, après cent ou deux cents représentations, étaient absolument oubliés, en sorte que les enseignes nées de leur vogue pouvaient à peine leur survivre. Voilà comment la plupart des enseignes qui rappelaient à la foule les mélodrames de Guilbert de Pixérécourt disparurent avant le célèbre auteur de _la Femme à deux maris_, de _Cœlina, ou l’Enfant du Mystère_, du _Chien de Montargis_ et de _Latude_.

Les pièces en musique, les opéras-comiques, dont les airs deviennent si populaires, quand l’orgue de Barbarie les propage, multiplièrent les enseignes peintes d’après nature, avec les portraits des plus célèbres chanteurs et chanteuses du théâtre de l’Opéra-Comique: _A la Clochette_, _Au Chaperon rouge_, _A Joconde_, _A la Somnambule_, _A la Dame blanche_, etc.

La révolution du 24 février 1848 marqua le déclin du règne de ces sortes d’enseignes à Paris. Les marchands conservèrent celles qui avaient fait la réputation de leurs maisons de commerce; mais il fallut bien reconnaître, petit à petit, que les enseignes en tableaux étaient démodées; puis, certains propriétaires trouvèrent à redire à ces enseignes, qui pouvaient parfois diminuer la valeur d’un immeuble. On avait aussi constaté qu’une enseigne peinte à l’huile, étant toujours exposée à l’air, subissait à son détriment les variations de la température; on devait donc, de temps à autre, la faire revernir ou même la soumettre à de plus sérieuses réparations. Bien d’autres raisons achevèrent de discréditer ce genre d’enseignes. On avait pourtant évité avec soin, malgré le succès énorme de certaines pièces de théâtre, telles que _la Vie d’un joueur_, _l’Auberge des Adrets_, _le Faussaire_, _Cartouche_, etc., de donner à tel ou tel magasin une enseigne qui pouvait prêter à des allusions ou à des rapprochements désagréables. On vit donc peu à peu disparaître les enseignes empruntées à des pièces de théâtre, sous prétexte qu’une ancienne pièce n’avait plus de sens aux yeux d’une génération nouvelle. La suppression de ces enseignes, souvent fort coûteuses, gagna de proche en proche, et le public n’eut pas l’air de s’en apercevoir. Ce fut le commencement de la décadence de toutes les enseignes peintes. On s’était convaincu, par expérience, que si les annonces de la quatrième page des grands journaux politiques, inaugurées en 1837 par Emile de Girardin et Dutacq, coûtaient plus cher que les plus belles enseignes, elles rapportaient dix fois davantage. L’annonce et la réclame, qui détrônaient décidément l’enseigne, finirent pourtant par avoir la leur, au nº 31 de la rue Croix-des-Petits-Champs, où s’étale en belle place une assez pauvre figure d’une _Renommée_ gigantesque, en mosaïque grisaille sur fond d’or, avec cette légende éloquente: _Ars famæ_[266].

Il existe encore, ainsi qu’on a pu le voir au cours de cet ouvrage, un assez grand nombre d’anciennes enseignes peintes, mais on n’en fait plus guère de nouvelles, bien que, devenant plus rares, on doive peut-être les remarquer davantage. Nous n’avons pas à faire l’histoire de ces enseignes de la dernière heure, quoique plusieurs soient encore des signes de la tradition; nous n’en citerons qu’une, qui produisit tout l’effet de curiosité qu’on pouvait attendre d’une enseigne: _Aux Mystères de Paris_, ancienne maison Bourdillot, 6, rue du Temple, Guibert, spécialité de blanc et lingerie. Le succès des _Mystères de Paris_, d’Eugène Sue, valait bien une enseigne. Il est bon de rappeler que le _Juif errant_, dont le succès fut encore plus grand, avait été accueilli au théâtre avec la même faveur que le roman parmi les lecteurs, mais pas un marchand n’osa s’attribuer une aussi fâcheuse enseigne, sous peine d’être montré au doigt, comme un juif dénoncé par son enseigne.

Nous ne pouvons cependant oublier cette enseigne, plus moderne, d’un chapelier du boulevard de Sébastopol, nº 28 bis, qui aurait pu figurer dans le chapitre consacré aux enseignes singulières: _A l’Hérissé_, figure d’un homme à crinière de porc-épic, s’élevant d’un demi-mètre au-dessus de sa tête, et difficile à coiffer, assurément, pour tout autre que l’ingénieux industriel qui l’arbore au-dessus de sa boutique depuis une vingtaine d’années[267].

