Part 7
Une autre fois, nous couchâmes dans une cachette décorée du beau nom de caravansérail. Le matin, au lever du soleil, les cris de _Roumi! Roumi!_ nous apprirent que nous avions été reconnus. Le matelot Méhémet, celui de la scène du serment de Palamos, entra tristement dans le bouge où nous étions réunis, et nous fit comprendre que les cris de _Roumi!_ vociférés dans cette circonstance, étaient l’équivalent d’une condamnation à mort. «Attendez, dit-il, il me vient à l’idée un moyen de vous sauver.» Méhémet rentra quelques moments après, nous dit que son moyen avait réussi et m’invita à me joindre aux Kabyles, qui allaient faire la prière.
Je sortis en effet, et me prosternant vers l’orient, j’imitai servilement les gestes que je voyais faire autour de moi, en prononçant les paroles sacramentelles: _La etah ill’ Allah! oua Mohammed raçoul Allah!_ C’était la scène du Mamamouchi du _Bourgeois gentilhomme_, que j’avais vu jouer si souvent par Dugazon, avec la seule différence que, cette fois, elle ne me faisait pas rire. J’ignorais cependant la conséquence qu’elle pouvait avoir pour moi, à mon arrivée à Alger. Après avoir fait la profession de foi devant des mahométans: _Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son prophète_, si j’avais été dénoncé au muphti, je serais devenu inévitablement musulman, et on ne m’aurait pas permis de sortir de la Régence.
Je ne dois pas oublier de raconter par quel moyen Méhémet nous avait sauvés d’une mort inévitable. «Vous avez deviné juste, dit-il aux Kabyles: il y a deux chrétiens dans le caravansérail, mais ils sont mahométans de cœur, et vont à Alger pour se faire affilier par le muphti à notre sainte religion. Vous n’en douterez pas, lorsque je vous dirai que j’étais, moi, esclave chez les chrétiens, et qu’ils m’ont racheté de leurs deniers.--In cha Allah!» s’écria-t-on tout d’une voix. Et c’est alors qu’eut lieu la scène que je viens de décrire.
Nous arrivâmes en vue d’Alger, le 25 décembre 1808. Nous prîmes congé des Arabes propriétaires de nos mules, qui marchaient à pied à côté de nous, et nous piquâmes des deux, afin d’atteindre la ville avant la fermeture des portes. En arrivant, nous apprîmes que le dey, à qui nous devions notre première délivrance, avait été décapité. La garde du palais, devant laquelle nous passâmes, nous arrêta, en nous demandant d’où nous venions. Nous répondîmes que nous venions de Bougie, par terre. «Ce n’est pas possible! s’écrièrent les janissaires tout d’une voix; le dey lui-même n’oserait pas entreprendre un pareil voyage!--Nous reconnaissons que nous avons fait une grande imprudence; nous ne recommencerions pas ce voyage, nous donnât-on un million; mais le fait que nous venons de déclarer est de la plus stricte vérité.»
Arrivés à la maison consulaire, nous fûmes, comme la première fois, reçus très-cordialement; nous eûmes la visite d’un drogman envoyé par le dey, qui demanda si nous persistions à soutenir que Bougie avait été notre point de départ, et non le cap Matifou, ou quelque lieu voisin. Nous affirmâmes de nouveau la réalité de notre récit; il fut confirmé, le lendemain, à l’arrivée des propriétaires de nos mules.
XXXIII
A Palamos, pendant les divers entretiens que j’eus avec la duchesse douairière d’Orléans, une circonstance m’avait particulièrement ému. La princesse me parlait sans cesse du désir qu’elle avait d’aller rejoindre un de ses fils qu’elle croyait plein de vie, et dont cependant j’avais appris la mort par une personne de sa maison; j’étais donc disposé à faire tout ce qui dépendrait de moi pour adoucir un malheur qu’elle ne pouvait tarder à connaître.
Au moment où je quittai l’Espagne pour Marseille, la duchesse me confia deux lettres que je devais faire parvenir à leur adresse. L’une était destinée à l’impératrice mère de Russie, l’autre à l’impératrice d’Autriche.
