Part 8
Nous étions devant Marseille le 1er juillet, lorsqu’une frégate anglaise vint nous barrer le passage: «Je ne vous prends pas, disait le capitaine anglais; mais venez devant les îles d’Hyères, et l’amiral Collingwood décidera de votre sort.--J’ai reçu, répondait le capitaine barbaresque, la mission expresse de conduire ces bâtiments à Marseille, et je l’exécuterai.--Vous ferez individuellement ce que bon vous semblera, reprit l’Anglais; quant aux bâtiments marchant sous votre escorte, ils seront, je vous le répète, conduits devant l’amiral Collingwood.» Et il donna sur-le-champ à ces bâtiments l’ordre de faire voile à l’Est.
La frégate s’était déjà un peu éloignée, lorsqu’elle s’aperçut que nous nous dirigions vers Marseille. Ayant appris alors, des équipages des bâtiments marchands, que nous étions nous-mêmes chargés de coton, elle vira de bord pour s’emparer de nous.
Elle allait nous atteindre, lorsque nous pûmes entrer dans le port de la petite île de Pomègue. La nuit, elle mit ses chaloupes à la mer pour tenter de nous enlever; mais l’entreprise était trop périlleuse, et elle n’osa pas la tenter.
Le lendemain matin, 2 juillet 1809, je débarquai au lazaret.
XLIII
On va aujourd’hui d’Alger à Marseille en quatre jours; j’avais employé onze mois pour faire la même traversée. Il est vrai que j’avais fait çà et là des séjours involontaires.
Mes lettres, parties du lazaret de Marseille, furent considérées par mes parents et mes amis comme des certificats de résurrection; car, depuis longtemps, on me supposait mort. Un grand géomètre avait même proposé au Bureau des longitudes de ne plus payer mes appointements à mon fondé de pouvoirs; ce qui peut sembler d’autant plus cruel que ce fondé de pouvoirs était mon père.
La première lettre que je reçus de Paris renfermait des témoignages de sympathie et des félicitations sur la fin de mes pénibles et périlleuses aventures; elle était d’un homme déjà en possession d’une réputation européenne, mais que je n’avais jamais vu. M. de Humboldt, sur ce qu’il avait entendu dire de mes malheurs, m’offrait son amitié. Telle fut la première origine d’une liaison qui date de près de quarante-deux ans, sans qu’aucun nuage l’ait jamais troublée.
M. Dubois-Thainville avait de nombreuses connaissances à Marseille; sa femme était née dans cette ville, et sa famille y résidait. Ils recevaient donc l’un et l’autre de nombreuses visites au parloir. La cloche qui les y appelait n’était muette que pour moi, et je restais seul, délaissé, aux portes d’une ville peuplée de cent mille de mes concitoyens comme je l’avais été au milieu de l’Afrique. Un jour, cependant, la cloche du parloir tinta trois fois (c’était le nombre de coups correspondant au numéro de ma chambre); je crus à une erreur. Je n’en fis rien paraître, toutefois; je franchis fièrement, sous l’escorte de mon garde de santé, le long espace qui sépare le lazaret proprement dit du parloir, et j’y trouvai, avec une très-vive satisfaction, M. Pons, concierge de l’observatoire de Marseille, le plus célèbre dénicheur de comètes dont les annales de l’astronomie aient eu à enregistrer les succès.
En tout temps, la visite de l’excellent M. Pons, que j’ai vu depuis directeur de l’observatoire de Florence, m’eût été très-agréable; mais, pendant ma quarantaine, elle fut pour moi d’une inappréciable valeur. Elle me prouvait que j’avais retrouvé le sol natal.
Deux ou trois jours avant notre entrée en libre pratique, nous éprouvâmes une perte vivement ressentie par chacun de nous. Pour tromper les ennuis d’une sévère quarantaine, la petite colonie algérienne avait l’habitude de se rendre dans un enclos voisin du lazaret, où était renfermée une très-belle gazelle appartenant à M. Dubois-Thainville; elle bondissait là en toute liberté, avec une grâce qui excitait notre admiration. L’un de nous essaya d’arrêter dans sa course l’élégant animal; il le saisit malheureusement par la jambe et la lui cassa. Nous accourûmes tous, mais seulement, hélas! pour assister à une scène qui excita chez nous une profonde émotion.
