Histoire des enseignes de Paris

Part 20

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_A la Balayeuse._ «Par leurs jolies balayeuses, depuis nombre d’années les marchands de lingerie attirent les chalands.» Silence de Balzac sur la _Balayeuse_, qui était une sorte de falbala garnissant le bas de la robe des femmes et qu’on a remis à la mode il y a trois ou quatre ans.

D. Que désirez-vous de moi? Je suis tout à vous. D. A quoi pensez-vous maintenant?

_A la Pie voleuse._ «Une servante du village de Palezo (_sic_), accusée, jugée et exécutée pour un prétendu vol, a été reconnue innocente, après son exécution, par la découverte d’une pie, qui était l’auteur du vol.» Rien de Balzac sur _la Pie voleuse_.

R. Une réponse compromet Ceux que l’amour tient au secret. R. Sans charades ni calembours, Mon silence répond toujours.

Voilà tout ce que nous possédons de ce beau jeu des _Enseignes de Paris_ sous la Restauration... Mais j’oublie qu’il en reste encore une carte, à l’_Ange gardien_, dont la Réponse pouvait bien annoncer la fin du jeu: «La Providence, pour sauver un jeune enfant près de tomber dans un précipice, se sert de la tendre sollicitude de l’Ange gardien.» Balzac a connu cette enseigne d’un magasin de lingeries, rue Saint-Honoré, et il lui consacre quelques lignes du dernier galant: «Ce magasin doit, en effet, être bien gardé par son enseigne, car il n’est voleur qu’elle ne puisse effrayer. Il est vrai de dire que les dames des lingeries sont fort attrayantes, et qu’il faudrait n’avoir pas le sou pour ne pas acheter cravates, mouchoirs de poche, etc., etc.» Cet _et cætera_ en dit plus qu’il n’est gros, et la Demande du jeu promet tout ce que la Réponse devait tenir:

D. Eh bien! comment suis-je à vos yeux? D. Que feriez-vous si je vous disais oui?

Hélas! le jeu s’arrête là, au plus bel endroit, et les enseignes se taisent sur le reste.

XXIV

ENSEIGNES AVEC INSCRIPTIONS EN VERS

Les enseignes, accompagnées d’inscriptions en vers français, même en vers grecs et latins, devaient être nombreuses au XVIᵉ siècle, alors que le goût et la mode des inscriptions étaient si généralement répandus, qu’on alla jusqu’à attribuer au roi François Iᵉʳ ce quatrain[252] en l’honneur d’Agnès Sorel, qu’il aurait composé quand il visita, à Loches, le tombeau de cette maîtresse de Charles VII.

Gentille Agnès, plus de los tu mérite, La cause estant de France recouvrer, Que tout ce que en un cloître peut ouvrer Close nonnain, ni en désert hermite.

Le sentiment de cette inscription célèbre était meilleur que le style du roi chevalier, qui, ayant fait rétablir la tombe de la belle Laure, à Avignon, voulut en composer lui-même l’épitaphe, qui fut gravée sur le monument et qui ne fera pas mauvaise figure au milieu de cette poésie d’enseignes:

En petit lieu comprins, vous pouvez veoir Ce qui comprend beaucoup de renommée: Plume, labeur, la langue, le devoir Furent vaincus par l’Amant de l’Aimée. O gentille Ame, estant tant estimée, Qui te pourra louer, qu’en se taisant? Car la parole est toujours réprimée, Quand le sujet surmonte le disant.

François Iᵉʳ voulut aussi que son poète valet de chambre, Clément Marot, consacrât quelques vers à la mémoire de la muse bien-aimée de Pétrarque[253]. L’exemple de François Iᵉʳ fut généralement suivi sous son règne, et jusqu’à la fin du siècle on faisait composer, par les poètes les plus renommés, des épitaphes en vers, qui étaient gravées sur les tombeaux[254]. La poésie était en honneur; les distiques grecs, latins et français illustraient aux jours de fêtes publiques les arcs de triomphe en toile peinte, les fontaines en torchis et les décors de l’Hôtel de ville. Il est tout naturel que les inscriptions en vers soient descendues de ces monuments d’apparat sur les enseignes.