A peine arrivé à Alger, je parlai de ces deux lettres à M. Dubois-Thainville, et le priai de les envoyer en France par la première occasion. «Je n’en ferai rien, me répondit-il aussitôt. Savez-vous que vous vous êtes comporté dans cette circonstance comme un jeune homme sans expérience, tranchons le mot, comme un étourdi? Je m’étonne que vous n’ayez pas compris que l’Empereur, avec son esprit quinteux, pourrait prendre ceci en fort mauvaise part, et vous considérer, suivant le contenu des deux lettres, comme le fauteur d’une intrigue en faveur de la famille exilée des Bourbons.» Ainsi, les conseils paternels du consul de France m’apprirent que, pour tout ce qui touche de près ou de loin à la politique, on ne peut s’abandonner sans danger aux inspirations de son cœur et de sa raison.
J’enfermai mes deux lettres dans une enveloppe, portant l’adresse d’une personne de confiance, et je les remis aux mains d’un corsaire qui, après avoir touché à Alger, se rendait en France. Je n’ai jamais su si elles parvinrent.
XXXIV
Le dey régnant, successeur du dey décapité, remplissait antérieurement dans les mosquées l’humble office d’épileur de corps morts. Il gouvernait la Régence avec assez de douceur, ne s’occupant guère que de son harem. Cela dégoûta ceux qui l’avaient élevé à ce poste éminent, et ils résolurent de s’en défaire. Nous fûmes informés du danger qui le menaçait en voyant les cours et les vestibules de la maison consulaire se remplir, suivant l’usage en pareil cas, de juifs portant avec eux ce qu’ils avaient de plus précieux. Il était de règle, à Alger, que tout ce qui se passait dans l’intervalle compris entre la mort du dey et l’intronisation de son successeur ne pouvait pas être poursuivi en justice et restait impuni. On conçoit dès lors comment les fils de Moïse cherchaient leur sûreté dans les maisons consulaires, dont les habitants européens avaient le courage de s’armer pour se défendre dès que le danger était signalé, et qui, d’ailleurs, avaient un janissaire pour les garder.
Tandis que le malheureux dey épileur était conduit vers le lieu où il devait être étranglé, il entendit le canon qui annonçait sa mort et l’installation de son successeur. «On se presse bien, dit-il que gagnerez-vous à pousser les choses à bout? Envoyez-moi dans le Levant; je vous promets de ne jamais revenir. Qu’avez-vous à me reprocher?--Rien, répondit son escorte, si ce n’est votre nullité. Au reste, on ne peut pas vivre en simple particulier quand on a été dey d’Alger.» Et le malheureux expira par la corde.
XXXV
Les communications par mer entre Bougie et Alger n’étaient pas aussi difficiles, même avec des _sandales_, que le caïd de cette première ville avait bien voulu me l’assurer. Le capitaine Spiro fit débarquer des caisses qui m’appartenaient; le caïd chercha à découvrir ce qu’elles renfermaient; et, ayant aperçu par une fente quelque chose de jaunâtre, il s’empressa de faire parvenir au dey la nouvelle que les Français qui s’étaient rendus à Alger par terre avaient dans leurs bagages des caisses remplies de sequins destinés à révolutionner la Kabylie. On fit expédier incontinent ces caisses à Alger, et à l’ouverture, devant le ministre de la marine, toute la fantasmagorie de sequins, de trésor, de révolution, disparut à la vue des pieds et des limbes de plusieurs cercles répétiteurs en cuivre.
XXXVI
Nous allons maintenant séjourner plusieurs mois à Alger; j’en profiterai pour rassembler quelques détails de mœurs qui pourront intéresser comme le tableau d’un état antérieur à celui de l’occupation de la Régence par les Français. Cette occupation, il faut le remarquer, a déjà altéré profondément les manières, les habitudes de la population algérienne.
