Histoire de ma jeunesse

Part 6

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Le bruit que j’étais un Espagnol transfuge et propriétaire du bâtiment s’accréditant de plus en plus, et cette position étant la plus dangereuse de toutes, je résolus d’en sortir. Je priai le commandant de la place, M. Alloy, de venir recevoir ma déclaration, et je lui annonçai que j’étais Français. Pour lui prouver la vérité de mes paroles, je l’invitai à faire venir Pablo Blanco, matelot embarqué sur le corsaire qui nous avait pris, et qui était depuis peu de temps rentré de sa croisière. Cela fut fait ainsi que je le désirais. En descendant sur la plage, Pablo Blanco, qui n’avait pas été prévenu, s’écria avec surprise: «Quoi! vous, don Francisco, mêlé à tous ces mécréants!» Ce matelot donna au gouverneur des renseignements circonstanciés sur la mission que je remplissais avec deux commissaires espagnols. Ma nationalité se trouvait ainsi constatée.

Le jour même, Alloy fut remplacé dans le commandement de la forteresse par le colonel irlandais du régiment d’Ultonia; le corsaire partit pour une nouvelle croisière, emmenant Pablo Blanco, et je redevins le marchand ambulant de Schwekat.

Du moulin à vent où nous faisions notre quarantaine, je voyais flotter le pavillon tricolore sur la forteresse de Figueras. Des reconnaissances de cavalerie venaient quelquefois jusqu’à la distance de cinq à six cents mètres; il ne m’eût donc pas été très-difficile de m’échapper. Cependant, comme les règlements contre ceux qui violent les lois sanitaires sont très-rigoureuses en Espagne, comme ils prononcent la peine de mort contre celui qui les enfreint, je ne me déterminai à m’évader que la veille de notre entrée en libre pratique.

La nuit étant venue, je me glissai à quatre pattes le long des broussailles, et j’eus bientôt dépassé la ligne des sentinelles qui nous gardaient. Une rumeur bruyante que j’entendis parmi les Maures me détermina à rentrer, et je trouvai ces pauvres gens dans un état d’inquiétude indicible: ils se croyaient perdus, si je partais; je restai donc.

Le lendemain, un fort piquet de troupes se présenta devant le moulin. Les manœuvres qu’il faisait nous inspirèrent à tous des inquiétudes, notamment au capitaine Krog: «Que veut-on faire de nous?... s’écria-t-il.--Hélas! vous ne le verrez que trop tôt,» répliqua l’officier espagnol. Cette réponse fit croire à tout le monde qu’on allait nous fusiller. Ce qui aurait pu me fortifier dans cette idée, c’était l’obstination que le capitaine Krog et deux autres individus de petite taille mettaient à se cacher derrière moi. Un maniement d’armes nous fit penser que nous n’avions plus que quelques secondes à vivre.

En analysant les sensations que j’éprouvai dans cette circonstance solennelle, je suis arrivé à me persuader qu’un homme que l’on conduit à la mort n’est pas aussi malheureux que le public se l’imagine. Cinquante idées se présentaient presque simultanément à mon esprit, et je n’en creusais aucune; je me rappelle seulement les deux suivantes, qui sont restées gravées dans mon souvenir: en tournant la tête vers ma droite, j’apercevais le drapeau national flottant sur les bastions de Figueras, et je me disais: «Si je me déplaçais de quelques centaines de mètres, je serais entouré de camarades, d’amis, de concitoyens, qui me serreraient affectueusement les mains; ici, sans qu’on puisse m’imputer aucun crime, je vais, à vingt-deux ans, recevoir la mort.» Mais voici ce qui m’émut le plus profondément: en regardant les Pyrénées, j’en voyais distinctement les pics, et je réfléchis que ma mère, de l’autre côté de la chaîne, pouvait en ce moment suprême les regarder paisiblement.

