Histoire de ma jeunesse

Part 9

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Après avoir rempli les fonctions de secrétaire avec beaucoup de distinction, mais non sans quelque mollesse, sans quelque négligence, à cause de sa mauvaise santé, Fourier mourut le 16 mai 1830. Je déclinai plusieurs fois l’honneur que l’Académie paraissait vouloir me faire de me nommer pour lui succéder; je croyais, sans fausse modestie, ne pas avoir les qualités nécessaires pour remplir convenablement cette place importante. Lorsque 39 voix sur 44 votants m’eurent désigné, il fallut bien que je cédasse à une opinion si flatteuse et si nettement formulée; le 7 juin 1830, je devins donc secrétaire perpétuel de l’Académie pour les sciences mathématiques, mais conformément aux idées sur le cumul dont je m’étais fait un argument pour appuyer, en novembre 1822, la candidature de Fourier, je déclarai que je donnerais ma démission de professeur à l’École polytechnique. Ni les sollicitations du maréchal Soult, ministre de la guerre, ni celles des membres les plus éminents de l’Académie, ne parvinrent à me faire renoncer à cette résolution.

SUITE

DE LA

VIE DE FRANÇOIS ARAGO

D’APRÈS MM. DE HUMBOLDT, FLOURENS, COMBES, L’AMIRAL BAUDIN, DE LA RIVE (DE GENÈVE), BARRAL, LOUIS BLANC, QUETELET (DE BRUXELLES), SAINT-MARC GIRARDIN, CH. DELEUTRE ET SUR DES DOCUMENTS FOURNIS PAR SA FAMILLE.

I

L’homme illustre dont nous allons reprendre l’histoire où il l’a laissée était un de ces génies puissants dont le passage en ce monde laisse des empreintes profondes. Chacun peut trouver de nobles exemples dans le récit de ces belles vies.

Aussi ne voulons-nous pas nous astreindre à parler seulement du savant, à raconter uniquement ses immortelles découvertes. Dans Arago, l’homme privé, le citoyen, a tout autant de droits que l’homme public, et que le génie plein d’initiative, à l’attention de ceux qui cherchent à approfondir l’esprit humain, à connaître les ressorts de notre nature.

Le sang méridional se découvrait facilement dans Dominique-François-Jean Arago, l’aîné d’une famille dont tous les membres se sont distingués dans les carrières les plus diverses. D’une grande taille, doué d’une des plus remarquables figures que l’on pût contempler, ayant l’œil ombragé d’épais sourcils, qui ne pouvaient éteindre un regard flamboyant, il laissait voir une âme passionnée pour le bien et pour le vrai, inaccessible à tout sentiment étroit, pleine de dévouement et d’affection pour ceux qu’il avait jugés dignes de son amitié. Un des chefs-d’œuvre de David d’Angers, c’est, à coup sûr, l’admirable buste qu’il fit d’après ce beau modèle.

François Arago eut toujours le culte de la famille, et les succès des siens lui étaient bien chers. Ses frères, Jean et Joseph, furent de braves officiers au service du Mexique. Victor Arago, commandant d’artillerie, est un soldat dont notre armée est fière. Jacques, voyageur et conteur inépuisable, et Étienne, écrivain dramatique fécond et distingué, se sont fait remarquer tous deux dans les lettres. Derrière le cercueil de François, ne marchaient, hélas! que Jacques et Victor; Jean est mort en 1856; Joseph est toujours au Mexique, et Étienne se trouve dans l’exil, qu’il subit pour ses ardentes et généreuses convictions. François Arago avait perdu sa sœur aînée depuis plusieurs années; mais sa seconde sœur l’a soigné jusqu’au dernier jour; elle est la femme de M. Mathieu, savant modeste et pur, dont l’esprit ferme et plein de sagacité honore l’Académie des sciences; elle a donné à François Arago une nièce qui fut son Antigone, lors d’un dernier et cruel voyage vers sa terre natale, que la médecine, à bout de ressources, ordonna au malade trois mois avant sa mort.

