Histoire de ma jeunesse

Part 5

Chapter 53,738 wordsPublic domain

A cette époque, la fermentation politique engendrée par l’entrée des Français en Espagne commençait à envahir toute la Péninsule et les îles qui en dépendent. Cette fermentation n’atteignait encore, à Mayorque, que les ministres, les partisans et les parents du prince de la Paix. Tous les soirs, je voyais traîner en triomphe, sur la place de Palma, capitale de l’île Mayorque, tantôt les voitures en flammes du ministre Soller, tantôt les voitures de l’évêque, et même celles de simples particuliers soupçonnés d’être attachés à la fortune du favori Godoï. J’étais loin de soupçonner alors que mon tour allait bientôt arriver.

Ma station mayorquine, le _Clop de Galazo_, montagne très-élevée, était située précisément au-dessus du port où débarqua don _Jayme el Conquistador_ lorsqu’il alla enlever les îles Baléares aux Maures. Le bruit se répandit dans la population que je m’étais établi là pour favoriser l’arrivée de l’armée française, et que tous les soirs je lui faisais des signaux. Ces bruits toutefois ne devinrent menaçants pour moi qu’au moment de l’arrivée à Palma, le 27 mai 1808, d’un officier d’ordonnance de Napoléon. Cet officier était M. Berthemie; il portait à l’escadre espagnole, à Mahon, l’ordre de se rendre en toute hâte à Toulon. Un soulèvement général, qui mit la vie de cet officier en danger, suivit la nouvelle de sa mission. Le capitaine-général Vivès ne parvint même à lui sauver la vie qu’en le faisant enfermer dans le château fort de Belver. On se souvint alors du Français établi au _Clop de Galazo_, et l’on forma une expédition populaire pour aller s’en saisir.

M. Damian, patron du mistic que le gouvernement espagnol avait mis à ma disposition, prit les devants et m’apporta un costume à l’aide duquel je me déguisai. En me dirigeant vers Palma, en compagnie du brave marin, nous rencontrâmes l’attroupement qui allait à ma recherche. On ne me reconnut pas, car je parlais parfaitement le mayorquin. J’encourageai fortement les hommes de ce détachement à continuer leur route, et je m’acheminai vers Palma. La nuit, je me rendis à bord du mistic, commandé par don Manuel de Vacaro, que le gouvernement espagnol avait placé sous mes ordres. Je demandai à cet officier s’il voulait me conduire à Barcelone, occupé par les Français, lui promettant que, si l’on faisait mine de le retenir, je reviendrais sur-le-champ me constituer prisonnier.

Don Manuel, qui jusqu’alors avait montré envers moi une obséquiosité extrême, n’eut que des paroles de rudesse et de défiance. Il se fit, sur le môle, où le mistic était amarré, un mouvement tumultueux que Vacaro m’assura être dirigé contre moi. «Soyez sans inquiétude, me dit-il; si l’on pénètre dans le navire, vous vous cacherez dans ce bahut.» J’en fis l’essai; mais la caisse qu’il me montrait était si exiguë que mes jambes étaient tout entières en dehors, et que le couvercle ne pouvait pas se fermer. Je compris parfaitement ce que cela voulait dire, et je demandai à M. Vacaro de me faire enfermer aussi au château de Belver. L’ordre d’incarcération du capitaine-général étant arrivé, je descendis dans la chaloupe où les matelots du mistic me reçurent avec effusion.

Au moment où ils traversaient la rade, la populace m’aperçut, se mit à ma poursuite, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que j’atteignis Belver sain et sauf. Je n’avais, en effet, reçu dans ma course qu’un léger coup de poignard à la cuisse. On a vu souvent des prisonniers s’éloigner à toutes jambes de leur cachot; je suis le premier, peut-être, à qui il ait été donné de faire l’inverse. Cela se passait le 1er ou le 2 juin 1808.