La gazelle, couchée sur le flanc, levait tristement la tête; ses beaux yeux (des yeux de gazelle!) répandaient des torrents de larmes; aucun cri plaintif ne s’échappait de sa bouche; elle fit sur nous cet effet que produit toujours une personne qui, frappée subitement d’un irréparable malheur, se résigne et ne manifeste ses profondes angoisses que par des pleurs silencieux.
XLIV
Après avoir terminé ma quarantaine, je me rendis d’abord à Perpignan, au sein de ma famille, où ma mère, la plus respectable et la plus pieuse des femmes, fit dire force messes pour célébrer mon retour, comme elle en avait demandé pour le repos de mon âme, lorsqu’elle me croyait tombé sous le poignard des Espagnols. Mais je quittai bientôt ma ville natale pour rentrer à Paris, et je déposai au Bureau des Longitudes et à l’Académie des Sciences, mes observations que j’étais parvenu à conserver, au milieu des périls et des tribulations de ma longue campagne.
Peu de jours après mon arrivée, le 18 septembre 1809, je fus nommé académicien, en remplacement de Lalande. Il y avait cinquante-deux votants; j’obtins quarante-sept voix, M. Poisson, quatre, et M. Nouet, une. J’avais alors vingt-trois ans.
XLV
Une nomination faite à une telle majorité semble, au premier abord, n’avoir pu donner lieu à des difficultés sérieuses; et, cependant, il n’en fut pas ainsi. L’intervention de M. de Laplace, avant le jour du scrutin, fut active et incessante pour faire ajourner mon admission jusqu’à l’époque où une place vacante, dans la section de géométrie, permettrait à la docte assemblée de nommer M. Poisson en même temps que moi. L’auteur de la _Mécanique céleste_ avait voué au jeune géomètre un attachement sans bornes, complètement justifié, d’ailleurs, par les beaux travaux que la science lui devait déjà. M. de Laplace ne pouvait supporter l’idée qu’un astronome, plus jeune de cinq ans que M. Poisson, qu’un élève, en présence de son professeur à l’École polytechnique, deviendrait académicien avant lui. Il me fit donc proposer d’écrire à l’Académie que je désirais n’être élu que lorsqu’il y aurait une seconde place à donner à Poisson; je répondis par un refus formel et motivé en ces termes: «Je ne tiens nullement à être nommé en ce moment; je suis décidé à partir prochainement pour le Thibet avec M. de Humboldt; dans ces régions sauvages, le titre de membre de l’Institut n’aplanirait pas les difficultés que nous devons rencontrer. Mais je ne me rendrai pas coupable d’une inconvenance envers l’Académie. En recevant la déclaration qu’on me demande, les savants dont se compose ce corps illustre n’auraient-ils pas le droit de me dire: Qui vous assure qu’on a pensé à vous? Vous refusez ce qu’on ne vous a pas offert.»
En voyant ma ferme résolution de ne pas me prêter à la démarche inconsidérée qu’il m’avait conseillée, M. de Laplace agit d’une autre façon; il soutint que je n’avais pas assez de titres pour mon admission à l’Académie. Je ne prétends pas qu’à l’âge de vingt-trois ans mon bagage scientifique fût très-considérable, à l’apprécier d’une manière absolue; mais, lorsque je jugeais par comparaison, je reprenais courage, surtout en songeant que les trois dernières années de ma vie avaient été consacrées à la mesure d’un arc de méridien dans un pays étranger; qu’elles s’étaient passées au milieu des orages de la guerre d’Espagne, assez souvent dans les cachots, ou, ce qui était encore pis, dans les montagnes de la Kabylie et à Alger, séjour alors fort dangereux. Voici, au surplus, mon bilan de cette époque; je le livre à l’appréciation impartiale du lecteur:
Au sortir de l’École polytechnique, j’avais fait, de concert avec M. Biot, un travail étendu et très-délicat sur la détermination du coefficient des tables de réfraction atmosphérique.
Nous avions aussi mesuré la réfraction de différents gaz, ce qui, jusque là, n’avait pas été tenté.