Un trait touchant peindra, à cette occasion, la délicatesse de cœur d’Arago. En revenant plus malade de ce voyage, il voulut faire un long détour afin d’aller saluer le père de M. Flourens, son collègue comme secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, et rapporter à son confrère des nouvelles du vieillard. Et il ne trouva pas de plus grand plaisir à faire à son savant ami que de lui dire: «Moi infirme, qui vais mourir, j’ai vu votre père; il va bien.»

La digne nièce de François Arago, mariée aussi à un académicien, M. Laugier, fut une fille pleine de dévouement pour le grand savant, et devint ainsi la sœur de ses deux fils, Emmanuel et Alfred: le premier, orateur très-écouté du barreau de Paris et de nos assemblées politiques, où il représentait, avec son père et son oncle Étienne, les Pyrénées-Orientales; le second, peintre d’avenir.

Marié à une femme remarquable par l’esprit et la grâce, François Arago eut le malheur de la perdre en 1829. Il semblait éviter ce souvenir cruel. Mais quand il en parlait, c’était d’une voix si émue, si attendrie, qu’on s’expliquait qu’il abordât le moins possible ce pénible sujet. «Ah! mon ami, disait-il, un soir, à M. Quetelet, que je suis fâché que vous n’ayez pas connu ma femme! c’était une femme exquise et à jamais regrettable.» Entraîné par la tristesse même du sujet, il parla pendant vingt minutes, et, disait M. Quetelet à la personne qui nous communique ce détail: «Je n’ai jamais entendu si bien parler, ni d’une façon si délicate et si touchante d’une grande affection perdue; je m’étonnais de trouver ces trésors de tendresse, en quelque sorte féminine, dans un homme aussi fort.»

II

La révolution de 1830 éclate; Arago s’associe à la lutte du peuple contre la monarchie. La science avait fait de Marmont son admirateur. Madame de ***, qui le savait, arrive à l’Observatoire, le 28 juillet, pendant la bataille de la rue.

--Vous seul êtes capable, dit-elle à Arago, de faire sortir le maréchal de la voie fatale où on l’a engagé; il faut que vous alliez le voir.

--Moi aller aux Tuileries! s’écrie le savant; mais ce serait faire supposer au peuple, qui me verrait entrer ou sortir, que j’ai des relations secrètes avec Charles X!

Tout à coup il reprend:

--Je pars. Oui, je pars avec mon fils. En voyant que je tiens mon fils par la main, on ne supposera pas que je suis un traître. Un père ne donne pas des leçons de trahison à son enfant.

A peine cette réflexion si noble est-elle formulée, qu’Arago quitte l’Observatoire, et, traversant la fusillade, il se présente hardiment aux Tuileries dans le salon du maréchal, pour demander un terme aux luttes fratricides. Quand il parut au milieu des aides de camp et des officiers supérieurs qui prêtaient une oreille anxieuse aux mille rumeurs et aux coups de feu du dehors, sa haute taille, sa tête puissante, son œil de feu, produisirent une inexprimable agitation. On l’entoure, on le menace. Alors un officier polonais, M. Kamicrowski, aide de camp du maréchal, s’approche rapidement et lui dit: «Monsieur, si quelqu’un porte la main sur vous, je lui fais tomber le poignet d’un coup de sabre.»

Arago est conduit alors auprès du commandant de Paris. Mais avant qu’il eût ouvert la bouche, Marmont lui crie d’une voix brève et en étendant le bras:

«Ne me proposez rien qui me déshonore.--Ce que je viens vous proposer vous honorerait, au contraire. Je ne vous demande pas de tourner votre épée contre Charles X; mais refusez tout commandement et partez à l’instant même pour Saint-Cloud.--Comment! que j’abandonne le poste où la confiance du roi m’a placé! que je lâche pied, moi soldat, devant des bourgeois ameutés! que je fasse dire à l’Europe que nos braves troupes ont reculé devant une populace armée de pierres et de bâtons! C’est impossible! c’est impossible! _Vous connaissez mes sentiments; vous savez si je les ai approuvées, ces ordonnances maudites!_ Mais une horrible fatalité pèse sur moi; il faut que ma destinée s’accomplisse.--Vous pouvez combattre cette fatalité. Un moyen vous reste pour effacer dans la mémoire des Parisiens les souvenirs de l’invasion. Partez, partez sans retard, maréchal.»