Je vais rapporter un fait curieux et qui montrera que la politique, qui s’infiltre dans l’intérieur des familles les plus unies et y porte la discorde, était parvenue, chose extraordinaire, à pénétrer jusque dans le bagne d’Alger. Les esclaves appartenaient à trois nations; il y avait, en 1809, dans ce bagne, des Portugais, des Napolitains et des Siciliens; dans ces deux dernières classes, on comptait les partisans de Murat et les partisans de Ferdinand de Naples. Un jour, au commencement de l’année, un drogman vint, au nom du dey, inviter M. Dubois-Thainville à se rendre sans retard au bagne, où les amis des Français et leurs adversaires se livraient un combat acharné; déjà plusieurs avaient succombé. L’arme avec laquelle ils se frappaient était la grosse et longue chaîne attachée à leurs jambes.
XXXVII
Chaque consul, ainsi que je l’ai dit plus haut, avait un janissaire préposé à sa garde; celui du consul de France était Candiote; on l’avait surnommé _la Terreur_. Toutes les fois que, dans les cafés, on annonçait quelque nouvelle défavorable à la France, il venait s’informer au consulat de la vérité du fait, et lorsque nous lui avions déclaré que les autres janissaires avaient propagé une nouvelle fausse, il allait les rejoindre, et là, le yatagan à la main, déclarait vouloir combattre en champ clos ceux qui soutiendraient encore l’exactitude de la nouvelle. Comme ces menaces incessantes pouvaient le compromettre, car elles ne s’appuyaient que sur son courage de bête fauve, nous avions voulu le rendre habile dans le maniement des armes, en lui donnant quelques leçons d’escrime; mais il ne pouvait endurer l’idée que des chrétiens le touchassent à tout coup avec des fleurets; alors il nous proposait de substituer au simulacre de duel un combat effectif avec le yatagan.
On se fera une idée exacte de cette nature brute, lorsque je raconterai qu’un jour, ayant entendu un coup de pistolet dont le bruit partait de sa chambre, on accourut, et on le trouva baigné dans son sang; il venait de se tirer une balle dans le bras pour se guérir d’une douleur rhumatismale.
Voyant avec quelle facilité les deys disparaissaient, je dis un jour à notre janissaire: «Avec cette perspective devant les yeux, consentiriez-vous à devenir dey.--Oui, sans doute, répondit-il. Vous paraissez ne compter pour rien le plaisir de faire tout ce qu’on veut, ne fût-ce qu’un seul jour!»
Lorsqu’on voulait circuler dans la ville d’Alger, on se faisait généralement escorter par le janissaire attaché à la maison consulaire; c’était le seul moyen d’échapper aux insultes, aux avanies et même à des voies de fait. Je viens de dire: c’était le seul moyen; je me suis trompé, il y en avait un autre, c’était d’aller en compagnie d’un lazariste français âgé de soixante-dix ans, et qui s’appelait, si j’ai bonne mémoire, le père Josué; il résidait dans ce pays depuis un demi-siècle. Cet homme, d’une vertu exemplaire, s’était voué avec une abnégation admirable au service des esclaves de la Régence, abstraction faite de toutes considérations de nationalité. Le Portugais, le Napolitain, le Sicilien, étaient également ses frères.
Dans les temps de peste, on le voyait jour et nuit porter des secours empressés aux Musulmans; aussi, sa vertu avait-elle vaincu jusqu’aux haines religieuses; et partout où il passait, lui et les personnes qui l’accompagnaient recevaient des gens du peuple, des janissaires, et même des desservants des mosquées, les salutations les plus respectueuses.
XXXVIII
Pendant nos longues heures de navigation sur le bâtiment algérien, de notre séjour obligé dans les prisons de Rosas et sur le ponton de Palamos, j’avais recueilli sur la vie intérieure des Maures ou des Coulouglous des renseignements qui, même à présent qu’Alger est tombé sous la domination de la France, mériteraient peut-être d’être conservés. Je me bornerai cependant à rapporter à peu près textuellement une conversation que j’eus avec Raïs-Braham, dont le père était un _Turc fin_, c’est-à-dire un Turc né dans le Levant:
«Comment consentez-vous, lui dis-je, à vous marier avec une jeune fille que vous n’avez jamais vue, et à trouver peut-être une femme excessivement laide, au lieu de la beauté que vous aviez rêvée?