XXVI

LES ENSEIGNES PENDANT LA RÉVOLUTION

La Révolution commence en 1789, et l’on peut dire, avec Colnet[268], que l’enseigne va parcourir toutes les phases de cette révolution. «Au lieu de rester, comme nous l’avons vue jusqu’ici, dit M. Amédée Berger, tantôt patronale, c’est-à-dire portant l’effigie du saint, protecteur de la corporation, tantôt parlante et représentant les outils du métier, ou enfin imaginaire avec des figures capricieuses et insignifiantes, nous allons la voir devenir politique[269].» Il y avait eu sans doute, et peut-être de tout temps, des enseignes politiques, mais ce n’était qu’une exception, au lieu d’être une généralité. Ainsi l’avénement de Louis XVI au trône avait été signalé par l’enseigne de la _Poule au pot_, accompagnée de ces vers satiriques:

Enfin la _Poule au pot_ sera donc bientôt mise: On doit du moins le présumer, Car, depuis deux cents ans qu’on nous l’avait promise, On n’a cessé de la plumer.

Colnet remarque très judicieusement que les enseignes, à partir de cette époque, semblent faites pour retracer les mœurs du jour et les révolutions des idées. En 1789, après le 14 Juillet, «tout est à la _Bastille_, dit M. Amédée Berger: l’image de la vieille prison est représentée de cent façons diverses; on la voit sur tous les murs; les hommes portent, sur leurs habits, des boutons représentant les différents épisodes de la journée du 14 Juillet, et les femmes se coiffent avec des bonnets garnis de deux rangs de _créneaux_ en dentelle noire. Pendant l’année 1790, tout devient à la _Fédération_, et en 1791, c’est le tour de _Monsieur Veto_.»

L’enseigne suivait le mouvement des esprits: «Il y en avait de révolutionnaires, dit M. J. Poignant[270], il y en avait de contre-révolutionnaires, et comme le Parisien est essentiellement de l’Opposition, ces dernières étaient les mieux achalandées; il y en avait de gaies, il y en avait de tristes, il y en avait d’indifférentes.» Les hôtels garnis, dont le nombre augmentait sans cesse avec la population flottante de Paris, avaient changé leurs enseignes pour se disputer les voyageurs qui arrivaient de la province plutôt que de l’étranger; un de ces hôtels, dans la rue de Richelieu, prenait l’enseigne des _États-Généraux_; un autre, celle de l’_Assemblée nationale_, un autre celle du _Grand Necker_.

Le plus somptueux d’entre eux existe encore; c’est le grand hôtel _Mirabeau_ de la rue de la Paix. L’histoire de son enseigne est assez piquante, et nous a été contée par le petit-fils du fondateur. Ce brave homme, originaire du village du Lys, aux environs de Senlis, était venu, comme tant d’autres, chercher fortune à Paris vers 1789. Il avait ouvert à la Chaussée-d’Antin, qui n’était encore qu’un élégant faubourg, un modeste hôtel meublé qu’il baptisa _Hôtel du Lys_. Vinrent les premiers troubles de la Révolution, qui dépopularisèrent la fleur de lis à tel point, que l’enseigne du _Lys_, toute géographique qu’elle était, devenait compromettante. Mirabeau venait de mourir dans un hôtel de la Chaussée-d’Antin, voisin de l’hôtel garni; il n’avait pas dédaigné de venir s’asseoir à la table d’hôte avec des amis politiques, la rue de la Chaussée-d’Antin avait reçu son nom par acclamation populaire; l’hôtel adopta aussi cet illustre patronage, sous lequel il traversa vaillamment les mauvais jours de la Terreur, l’Empire et, ce qui est plus surprenant, la Restauration, que tous les hôteliers de Paris accueillirent avec enthousiasme. Le petit hôtel avait grandi; de la rue du Mont-Blanc, il était passé rue du Helder, puis rue Napoléon, dès son ouverture en 1806. A la rentrée des Bourbons, il conserva fièrement son enseigne, tandis que la rue abdiquait piteusement son nom pour prendre celui de rue de la Paix. Il ne paraît pas disposé à l’abandonner.

On reconnaît bientôt l’affaiblissement du respect des choses religieuses par la disparition successive des images de saints qui avaient été les premiers patrons de l’enseigne, et qui n’étaient pas moins fêtés dans les rues de la capitale que dans le calendrier. On fait enlever, sans bruit et sans scandale, certaines enseignes trop royalistes; on efface certaines inscriptions trop favorables à l’ancien régime: par exemple, le meilleur confiseur de la rue des Lombards, qui recommandait sa maison par l’enseigne du _Grand Monarque_, corrige cette enseigne en l’intitulant: _Au Grand Vainqueur_; mais les royalistes lui gardent rancune d’avoir débaptisé cette enseigne renommée, et ils lui tournent le dos pour donner leur clientèle aux magasins du _Fidèle Berger_ et des _Deux Amis_, deux boutiques voisines dont les enseignes n’ont rien à démêler avec la politique.