Le duc de Raguse se promenait à grands pas; les mouvements de son âme s’exprimaient tumultueusement dans ses regards et dans ses gestes. Arago reprit ses exhortations.

«Eh bien! murmurait le duc de Raguse, ce soir... je verrai...--Ce soir! mais y songez-vous? Ce soir des milliers de familles seront en deuil! Ce soir tout sera fini! Et quel que soit le sort du combat, votre position sera terrible. Vaincu, votre perte est assurée. Vainqueur, on ne vous pardonnera jamais tout ce sang.»

Le maréchal parut ébranlé. Alors, continuant avec plus de force:

«Faut-il vous le dire? s’écria M. Arago, j’ai recueilli dans la foule, sur mon passage, ces paroles sinistres: _On mitraille le peuple, c’est Marmont qui paye ses dettes._»

Ces paroles si fières et si humaines ne parvinrent pas à arracher le soldat à sa fatale destinée.

Dès ce jour Arago devient homme politique et il rend les plus grands services à tous les partis au sein des assemblées et dans le conseil municipal de Paris. A la chambre des députés non plus qu’à l’hôtel de ville, il n’oublia jamais les sciences.

Il profita de sa haute position pour faire encourager les savants et progresser la science. Incapable d’aucun mauvais sentiment, jamais Arago ne connut l’envie; toute découverte nouvelle était accueillie par lui avec une joie profonde. La science faisait un progrès, c’était là l’essentiel; peu importait que ce fût lui ou un autre qui fît faire ce progrès. Quand il lui était arrivé, par hasard, de commettre une erreur, d’omettre de rendre justice à un rival, à un confrère, il reconnaissait bientôt ses torts et les réparait avec empressement.

Un jour, le savant directeur de l’Observatoire de Bruxelles lui écrivit pour lui annoncer l’apparition encore assez éloignée d’une grande quantité d’étoiles filantes, et le pria de faire part à l’Académie de Paris de son observation. La prévision de M. Quetelet se confirma et M. Arago parla du phénomène observé sans dire qu’il avait été prédit par son confrère de Bruxelles. Averti de son oubli, il s’empressa de lui écrire ces quelques lignes: «Je n’ai pas parlé à l’Académie de vos prévisions au sujet des _étoiles filantes_ du mois d’août, par la seule raison que je les avais oubliées. Je réparerai cette erreur involontaire de grand cœur et par la voie que vous m’indiquerez vous-même lorsque, d’ici à peu de jours, j’aurai le plaisir de vous voir à Bruxelles.»

Il y vint, en effet, en compagnie de M. Odilon Barrot, et y passa quelques jours pendant lesquels M. Quetelet ne lui parla pas de sa juste réclamation. Au moment de repartir pour Paris, F. Arago se retourna vers son ami. «Je vous sais gré de deux choses, lui dit-il: vous ne m’avez pas parlé de vos étoiles filantes, et vous ne m’avez pas proposé d’aller à Waterloo.» Quelques semaines après, le directeur de l’Observatoire belge, voyageant à son tour, se trouvait à Paris, et assistait à une séance de l’Institut. F. Arago, qui ne l’avait pas prévenu, saisit l’occasion et lui rendit une si éclatante justice, et avec tant de grâce et de loyauté, que le souvenir de cet acte de réparation est resté cher à juste titre à celui qui en fut l’objet.

Les rapports enthousiastes de Fr. Arago firent décerner des récompenses nationales à Daguerre, l’inventeur de la photographie, à Vicat, l’inventeur des ciments hydrauliques artificiels, et à d’autres encore. Il fit voter l’impression des œuvres de Laplace et de celles de Fermat par la Chambre des députés. Il est l’auteur du rapport concernant l’acquisition du musée de Cluny par l’État. Les projets de travaux pour rendre la Seine navigable dans Paris, l’établissement des chemins de fer, furent de sa part l’objet d’études éminemment utiles au pays.