XXVIII

Les autorités espagnoles, reconnaissant que pour racheter ma vie je ne me déclarais pas le propriétaire du bâtiment, nous firent conduire, sans autre molestation, à la forteresse de Rosas. Ayant à défiler devant presque tous les habitants de la ville, j’avais d’abord voulu, par un sentiment de fausse honte, laisser dans le moulin les restes de nos repas de la semaine. Mais M. Berthemie, plus prévoyant que moi, portait sur l’épaule une grande quantité de morceaux de pain noir passés dans une ficelle; je l’imitai; je me munis bravement de notre vieille marmite, la mis sur mon épaule, et c’est dans cet accoutrement que je fis mon entrée dans la fameuse forteresse.

On nous plaça dans une casemate où nous avions à peine l’espace nécessaire pour nous coucher. Dans le moulin à vent, on nous apportait, de temps en temps, quelques provisions venant de notre navire. Ici, le gouvernement espagnol pourvoyait à notre nourriture; nous recevions tous les jours du pain et une ration de riz; mais, comme nous n’avions aucun moyen de cuisson, nous étions en réalité réduits au pain sec.

Le pain sec était une nourriture bien peu substantielle pour qui voyait à la porte de sa prison, de sa casemate, une vivandière vendant des raisins à deux liards la livre et faisant cuire, à l’abri d’un demi-tonneau, du lard et des harengs; mais nous n’avions pas d’argent pour nous mettre en rapport avec cette marchande. Je me décidai alors, quoique avec un très-grand regret, à vendre une montre que mon père m’avait donnée. On m’en offrit à peu près le quart de sa valeur; il fallut bien accepter, puisqu’il n’y avait pas de concurrents.

Possesseurs de soixante francs, nous pûmes, M. Berthemie et moi, assouvir la faim dont nous souffrions depuis longtemps; mais nous ne voulûmes pas que ce retour de fortune ne profitât qu’à nous seuls, et nous fîmes des libéralités qui furent très-bien accueillies par nos compagnons de captivité. Si cette vente de ma montre nous apportait quelque soulagement, elle devait plus tard plonger une famille dans la douleur.

La ville de Rosas tomba au pouvoir des Français, après une courageuse résistance. La garnison prisonnière fut envoyée en France, et passa naturellement à Perpignan. Mon père, en quête de nouvelles, allait partout où des Espagnols se trouvaient réunis. Il entra dans un café au moment où un officier prisonnier tirait de son gousset la montre que j’avais vendue à Rosas. Mon bon père vit dans ce fait la preuve de ma mort et tomba évanoui. L’officier tenait la montre de troisième main, et ne put donner aucun détail sur le sort de la personne à qui elle avait appartenu.

XXIX

La casemate étant devenue nécessaire aux défenseurs de la forteresse, on nous transporta dans une petite chapelle où l’on déposait pendant vingt-quatre heures les morts de l’hôpital. Là, nous étions gardés par des paysans venus, à travers la montagne, de divers villages et particulièrement de Cadaquès. Ces paysans, très-empressés de raconter ce qu’ils avaient vu de curieux pendant leur campagne d’un jour, me questionnaient sur les faits et gestes de tous mes compagnons d’infortune. Je satisfaisais amplement leur curiosité, étant le seul de la troupe qui sût parler l’espagnol.

Pour capter leur bienveillance, je les questionnais moi-même longuement sur ce qu’était leur village, sur les travaux qu’on y exécutait, sur la contrebande, leur principale industrie, etc., etc. Ils répondaient à mes questions avec la loquacité ordinaire aux campagnards. Le lendemain, nos gardiens étaient remplacés par d’autres habitants du même village. «En ma qualité de marchand ambulant, dis-je à ces derniers, j’ai été jadis à Cadaquès,» et me voilà leur parlant de ce que j’avais appris la veille, de tel individu, qui se livrait à la contrebande avec plus de succès que les autres, de sa belle habitation, des propriétés qu’il possédait près du village, enfin d’une foule de particularités qui ne semblaient pouvoir être connues que d’un habitant de Cadaquès. Ma plaisanterie produisit un effet inattendu. Des détails si circonstanciés, se dirent nos gardiens, ne peuvent pas être connus d’un marchand ambulant; ce personnage que nous trouvons ici, dans une si singulière société, est certainement originaire de Cadaquès; et le fils de l’apothicaire doit avoir à peu près son âge. Il était allé en Amérique tenter la fortune: c’est évidemment lui qui craint de se faire connaître, ayant été rencontré avec toutes ses richesses sur un bâtiment qui se rendait en France. Le bruit grandit, prend de la consistance, et parvient aux oreilles d’une sœur de l’apothicaire, établie à Rosas. Elle accourt, croit me reconnaître et me saute au cou. Je proteste contre l’identité: «Bien joué! me dit-elle; le cas est grave, puisque vous avez été trouvé sur un bâtiment qui se rendait en France; persistez toujours dans vos dénégations; les circonstances deviendront peut-être plus favorables, et j’en profiterai pour assurer votre délivrance. En attendant, mon cher neveu, je ne vous laisserai manquer de rien.» Et, en effet, nous recevions, tous les matins, M. Berthemie et moi, un repas confortable.