Après l’arrestation du roi et de la famille royale à Varennes (juin 1791), l’Assemblée nationale rend un décret qui ordonne d’effacer partout les emblèmes de la royauté. Ce décret s’attaque surtout aux enseignes sur lesquelles figurent les armes royales et les insignes royaux. Quelquefois le commerçant, irrité de la guerre tyrannique faite à son enseigne, résistait autant que possible à ces misérables tracasseries, exercées contre lui au nom du peuple. Un restaurateur, à l’enseigne du _Tigre royal_, ayant été sommé par la municipalité de supprimer l’épithète de _royal_, la remplaça par celle de _national_ et eut l’audace de faire inscrire, à la porte de son établissement: _Au Tigre national_[271]. Le frontispice d’un Almanach de 1792 représente des ouvriers enlevant des enseignes qui portaient le nom ou les armes du roi, ainsi que les symboles du gouvernement monarchique.

Depuis que l’armée des princes se formait à Coblentz dans le but de venir délivrer Louis XVI, prisonnier de l’Assemblée nationale, les bureaux des racoleurs fonctionnaient à Paris avec une fiévreuse activité pour donner des hommes à l’armée royale, qui avait besoin de nouvelles recrues en prévision d’une guerre d’invasion. D’autre part, ces bureaux s’étaient multipliés depuis que le ministère payait la prime d’engagement, et leurs enseignes, exclusivement militaires et patriotiques, avaient remplacé partout des enseignes bachiques et affriolantes, qui eurent toujours tant d’empire sur les pauvres dupes du racolage. De cette époque datent certaines enseignes qui ont subsisté jusqu’à nos jours, et qui faisaient appel à la bonne volonté des remplaçants, dont la conscription autorisait légalement le trafic, comme une espèce de marché de chair humaine. Il n’y a pas longtemps que nous avons vu disparaître le _Petit Tambour_, au coin de la rue de Bièvre; le _Grenadier_, rue Corneille, etc.; l’_Ancien Tambour_, quai de la Tournelle, existe même encore, ainsi que les _Deux Sapeurs_ de la rue Jean-Jacques-Rousseau.

C’est en 1793, après le 10 Août, que la fermeture des églises porta le dernier coup aux statues de piété que la dévotion de nos aïeux avait érigées au coin des rues et sur la façade des maisons. On ne fit pas grâce à celles que le zèle de quelques courageux propriétaires s’efforçait encore de protéger. C’est alors que le buste de Marat remplaça la statue de la Vierge dans la rue aux Ours et qu’un restaurateur de la rue Saint-Honoré inaugura l’enseigne du _Grand Marat_, avec une double inscription; savoir, d’un côté: _Il

fut l’ami du peuple et observateur profond_, et de l’autre côté:

_Ne pouvant le corrompre, ils l’ont assassiné._ «En même temps, ajoute M. Amédée Berger, comme le comique a toujours chez nous sa place à côté des plus lugubres souvenirs, un marchand de la rue Saint-Eustache placarda l’enseigne suivante au-dessus de sa porte: _Aux cols, brassières et ceintures nationales_, avec cette incroyable inscription: «Les hommes étant convenus de porter la cocarde aux trois couleurs, comme signe de patriotisme, il est étonnant que les femmes ne soient décorées, ni pour elles ni pour leurs enfants, de rien qui puisse prouver leur civisme. C’est pour faciliter ce moyen qu’on vient de fabriquer des ceintures et des brassières aux trois couleurs, qui ne laissent aucun doute sur les principes de ceux qui les porteront.»

Sous le règne de la Terreur, il n’est pas prudent de jouer avec les enseignes, et le plus sage est de les ôter tout à fait plutôt que d’en modifier le sujet et le titre. Aussi faut-il être notoirement républicain pour oser se donner le luxe d’une enseigne nouvelle, car tout était matière à suspicion et à dénonciation. Un cabaretier de Sèvres, qui avait de longue date une belle enseigne: _Au rendez-vous des marins d’eau douce_, s’imagina que le tutoiement révolutionnaire n’était pas suffisamment observé dans le mot _rendez-vous_, qu’il changea en _rends-toi_, et l’on put lire sur cette enseigne: _Au rends-toi des marins d’eau douce_. Malheur à qui eût osé conserver sur son enseigne une croix, une couronne, ou un écusson d’armoiries!