Qui donc n’a pas admiré ses magnifiques lettres sur les fortifications de Paris? Sans lui le puits de Grenelle, qui dote une partie de Paris d’eau chaude, n’eût pas été creusé; c’est lui qui arracha pièce à pièce les crédits nécessaires. Personne ne croyait plus que l’on arriverait à un résultat, Arago seul prédisait le moment où l’eau jaillirait. L’eau jaillit.

Avant même de se déclarer républicain à la Chambre des députés, Arago avait tout fait pour qu’on le rangeât parmi les démocrates. Il était démocrate, en effet, dans la science comme dans la politique, par la même raison et de la même manière. Il voulait que la science fût maniable à tous; il s’efforçait d’en ouvrir au moins les avenues à toutes les intelligences. La pensée qui fit substituer la publicité des comptes rendus au huis clos dans lequel l’Académie des sciences se renfermait vient d’Arago. Il trouva chez ses confrères de fortes oppositions; sa persistance en triompha.

Ses sentiments politiques irritèrent le pouvoir. Après la publication des lettres sur les forts détachés, M. Duchâtel, alors ministre du commerce, raya le nom d’Arago de la liste des membres du jury pour les produits de l’industrie. Ce misérable ostracisme tourna à la confusion du ministre; car, peu de jours après, le président du jury qu’aurait dû présider M. Arago écrivit au savant éliminé les lignes suivantes:

«MON CHER AMI,

«Vous le voyez, nous avons besoin de vos lumières. Nous ne pouvons prononcer sans vous sur le mérite des chronomètres et des lunettes. Ayez donc la bonté, je vous prie, de nous donner les renseignements qui nous sont nécessaires. Le jury s’en rapportera à votre déclaration. C’est vous qui serez juge, vous seul pouvez l’être.

Tout à vous,

«THÉNARD.»

Ce savant français qu’un ministre de France poursuivait de ses rancunes fit vers la même époque une excursion scientifique en Angleterre; et comme honorés de sa visite, les habitants de Glascow et d’Édimbourg le nommèrent citoyen de ces deux cités.

III

La révolution de 1848 arrive à son tour, et Arago, qui s’était proclamé républicain au sein même de la Chambre des députés, sous le règne de Louis-Philippe, est porté au gouvernement provisoire et au double ministère de la marine et de la guerre. Son nom fut une promesse pour tous, une sorte d’arc-en-ciel après l’orage. Les ouvriers s’écrièrent: «En voilà un qui aime le peuple!» Ceux qui craignaient la république furent rassurés. Arago, déjà atteint de la maladie qui l’a conduit au tombeau, retrouve de nouvelles forces pour servir la patrie. Il se charge du fardeau d’un double ministère, celui de la guerre et celui de la marine.

La marine ne prononcera son nom qu’avec vénération. Arago avait déjà fait beaucoup pour elle. Il avait, avec Fresnel, inventé ce mode d’éclairage des phares qui est adopté partout et qui a sauvé la vie à tant de navigateurs. Son court passage au ministère de la marine est marqué par trois grandes mesures: il a aboli l’esclavage, supprimé le supplice de la garcette, et amélioré la nourriture du marin. La république était pour lui l’état social des peuples majeurs.

Le vice-amiral Baudin a dit sur la tombe d’Arago, après avoir apprécié les services rendus par le savant ministre:

«Pendant les quatre mois qu’il tint le portefeuille, M. Arago, en face des embarras du trésor, s’abstint de toucher son traitement de ministre, voulant que ses services, dans ces difficiles circonstances, fussent purement gratuits. Je cite ce trait de patriotique désintéressement, non pas pour les hommes qui connaissaient le noble caractère de M. Arago, mais pour ceux qui ne le connaissaient pas assez.»

Au reste, les preuves de désintéressement de cette nature ne sont pas rares dans la vie de cet homme illustre. Ennemi du cumul, il ne voulut jamais toucher plusieurs traitements à la fois. Quand il fut nommé secrétaire perpétuel de l’Académie, place dont les appointements sont de 6,000 francs seulement, il donna sa démission de professeur de l’École polytechnique. Quoique directeur de l’Observatoire, Arago ne voulut toucher que les appointements de simple membre du Bureau des longitudes, 5,000 fr. Ces 11,000 fr. sont le seul traitement qu’ait touché le savant illustre, le travailleur infatigable, l’homme d’État dévoué, le ministre, le membre du gouvernement provisoire.