XXX

L’église étant devenue nécessaire à la garnison pour en faire un magasin, on nous transporta, le 25 septembre 1808, dans un fort de la Trinité, dit le _Bouton de Rosas_, citadelle située sur un monticule à l’entrée de la rade, et nous fûmes déposés dans un souterrain profond, où la lumière du jour ne pénétrait d’aucun côté. Nous ne restâmes pas longtemps dans ce lieu infect; non parce qu’on eut pitié de nous, mais parce qu’il offrit un refuge à une partie de la garnison attaquée par les Français. On nous fit descendre, la nuit, jusqu’au bord de la mer, et l’on nous transporta, le 17 octobre, au port de Palamos. Nous fûmes renfermés dans un ponton; nous jouissions cependant d’une certaine liberté; on nous laissait aller à terre pendant quelques heures et promener nos misères et nos haillons dans la ville. C’est là que je fis la connaissance de la duchesse douairière d’Orléans, mère de Louis-Philippe. Elle avait quitté la ville de Figueras, où elle résidait, parce que, me dit-elle, trente-deux bombes, parties de la forteresse, étaient tombées dans son habitation. Elle avait alors le projet de se réfugier à Alger, et elle me demanda de lui amener le capitaine du bâtiment dont elle aurait peut-être à invoquer la protection. Je racontai à mon raïs les malheurs de la princesse; il en fut ému, et je le conduisis chez elle. En entrant, il ôta par respect ses babouches, comme s’il avait pénétré dans une mosquée, et, les tenant à la main, il alla baiser un pan de la robe de madame d’Orléans. La princesse fut effrayée à l’aspect de cette mâle figure portant la plus longue barbe que j’aie jamais vue; elle se remit bientôt, et tout se passa avec un mélange de politesse française et de courtoisie orientale.

Les soixante francs de Rosas étaient dépensés. Madame d’Orléans aurait bien voulu nous venir en aide; mais elle était elle-même sans argent. Tout ce dont elle put nous gratifier fut un morceau de sucre en pain. Le soir de notre visite, j’étais plus riche que la princesse. Pour soustraire à la fureur du peuple les Français qui avaient échappé aux premiers massacres, le gouvernement espagnol les renvoyait en France sur de frêles bâtiments. L’un des _cartels_ vint jeter l’ancre à côté de notre ponton. Un des malheureux expatriés me reconnut et m’offrit une prise de tabac. En ouvrant la tabatière, j’y trouvai _una onza de oro_ (une once d’or), l’unique débris de sa fortune. Je lui remis cette tabatière, avec force remerciements, après y avoir renfermé un papier contenant ces mots: «Le compatriote porteur de ce billet m’a rendu un grand service; traitez-le comme un de vos enfants.» Ma demande, comme de raison, fut exaucée; c’est par ce morceau de papier, grand comme la _onza de oro_, que ma famille apprit que j’existais encore, et que ma mère, modèle de piété, put cesser de faire dire des messes pour le repos de mon âme.

Cinq jours après, un de mes hardis compatriotes arrivait à Palamos, après avoir traversé les lignes des postes français et espagnols en présence, portant à un négociant qui avait des amis à Perpignan l’invitation de me fournir tout ce dont j’aurais besoin. L’Espagnol se montra très-disposé à déférer à l’invitation; mais je ne profitai pas de sa bonne volonté, à cause des événements que je rapporterai tout à l’heure.