Le gouverneur de Belver était un personnage très-extraordinaire. S’il vit encore, il pourra me demander un certificat de priorité sur les hydropathes modernes: le capitaine grenadin soutenait que l’eau pure, administrée convenablement, était un moyen de traiter toutes les maladies, même les amputations. En écoutant ses théories très-patiemment et sans jamais l’interrompre, je conquis ses bonnes grâces. Ce fut sur sa demande, et dans l’intérêt de notre sûreté qu’une garnison suisse remplaça la troupe espagnole qui jusque-là avait été employée à la garde de Belver. Ce fut aussi par lui que j’appris un jour qu’un moine avait proposé aux soldats qui allaient chercher ma nourriture en ville, de verser du poison dans l’un des plats.

Tous mes anciens amis de Mayorque m’avaient abandonné au moment de ma détention. J’avais eu avec don Manuel de Vacaro une correspondance très-acerbe pour obtenir la restitution du sauf-conduit que l’amirauté anglaise nous avait délivré. M. Rodriguez seul osait venir me visiter en plein jour, et m’apporter toutes les consolations qui étaient en son pouvoir.

XXI

L’excellent M. Rodriguez, pour tromper les ennuis de mon incarcération, me remettait de temps en temps les journaux qui se publiaient alors sur divers points de la Péninsule. Il me les envoyait souvent sans les lire. Une fois, je vis dans ces journaux le récit des horribles massacres dont la ville de Valence, je me trompe, dont la _place des Taureaux_ avait été le théâtre, et dans lesquels disparut, sous la pique du toréador, la presque totalité des Français établis dans cette ville (plus de 350). Un autre journal renfermait un article portant ce titre: _Relacion de la choreadura del señor Arago e del señor Berthemie_; littéralement: Relation du supplice de M. Arago et de M. Berthemie. Cette relation parlait des deux suppliciés dans des termes très-différents. M. Berthemie était un huguenot, il avait été sourd à toutes les exhortations; il avait craché à la figure de l’ecclésiastique qui l’assistait, et même sur l’image du Christ. Pour moi, je m’étais conduit avec beaucoup de décence et m’étais laissé pendre sans soulever aucun scandale. Aussi, l’auteur de la relation témoignait ses regrets de ce qu’un jeune astronome avait eu la faiblesse de s’associer à une trahison, en venant, sous le couvert de la science, favoriser l’entrée de l’armée française dans un royaume ami.

Après la lecture de cet article, je pris immédiatement mon parti: «Puisqu’on parle de mon supplice, dis-je à mon ami Rodriguez, l’événement ne tardera pas à arriver; j’aime mieux être noyé que pendu; je veux m’évader de cette forteresse; c’est à vous de m’en fournir les moyens.»

Rodriguez, sachant mieux que personne combien mes appréhensions étaient fondées, se mit aussitôt à l’œuvre. Il alla chez le capitaine-général et lui fit sentir tous les dangers de sa position si je disparaissais dans une émeute populaire, ou même s’il avait la main forcée pour se débarrasser de moi. Ses observations furent d’autant mieux comprises, que personne ne pouvait alors prévoir quelle serait l’issue de la révolution espagnole. «Je prends l’engagement, dit le capitaine-général Vivès à mon collaborateur Rodriguez, de donner au commandant de la forteresse l’ordre de laisser sortir, quand le moment sera venu, M. Arago et même les deux ou trois autres Français qui sont avec lui dans le château de Belver. Ils n’auront donc nullement besoin des moyens d’évasion qu’ils se sont procurés; mais j’entends rester en dehors de tous les préparatifs qui deviendront nécessaires pour faire sortir de l’île les fugitifs; je laisse tout cela sous votre responsabilité.»

Rodriguez s’entendit immédiatement avec le brave patron Damian; il fut convenu entre eux que Damian prendrait le commandement d’une barque à demi pontée que le vent avait poussée sur la plage, qu’il l’équiperait comme s’il voulait aller à la pêche, qu’il nous porterait à Alger, après quoi sa rentrée à Palma, avec ou sans poisson, n’inspirerait aucun soupçon.

Les choses furent exécutées suivant ces conventions, et malgré la surveillance inquisitoriale que don Manuel de Vacaro exerçait sur le patron de son mistic.