Arago publiait chaque année, dans l’_Annuaire du Bureau des longitudes_, ces admirables notices où, tout en racontant la vie des savants illustres, il faisait l’histoire de la science. Ces notices ont enrichi l’imprimeur de l’_Annuaire_. Pour Arago ce fut toujours un travail sans rémunération.

Mourant, il déplorait de toucher le traitement de secrétaire perpétuel de l’Académie sans en remplir les fonctions. Il voulait donner sa démission. «Nous viendrons tous en corps vous la rapporter, lui dit M. Biot, et vous reprocher votre ingratitude.»

Arago est mort pauvre; sa vie était des plus simples, des plus frugales. Homme modeste, au milieu de tant de grandeur, il ne s’occupa pas de la fortune, de même qu’il négligea toujours de porter ces décorations si enviées par d’autres hommes, même éminents, et que s’empressèrent de lui envoyer, nous devons le dire, les gouvernements de tous les pays. Mais il rappelait avec plaisir que toutes les Académies du monde avaient voulu l’avoir pour associé. C’est qu’il voyait là un souvenir des savants, et qu’il aimait à entretenir avec eux des relations dans l’intérêt de l’avancement des sciences, qui ont besoin de l’association pour être complétement fécondes.

Arago n’aimait pas plus les doubles places qui lui semblaient incompatibles que les cumuls dans les traitements. En avril 1836, une place se trouva vacante à l’Académie française.

Les royalistes avaient pris pour candidat M. Guizot le ministre; quelques littérateurs avaient un moment songé à Victor Hugo; mais les chances étaient encore trop faibles pour lui. Aussi, un grand nombre d’académiciens pensèrent-ils à faire revivre l’usage qui portait au fauteuil de l’Académie française le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences.

Népomucène Lemercier, ami d’Arago, et qui avait précédemment échoué déjà dans une semblable négociation, vint lui garantir sa nomination. Dix-neuf académiciens s’étaient engagés d’honneur à lui donner leur voix.

Occuper un fauteuil où avaient siégé, au même titre, Fontenelle, d’Alembert, Delambre, Cuvier et Fourier; faire échouer M. Guizot, qui ne se retirait pas devant l’auteur de _Notre-Dame de Paris_; lui membre de l’opposition à la chambre des députés, l’emporter sur un ministre... l’assurance de tous ces triomphes était pleine de tentations. Arago refusa cependant; il fit mieux, il publia la lettre suivante:

«Les journaux qui s’occupèrent, il y a quelques semaines, du remplacement du vénérable M. de Tracy à l’Académie française, me firent l’honneur de me désigner comme un des candidats. Maintenant, on s’étonne de voir la liste officielle réduite à un seul nom; de là, mille vaines conjectures, dans lesquelles voici, dit-on, ma part. J’ai fait preuve d’une prudence consommée en n’affrontant pas la plus redoutable concurrence; une condescendance d’aussi bon goût recevra tôt ou tard son prix; je me présenterai indubitablement quand une nouvelle place viendra à vaquer; alors je serai accueilli, soutenu par ceux-là mêmes qui aujourd’hui portent M. Guizot avec le plus d’ardeur; des engagements formels ne me permettent pas d’en douter!

«Deux mots d’explication, et ces suppositions _bienveillantes_ seront réduites à leur juste valeur.

«Il est vrai que plusieurs membres de l’Académie française qui m’honorent de leur amitié, voulant faire revivre un ancien usage, avaient songé à remplacer M. de Tracy, non sans doute par M. Arago, mais par le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences; il est vrai que, pour vaincre une hésitation qu’ils devaient prévoir, mes amis avaient eu la bonté de ne m’offrir la candidature qu’après avoir aperçu de grandes chances de réussite, qu’après s’être assurés, disaient-ils, de dix-neuf suffrages. Eh bien! dès le premier moment, j’ai déclaré qu’à moins de consentir à augmenter d’un nouveau nom la liste déjà si longue de ceux qui changent d’avis au gré de leurs intérêts, je ne pouvais aspirer au fauteuil de M. de Tracy; dès le premier moment, j’ai exhumé moi-même de l’éloge encore inédit de Fourier un passage qui rendait ma candidature impossible. Ce passage, le voici:

«A la mort de Lemontey, l’Académie française, où Laplace et Cuvier représentaient déjà les sciences, appela encore Fourier dans son sein. Les titres littéraires de notre confrère étaient incontestables; ils étaient même incontestés, et cependant sa nomination souleva dans les journaux de violents débats qui l’affligèrent profondément. Mais aussi n’était-ce pas une question, messieurs, que celle de savoir si ces doubles nominations sont utiles? Ne pouvait-on pas soutenir, sans se rendre coupable d’un paradoxe, qu’elles éteignent chez la jeunesse une émulation que tout nous impose le devoir d’encourager? Que deviendraient d’ailleurs, à la longue, avec des académiciens doubles, triples, quadruples, cette unité si justement vantée de l’ancien Institut? Le public finirait par ne plus la trouver que dans l’unité de costume.»

«Vous le voyez, monsieur, ma position est bien nette; je ne me suis jamais présenté à l’Académie française; je ne m’y présenterai jamais.»

Il pouvait cependant prétendre au fauteuil de d’Alembert et de Fontenelle, qu’il a surpassés en écrivant l’_Éloge des Savants illustres_, celui dont M. Saint-Marc Girardin vient de dire dans le _Journal des Débats_:

«M. Arago était un grand savant; mais c’était aussi un littérateur; il en avait les grandes qualités, peut-être en avait-il les défauts. Il avait, il est vrai, la prétention de n’être point un littérateur, et il a poussé cette prétention jusqu’à ne point vouloir se présenter aux suffrages de l’Académie française, qu’il aurait assurément obtenus. Cette prétention était une sorte de coquetterie ou même de vanité. Mais dans ses ouvrages, il a mis sans hésiter toutes les qualités qu’il avait du littérateur: la clarté, la précision, la justesse, le don admirable de faire comprendre la science même aux ignorants... C’est de ce côté qu’excellait M. Arago. Il était savant pour faire ses expériences et pour suivre ses recherches; il était littérateur pour en expliquer le résultat... La clarté, qui est partout la qualité nécessaire, est dans les sciences la qualité souveraine. M. Arago avait cette qualité souveraine qui, même chez lui, allait jusqu’à la grâce dans tout ce qui touchait à la science. Il n’avait pas la grâce dans le récit et dans la discussion; il s’en tenait à la précision, à la justesse, à la vivacité; il l’avait dans l’explication de la science, d’abord parce qu’il l’aimait et qu’on est toujours gracieux à parler de ce qu’on aime et de ce qu’on veut faire aimer; ensuite, parce qu’il voyait la science dans toute sa beauté et qu’il savait la faire voir comme il la voyait.»

En 1812, le Bureau des longitudes chargea Arago de faire un cours public d’astronomie à l’Observatoire. Ce cours a été continué jusqu’en 1845. D’un esprit éminemment élevé, doué d’un talent essentiellement populaire, Arago approfondissait les plus hautes questions d’astronomie, et les esprits les plus ordinaires étaient tout surpris de ne rien perdre de ces magnifiques détails, qui sont cependant le dernier mot de la science. Dans des séances qui parfois duraient deux heures, il développait le vaste ensemble du ciel et excitait un si vif intérêt que ses mille auditeurs, hommes, dames, ouvriers, ne s’apercevaient jamais de la durée de la leçon.

Cette faculté si remarquable qui lui valut une si juste popularité, ce talent d’exposition d’un ordre si élevé, on ne peut s’en faire une idée si l’on n’a assisté à ces admirables leçons. Il faut avoir entendu Arago pour savoir avec quelle lucidité, avec quelle méthode il savait analyser une question scientifique, la ramener à ses éléments les plus simples, éviter tout ce qu’elle avait de trop difficile, et la présenter au public sous un aspect si séduisant que les auditeurs comprenaient toujours parfaitement des choses dont, privés des connaissances nécessaires, ils n’auraient pu avoir aucune idée nette si tout autre qu’Arago les leur eût expliquées.