Malheureusement, ces enseignes enlevées ou détruites, on n’en a pas conservé les vers, si ce n’est dans quelques marques typographiques de libraires et d’imprimeurs[255]. On sait que ces marques n’étaient souvent que la représentation de leurs enseignes, qui sont ordinairement indiquées dans l’adresse même du libraire ou de l’imprimeur[256]. La plupart des marques typographiques datent du XVIᵉ siècle, et, comme nous l’avons déjà dit (voir chap. XVI, ENSEIGNES DE SAINTETÉ ET DE DÉVOTION), elles ne laissent pas douter qu’un certain nombre des libraires de Paris ne fussent secrètement attachés à la réformation luthérienne ou calviniste.

Nous citerons seulement quelques distiques et quelques quatrains, gravés autour de ces marques ou imprimés au dessous. La marque de Conrad Badius, qui, après avoir exercé l’imprimerie à Paris, transporta ses presses à Genève, pour pouvoir professer librement la religion nouvelle, représente le Temps qui retire du puits la Vérité; ce distique est imprimé à droite et à gauche du sujet qu’il interprète:

Des creux manoirs et pleins d’obscurité, Dieu, par le Temps, retire Vérité.

Le libraire Jean Trepperel, qui fit paraître un grand nombre de vieux romans de chevalerie en prose, avait mis ce distique autour de son enseigne à l’_Écu de France_:

En provoquant ta grant miséricorde, Octroie-nous charité et concorde.

Gilles de Gourmond, imprimeur privilégié du roi, avait ajouté ce distique à ses armoiries, soutenues par deux licornes, sous les auspices de saint Georges:

Tost ou tard, près ou loing, A le fort du feble besoing.

L’imprimeur Le Petit Laurens, qui avait aussi dans sa marque deux licornes soutenant un cercueil couvert d’un poèle de deuil, avec ce nom: _la Blanche_, ne nous explique pas un sujet aussi lugubre dans ce distique philosophique:

Chascun soit content de ses biens. Qui n’a suffisance n’a rien.

Voici maintenant des quatrains qui expriment tous la dévotion, catholique ou protestante. Le libraire Jean Denis, dont la marque représente un docteur enseignant un berger, avec l’image du Christ dans une sphère, fait parler ainsi son berger:

Enseigne-moy, mon Dieu, Que ton vouloir je face, Tant que au céleste lieu Je puisse veoir ta face.

Le fameux libraire des rois Louis XII et François Iᵉʳ, Antoine Vérard, qui fut à la fois dessinateur et graveur sur bois, avait fait inscrire ces quatre vers, chargés de fautes grammaticales et d’abréviations, autour de sa marque, représentant un cœur, avec ses initiales, soutenu par deux aiglons et protégé par les armes de France:

Pour provoquer, Jésus, ta grant miséricorde, De tous pécheurs faire grâce et pardon, Anthoine Vérard humblement te recorde Ce qu’il a il tient de toy par don.

Jean Bouyer et Guillaume Bouchet, libraires et imprimeurs, qui avaient affronté un bœuf et un mouton héraldiques au-dessus de leurs initiales, faisaient cette prière à Dieu, dans leur enseigne:

En la parfin de l’œuvre, louer Dieu Chacun de nous doit, pour avoir sa grâce. A luy doncques, pource qu’il luy a pleu Nous donner temps de ce faire et espace.

Cette inscription, assez pauvrement rimée, inscrite en lettres gothiques autour de la marque, était heureusement presque illisible. Les cinq vers suivants, gravés autour de l’enseigne de Guillaume Nyverd, laquelle représentait l’Annonciation, n’étaient pas beaucoup plus faciles à déchiffrer, quoique ces vers fussent sans le moindre doute empruntés à quelque poète du temps, qui avait voulu représenter par des images allégoriques l’Incarnation de Jésus-Christ:

Tout ainsi que descend en la fleur la rosée, La face au mirouer, et au cœur la pensée, Le soleil en voirrière sans estre entamée, La voix en la maison sans estre defformée, Entre le Filz de Dieu en la Vierge honorée.

