Histoire des enseignes de Paris
Part 19
«_A la Vice couronnée._ Hebert, maître coutellier à Paris, rue de l’Arbre-Scec, à la _Vice d’Or couronnée_, fait de bons razoirs, lancettes, couteaux, cizeaux, trépans et toutes sortes d’instrumens servans aux chirurgiens et barbiers, et vend de très bonnes pierres à razoirs, comme aussi de bons cuirs.»
Au-dessous, de chaque côté, deux Amours assis, tenant l’un une serpette, et l’autre une sorte de cisaille, qui affectent des formes inusitées, lesquelles avaient leur raison d’être sous la Régence.
C’est encore une enseigne-adresse de coutelier qui nous offrira la date de 1715, mais sans jouer sur les mots, comme la pièce précédente; les instruments de la coutellerie sont également représentés au-dessous du nom de l’enseigne:
«_Au Pied de Biche._ Jacques Aumounin, maître coutellier, à Paris, demeurant rue du Mail, à l’enseigne du _Pied de Biche_, etc., 1715.»
Nous sommes en pleine Régence, avec l’enseigne des _Trois Pucelles_, qui, néanmoins, n’a pas de date. Cette enseigne, surmontée de la couronne royale, est agrémentée dans le style rococo, avec des éventails de toute espèce.
«_Aux Trois Pucelles_, rue Saint-Denis, entre la Fontaine des Saints-Innocents et la Picardie, Prevoteau vend toutes sortes d’éventails de nacre, yvoire, baleine, montés en peau, papier et taffetas, des plus à la mode; tient aussi magasin de dentelle noire, blonde de soye, taffetas pour mantelets; le tout en gros et en détail. A Paris.»
Puis viennent deux enseignes-adresses de joailliers, qui n’ont pas de date, mais qui sont du même temps, c’est-à-dire du commencement du règne de Louis XV; ces deux joailliers ont la même enseigne et la même adresse, l’un ayant succédé à l’autre:
«_A la Gerbe d’Or_, rue Saint-Antoine, vis-à-vis la vieille rue du Temple, Dessemet, marchand orfèvre, joaillier, fait, vend et achète toutes sortes d’ouvrages d’orfèvrerie, tant en or qu’en argent, achète les galons brûlés ou non brûlés et les vieilles vaisselles; il vend et achète toutes sortes de jettons. Le tout à juste prix.»
L’enseigne est dans un ovale rococo, terminé en corne d’abondance, d’où s’échappent quantité de menus bijoux, et tout à l’entour figurent les objets d’argenterie qui composent le commerce de l’orfèvre.
L’adresse-enseigne de La Chambre, marchand orfèvre _joyailler_, est tout à fait semblable à celle de Dessemet; on n’y a changé que le nom du marchand.
Deux enseignes-adresses de doreurs, datées, dont l’une offre ces jeux de mots qui témoignaient du caractère jovial et de l’esprit facétieux de certains marchands de Paris:
«_Au Coq lié de Perles_, rue de la Verrerie, vis-à-vis les murs de l’église Saint-Mery, Collié, maistre marchand doreur, argenteur sur métaux, etc. 1726.»
Ce _Collié_ ou _Coq lié_ eût sans doute mieux réussi, avec son calembour, au XVIᵉ siècle qu’au XVIIIᵉ. Son confrère Passevin avait une enseigne plus simple et moins bizarre.
«_A la Providence_, rue de la Verrerie, au coin de la rue des Coquilles, Passevin, maistre et marchand doreur. Paris, 1725.»
Son enseigne-adresse, sans image, avait été imprimée par P. Gissey, rue de la Vieille-Boucherie, à l’_Arbre de Jessé_.
On mettait sans façon sur des adresses comme sur les enseignes les portraits des princes morts et vivants, et lors même que ces portraits étaient horriblement peints, personne n’y trouvait à redire, car le marchand ne songeait qu’à placer son commerce sous une bonne recommandation, en cherchant sa clientèle parmi les gens de cour.
«_Au Duc de Bourgogne_, quay de Gesvres, maison de la _Coquille d’Or_, Boucard fait et vend toutes sortes de bonnes éguilles, épingles d’Angleterre et de Paris, cire d’Espagne, cure-dents, fers à coëffer, dez à coudre de Blois et de Paris, et toutes sortes d’aiguilles à tapisseries de Langres et de Blois, etc. 1728.»