Une détermination, plus exacte qu’on ne l’avait alors, du rapport du poids de l’air au poids du mercure, avait fourni une valeur directe du coefficient de la formule barométrique servant au calcul des hauteurs.
J’avais contribué, d’une manière régulière et très-assidue, pendant près de deux ans, aux observations qui s’étaient faites de jour et de nuit à la lunette méridienne et au quart de cercle mural à l’Observatoire de Paris.
J’avais entrepris avec M. Bouvard les observations relatives à la vérification des lois de la libration de la lune. Tous les calculs étaient préparés; il ne me restait plus qu’à mettre les nombres dans les formules, lorsque je fus, par ordre du Bureau des longitudes, forcé de quitter Paris pour aller en Espagne. J’avais observé diverses comètes et calculé leurs orbites. J’avais, de concert avec M. Bouvard, calculé, d’après la formule de Laplace, la table de réfraction qui a été publiée dans le _Recueil des tables_ du Bureau des longitudes et dans la _Connaissance des temps_. Un travail sur la vitesse de la lumière, fait avec un prisme placé devant l’objectif de la lunette du cercle mural, avait prouvé que les mêmes tables de réfraction peuvent servir pour le soleil et toutes les étoiles.
Enfin, je venais de terminer dans des circonstances très-difficiles la triangulation la plus grandiose qu’on eût jamais exécutée, pour prolonger la méridienne de France jusqu’à l’île de Formentera.
M. de Laplace, sans nier l’importance et l’utilité de ces travaux et de ces recherches, n’y voyait qu’une espérance; alors, M. Lagrange lui dit en termes formels:
«Vous-même, monsieur de Laplace, quand vous entrâtes à l’Académie, vous n’aviez rien fait de saillant; vous donniez seulement des espérances. Vos grandes découvertes ne sont venues qu’après.»
Lagrange était le seul homme en Europe qui pût avec autorité lui adresser une pareille observation.
M. de Laplace ne répliqua pas sur le fait personnel; mais il ajouta: «Je maintiens qu’il est utile de montrer aux jeunes savants une place de membre de l’Institut comme une récompense pour exciter leur zèle.»
«Vous ressemblez, répliqua M. Hallé, à ce cocher de fiacre qui, pour exciter ses chevaux à la course, attachait une botte de foin au bout du timon de sa voiture. Les pauvres chevaux redoublaient d’efforts, et la botte de foin fuyait toujours devant eux. En fin de compte, cette pratique amena leur dépérissement, et bientôt après leur mort.»
Delambre, Legendre, Biot, insistèrent sur le dévouement et ce qu’ils appelaient le courage avec lesquels j’avais combattu des difficultés inextricables, soit pour achever les observations, soit pour sauver les instruments et les résultats obtenus. Ils firent une peinture animée des dangers que j’avais courus. M. de Laplace finit par se rendre en voyant que toutes les notabilités de l’Académie m’avaient pris sous leur patronage; et, le jour de l’élection, il m’accorda sa voix. Ce serait pour moi, je l’avoue, un sujet de regrets, même aujourd’hui, après quarante-deux ans, si j’étais devenu membre de l’Institut sans avoir obtenu le suffrage de l’auteur de la _Mécanique céleste_.
XLVI
Les membres de l’Institut devaient toujours être présentés à l’Empereur après qu’il avait confirmé leurs nominations. Le jour désigné, réunis aux présidents, aux secrétaires des quatre classes et aux académiciens qui avaient des publications particulières à offrir au chef de l’État, ils se rendaient dans un des salons des Tuileries. Lorsque l’Empereur revenait de la messe, il passait une sorte de revue de ces savants, de ces artistes, de ces littérateurs en habits verts.
Je dois le déclarer, le spectacle dont je fus témoin le jour de ma présentation ne m’édifia pas. J’éprouvai même un déplaisir réel à voir l’empressement que mettaient les membres de l’Institut à se faire remarquer.
«Vous êtes bien jeune,» me dit Napoléon en s’approchant de moi; et, sans attendre une réplique flatteuse qu’il n’eût pas été difficile de trouver, il ajouta: «Comment vous appelez-vous?» Et mon voisin de droite ne me laissant pas le temps de répondre à la question assurément très-simple qui m’était adressée en ce moment, s’empressa de dire: «_Il_ s’appelle Arago.»