Michel et Philippe Lenoir, père et fils, libraires et imprimeurs, en faisant soutenir par deux nègres un écusson d’armoiries, pour faire allusion à leur nom, se plaisaient à répéter ce petit quatrain autour de leur enseigne emblématique:

C’est mon désir De Dieu servir, Pour acquérir Son doux plaisir.

Enfin, André Bocard, libraire et imprimeur, qui avait placé dans sa marque l’écusson de l’Université et celui de la Ville de Paris, au-dessous de l’écu de France, avait fait inscrire autour de son enseigne le quatrain suivant, qui s’adressait moins à Dieu qu’à ses saints:

Honneur au Roy et à la Court! Salut à l’Université, Dont nostre bien procède et sourt! Dieu gard de Paris la cité!

C’est assez pour faire connaître les enseignes poétiques des libraires et des imprimeurs parisiens du XVIᵉ siècle.

Nous rapprocherons de ces enseignes une inscription d’une date plus récente (sans doute du siècle suivant), qui était gravée au-dessus de la porte d’un passage conduisant de l’ancien cimetière de Saint-Séverin à la rue de la Parcheminerie. Il est probable que cette inscription édifiante, en jeux de mots, était surmontée de quelque peinture funèbre, comme celle qui existait autrefois à l’entrée du charnier de l’église Saint-Paul:

Passant, penses-tu pas passer par ce passage Où, pensant, j’ai passé? Si tu n’y penses pas, Passant, tu n’es pas sage, Car, en n’y pensant pas, tu te verras passé[257].

Vers le même temps on avait placé un buste de Henri IV, avec un distique latin, sur la façade du nº 3 de la rue Saint-Honoré, maison devant laquelle ce roi fut assassiné par Ravaillac, et qui a été démolie vers 1869, quand on a fait passer par là la large rue des Halles. Ce buste avait fini par devenir une enseigne, dont ces deux mauvais vers faisaient la légende:

Henrici Magni recreat presentia cives, Quos illi æterno fœdere junxit amor.

Ce qui signifie mot à mot: «La présence de Henri le Grand réjouit les citoyens, que l’amour a joints à lui par un pacte éternel.» En dernier lieu le buste et l’inscription servaient d’enseigne à un marchand de draps. Nous comprendrions, pour un tailleur, l’enseigne du roi Dagobert; mais Henri IV? L’inscription seule, gravée en lettres d’or sur une plaque de marbre noir, se retrouve encore aujourd’hui au musée Carnavalet. Quant au buste de Molière, qu’Alexandre Lenoir avait fait poser, sous les Piliers des Halles, devant la maison où l’on croyait que notre grand comique était né, ce buste était devenu aussi une enseigne pour un marchand revendeur de vieilles étoffes, mais on avait eu la pudeur de le peindre en noir, en l’appelant _la Tête noire_, et Molière n’y était pas nommé, ni en prose ni en vers. Au surplus, les enseignes à la _Tête noire_ étaient alors assez communes à Paris, mais elles n’avaient pas le même type. Celle d’un marchand de meubles, dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, offre un type de nègre coiffé d’un turban, qu’on nommera peut-être un jour Othello ou Toussaint-Louverture.

Nous avons lu dans les poètes du XVIIIᵉ siècle différentes inscriptions en vers pour des cadrans solaires, mais comme nous ne savons point où ces cadrans solaires étaient posés, peut-être dans des cours d’hôtels aristocratiques, nous nous bornerons à citer une inscription de ce genre, qui avait été demandée à Voltaire dans sa jeunesse, et qui fut, dit-on, longtemps visible sur l’enseigne d’un horloger du quartier Saint-Gervais:

Vous qui vivez dans ces demeures, Êtes-vous bien, tenez-vous y, Et n’allez pas chercher midi A quatorze heures.