L’Observatoire de Paris est très-près de la barrière: dans ma jeunesse, curieux d’étudier les mœurs du peuple, j’allais me promener en vue de ces cabarets que le besoin de se soustraire au paiement de l’octroi a multipliés hors des murs de la capitale; dans mes courses, j’étais souvent humilié de voir des hommes se disputer un morceau de pain, comme l’eussent fait des animaux. Mes sentiments ont bien changé à ce sujet depuis que j’ai été personnellement en butte aux tortures de la faim. J’ai reconnu, en effet, qu’un homme, quelles qu’aient été son origine, son éducation et ses habitudes, se laisse gouverner, dans certaines circonstances, bien plus par son estomac que par son intelligence et son cœur. Voici le fait qui m’a suggéré ces réflexions.

Pour fêter l’arrivée inespérée d’_una onza de oro_, nous nous étions procuré, M. Berthemie et moi, un immense plat de pommes de terre; l’officier d’ordonnance de l’empereur le dévorait déjà du regard, quand un Marocain qui faisait ses ablutions près de nous avec un de ses compagnons, le remplit involontairement d’ordures. M. Berthemie ne put maîtriser sa colère, s’élança sur le maladroit Musulman, et lui infligea une rude punition.

Je restais spectateur impassible du combat, lorsque le second Marocain vint au secours de son compatriote. La partie n’étant plus égale, je pris moi-même part à la lutte, en saisissant le nouvel assaillant par la barbe. Le combat cessa à l’instant parce que le Marocain ne voulut pas porter la main sur un homme qui écrivait si rapidement une pétition. Le conflit, comme les luttes dont j’avais été souvent témoin hors des barrières de Paris, n’en avait pas moins eu pour cause un plat de pommes de terre.

XXXI

Les Espagnols caressaient toujours l’idée que le bâtiment et sa cargaison pourraient être confisqués; une commission vint de Girone pour nous interroger. Elle se composait de deux juges civils et d’un inquisiteur. Je servais d’interprète. Lorsque le tour de M. Berthemie fut arrivé, j’allai le chercher, et lui dis «Faites semblant de parler styrien, et soyez tranquille, je ne vous compromettrai pas en traduisant vos réponses.»

Il fut fait ainsi qu’il avait été convenu; malheureusement la langue que parlait M. Berthemie était très-peu variée, et les _sacrement..._, _der Teufel_ qu’il avait appris en Allemagne lorsqu’il était aide de camp de d’Hautpoul, dominaient trop dans ses discours. Quoi qu’il en soit, les juges reconnurent qu’il y avait une trop grande conformité entre ses réponses et celles que j’avais faites moi-même pour qu’il fût nécessaire de continuer un interrogatoire qui, pour le dire en passant, m’inquiétait beaucoup. Le désir de le terminer fut encore plus vif de la part des juges, lorsque arriva le tour d’un matelot, nommé Méhémet. Au lieu de le faire jurer sur le Coran de dire la vérité, le juge s’obstina à lui faire placer le pouce sur l’index de manière à figurer la croix. Je l’avertis qu’il allait en résulter un grand scandale; et, en effet, lorsque Méhémet s’aperçut de la signification de ce signe, il se mit à cracher dessus avec une inconcevable violence. La séance fut levée incontinent.

Le lendemain, les choses avaient totalement changé de face; un des juges de Girone vint nous déclarer que nous étions libres de partir, et de nous rendre avec notre bâtiment où bon nous semblerait. Quelle était la cause de ce brusque revirement? La voici.