«_Au Prince de Condé_, Bruno, doreur ordinaire des équipages et vennerie de Monseigneur le Duc, qui demeuroit cy devant rue des Prouvaires, près Saint-Eustache, demeure présentement rue des Mauvais-Garçons, faubourg Saint-Germain, au _Prince de Condé_. Paris, 1733.»
Nous avons, pour les années 1735 et 1737, un tabletier, un fondeur et deux quincailliers, avec de bien singulières enseignes[244]:
«_Au Singe verd_, rue des Arsis, proche Saint-Mery, Auxerre, tabletier, etc. 1735.»
Ce singe vert est représenté jouant seul au trictrac.
«_A la Renommée des Trois Chandeliers_, rue des Arcis, du côté de la rue de la Haute-Vannerie, La Vache, fondeur, etc., 1737.»
L’enseigne représente une Renommée, sonnant de la trompette, au milieu d’une quantité d’objets d’église et de luxe mondain, parmi lesquels sont trois chandeliers de différentes formes.
«_Au Mulet chargé._ La Mulle et Doublet, marchands, rue de la Monnoie, près le Pont-Neuf, vendent et achètent toutes sortes d’armes et de marchandises de clinquaillerie, etc. 1737.»
Le mulet chargé de l’enseigne rappelait au client que les deux marchands La Mulle et Doublet portaient une double charge dans leur commerce et demandaient un peu d’aide.
Mais les enseignes-adresses avaient produit de si heureux résultats pour les marchands qui y avaient recours, que chacun s’ingéniait à faire mieux que son voisin. Gersaint, qui avait eu la bonne fortune de recommander son magasin par une enseigne peinte de la main de Watteau, voulut avoir une adresse-enseigne dessinée et gravée par Boucher. Cette adresse est ainsi décrite par M. Louis Courajod: «Un Chinois ou un Japonais, la tête et les épaules couvertes d’une épaisse fourrure qu’il soulève, et tenant une pagode à la main, est assis sur un cabinet de vernis de la Chine. Il semble contempler au-dessous de lui divers objets disposés au pied d’une console, sur laquelle est posé le cabinet de la Chine. Ce sont les principaux meubles vendus par les marchands de curiosités, entre autres des tableaux, un coq de porcelaine, un miroir des Indes, des éventails, des manchettes, des rouleaux d’estampes, un cabaret, des coquillages, des pièces de minéralogie, une guitare, etc[245].» L’adresse est gravée au bas de l’estampe:
«_A la Pagode_, Gersaint, marchand jouailler, sur le pont Notre-Dame, vend toute sorte de clinquaillerie nouvelle et de goût, bijoux, glaces, tableaux de cabinet, pagodes, vernis et porcelaines du Japon, coquillages et autres morceaux d’histoire naturelle, cailloux, agathes et généralement toutes marchandises curieuses et étrangères, à Paris, 1740.»
Toutes les adresses-enseignes n’étaient pas aussi intéressantes, et bien souvent le marchand ne faisait pas des frais de gravure pour son enseigne, qu’il se contentait d’indiquer sur ses adresses, comme dans celle-ci:
«_A la Belle Teste_, Pevèrie, maître-tourneur, demeurant rue aux Ours, au coin de la rue Quinquempoix, fait et vend toutes sortes d’ouvrages au tour, savoir: fauteuils et chaises des plus à la mode, bidet, double bidet et chaises à deux dos, chaises fauteuils et angloises en verd pour les jardins, rouets à filer des plus fins; montre à filer, sans intérêts; dévidoir, quenouille, guéridon, porte-écran à la mode, testes à coëffer pour les dames, des plus parfaites, testes à perruques, métiers à broder et à travailler en tapisserie, jeux de quilles de Siam, et autres, boëtes, fiolles, poulies à puits, bâtons à perroquets et bâtons à faire le chocolat, le tout à juste prix, à Paris, 1739.»
Le luxe augmente, et aussi l’amour de la dépense: les dames de la cour donnent le ton, et toute la bourgeoisie riche s’efforce de les surpasser en prodigalités et en folies. Une enseigne-adresse, gravée avec un goût exquis, de la grandeur d’une carte à jouer, par un artiste nommé Le Villain, qui l’avait encadrée de roses, invitait ainsi les femmes du monde à venir chez le bijoutier dépenser l’argent de leurs maris et de leurs amants:
«_A la Tabatière d’Or_, Tellier, marchand joailler bijoutier, vend des bijoux d’or et d’argent, sacs à ouvrage, éventails, nœuds d’épée, et tout ce qui concerne la bijouterie; revend aussi des ouvrages en pierreries du plus nouveau goût, donne à ses pierres l’éclat et le jeu du diamant, rend les couleurs et nuances à celles qui lui sont présentées; il vend des bagues et doublets qui imitent le feu, vend les parfums, fait les envois dans tout le royaume et chez l’étranger. A Paris.»