Si cette inscription eût été signée du nom de son auteur, l’enseigne aurait fait la fortune de l’horloger et de ses successeurs. Les vers d’enseigne, en effet, n’étaient pas toujours faits par des poètes. Ainsi l’enseigne d’un boulanger, qu’on voyait encore, il y a peu d’années, entre la rue Saint-Paul et l’église Saint-Paul-Saint-Louis, représentait deux mitrons en costume à qui le maître boulanger montrait un de ses pains, et l’on ne pouvait guère attribuer les vers suivants qu’à un boulanger ou à un mitron:

Plus léger et plus blanc, meilleur et davantage, D’un système nouveau voilà le résultat Qu’un ancien boulanger présente à votre usage: Voyez la vérité, vous êtes de l’état.

Si les boulangers se mêlaient de faire des vers pour leurs enseignes, les _artistes décrotteurs_, comme ils se qualifiaient depuis le Directoire, rimaient aussi pour attirer le client. Voici un échantillon de leur poésie, tel qu’on l’admirait, en 1804, sur l’enseigne de leur boutique du passage des Panoramas:

O vous qui redoutez les taches et la crotte, Amateurs de journaux, de propreté, de vers, Entrez ici, qu’on vous décrotte, Et livrez à nos soins la botte et les revers[258].

Les enseignes avec inscriptions en vers, à Paris, étaient encore au nombre de dix à douze, en 1826. C’est Balzac qui a pris la peine de les recueillir lui-même, pour les faire passer à la postérité, dans son curieux _Petit Dictionnaire des Enseignes_[259]. On sait combien Balzac s’intéressait aux enseignes et avec quel soin il les mentionnait dans ses romans, quand il les jugeait dignes d’y figurer. Nous n’avons donc plus qu’à faire ici quelques emprunts à la monographie alphabétique publiée par Balzac.

Il y avait alors, en 1826, un artiste en cheveux, c’est-à-dire un coiffeur, qui, pour s’assurer la clientèle des étudiants en droit et en médecine, avait fait peindre, sur la devanture de sa boutique de la rue Saint-Jacques, nº 121, deux vers grecs, que Balzac n’a pas cités, et deux vers latins, qui ne prouvent pas que le patron, M. Chatelet, avait fait ses humanités:

Hic fingit solers hodierno more capillos, Dexteraque manu novos addit ars honores.

Ce qui a la prétention de vouloir dire: «Ici un art ingénieux façonne les cheveux à la mode du jour, et d’une main habile y ajoute de nouveaux agréments.» Cet affreux latin était mis là pour justifier l’enseigne: _Au savant Perruquier_; l’une et l’autre inscription, la grecque et la latine, se voyaient encore vers 1840. Deux autres coiffeurs avaient fait aussi un touchant appel, en vers, aux dames et aux messieurs. Lambert, qui s’intitulait perruquier-coiffeur, rue Notre-Dame-de-Nazareth, nº 28, était certainement l’auteur de ce double distique, écrit des deux côtés de sa boutique; ici, côté des hommes:

Vous satisfaire est ma loi, Pour vous attirer chez moi.

Là, de l’autre côté, côté des dames:

Aux dames, par mon talent, Je veux être un aimant.

«C’est une chose convenue, dit Balzac, qu’en fait de poésie il n’y a que les coiffeurs, et nous n’hésitons pas à dire qu’en fait de vers M. Lacroix a mis le sceau à la réputation du corps.» Lacroix, perruquier-coiffeur, rue Basse, Porte Saint-Denis, nº 8, avait mis ce quatrain au bas de son tableau d’enseigne représentant Absalon pendu par les cheveux aux branches d’un arbre:

Passans, contemplez la douleur D’Absalon pendu par la nuque. Il eût évité ce malheur, S’il eût porté perruque.

Balzac a oublié un coiffeur de ce temps-là, Michalon, père du peintre de ce nom, demeurant alors rue Feydeau et faisant des vers enragés de coiffeur, qu’il exposait en tableaux à tous les coins de ses salons de coiffure.