Pendant notre quarantaine dans le moulin à vent de Rosas, j’avais écrit, au nom du capitaine Braham, une lettre au dey d’Alger. Je lui rendais compte de l’arrestation illégale de son bâtiment et de la mort d’un des lions que le dey envoyait à l’Empereur. Cette dernière circonstance transporta de fureur le monarque africain. Il manda sur-le-champ le consul d’Espagne, M. Onis, réclama des dédommagements pécuniaires pour son cher lion, et menaça de la guerre si l’on ne relâchait pas sur-le-champ son bâtiment. L’Espagne avait alors à pourvoir à trop de difficultés pour s’en mettre, de gaieté de cœur, une nouvelle sur les bras, et l’ordre de relâcher le navire si vivement convoité arriva à Girone et de là à Palamos.

XXXII

Cette solution à laquelle notre consul d’Alger, M. Dubois Thainville, n’était pas resté étranger, nous parvint au moment où nous nous y attendions le moins. Nous fîmes sur-le-champ nos préparatifs de départ, et, le 28 novembre 1808, nous mîmes à la voile le cap sur Marseille. Mais il était écrit là-haut, comme disaient les Musulmans à bord du navire, que nous n’entrerions pas dans cette ville. Nous apercevions déjà les bâtisses blanches qui couronnent les collines voisines de Marseille, lorsqu’un coup de mistral d’une violence extrême nous poussa du nord au sud.

Je ne sais quelle route nous suivîmes, car j’étais couché dans la chambre, abîmé par le mal de mer; je puis donc, quoique astronome, avouer sans honte qu’au moment où nos inhabiles pilotes se prétendaient par le travers des Baléares, nous abordions, le 5 décembre, à Bougie.

Là on prétendit que pendant les trois mois d’hivernage toute communication avec Alger, par les petites barques nommées _sandales_, serait impossible, et je me résignai à la pénible perspective d’un si long séjour dans un lieu alors presque désert. Un soir, je promenais mes tristes réflexions sur le pont du navire, lorsqu’un coup de fusil parti de la côte vint frapper le bordage à côté duquel je passais. Ceci me suggéra la pensée de me rendre à Alger par terre.

J’allai le lendemain, accompagné de M. Berthemie et du capitaine Spiro Calligero, chez le caïd de la ville: «Je veux, lui dis-je, me rendre à Alger par terre.» Cet homme, tout effrayé, s’écria: «Je ne puis vous le permettre; vous seriez certainement tué en route; votre consul porterait plainte au dey, et je serais décapité.

--Qu’à cela ne tienne! Je vais vous donner une décharge.»

Elle fut immédiatement rédigée en ces termes:

«Nous, soussignés, certifions que le caïd de Bougie a voulu nous détourner de nous rendre à Alger par terre; qu’il nous a assuré que nous serions massacrés en route; que, malgré ses représentations vingt fois renouvelées, nous avons persisté dans notre projet. Nous prions les autorités algériennes, particulièrement notre consul, de ne pas le rendre responsable de cet événement, s’il arrive. Nous le répétons de nouveau, c’est contre son gré que le voyage a été entrepris.

«_Signé_: ARAGO et BERTHEMIE.»

Cette déclaration remise au caïd, nous croyions être quittes envers ce fonctionnaire; mais il s’approcha de moi, défit, sans mot dire, le nœud de ma cravate, la détacha et la mit dans sa poche. Tout cela se fit si vite, que je n’eus pas le temps, je dirai même que je n’eus pas l’envie de réclamer.

Au sortir de cette audience, terminée d’une manière si singulière, nous fîmes marché avec un marabout qui nous promit de nous conduire à Alger pour la somme de vingt piastres fortes et un manteau rouge. La journée fut employée à nous déguiser tant bien que mal, et nous partîmes le lendemain matin, accompagnés de plusieurs matelots maures appartenant à l’équipage du bâtiment, et après avoir montré au marabout que nous n’avions pas un sou vaillant; en sorte que, si nous étions tués sur la route, il perdrait inévitablement tout salaire.

J’étais allé, au dernier moment, prendre congé du seul lion qui fût encore vivant, et avec lequel j’avais vécu en très-bonne harmonie; je voulais aussi faire mes adieux aux singes qui, pendant près de cinq mois, avaient été également mes compagnons d’infortune[3]. Ces singes, dans notre affreuse misère, nous avaient rendu un service que j’ose à peine mentionner, et dont ne se doutent guère les habitants de nos cités, qui prennent ces animaux comme objet de divertissement: ils nous délivraient de la vermine qui nous rongeait, et montraient particulièrement une habileté remarquable à chercher les hideux insectes qui se logeaient dans nos cheveux.