Les hommes ne restent pas en arrière, quand il s’agit de briller à la cour et à la ville; on sème l’or à pleines mains, pour acheter tout ce qui se fait en or et en argent, pour la toilette, le mobilier et les équipages. Nous avons sous les yeux cette jolie vignette d’enseigne-adresse gravée par Bellanger et dans laquelle le _Soleil d’Or_ est tout encadré de roses:
«_Au Soleil d’Or_, Vieille Rue du Temple, au coin de la rue Barbette, vis-à-vis l’hôtel de Soubise, ci-devant rue Saint-Denis. Vᵉ Gallot tient magasin de galons or et argent fin, filés or et argent, paillettes or et argent, tout ce qui concerne l’ornement d’église tant en galons d’or et d’argent, tant fin que faux et en soie, tout ce qui concerne le meuble en crette de soie, cordons, glands, franges or et argent, tant fin que faux, tout ce qui concerne la voiture tant or et argent qu’en soie, guides et tresses, tout ce qui concerne la broderie en or et argent, le tout à juste prix. A Paris.»
Ce n’est plus Louis XV qui règne, c’est Mᵐᵉ de Pompadour ou la Dubarry. L’enseigne-adresse, qui est devenue une délicieuse gravure signée Eisen ou Marillier, pénètre dans tous les boudoirs, et les femmes ne sortent plus que pour aller à des rendez-vous dans les petites-maisons des grands seigneurs et des financiers, ou pour faire des emplettes.
Ici on va chercher des étoffes et des chiffons:
«_Au lever de la Reine_, Bellehure tient magasin de gazes et de dentelles, linons, taffetas de toutes qualités, satin, rubans gros grain et autres, coiffure de marli brodé, vraie soie d’Angleterre à filet, et fil anglois à filet, cordons de montres et bourses à cheveux; il tient aussi des modes et des plumes dans tous les genres, garnit les robes et fait des commissions pour la province, 1770.»
Là, on ne trouve que des fleurs artificielles, qui font déjà tort aux fleurs naturelles et qui se vendent à des prix extraordinaires:
«_A la Gloire du Zéphire_, rue Bourbon-Villeneuve, au coin de la rue Saint-Claude. Wenzel tient fabrique et magasin de fleurs. A Paris.»
Une femme à la mode a chez elle une collection d’éventails, et cette collection s’accroît tous les jours:
«_A l’Éventail des Quatre-Saisons_, à Paris, rue Greneta, Josse, l’aîné, tient fabrique d’éventails de toutes sortes de goûts et de prix, en gros et en détail, pour la France et les pays étrangers. Il se charge de faire traiter toutes sortes de sujets; il les raccommode, fournit les feuilles et les bois séparément, le tout à juste prix.»
Dans cette jolie enseigne-adresse, le cadre qui la contient est surmonté d’un éventail ouvert, et dans le bas, un paon déploie sa queue en éventail de plumes.
Une autre enseigne-adresse, renfermée dans son cadre couronné d’une guirlande de roses, est un tableau représentant le port de Dunkerque, sur lequel retombe à demi un rideau portant cette légende:
«_Au Petit Dunkerque_, quai de Conti, au coin de la rue Dauphine, Granchez tient le grand magasin curieux de marchandises françoises et étrangères, en tout ce que les arts produisent de plus nouveau, et vend, sans surfaire, en gros et en détail.»
Cette belle enseigne du _Petit Dunkerque_ décorait la maison qui fait le coin du quai Conti et de la rue Dauphine; il y avait, en ce magasin, un amas d’objets d’art et de curiosité, venus des quatre points du monde, et tous les jours, de midi à cinq heures, la file de voitures de maîtres s’étendait au-delà du collège Mazarin[246]. Il en était de même dans vingt endroits de Paris, où des boutiques, bien connues par leurs enseignes, voyaient affluer les acheteurs et surtout les acheteuses. Mais la Révolution approche, précédée de trois ou quatre années de stériles agitations politiques, et quand aura sonné le tocsin de 89, les équipages cesseront de se croiser dans les rues, les boutiques les mieux achalandées seront tout à l’heure désertes, et bientôt les plus belles enseignes, qui faisaient l’orgueil des marchands, auront disparu, avec ces coquettes et gracieuses images que l’art du dessin et de la gravure se plaisait à reproduire avec tant de variétés sur les adresses de l’aristocratie du commerce parisien.