Le 28 juillet 1808, nous descendions silencieusement la colline sur laquelle Belver est bâtie, au moment même où la famille du ministre Soller entrait dans la forteresse pour se soustraire aux fureurs de la populace. Parvenus sur le rivage, nous y trouvâmes Damian, sa barque et trois matelots. Nous nous embarquâmes sur-le-champ et mîmes à la voile; Damian avait eu la précaution de réunir aussi sur ce frêle navire les instruments de prix qu’il avait enlevés à ma station du _Clop de Galazo_. La mer était mauvaise; Damian crut prudent de s’arrêter à la petite île de Cabrera, destinée à devenir, peu de temps après, si tristement célèbre par les souffrances qu’y éprouvèrent les soldats de l’armée de Dupont, après la honteuse capitulation de Baylen. Là, un incident singulier faillit tout compromettre. Cabrera, assez voisine de l’extrémité méridionale de Mayorque, est souvent visitée par des pêcheurs venant de cette partie de l’île. M. Berthemie craignait assez justement que, le bruit de l’évasion étant répandu, on ne dépêchât quelques barques pour se saisir de nous. Il trouvait notre relâche inopportune; je soutenais qu’il fallait s’en rapporter à la prudence du patron. Pendant cette discussion, les trois marins que Damian avait enrôlés virent que M. Berthemie, que j’avais fait passer pour mon domestique, soutenait son opinion contre moi sur le pied d’égalité. Ils s’adressèrent alors en ces termes au patron:

«Nous n’avons consenti à prendre part à cette expédition qu’à la condition que l’aide de camp de l’Empereur, renfermé à Belver, ne figurerait pas au nombre des personnes que nous enlèverions. Nous ne voulions nous prêter qu’à la fuite de l’astronome. Puisqu’il en est autrement, il faut que vous laissiez cet officier ici, à moins que vous ne préfériez le jeter à la mer.»

Damian me fit part aussitôt des dispositions impératives de son équipage. M. Berthemie convint avec moi qu’il souffrirait quelques brutalités qui ne pouvaient être tolérées que par un domestique menacé par son maître; tous les soupçons disparurent.

Damian, qui craignait aussi pour lui-même l’arrivée de quelques pêcheurs mayorquains, s’empressa de mettre à la voile, le 29 juillet 1808, dès le premier moment favorable, et nous arrivâmes à Alger le 3 août.

XXII

Nos regards se portaient avec anxiété sur le port pour deviner la réception qui nous y attendait. Nous fûmes rassurés par la vue du pavillon tricolore qui flottait sur deux ou trois bâtiments. Mais nous nous trompions; ces bâtiments étaient hollandais. Dès notre entrée, un Espagnol, que nous prîmes, à son ton d’autorité, pour un fonctionnaire supérieur de la régence, s’approcha de Damian et lui demanda: «Que portez-vous?--Je porte, répondit le patron, quatre Français.--Vous allez les remporter sur-le-champ; je vous défends de débarquer.» Comme nous faisions mine de ne pas obtempérer à son ordre, notre Espagnol, c’était l’ingénieur constructeur des navires du dey, s’arma d’une perche, et se mit à nous assommer de coups. Mais, incontinent, un marin génois, monté sur un bateau voisin, s’arma d’un aviron et frappa d’estoc et de taille notre assaillant. Pendant ce combat animé, nous descendîmes à terre sans que personne s’y opposât. Nous avions conçu une singulière idée de la manière dont la police se faisait sur la côte d’Afrique.

Nous nous rendîmes chez le consul de France, M. Dubois-Thainville; il était à sa campagne. Escortés par le janissaire du consulat, nous nous acheminâmes vers cette campagne, l’une des anciennes résidences du dey, située non loin de la porte de Bab-Azoun. Le consul et sa famille nous reçurent avec une grande aménité et nous donnèrent l’hospitalité.

Transporté subitement sur un continent nouveau, j’attendais avec anxiété le lever du soleil pour jouir de tout ce que l’Afrique devait offrir de curieux à un Européen, lorsque je me crus engagé dans une aventure grave. A la lueur du crépuscule, je vis un animal qui se mouvait au pied de mon lit. Je donnai un coup de pied; tout mouvement cessa. Après quelque temps, je sentis le même mouvement s’exécuter sous mes jambes; une brusque secousse le fit cesser aussitôt... J’entendis alors les éclats de rire du janissaire, couché, sur un canapé, dans la même chambre que moi, et je vis bientôt qu’il avait simplement, pour s’amuser de mon inquiétude, placé sur mon lit un gros hérisson.