Le _Petit Dictionnaire des Enseignes de Paris_ cite trois magasins de nouveautés (non pas des livres, mais des chiffons), avec des enseignes en vers:

Primo: _Au Nœud gordien_, Palais-Royal, galerie de pierre, nº 233:

Du nœud gordien vous connaissez l’histoire: Un conquérant sut le trancher. Bien plus adroit que lui, vous aurez plus de gloire, Si vous savez le former.

C’est là ce que dit la demoiselle de magasin, peinte sur l’enseigne, à un élégant jeune homme qui achète une cravate et qui ne répond pas en vers.

Secundo. _Au Soldat cultivateur._ M. Marchandon, marchand de nouveautés, faubourg Saint-Antoine, nº 77, avait fait faire à prix réduit, dans l’atelier du peintre Vigneron, la copie de son tableau du _Soldat laboureur_, dans lequel le soldat est représenté bêchant son champ et faisant sortir de terre des débris d’armes et d’ossements qui annoncent que l’agriculture a repris possession d’un ancien champ de bataille. Les vers explicatifs sont pris dans les _Géorgiques_ de Virgile, traduites par Delille:

Un jour, le laboureur, dans ces mêmes sillons Où dorment les débris de tant de bataillons, Heurtant avec le soc leur antique dépouille, Trouvera sous ses pas des dards rongés de rouille, Entendra résonner les casques des héros, Et d’un œil étonné contemplera leurs os.

C’était peu réjouissant pour les demoiselles du faubourg, qui allaient acheter manchettes, cols et foulards.

Tertio. _A la Pèlerine._ Magasin de mercerie, rue Saint-Honoré, nº 275, avec ces petits vers imités d’une chanson en vogue:

Allez au magasin Faire un pèlerinage: Une fillette sage Sourit au pèlerin.

Enfin, Balzac avait découvert deux sages-femmes, outre la _fillette sage_ de la Pèlerine, lesquelles osaient appliquer chacune deux vers à leur délicate profession. La première, qui ne se nommait pas sur son enseigne, demeurait rue Jean-Jacques-Rousseau, nº 23: cette enseigne représentait une belle accouchée et son _accoucheuse_ très élégante et fort jeune; puis, le papa tout fier de sa progéniture, et le petit frère caressant le nouveau-né. La morale de cette scène intime est exprimée dans ces deux vers inscrits en tête du tableau:

Grâce à l’art, ô mon fils, enfin tu vois le jour; Nos vœux sont exaucés, je dois bénir l’amour.

Chez la seconde sage-femme, Mᵐᵉ Vachée, rue de Buci, nº 2, on restait interdit devant une enseigne dont la description ne saurait être plus complète qu’elle l’est dans le _Petit Dictionnaire_ de Balzac: «Cette dame, dit-il, voit s’échapper d’une machine qu’on ne peut mieux comparer qu’à un four, une nuée d’enfants habillés des costumes de différents états, et elle leur adresse ces vers:

Sortez, mes chers enfants, et d’une ardeur commune, Par des chemins divers, courez à la Fortune.

«Dans le lointain, la déesse elle-même, un pied sur une roue, emblème de sa mobilité, semble inviter à la suivre la foule des jeunes mortels auxquels Mᵐᵉ Vachée vient de donner la lumière. Mais des juifs, des usuriers, des nymphes folâtres les séparent.» Nous avons donné plus haut (p. 292), le dessin à peu près semblable, d’une autre enseigne de sage-femme.

Une des dernières enseignes en vers qu’on ait vues à Paris était celle d’un tailleur, au coin de la rue d’Ulm et de la rue des Postes; mais nous ne savons pas si le peintre était venu en aide à la poésie, car nous n’en connaissons que ce quatrain, qui vaut tout un poème:

Accourez tous à l’abordage! Je fais tous les raccommodages; J’apporte grand soin aux coutures, Aux accrocs, comme aux déchirures.

Nous regrettons de n’avoir pas parlé des écriteaux poétiques, qui sont de véritables enseignes sans figures: ainsi toute la jeunesse du quartier latin a connu ce facétieux brocanteur de la rue de l’École-de-médecine, qui, chaque matin, apposait sur les objets hétéroclites de son commerce les plus étranges annonces en prose et en vers; la prose était de sa façon, les vers sortaient de la fabrique d’un poète crotté, qui ne manquait pas d’originalité et qui trouvait les plus incroyables drôleries relatives à l’origine des marchandises d’occasion.