XXIII
LE JEU DES ENSEIGNES DE PARIS.
Les cartes du jeu de piquet et le tableau du jeu de l’oie ont été le point de départ d’une foule d’imitations plus ou moins ingénieuses, dans lesquelles on ne changeait rien à la marche du jeu primitif, en changeant seulement les figures. On ne peut donc s’étonner que les enseignes aient fourni matière à un nouveau jeu de l’oie et à un nouveau jeu de cartes.
Malheureusement, nous ne pouvons parler du jeu de l’oie des enseignes que d’après des souvenirs un peu confus qui datent de notre première jeunesse. Quant au jeu de cartes des enseignes de Paris, nous n’en possédons que quelques cartes, qui serviront du moins de spécimens pour constater l’existence de ce jeu, qui doit avoir été composé et mis en vente vers 1820, à l’époque où les enseignes étaient à l’apogée de leur gloire.
Le jeu de l’oie des enseignes ne différait du jeu de l’oie ordinaire que par les cent sujets représentés que les joueurs avaient à parcourir, selon la chance des nombres amenés à chaque coup de dés. Le jeu, dessiné, gravé et colorié sur une feuille de papier, à l’instar du jeu de l’oie ordinaire, se composait de cent cases numérotées, dont chacune d’elles offrait une enseigne, prise au hasard d’après la fantaisie du dessinateur. Il y avait, comme dans le jeu de l’oie, les bons et les mauvais numéros, caractérisés par des enseignes de bon ou de mauvais augure, qui rapportaient au joueur un gain préfixe ou bien qui lui faisaient payer une amende: on restait enfermé, à l’enseigne des _Barreaux noirs_, jusqu’à ce qu’on fût délivré par un autre joueur, lequel prenait la place du premier, si le nombre apporté par le jet des dés l’amenait au même point; à l’enseigne de l’_Ange gardien_, on était payé par tout le monde; à l’enseigne du _Bon Puits_, on avait deux coups à jouer l’un après l’autre; à l’enseigne de la _Tête de Mort_, on quittait la partie, en laissant son enjeu; à l’enseigne de l’_Écrevisse_, on reculait de dix cases en arrière; à l’enseigne de la _Victoire_, on sautait dix cases en avant; à l’enseigne de la _Boule de Neige_, le coup était nul; enfin, après avoir parcouru les cent cases du jeu avec plus ou moins de vicissitudes, on gagnait la partie, en arrivant au nº 100, qui portait l’enseigne du _Paradis_. Il fallait, pour ne pas perdre toute espèce de chance favorable, passer par-dessus les enseignes de l’_Enfer_ et du _Purgatoire_. Nous croyons que ce jeu de hasard avait été inventé vers 1804, au moment de la réouverture des églises et du rétablissement du culte, car, de dix numéros en dix numéros, on rencontrait une enseigne religieuse, comme les enseignes de l’_Église_, de la _Chapelle_, du _Couvent_, etc. Sous la Restauration, ce jeu fut renouvelé et appliqué plus exactement aux enseignes en vogue de Paris, dont il représentait fidèlement les sujets en quatre-vingt-dix petits tableaux numérotés, avec indication de la spécialité et de l’adresse des commerçants. La disposition est toujours celle du jeu de l’oie; mais celui-ci ne se jouait pas avec des dés; c’est une espèce de loto qui se tire par billets et rappelle les combinaisons de la loterie royale, ayant, comme elle, quatre-vingt-dix numéros. Les enseignes sont gravées avec un certain soin et non coloriées, du moins dans l’exemplaire unique que nous avons vu à la Bibliothèque de la ville. En voici le titre, inscrit au centre de la spirale, avec la règle du jeu: «LE JEU DE PARIS EN MINIATURE, _dans lequel sont représentés les enseignes, décors, magasins, boutiques des principaux marchands de Paris, leurs rues et numéros_. Éditeur, Mᵐᵉ veuve Chéreau, rue Saint-Jacques, nº 10.»