«Quelle est la science que vous cultivez?»
Mon voisin de gauche répliqua aussitôt:
«_Il_ cultive l’astronomie.»
«Qu’est-ce que vous avez fait?»
Mon voisin de droite, jaloux de ce que mon voisin de gauche avait empiété sur ses droits à la seconde question, se hâta de prendre la parole et dit:
«_Il_ vient de mesurer la méridienne d’Espagne.»
L’Empereur, s’imaginant sans doute qu’il avait devant lui un muet ou un imbécile, passa à un autre membre de l’Institut. Celui-ci n’était pas un nouveau venu: c’était un naturaliste connu par de belles et importantes découvertes, c’était M. Lamarck. Le vieillard présente un livre à Napoléon.
«Qu’est-ce que cela? dit celui-ci. C’est votre absurde _Météorologie_, c’est cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Matthieu Laensberg, cet annuaire qui déshonore vos vieux jours; faites de l’histoire naturelle, et je recevrai vos productions avec plaisir. Ce volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux blancs.--Tenez!» Et il passe le livre à un aide de camp.
Le pauvre M. Lamarck, qui, à la fin de chacune des paroles brusques et offensantes de l’Empereur, essayait inutilement de dire: «C’est un ouvrage d’histoire naturelle que je vous présente,» eut la faiblesse de fondre en larmes.
L’Empereur trouva immédiatement après un jouteur plus énergique dans la personne de M. Lanjuinais. Celui-ci s’était avancé un livre à la main; Napoléon lui dit en ricanant:
«Le Sénat tout entier va donc se fondre à l’Institut?--Sire, répliqua Lanjuinais, c’est le corps de l’État auquel il reste le plus de temps pour s’occuper de littérature.»
L’Empereur, mécontent de cette réponse, quitta brusquement les uniformes civils et se mêla aux grosses épaulettes qui remplissaient le salon.
XLVII
Immédiatement après ma nomination, je fus en butte à d’étranges tracasseries de la part de l’autorité militaire. J’étais parti pour l’Espagne, en conservant le titre d’élève de l’École polytechnique. Mon inscription sur les contrôles ne pouvait pas durer plus de quatre ans; en conséquence, on m’avait enjoint de rentrer en France pour y subir les examens de sortie. Mais, sur ces entrefaites, Lalande mourut; et, par suite, une place devint vacante au Bureau des longitudes: je fus nommé astronome adjoint. Ces places étant soumises à la nomination de l’Empereur, M. Lacuée, directeur de la conscription, crut voir dans cette circonstance que j’avais satisfait à la loi, et je fus autorisé à continuer mes opérations.
M. Matthieu Dumas, qui lui succéda, envisagea la question sous un point de vue tout différent: il m’enjoignit de fournir un remplaçant, ou de partir moi-même avec le contingent du 12e arrondissement de Paris.
Toutes mes réclamations, toutes celles de mes amis ayant été sans effet, j’annonçai à l’honorable général que je me rendrais sur la place de l’Estrapade, d’où les conscrits devaient partir, en costume de membre de l’Institut, et que c’est ainsi que je traverserais à pied, la ville de Paris. Le général Matthieu Dumas fut effrayé de l’effet que produirait cette scène sur l’Empereur, membre de l’Institut lui-même, et s’empressa, sous le coup de ma menace, de confirmer la décision du général Lacuée.
XLVIII
Dans l’année 1809, je fus choisi par le _conseil de perfectionnement_ de l’École polytechnique pour succéder à M. Monge, dans sa chaire d’_analyse appliquée à la géométrie_. Les circonstances de cette nomination sont restées un secret; je saisis la première occasion qui s’offre à moi de les faire connaître.