[3] De retour à Paris, je m’empressai d’aller au Jardin des Plantes rendre visite au lion, mais il me reçut avec un grincement de dents très-peu amical. Croyez ensuite à cette merveilleuse histoire du lion de Florence, dont la gravure s’est emparée, et qui est offerte, sur l’étalage de tous les marchands d’estampes, aux yeux des passants étonnés et émus.

Pauvres animaux, ils me paraissaient bien malheureux d’être renfermés dans l’étroite enceinte du bâtiment, lorsque, sur la côte voisine, leurs pareils, comme pour les narguer, venaient sur les branches des arbres faire des preuves sans nombre d’agilité.

Au commencement de la journée nous vîmes sur la route deux Kabyles, semblables à des soldats de Jugurtha, et dont la mine rébarbative tempéra assez fortement notre humeur vagabonde. Le soir, nous fûmes témoins d’un tumulte effroyable qui semblait dirigé contre nous. Nous sûmes plus tard que le marabout en avait été l’objet, de la part de quelques Kabyles que, dans un de leurs voyages à Bougie, il avait fait désarmer. Cet incident, qui semblait devoir se renouveler, nous inspira un moment la pensée de rétrograder; mais les matelots insistèrent, et nous continuâmes notre hasardeuse entreprise.

A mesure que nous avancions, notre troupe s’augmentait d’un certain nombre de Kabyles, qui voulaient se rendre à Alger, pour y travailler en qualité de manœuvres, et qui n’osaient entreprendre seuls ce dangereux voyage.

Le troisième jour, nous campâmes à la belle étoile, à l’entrée d’un fourré. Les Arabes allumèrent un très-grand feu disposé en cercle, et se placèrent au milieu. Vers les onze heures, je fus réveillé par le bruit que faisaient les mules, essayant toutes de rompre leurs liens. Je demandai quelle était la cause de ce désordre. On me répondit qu’un _sebâá_ était venu rôder dans le voisinage. J’ignorais alors qu’un _sebâá_ fût un lion, et je me rendormis. Le lendemain, en traversant le fourré, la disposition de la caravane était changée: on l’avait massée dans le plus petit espace possible; un Kabyle était en tête, le fusil en joue; un autre en queue, dans la même posture. Je m’enquis, auprès du propriétaire de ma mule, de la cause de ces précautions inusitées; il me répondit qu’on craignait l’attaque d’un _sebâá_, et que, si la chose arrivait, l’un de nous serait emporté avant qu’on eût eu le temps de se mettre en défense. «Je voudrais, lui dis-je, être spectateur, et non acteur, dans la scène que vous m’annoncez; en conséquence, je vous donnerai deux piastres de plus, si vous maintenez toujours votre mule au centre du groupe mobile.» Ma proposition fut acceptée. C’est alors, pour la première fois, que je vis que mon Arabe portait sous sa tunique un yatagan, dont il se servit pour piquer sa mule pendant tout le temps que nous fûmes dans le fourré. Soins superflus! le _sebâá_ ne se montra pas.

Chaque village étant une petite république dont nous ne pouvions traverser le territoire sans obtenir la permission et un passeport du marabout _président_, le marabout conducteur de notre caravane nous abandonnait dans les champs et s’en allait quelquefois dans un village assez éloigné solliciter la permission sans laquelle il eût été dangereux de continuer notre route. Il restait des heures entières sans revenir, et nous avions alors l’occasion de réfléchir tristement sur l’imprudence de notre entreprise. Nous couchions ordinairement au milieu des habitations. Une fois, nous trouvâmes les rues d’un village barricadées, parce qu’on y craignait l’attaque d’un village voisin. L’avant-garde de notre caravane écarta les obstacles; mais une femme sortit de sa maison comme une furie et nous assomma de coups de perches. Nous remarquâmes qu’elle était blonde, d’une blancheur éclatante, et fort jolie.