Quatre-vingt-dix enseignes y sont figurées, depuis _la Famille des Jobards_ (marchand de tabac, rue du Faubourg-du-Temple, nº 19), portant le nº 1, jusqu’au _Retour d’Astrée_ (magasin de nouveautés, boulevard des Panoramas, nº 12), représenté dans la case triomphale nº 90, tenant d’une main la corne d’abondance et de l’autre la branche de lis, qui date cette estampe des environs de 1815. Les numéros gagnants sont: 13, _la Toison d’Or_.--20, _la Vestale_.--26, _Cendrillon_.--40, _la Corne d’Abondance_.--54, _les Trois Lurons_.--59, _la Chaste Suzanne_.--77, _le Diable à quatre_.--80, _Gargantua_.--84, _le Grand Orient_, et 90, _le Retour d’Astrée_. Les perdants sont: 1, _la Famille des Jobards_.--7, _la Fille mal gardée_.--32, _Ma Tante Aurore_.--39, _les Forges de Vulcain_.--44, _le Panier percé_.--64, _le Ci-devant Jeune Homme_.--69, _les Trois Innocents_.--73, _les Deux Magots_.--88, _le Gastronome_, et 89, _la Barque à Caron_. La plupart de ces enseignes ne figurent plus dans le _Dictionnaire anecdotique_ de Balzac, publié dix ans plus tard.
Nous avons vu aussi à la bibliothèque Carnavalet une suite de seize vignettes assez finement gravées et coloriées, sous la rubrique commune _Enseignes de Paris_. Ce sont des enveloppes destinées à ces grands bonbons plats et carrés dont on garnissait jadis le dessus des boîtes de jour de l’an. Le certificat du dépôt porte la date de 1826, la même que celle du _Petit Dictionnaire des Enseignes_, auquel ces vignettes pourraient servir d’illustration. Nous y remarquons: les _Deux Magots_, le _Coin de rue_, le _Pauvre Diable_, le _Gastronome_, les _Forges de Vulcain_, le _Soldat laboureur_, la _Fille mal gardée_, le _Banquet d’Anacréon_, qui ont fleuri jusqu’à nos jours. Tout cela sent fort la publicité payante, qui commençait dès lors à se faire la dent.
Le jeu de cartes des enseignes était, au contraire, tout à fait inoffensif et simple. Il n’avait pas même été imaginé comme moyen d’annonce et de réclame, au profit des marchands, auxquels on empruntait leurs enseignes, sans daigner les nommer. Nous ignorons aussi de combien de cartes se composait ce jeu innocent, qui devait faire le passe-temps des arrière-boutiques. On le jouait sans doute à deux, à quatre, à six, et toujours par nombre pair, car les joueurs devaient tous avoir le même nombre de cartes. Ces cartes se divisaient en deux catégories distinctes: les cartes à demandes et les cartes à réponses, placées un peu au hasard sous les auspices de telle ou telle enseigne. Chaque carte, entièrement gravée, offrait le dessin d’une boutique surmontée de son enseigne, le tout assez joliment colorié; au-dessous de cette image, on lisait soit la description de l’enseigne, soit une réflexion philosophique ou humoristique à son sujet; puis, au bas, sur deux colonnes, une double Demande ou une double Réponse, que les joueurs échangeaient entre eux. C’était là un simple jeu de questions, plus décent que beaucoup d’autres du même genre.
Citons, comme échantillon, quelques légendes de ces cartes, avec les demandes ou les réponses, qui en émanent plus ou moins naturellement.
_Au Pauvre Diable._ «Une jeune demoiselle, touchée de la situation d’un mendiant, lui offre avec grâce de quoi apaiser sa faim. Le malheureux paraît transporté de reconnaissance, en voyant tant d’humanité dans une aussi jolie personne.» Balzac, dans son _Petit Dictionnaire_[247], mentionne la même enseigne, qui était celle d’un marchand de nouveautés, rue Montesquieu, au coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, et la décrit autrement: «Un jeune homme, dans la figure duquel on aperçoit une sorte de distinction, bien qu’il soit sous la livrée de l’indigence, paraît supplier une jeune fille. Que lui demande-t-il? Ses faveurs? Non, non, mais sa bienveillance.»
Voici les deux demandes en rimes qui se lisent au-dessous de la carte du jeu des enseignes:
D. Par le masque de la folie, Peut-on déplaire à son amie? D. Voulez-vous, avec une bourse, Attraper l’amour à la course?