--Nous ne nous marions jamais sans avoir pris des informations auprès des femmes qui servent, en qualité de domestiques, dans les bains publics. Les juives sont d’ailleurs, dans ce cas, des entremetteuses très-utiles.
--Combien avez-vous de femmes légitimes?
--J’en ai quatre, c’est-à-dire le nombre autorisé par le Coran.
--Vivent-elles en bonne intelligence?
--Ah! Monsieur, ma maison est un enfer. Je ne rentre jamais sans les trouver au pas de la porte ou au bas de l’escalier; là, chacune veut me faire entendre la première les plaintes qu’elle a à porter contre ses compagnes. Je vais prononcer un blasphème, mais je crois que notre sainte religion devrait interdire la multiplicité des femmes à qui n’est pas assez riche pour donner à chacune une habitation à part.
--Mais, puisque le Coran vous permet de répudier même les femmes légitimes, pourquoi ne renvoyez-vous pas trois d’entre elles à leurs parents?
--Pourquoi? parce que cela me ruinerait; le jour du mariage, on stipule une dot avec le père de la jeune fille qu’on va épouser, et on en paie la moitié. L’autre moitié est exigible le jour où la femme est répudiée. Ce serait donc trois demi-dots que j’aurais à payer si je renvoyais trois de mes femmes. Je dois, au reste, rectifier ce qu’il y a d’inexact dans ce que je disais tout à l’heure, que jamais mes quatre femmes n’avaient été d’accord. Une fois, elles se trouvèrent unies entre elles dans le sentiment d’une haine commune. En passant au marché, j’avais acheté une jeune négresse. Le soir, lorsque je me retirais pour me coucher, je m’aperçus que mes femmes ne lui avaient pas préparé une couche, et que la malheureuse était étendue sur le carreau; je roulai mon pantalon, et le mis sous sa tête en guise d’oreiller. Le matin, les cris déchirants de la pauvre esclave me firent accourir, et je la trouvai succombant presque sous les coups de mes quatre femmes; cette fois, elles s’entendaient à merveille.»
XXXIX
En février 1809, le nouveau dey, le successeur de l’épileur de corps morts, peu de temps après être entré en fonctions, réclama de deux à trois cent mille francs, je ne me rappelle pas exactement la somme, qu’il prétendait lui être dus par le gouvernement français. M. Dubois-Thainville répondit qu’il avait reçu de l’Empereur l’ordre de ne pas payer un centime.
Le dey, furieux, décida qu’il nous déclarait la guerre. Une déclaration de guerre à Alger était immédiatement suivie de la mise au bagne de tous les nationaux. Cette fois, on ne poussa pas les choses jusqu’à cette limite extrême. Nos noms durent bien figurer dans la liste des esclaves de la Régence; mais en fait, pour ce qui me concerne, je restai libre dans la maison consulaire. Sous une garantie pécuniaire contractée par le consul de Suède, M. Norderling, on me permit même d’habiter sa campagne, située près du fort de l’Empereur.
XL
L’événement le plus insignifiant suffisait pour modifier les dispositions de ces barbares. J’étais descendu, un jour, en ville, et j’étais assis à table chez M. Dubois-Thainville, lorsque le consul d’Angleterre, M. Blankley, arriva en toute hâte, annonçant à notre consul l’entrée au port d’une prise française. «Je n’ajouterai jamais inutilement, dit-il avec bienveillance, aux rigueurs de la guerre; je viens vous annoncer, mon collègue, que je vous rendrai vos prisonniers sur un reçu qui me permettra la délivrance d’un nombre égal d’Anglais détenus en France.--Je vous remercie, répondit M. Dubois-Thainville, mais je n’en déplore pas moins cet événement qui retardera indéfiniment peut-être le règlement de compte dans lequel je suis engagé avec le dey.»