Le consul s’occupa, le lendemain, de nous procurer le passage sur un bâtiment de la Régence qui devait partir pour Marseille. M. Ferrier, chancelier du consulat français était en même temps consul d’Autriche. Il nous procura deux faux passeports qui nous transformaient, M. Berthemie et moi, en deux marchands ambulants, l’un de _Schwekat_, en Hongrie, l’autre de _Leoben_.

XXIII

Le moment du départ était arrivé; le 13 août 1808, nous étions à bord; l’équipage n’était pas encore embarqué. Le capitaine en titre, Raï Braham Ouled Mustapha Goja, s’étant aperçu que le dey était sur sa terrasse, et craignant une punition s’il tardait à mettre à la voile, compléta son équipage aux dépens des curieux qui regardaient sur le môle, et dont la plupart n’étaient pas marins; ces pauvres gens demandaient en grâce la permission d’aller informer leurs familles de ce départ précipité, et de prendre quelques vêtements. Le capitaine resta sourd à ces réclamations. Nous levâmes l’ancre.

Le navire appartenait à l’émir de Seca, directeur de la Monnaie. Son commandant réel était un capitaine grec, appelé Spiro Calligero. La cargaison consistait en un grand nombre de _groupes_. Parmi les passagers se trouvaient cinq membres de la famille à laquelle les Bakri avaient succédé comme rois des Juifs; deux marchands de plumes d’autruche, Marocains; le capitaine Krog, de Berghen en Norwége, qui avait vendu son bâtiment à Alicante; deux lions que le dey envoyait à l’empereur Napoléon, et un grand nombre de singes. Les premiers jours de notre navigation furent très-heureux. Par le travers de la Sardaigne nous rencontrâmes un bâtiment américain qui sortait de Cagliari. Un coup de canon (nous étions armés de quatorze pièces de petit calibre) avertit le capitaine de venir se faire reconnaître. Il apporta à bord un certain nombre de talons de passeports, dont l’un s’ajusta parfaitement avec celui dont nous étions porteurs. Le capitaine se trouvait ainsi en règle, et ne fut pas médiocrement étonné lorsque je lui ordonnai, au nom du capitaine Braham, de nous fournir du thé, du café et du sucre. Le capitaine américain protesta; il nous appela brigands, écumeurs de mer, forbans; le capitaine Braham admit sans difficulté toutes ces qualifications, et n’en persista pas moins à exiger du sucre, du café et du thé.

L’Américain, poussé alors jusqu’au dernier terme de l’exaspération, s’adressant à moi, qui servais d’interprète: «Oh! coquin de renégat! s’écria-t-il, si jamais je te rencontre en terre sainte, je ferai sauter ta tête en éclats.--Croyez-vous donc, lui répondis-je, que je sois ici pour mon plaisir, et que, malgré votre menace, je ne m’en irais pas avec vous, si je le pouvais?» Ces paroles le calmèrent; il apporta le sucre, le café et le thé réclamés par le chef maure, et nous remîmes à la voile, mais sans nous être donné le _farewell_ d’usage.

XXIV

Nous étions déjà entrés dans le golfe de Lyon, et nous approchions de Marseille, lorsque, le 16 août 1808 nous rencontrâmes un corsaire espagnol de Palamos, armé à la proue de deux canons de 24. Nous fîmes force de voiles; nous espérions lui échapper; mais un coup de canon, dont le boulet traversa nos voiles, nous apprit qu’il marchait beaucoup mieux que nous.

Nous obéîmes à une injonction ainsi formulée, et attendîmes la chaloupe du corsaire. Le capitaine déclara qu’il nous faisait prisonniers, quoique l’Espagne fût en paix avec les Barbaresques, sous le prétexte que nous violions le blocus qu’on venait de mettre sur toutes les côtes de France; il ajouta qu’il allait nous mener à Rosas, et que là les autorités décideraient de notre sort.