Voici maintenant deux réponses, à l’enseigne de la _Pèlerine_, avec une légende assez gaillarde, qui a la prétention d’être instructive: «Il est d’usage, en Espagne comme en Italie, de faire des pèlerinages, les demoiselles pour obtenir des maris, les dames pour devenir mères. Les jeunes gens fréquentent souvent ces lieux, pour éviter aux dames la fatigue de recommencer le voyage.» Balzac nous apprend que cette enseigne était celle d’un magasin de mercerie, rue Saint-Honoré, nº 275, et que la propriétaire de ce magasin l’avait adoptée, d’après une romance en vogue qui courait les rues de Paris[248]. Les réponses qui suivent cette enseigne s’en rapprochent tant bien que mal.
R. D’accord! Mais pourquoi tant le dire? R. De rester près de vous, d’admirer vos attraits.
Passons à l’enseigne de _Jean de Paris_ et à ses demandes. La légende nous donne le sujet de cette enseigne: «Le roi, surnommé Jean de Paris, vivement épris de la fille d’un pêcheur, afin de gagner le cœur de sa belle, ne dédaigne pas de prendre le costume de cette profession. Le père le surprend aux genoux de sa fille et devient furieux. Le roi, pour se soustraire à sa juste indignation, est forcé de se faire reconnaître.»--Balzac critique fort cette enseigne d’un magasin de soieries, rue du Bac, nº 4. «Quoi! la princesse de Navarre se laisse baiser la main par Jean de Paris! s’écrie le grand sénéchal, avec un étonnement tout à fait comique. Eh bien! oui, l’indifférente princesse connaît enfin les délices de l’amour. Sur l’enseigne de la rue du Bac, c’est comme dans l’opéra, si ce n’est cependant que dans la pièce la princesse a l’air noble et la mise élégante, tandis que sur le tableau elle ressemble à une cuisinière endimanchée, et Jean de Paris à un conscrit. N’oublions pas de dire que le peintre, infiniment ingénieux, a mis un chêne centenaire, tout entier, dans la tête de l’héroïne et que cela produit un effet... Et le sénéchal donc, il est sublime comme un intendant[249].»
D. N’avez-vous pas l’âme interdite Par quelque émotion subite? D. D’amour attirant l’étincelle, Pensez-vous à la bagatelle?
_Au Diable boiteux._ «Le Diable boiteux, dit la légende du jeu de cartes, délivré du pouvoir magique qui le retenait dans une bouteille, voulant marquer sa reconnaissance à son libérateur, lui fait remarquer l’intérieur des maisons et lui fait connaître les mœurs, les différents quartiers et les vices de toutes les classes de la société.» Dans Balzac, «le Diable boiteux est l’enseigne d’un magasin de nouveautés, rue de la Monnaie, nº 23, et c’est une demoiselle qu’il prend sous sa protection, et le petit bonhomme à béquilles suffit pour la préserver des séductions d’une légion de diables qui ont un comptoir pour champ d’honneur et pour arme une demi-aune[250].»
R. Je ne saurais rien révéler, Mon état est de tout cacher. R. Je ne veux rien vous accuser! D’un aveu l’on peut abuser!
_A la Blanche Marguerite._ «Une jolie demoiselle, éprise d’un page, interroge une fleurette que l’on nomme marguerite, en l’effeuillant pour savoir si elle est aimée _un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout_. Elle en était à la troisième fleur qui lui ôtait toute espérance, lorsque son amant, caché dans un arbre, s’empresse de la désabuser.» Balzac n’a pas décrit cette enseigne.
D. Ne craignez-vous pas qu’on abuse D’une bonté que rien n’excuse? D. Quand un objet parle à notre âme?
_A la Belle Anglaise._ «Les Anglaises sont belles et fières; on les dit sages, mais, pour l’amabilité, la finesse, l’esprit, la beauté et le plaisir, on préfère les Françaises.» Balzac fait l’éloge de cette enseigne d’un magasin de soieries, rue Saint-Denis, nº 94: «Le dessin de cette enseigne est assez artistement entendu; le peintre avait probablement un modèle. Ah! si c’était la maîtresse de la maison! Mais pourquoi pas[251]?»
R. Être accueilli de vous, et mes vœux sont comblés! R. Qu’à vos désirs vous imposiez la loi.