Pendant cette conversation, armé d’une lunette, je regardais par la fenêtre de la salle à manger, cherchant à me persuader du moins que le bâtiment capturé n’avait pas une grande importance. Mais il fallut céder à l’évidence: il était percé d’un grand nombre de sabords. Tout à coup, le vent ayant déployé les pavillons, j’aperçois avec surprise le pavillon français sur le pavillon anglais. Je fais part de mon observation à M. Blankley; il me répond sur-le-champ: «Vous ne prétendez pas sans doute mieux observer avec votre mauvaise lunette que je ne l’ai fait avec mon _dollon_.--Vous ne prétendez pas, lui dis-je à mon tour, mieux voir qu’un astronome de profession; je suis sûr de mon fait. Je demande à M. Thainville ses pouvoirs, et vais à l’instant visiter cette prise mystérieuse.»
Je m’y rendis en effet, et voici ce que j’appris:
Le général Duhesme, gouverneur de Barcelone, voulant se débarrasser de ce que sa garnison renfermait de plus indiscipliné, en forma la principale partie de l’équipage d’un bâtiment, dont il donna le commandement à un lieutenant de Babastro, célèbre corsaire de la Méditerranée.
On voyait, parmi ces marins improvisés, un hussard, un dragon, deux vétérans, un sapeur avec sa longue barbe, etc., etc. Le bâtiment, sorti de nuit de Barcelone, échappa à la croisière anglaise, et se rendit à l’entrée du port de Mahon. Une _lettre de marque anglaise_ sortait du port; la garnison du bâtiment français sauta à l’abordage, et il s’engagea sur le pont un combat acharné dans lequel les Français eurent le dessus. C’était cette _lettre de marque_ qui arrivait à Alger.
Investi des pleins pouvoirs de M. Dubois-Thainville, j’annonçai aux prisonniers qu’ils allaient être immédiatement rendus à leur consul. Je respectai même la ruse du capitaine qui, blessé de plusieurs coups de sabre, s’était fait envelopper la tête de son principal pavillon. Je rassurai sa femme; mais tous mes soins se portèrent particulièrement sur un passager que je voyais amputé d’un bras.
«Où est le chirurgien, lui dis-je, qui vous a opéré?
--Ce n’est pas notre chirurgien, me dit-il; il a fui lâchement avec une partie de l’équipage, et s’est sauvé à terre.
--Qui donc vous a coupé le bras?
--C’est le hussard que vous voyez ici.
--Malheureux! m’écriai-je, qui a pu vous porter, vous dont ce n’est pas le métier, à faire cette opération?
--La demande pressante du blessé. Son bras avait acquis déjà un énorme volume; il voulait qu’on le lui coupât d’un coup de hache. Je lui répondis qu’en Égypte, étant à l’hôpital, j’avais vu faire plusieurs amputations, que j’imiterais ce que j’avais vu, que peut-être réussirais-je; qu’en tout cas, cela vaudrait mieux qu’un coup de hache. Tout fut convenu; je m’armai de la scie du charpentier, et l’opération fut faite.»
Je sortis sur-le-champ, et j’allai au consulat d’Amérique réclamer l’intervention du seul chirurgien digne de confiance qui fût alors à Alger. M. Triplet, je crois me rappeler que c’est le nom de l’homme de l’art distingué dont j’invoquai le concours, vint aussitôt à bord du bâtiment, visita l’appareil, et déclara, à ma très-vive satisfaction, que tout était bien, et que l’Anglais survivrait à son horrible blessure.
Le jour même nous fîmes transporter sur des brancards les blessés dans la maison de M. Blankley; cette opération, exécutée avec un certain apparat, modifia un tant soit peu les dispositions du dey à notre égard, dispositions qui nous devinrent encore plus favorables à la suite d’un autre événement maritime, pourtant fort insignifiant.