M. Monge prit la peine de venir un jour, à l’Observatoire, me demander de le remplacer. Je déclinai cet honneur, à cause d’un projet de voyage que je devais faire dans l’Asie centrale avec M. de Humboldt. «Vous ne partirez certainement que dans quelques mois, dit l’illustre géomètre; vous pourrez donc me remplacer temporairement.--Votre proposition, répliquai-je, me flatte infiniment; mais je ne sais si je dois accepter. Je n’ai jamais lu votre grand ouvrage sur les équations aux différences partielles; je n’ai donc pas la certitude que je serais en mesure de faire des leçons aux élèves de l’École polytechnique sur une théorie aussi difficile.--Essayez, dit-il et vous verrez que cette théorie est plus claire qu’on ne le croit généralement.» J’essayai, en effet, et l’opinion de M. Monge me parut fondée.
Le public ne comprit pas, à cette époque, comment le bienveillant M. Monge refusait obstinément de confier son cours à M. Binet, son répétiteur, dont le zèle était bien connu. C’est ce motif que je vais dévoiler.
Il y avait alors au bois de Boulogne une habitation nommée _la Maison grise_, où se réunissaient, autour de M. Coessin, grand prêtre d’une religion nouvelle, un certain nombre d’adeptes, tels que Lesueur, le musicien, Colin, répétiteur de chimie à l’École, M. Binet, etc. Un rapport du préfet de police avait signalé à l’Empereur les hôtes de la Maison grise comme étant affiliés à la Compagnie de Jésus. L’Empereur s’en montra inquiet et irrité: «Eh bien! dit-il à M. Monge, voilà vos chers élèves devenus les disciples de Loyola!» Et Monge de nier. «Vous niez, reprit l’Empereur; eh bien, sachez que le répétiteur de votre cours est dans cette clique.» Tout le monde comprendra qu’après une telle parole, Monge ne pouvait pas consentir à se faire remplacer par M. Binet.
XLIX
Arrivé à l’Académie, jeune, ardent, passionné, je me mêlai des nominations beaucoup plus que cela n’eût convenu à ma position et à mon âge. Parvenu à une époque de la vie où j’examine rétrospectivement toutes mes actions avec calme et impartialité, je puis me rendre cette justice que, sauf dans trois ou quatre circonstances, ma voix et mes démarches furent toujours acquises au candidat le plus méritant, et plus d’une fois je parvins à empêcher l’Académie de faire des choix déplorables. Qui pourrait me blâmer d’avoir soutenu avec vivacité la candidature de Malus, en songeant que son concurrent, M. Girard, inconnu comme physicien, obtint 22 voix sur 53 votants, et qu’un déplacement de 5 voix lui eût donné la victoire sur le savant qui venait de découvrir la polarisation par voie de réflexion, sur le savant que l’Europe aurait nommé par acclamation. Les mêmes remarques sont applicables à la nomination de Poisson, qui aurait échoué contre ce même M. Girard, si quatre voix s’étaient déplacées. Cela ne suffit-il pas pour justifier l’ardeur inusitée de mes démarches? Quoique dans une troisième épreuve la majorité de l’Académie se soit prononcée en faveur du même ingénieur, je ne puis me repentir d’avoir soutenu jusqu’au dernier moment, avec conviction et vivacité, la candidature de son concurrent M. Dulong.
Je ne suppose pas que, dans le monde scientifique, personne soit disposé à me blâmer d’avoir préféré M. Liouville à M. de Pontécoulant.
L
Parfois, il arriva que le gouvernement voulut prescrire des choix à l’Académie; fort de mon droit je résistai invariablement à toutes les injonctions. Une fois, cette résistance porta malheur à un de mes amis, au vénérable Legendre; quant à moi, je m’étais préparé d’avance à toutes les persécutions dont je pourrais être l’objet. Ayant reçu du ministère de l’intérieur l’invitation de voter pour M. Binet et contre M. Navier, à propos d’une place vacante dans la section de mécanique, Legendre répondit noblement qu’il voterait en son âme et conscience. Il fut immédiatement privé d’une pension que son grand âge et ses longs services lui avaient valu. Le protégé de l’autorité échoua, et l’on attribua, dans le temps, ce résultat à l’activité que je mis à éclairer les membres de l’Académie sur l’inconvenance des procédés du ministère.
Dans une autre circonstance, le roi voulait que l’Académie nommât Dupuytren, chirurgien éminent, mais auquel on reprochait des torts de caractère des plus graves. Dupuytren fut nommé; mais plusieurs billets blancs protestèrent contre l’intervention de l’autorité dans les élections académiques.