Les contemporains de la révolution de 1830 se rappellent aussi les affiches en vers que le marquis de Chabannes, pair de France, chansonnier, journaliste et rimeur politique, improvisait tous les jours pour annoncer ses brochures, ses chansons, ses prospectus, qu’il distribuait et vendait lui-même, au Palais-Royal, dans sa boutique de la galerie d’Orléans, que la police eut tant de peine à faire fermer, après avoir cent fois saisi, enlevé et déchiré les affiches, au milieu des éclats de rire des spectateurs.

Enfin, en faisant appel à nos souvenirs personnels, nous revoyons encore, vers 1840, rue Neuve Saint-Augustin, non loin de la place de la Bourse, une boutique mystérieuse qui étalait au-dessus de son vitrage dépoli un grand tableau représentant un monsieur mis à la dernière mode, prenant vivement congé d’une dame non moins élégante. Au bas, se lisait ce distique révélateur:

Ah! ah! Madame, il faut que je vous dise adieu. Certain besoin pressant m’appelle en certain lieu!

XXV

ENSEIGNES RELATIVES A DES PIÈCES DE THÉATRE

Cette espèce d’enseignes est tout à fait moderne, car elle ne date que de l’époque où les grandes enseignes, peintes comme des tableaux et quelquefois rivalisant avec eux, furent adoptées par la mode avec une sorte de passion essentiellement parisienne. On peut fixer une date précise pour le commencement des enseignes qui reproduisirent quelque scène de la pièce en vogue. Ce fut seulement sous l’Empire que parurent les premiers essais de ce genre nouveau d’enseignes, qui ont attiré presque exclusivement l’attention des curieux de ce qu’on appela dès lors le _Musée des rues_. Il n’y a que les pièces de théâtre, à grand succès, qui aient mérité la consécration de l’enseigne. C’étaient donc, chaque année, quatre ou cinq enseignes nouvelles, qui rappelaient au public les grands succès récents. Le type de l’enseigne devenait ainsi populaire, et la vogue de la pièce profitait à l’industriel qui l’avait adopté. Les enseignes théâtrales firent fureur pendant plus de cinquante ans; elles s’étaient, pour ainsi dire, emparées de la ville entière, et le succès d’une pièce de théâtre n’était jamais mieux constaté que par l’apparition d’une enseigne qui en portait le nom.

On peut affirmer que l’idée de faire des enseignes de ce genre n’était jamais venue à l’esprit des marchands avant le Directoire; du moins n’en connaissons-nous qu’une seule, l’enseigne du _Huron_, consacrant, en 1769, le succès d’un opéra-comique de Grétry, et dont nous parlerons plus loin, au chapitre XXIX. Les succès les plus extraordinaires, comme celui de _Jeannot, ou les Battus paient l’amende_, le proverbe-comédie-parade de Dorvigny, représenté trois cents fois de suite chez Nicolet, ou comme celui du _Mariage de Figaro_, qui fit autant de bruit qu’une révolution, ces succès ne donnèrent pas lieu à la création d’une seule enseigne. Le moment n’était pas venu, quoique depuis 1761 les enseignes, appliquées contre le mur des maisons, au lieu d’être suspendues à des potences en fer dans des cadres mobiles, se prêtassent mieux à l’exposition de tableaux. On comprend que le goût du spectacle, si décidé et si général chez les habitants de Paris, se soit traduit par cette innovation dans le système des enseignes, en un temps où le nombre des théâtres avait triplé. Il faut dire aussi qu’avant ce temps-là les marchands menaient une vie très retirée et très parcimonieuse, sans songer à imiter les habitudes des autres classes de la société, qui ne se faisaient pas faute d’aller à la comédie. Les enseignes des boutiques ne subirent l’influence du théâtre que quand les boutiquiers commencèrent à se montrer et à s’acclimater dans les salles de spectacle.