J’étais dans la chambre du bâtiment; j’eus la curiosité de regarder furtivement l’équipage de la chaloupe, et j’y aperçus, avec un déplaisir que tout le monde concevra, un des matelots du mistic commandé par don Manuel de Vacaro, le nommé Pablo Blanco, de Palamos, qui m’avait souvent servi de domestique pendant mes opérations géodésiques. Mon faux passeport devenait dès ce moment inutile, si Pablo me reconnaissait. Je me couchai aussitôt, j’enveloppai ma tête dans ma couverture, et je ne bougeai pas plus qu’une statue.

Dans les deux jours qui s’écouleront entre notre capture et notre entrée dans la rade de Rosas, Pablo, que la curiosité conduisait souvent dans la chambre, s’écriait «Voilà un passager dont je n’ai pas encore réussi à voir la figure.»

Lorsque nous fûmes arrivés à Rosas, on décida que nous serions mis en quarantaine dans un moulin à vent démantelé, situé sur la route qui conduit à Figueras. J’eus le soin de m’embarquer sur une chaloupe à laquelle Pablo n’appartenait pas. Le corsaire partit pour une nouvelle croisière, et je fus un moment débarrassé des préoccupations que me donnait mon ancien domestique.

XXV

Notre bâtiment était richement chargé; les autorités espagnoles désiraient dès lors beaucoup le déclarer de bonne prise; ils firent semblant de croire que j’en étais le propriétaire, et voulurent, pour brusquer les choses, m’interroger, même sans attendre la fin de la quarantaine. On tendit deux cordes entre le moulin et la plage, et un juge se plaça en face de moi. Comme l’interrogatoire se faisait de très-loin, le nombreux public qui nous entourait prenait une part directe aux questions et aux réponses. Je vais essayer de reproduire ce dialogue avec toute la fidélité possible:

«Qui êtes-vous?

--Un pauvre marchand ambulant.

--D’où êtes-vous?

--D’un pays où certainement vous n’avez jamais été.

--Enfin, quel est ce pays?»

Je craignais de répondre, car les passeports, trempés dans le vinaigre, étaient dans les mains du juge instructeur, et j’avais oublié si j’étais de Schwekat ou de Leoben. Je répondis, enfin, à tout hasard:

«Je suis de Schwekat.»

Et cette indication se trouvait heureusement conforme à celle du passeport.

«Vous êtes de Schwekat comme moi me répondit le juge. Vous êtes espagnol, et même espagnol du royaume de Valence, comme je le vois à votre accent.

--Vous allez me punir, Monsieur, de ce que la nature m’a donné le don des langues. J’apprends avec facilité les dialectes des contrées où je vais exercer mon commerce: j’ai appris, par exemple, le dialecte d’Iviza.

--Eh bien, vous serez pris au mot... J’aperçois ici un soldat d’Iviza; vous allez lier conversation avec lui.

--J’y consens; je vais même chanter la chanson des chèvres.»

Les vers de ce chant (si vers il y a) sont séparés de deux en deux par une imitation du bêlement de la chèvre.

Je me mis aussitôt, avec une audace dont je suis actuellement étonné, à entonner cet air chanté par tous les bergers de l’île:

Ah graciada señora Una canzo bouil canta Bè bè bè bè. No sera gaira pulida, No sé si vos agradara Bè bè bè bè.

Voilà mon Ivizanero, pour qui cet air faisait l’effet du ranz des vaches sur les Suisses, déclarant, tout en pleurs, que je suis originaire d’Iviza.

Je dis alors au juge que s’il veut me mettre en contact avec une personne sachant la langue française, on arrivera à une solution tout aussi embarrassante. Un officier émigré, du régiment de Bourbon, s’offre incontinent pour faire l’expérience, et, après quelques phrases échangées entre nous, affirme sans hésiter que je suis Français.

Le juge, impatienté, s’écrie:

«Mettons fin à ces épreuves qui ne décident rien. Je vous somme, Monsieur, de me dire qui vous êtes. Je vous promets la vie sauve si vous me répondez avec sincérité.

--Mon plus grand désir serait de vous faire une réponse qui vous satisfît. Je vais donc essayer; mais je vous préviens que je ne vais pas dire la vérité. Je suis le fils de l’aubergiste de Mataro.