LI
J’ai dit plus haut que j’avais épargné à l’Académie quelques choix déplorables; je n’en citerai qu’un seul, à l’occasion duquel j’eus la douleur de me trouver en opposition avec M. de Laplace. L’illustre géomètre voulait qu’on accordât une place vacante dans la section d’astronomie à M. Nicollet, homme sans talent, et de plus soupçonné de méfaits qui entachaient son honneur de la manière la plus grave. A la suite d’un combat que je soutins visière levée, malgré les dangers qu’il pouvait y avoir à braver ainsi les protecteurs puissants de M. Nicollet, l’Académie passa au scrutin; le respectable M. Damoiseau dont j’avais soutenu la candidature obtint 45 voix sur 48 votants. M. Nicollet n’en réunit donc que 3.
«Je vois, me dit M. de Laplace, qu’il ne faut pas lutter contre les jeunes gens; je reconnais qu’un homme qu’on appelle le _grand Électeur_ de l’Académie, est plus puissant que moi.--Non, répondis-je; M. Arago parviendra à balancer l’opinion justement prépondérante de M. de Laplace alors seulement que le bon droit sera sans contestation possible de son côté.»
Peu de temps après, M. Nicollet était en fuite pour l’Amérique, et le Bureau des longitudes faisait rendre une ordonnance pour l’expulser ignominieusement de son sein.
LII
J’engagerai les savants qui, entrés de bonne heure à l’Académie, seraient tentés d’imiter mon exemple, à ne compter que sur le témoignage de leur conscience; je les préviens, en connaissance de cause, que la reconnaissance leur fera presque toujours défaut.
L’académicien nommé, dont vous avez exalté le mérite quelquefois outre mesure, prétend que vous n’avez fait que lui rendre justice, que vous avez rempli un devoir, et qu’il ne doit conséquemment vous en tenir aucun compte.
LIII
Delambre mourut le 19 août 1822. Après les délais obligés on procéda à son remplacement. La place de secrétaire perpétuel n’est pas de celles qu’on peut laisser longtemps vacantes. L’Académie nomma une commission pour lui présenter des candidats: elle était composée de MM. de Laplace, Arago, Legendre, Rossel, Prony, Lacroix. La liste de présentation se composait de MM. Biot, Fourier et Arago. Je n’ai pas besoin de dire avec quelle persistance je m’opposai à l’inscription de mon nom sur cette liste; je dus céder à la volonté de mes collègues, mais je saisis la première occasion de déclarer publiquement que je n’avais ni la prétention ni le désir d’obtenir un seul suffrage; qu’au surplus je cumulais autant d’emplois que j’en pouvais remplir, qu’à cet égard M. Biot était dans la même position; en telle sorte que je faisais des vœux pour la nomination de M. Fourier.
On a prétendu, mais je n’ose me flatter que le fait soit exact, que ma déclaration exerça une certaine influence sur le résultat du scrutin. Ce résultat fut le suivant: M. Fourier réunit 38 voix et M. Biot 10. Dans une circonstance de cette nature, chacun cache soigneusement son vote afin de ne pas courir la chance d’un futur désaccord avec celui qui sera investi de l’autorité que l’Académie accorde au secrétaire perpétuel. Je ne sais si on me pardonnera de raconter un incident dont l’Académie s’égaya beaucoup dans le temps.
M. de Laplace, au moment de voter, prit deux billets blancs; son voisin eut la coupable indiscrétion de regarder et vit distinctement que l’illustre géomètre écrivait le nom de Fourier sur les deux. Après les avoir ployés tranquillement, M. de Laplace mit les billets dans son chapeau, le remua, et dit à ce même voisin curieux: «Vous voyez, j’ai fait deux billets; je vais en déchirer un, je mettrai l’autre dans l’urne, j’ignorerai ainsi même pour lequel des deux candidats j’aurai voté.»
Les choses se passèrent comme l’avait annoncé le célèbre académicien; seulement tout le monde sut avec certitude que son suffrage avait été pour Fourier, et le calcul des probabilités ne fut nullement nécessaire pour arriver à ce résultat.
LIV