On vit un jour, à l’horizon, une corvette armée d’un très-grand nombre de canons et se dirigeant vers le port d’Alger: survint, immédiatement après, un brick de guerre anglais, toutes voiles dehors; on s’attendait à un combat, et toutes les terrasses de la ville se couvrirent de spectateurs; le brick paraissait avoir une marche supérieure et nous semblait pouvoir atteindre la corvette; mais celle-ci, ayant viré de bord, sembla vouloir engager le combat; le bâtiment anglais fuit devant elle; la corvette vira de bord une seconde fois et dirigea de nouveau sa route vers Alger, où on aurait cru qu’elle avait une mission spéciale à remplir. Le brick changea de route à son tour, mais il se tint constamment hors de portée du canon de la corvette; enfin, les deux bâtiments arrivèrent successivement dans le port et y jetèrent l’ancre, au vif désappointement de la population algérienne, qui avait espéré assister sans danger à un combat maritime entre des _chiens de chrétiens_ appartenant à deux nations également détestées au point de vue religieux; mais elle ne put cependant réprimer de grands éclats de rire, en voyant que la corvette était un bâtiment marchand et qu’elle n’était armée que de simulacres de canons en bois. On dit dans la ville que les matelots anglais, furieux, avaient été au moment de se révolter contre leur trop prudent capitaine.
J’ai bien peu de choses à rapporter en faveur des Algériens; j’accomplirai donc acte de justice, en disant que la corvette partit le lendemain pour les Antilles, sa destination, et qu’il ne fut permis au brick de mettre à la voile que le surlendemain.
XLI
Bakri venait souvent au consulat de France traiter de nos affaires avec M. Dubois-Thainville: «Que voulez-vous? disait celui-ci, vous êtes Algérien, vous serez la première victime de l’obstination du dey. J’ai déjà écrit à Livourne pour qu’on se saisisse de vos familles et de vos biens. Lorsque les bâtiments chargés de coton, que vous avez dans ce port, arriveront à Marseille, ils seront immédiatement confisqués; c’est à vous de voir s’il ne vous convient pas mieux de payer la somme que réclame le dey que de vous exposer à une perte décuple et certaine.»
Le raisonnement était sans réplique, et quoi qu’il pût lui en coûter, Bakri se décida à payer la somme demandée à la France.
La permission de partir nous fut immédiatement accordée; je m’embarquai, le 21 juin 1809, sur un bâtiment dans lequel prenaient passage M. Dubois-Thainville et sa famille.
XLII
La veille de notre départ d’Alger, un corsaire déposa, chez le consul, la malle de Mayorque qu’il avait prise sur un bâtiment dont il s’était emparé; c’était la collection complète des lettres que les habitants des Baléares écrivaient à leurs amis du continent. «Tenez, me dit M. Dubois-Thainville, voilà de quoi vous distraire pendant la traversée, vous qui gardez presque toujours la chambre à cause du mal de mer; décachetez et lisez toutes ces lettres, et voyez si elles renferment quelques renseignements dont on puisse tirer parti pour venir en aide aux malheureux soldats qui meurent de misère et de désespoir dans la petite île de Cabrera.»
A peine arrivé à bord de notre bâtiment, je me mis à l’œuvre et remplis sans scrupule et sans remords le rôle d’un employé du cabinet noir, avec cette seule différence que les lettres étaient décachetées sans précaution. J’y trouvai plusieurs dépêches dans lesquelles l’amiral Collingwood signalait au gouvernement espagnol la facilité qu’on aurait à délivrer les prisonniers. Dès notre arrivée à Marseille, on envoya ces lettres au ministre de la marine, qui, je crois, n’y fit pas grande attention.
Je connaissais presque tout le grand monde à Palma, capitale de Mayorque. Je laisse à deviner avec quelle curiosité je lisais les missives dans lesquelles les belles dames de la ville exprimaient leur haine contre _los malditos cavachios_ (_Français_), dont la présence en Espagne avait rendu nécessaire le départ pour le continent d’un magnifique régiment de hussards: combien de personnes j’aurais pu intriguer, si, sous le masque, je m’étais trouvé avec elles au bal de l’Opéra!
Plusieurs de ces lettres, dans lesquelles il était question de moi, m’intéressèrent particulièrement; j’étais sûr pour le coup que rien n’avait gêné la franchise de ceux qui les avaient écrites. C’est un avantage dont peu de gens peuvent se vanter d’avoir joui au même degré.
Le bâtiment sur lequel j’étais, quoique chargé de balles de coton, avait des papiers de corsaire de la Régence, et était censé l’escorte de trois bâtiments marchands richement chargés qui se rendaient en France.