--Je connais cet aubergiste: vous n’êtes pas son fils.

--Vous avez raison. Je vous ai annoncé que je varierais mes réponses jusqu’à ce qu’il y en eût une qui vous convînt. Je reprends donc, et je vous dis que je suis un _titiritero_ (joueur de marionnettes), et que j’exerçais à Lerida.»

Un énorme éclat de rire de tout le public qui nous entourait accueillit cette réponse, et mit fin aux questions.

«Je jure par le diable, s’écria le juge, que je découvrirai tôt ou tard qui vous êtes!»

Et il se retira.

XXVI

Les Arabes, les Marocains, les Juifs, témoins de cet interrogatoire, n’y avaient rien compris; ils avaient vu seulement que je ne m’étais pas laissé intimider. A la fin de l’entretien, ils vinrent me baiser la main, et m’accordèrent, dès ce moment, leur entière confiance.

Je devins leur secrétaire pour toutes les réclamations individuelles ou collectives qu’ils se croyaient en droit d’adresser au gouvernement espagnol; et ce droit était incontestable. Tous les jours j’étais occupé à rédiger des pétitions, surtout au nom des deux marchands de plumes d’autruche, dont l’un se disait assez proche parent de l’empereur de Maroc. Émerveillé de la rapidité avec laquelle je remplissais une page de mon écriture, ils imaginèrent sans doute que j’écrirais aussi vite en caractères arabes, lorsqu’il s’agirait de transcrire les passages du Coran; que ce serait là pour moi et pour eux la source d’une brillante fortune, et ils me sollicitèrent, à mains jointes, de me faire mahométan.

Très-peu rassuré par les dernières paroles du juge instructeur, je cherchai momentanément mon salut d’un autre côté.

J’étais possesseur d’un sauf-conduit de l’amirauté anglaise; j’écrivis donc une lettre confidentielle au capitaine d’un vaisseau anglais, _l’Aigle_, je crois, qui avait jeté l’ancre depuis quelques jours dans la rade de Rosas. Je lui expliquai ma position. «Vous pouvez, lui disais-je, me réclamer, puisque j’ai un passeport anglais. Si cette démarche vous coûte trop, ayez la bonté de prendre mes manuscrits et de les envoyer à la _Société royale_ de Londres.»

Un des soldats qui nous gardaient et à qui j’avais eu le bonheur d’inspirer quelque intérêt, se chargea de remettre ma lettre. Le capitaine anglais vint me voir; il s’appelait, si j’ai bonne mémoire, George Eyre. Nous eûmes une conversation particulière sur le bord de la plage. George Eyre croyait peut-être que les manuscrits de mes observations étaient contenus dans un registre relié en maroquin et doré sur tranche. Lorsqu’il vit que ces manuscrits se composaient de feuilles isolées, couvertes de chiffres, que j’avais cachées sous ma chemise, le dédain succéda à l’intérêt, et il me quitta brusquement. Revenu à son bord, il m’écrivit une lettre que je retrouverais au besoin, et dans laquelle il me disait: «Je ne puis pas me mêler de votre affaire. Adressez-vous au gouvernement espagnol; j’ai la persuasion qu’il fera droit à votre réclamation, et ne vous molestera pas.» Comme je n’avais pas la même _persuasion_ que le capitaine George Eyre, je pris le parti de ne tenir aucun compte de ses conseils.

Quelque temps après, je dois dire qu’ayant raconté ces détails en Angleterre, chez sir Joseph Banks, la conduite de George Eyre fut sévèrement blâmée; mais, lorsqu’on déjeune et dîne au son d’une musique harmonieuse, peut-on accorder son intérêt à un pauvre diable couché sur la paille et rongé de vermine, eût-il des manuscrits sous sa chemise? Je puis ajouter que j’eus le malheur d’avoir affaire à un capitaine d’un caractère exceptionnel. Quelques jours plus tard, en effet, un nouveau vaisseau, _le Colossus_, étant arrivé en rade, et le capitaine norvégien Krog, quoiqu’il n’eût pas comme moi de passeport de l’amirauté, s’étant adressé au commandant de ce nouveau bâtiment, fut immédiatement réclamé, et arraché à notre captivité.

XXVII